100%.png

Anna Karénine (trad. Bienstock)/VII/07

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 18p. 37-43).


VII

Lévine arriva au cercle juste au moment où y régnait le plus d’animation. Avec lui arrivaient une foule d’invités et de membres du club. Lévine n’était pas venu au club depuis sa sortie de l’université, alors qu’il vivait à Moscou et allait dans le monde. Il se rappelait le cercle, certains détails de son installation, mais il avait complètement oublié l’impression qu’il y éprouvait jadis. Mais dès en entrant dans la vaste cour circulaire, quand il descendit de voiture, gravit le perron et franchit la porte que le suisse ouvrit sans bruit, en saluant, aussitôt qu’il aperçut dans le premier vestiaire les pelisses et les galoches des membres du cercle, qui préféraient enlever leurs galoches en bas que de monter avec, quand il entendit la sonnette mystérieuse qui le précédait et aperçut en haut de l’escalier couvert d’un tapis la statue qui ornait le palier, quand il vit devant la porte le troisième suisse qu’il connaissait, qui sans hâte ni lenteur ouvrait la porte et regardait le nouvel arrivant, Lévine retrouva l’ancienne impression du club, une impression de bien-être et de bonne compagnie.

— Donnez-moi, s’il vous plaît, votre chapeau, dit le suisse à Lévine, qui avait oublié l’obligation de laisser son chapeau dans l’antichambre. Il y a longtemps que vous n’êtes venu. Le prince vous a inscrit hier. Le prince Stépan Arkadiévitch n’est pas encore arrivé.

Le suisse connaissait non seulement Lévine, mais ses parents et ses amis, et il lui parlait aussitôt de toutes les personnes de sa connaissance.

Traversant le premier salon, où un paravent fermait une salle, à droite, dans laquelle était assis, sur un banc, l’homme qui vendait des fruits, et dépassant un vieillard à la marche trop lente, Lévine entra dans la salle à manger pleine de monde et où se faisait un grand bruit. Il circula autour des tables, presque toutes occupées, regardant les convives. Parmi ceux-ci il rencontrait, de-çà, de-là, les gens les plus divers, jeunes et vieux, des intimes ou de simples connaissances. On ne voyait pas un seul visage mécontent ou soucieux, tous semblaient avoir laissé chez le suisse, avec leurs chapeaux, leurs ennuis et leurs inquiétudes, pour jouir tranquillement des biens matériels de la vie.

Il y avait là Sviajskï et Stcherbatzkï, Nevedovskï, le vieux prince, Vronskï, Serge Ivanovitch.

— Hé ! pourquoi viens-tu en retard ? lui dit en souriant le vieux prince, en lui tendant la main. Comment va Kitty ? ajouta-t-il en rajustant sa serviette passée dans une boutonnière du gilet.

— Elle va bien. Elles dînent toutes trois chez nous.

— Ah ! Aline-Nadine ! Il n’y a pas de place à notre table. Va à celle-ci et prends vite la place, dit le vieux prince.

Et se détournant de Lévine, il prit avec précaution l’assiette d’oukha.

— Lévine, par ici ! cria un peu plus loin une voix agréable.

C’était Tourovtzine.

Il était assis avec un jeune officier, et près d’eux il y avait deux chaises réservées. Lévine se rendit avec joie à cet appel. Il avait toujours eu beaucoup de sympathie pour Tourovtzine. À lui était lié le souvenir de sa déclaration à Kitty, et aujourd’hui, après toutes ces conversations transcendantes, l’air bonasse de Tourovtzine lui était particulièrement agréable.

— Ces chaises sont pour vous et Oblonskï qui va venir tout de suite.

L’officier aux yeux souriants qui se tenait là très raide, était Pierre Gaguine. Tourovtzine le présenta.

— Oblonskï est toujours en retard !

— Ah ! le voici !

— Tu viens d’arriver ? dit Oblonskï s’approchant rapidement d’eux. Bonjour !

— As-tu pris l’apéritif ?

— Non.

— Eh bien, allons !

Lévine se leva et tous deux s’approchèrent d’une grande table couverte des hors-d’œuvre des plus variés et de bouteilles d’eau-de-vie. Parmi ces quelques dizaines de hors-d’œuvre, on aurait pu, semble-t-il, trouver à son goût, mais Stépan Arkadiévitch demanda autre chose et un des valets qui se tenaient là apporta aussitôt le mets demandé. Ils prirent chacun un petit verre et retournèrent à la table.

Dès qu’ils eurent mangé l’oukha, on donna à Gaguine une bouteille de champagne, dont il remplit quatre coupes. Lévine ne refusa pas le champagne et en demanda une autre bouteille. Il avait faim, aussi mangeait-il et buvait-il avec plaisir. Avec un plaisir plus grand encore, il prenait part à la conversation simple et animée de ses amis.

Gaguine raconta, en baissant la voix, la nouvelle anecdote pétersbourgeoise ; bien qu’inconvenante et sotte, elle était si drôle que Lévine éclata de rire, si bien que les voisins le regardèrent.

— C’est du même genre que celle-ci : « C’est précisément ce que je déteste… » tu la connais ? demanda Stépan Arkadiévitch. Ah ! c’est délicieux ! Donne encore une bouteille, dit-il au valet ; et il se mit à narrer l’anecdote.

— Pierre Ilitch Vinovskï vous présente, dit en l’interrompant le vieux valet qui apportait deux coupes très fines pleines de champagne en s’adressant à lui et à Lévine.

Stépan Arkadiévitch prit le verre, et échangea un regard, à l’autre bout de la table, avec un homme chauve, roux et moustachu, qui lui faisait un signe de tête en souriant.

— Qui est-ce ? demanda Lévine.

— Tu l’as rencontré chez moi, tu te souviens ? Un brave garçon.

Lévine prit le verre et fit les mêmes signes.

L’anecdote contée par Stépan Arkadiévitch était aussi très drôle. Lévine à son tour en raconta une qui eut également du succès. Ensuite on parla des chevaux, des courses du jour, du cheval de Vronskï, Atlas, le vainqueur du grand prix.

Lévine ne s’aperçut pas de la fin du dîner.

— Ah ! le voilà ! s’écria Stépan Arkadiévitch, se penchant sur le dossier de sa chaise et tendant la main à Vronskï qu’accompagnait un gigantesque colonel de la garde.

L’impression de gaîté générale qui régnait au cercle, se montrait également sur le visage de Vronskï. Il se pencha gaîment sur l’épaule de Stépan Arkadiévitch en lui murmurant quelques mots, et, avec le même sourire joyeux, il tendit la main à Lévine.

— Enchanté de vous rencontrer, dit-il. Je vous ai cherché après les élections, mais on m’a dit que vous étiez déjà parti.

— Oui, je suis parti le jour même. Nous causions de votre cheval. Je vous félicite, dit Lévine. C’est un beau trotteur.

— Il me semble que vous avez aussi des chevaux ?

— Non, c’était mon père, mais je m’y connais un peu.

— Où as-tu dîné ? demanda Stépan Arkadiévitch.

— À la deuxième table, derrière la colonne.

— On l’a fêté, dit le colonel. Le second prix impérial ! Si j’étais aussi heureux aux cartes que lui avec ses chevaux !

— Eh bien, ne perdons pas de temps. Je vais dans l’enfer, dit le colonel, et il s’éloigna.

— C’est Iachvine, répondit Vronskï à Tourovtzine ; et il s’assit près d’eux à une table devenue libre.

Il but une coupe de champagne qu’on lui offrit et en demanda une bouteille. Était-ce l’influence du cercle ou du vin, mais Lévine se mit à causer avec Vronskï de l’élevage du cheval, et il se sentit tout heureux de ne plus éprouver d’hostilité envers cet homme. Il lui glissa même qu’il savait par sa femme qu’elle l’avait rencontré chez la princesse Marie Borissovna.

— Marie Borissovna, c’est une femme exquise !

dit Stépan Arkadiévitch ; et il raconta sur elle une anecdote qui fit rire tout le monde, surtout Vronskï qui riait avec tant de bonhomie que Lévine se sentait complètement réconcilié avec lui.

— Eh bien, si vous avez terminé, sortons, dit Stépan Arkadiévitch, se levant et souriant.