100%.png

Anna Karénine (trad. Bienstock)/VIII/05

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 18p. 227-231).


V

Dans l’ombre oblique du soir projetée par des sacs jetés sur le quai, Vronskï, vêtu d’un long pardessus, le chapeau enfoncé sur les yeux et les mains dans ses poches, marchait comme une bête en cage, faisant rapidement volte-face tous les vingt pas.

Serge Ivanovitch crut remarquer, comme il s’approchait de lui, que Vronskï le voyait sans vouloir en avoir l’air.

Cela importait peu à Serge Ivanovitch. Il était au-dessus de tout compte personnel avec Vronskï. En ce moment celui-ci lui apparaissait comme un personnage important, accomplissant une grande œuvre, et Koznichev estimait de son devoir de l’encourager et de l’approuver.

Vronskï s’arrêta, le reconnut, et faisant quelques pas à sa rencontre lui serra fortement la main.

— Peut-être n’aviez-vous pas le désir de me rencontrer, dit Serge Ivanovitch, mais, ne puis-je pas vous être utile ?

— Il n’y a personne dont la rencontre puisse m’être moins désagréable que la vôtre, dit Vronskï… Excusez-moi, dans la vie il n’y a rien de vraiment agréable.

— Je comprends, et j’ai voulu vous proposer mes services, dit Serge Ivanovitch en examinant le visage souffrant de Vronskï. N’avez-vous pas besoin d’une lettre d’introduction pour Ristitch ou pour Milan ?

— Oh non, répondit Vronskï, comme s’il comprenait avec effort. Si cela ne vous fait rien, marchons ensemble. Dans le wagon, on étouffe… Une lettre ? Non, je vous remercie. Pour mourir on n’a pas besoin de recommandations, avec les Turcs, du moins, dit-il en souriant des lèvres tandis que ses yeux gardaient leur expression sévère et douloureuse.

— Oui. Cependant il vous serait peut-être plus facile d’entrer en des relations, — qui sont néanmoins nécessaires — avec un homme averti. D’ailleurs comme il vous plaira. J’ai été heureux en apprenant votre décision. On en a tellement dit sur les volontaires qu’un homme comme vous les relève dans l’estime publique.

— Comme homme, dit Vronskï, je suis bon parce que la vie n’a pas de valeur pour moi. Quant à l’énergie physique j’en ai assez pour m’introduire dans le carré, le renverser ou mourir. Cela, je le sais. Je suis heureux d’avoir une cause à laquelle je puisse donner ma vie, cette vie dont je n’ai que faire et qui me pèse… Elle sera au moins utile à quelqu’un. — Il eut un mouvement d’impatience de la mâchoire, causé par le mal de dents qui l’empêchait de s’exprimer comme il le voulait.

— Vous surmonterez tout cela ; je vous le prédis ! dit Serge Ivanovitch, touché. Délivrer ses frères du joug, c’est un but digne de la mort et de la vie. Que Dieu vous donne le succès extérieur et la paix intérieure, ajouta-t-il en lui tendant la main.

Vronskï serra fortement la main tendue de Serge Ivanovitch.

— Oui, comme arme je peux encore être bon à quelque chose, mais comme homme je suis fini, prononça-t-il lentement.

Le mal de dents, qui emplissait sa bouche de salive, l’empêchait de parler. Il se tut en regardant les roues d’un tender qui s’avançait lentement sur les rails.

Et tout d’un coup, un autre mal, intérieur, le força à oublier momentanément son mal de dents. À la vue du tender et des rails, et sous l’influence de la conversation qu’il venait d’avoir avec une personne qu’il n’avait pas revue depuis son malheur, il se la rappelait tout d’un coup, elle, ou plutôt ce qui restait d’elle, quand, comme un fou, il était accouru à la gare. Sur la table de la caserne, était étalé sans pudeur aux yeux des étrangers son corps ensanglanté, encore tout imprégné de la vie qui l’avait récemment abandonné. La tête, qui n’avait pas été abîmée, était renversée en arrière parmi ses lourdes tresses ; ses cheveux frisés sur les tempes encadraient son délicieux visage ; la bouche était entr’ouverte, l’expression étrange, plaintive, qui était arrêtée sur ses lèvres, donnait un aspect terrible à ses yeux grands ouverts, comme si elle eût voulu lui dire qu’il se repentirait, terrible menace qu’elle avait proférée naguère, au cours d’une querelle.

Et il tâchait de se la rappeler telle qu’elle était lors de leur première rencontre ; c’était à la gare, également, mais combien alors elle était mystérieuse, charmante, aimante, cherchant et donnant le bonheur, différente de cette attitude cruellement vengeresse sous laquelle elle lui était apparue à son dernier moment. Il s’efforcait de se rappeler les meilleurs moments qu’il avait passés avec elle, mais ces souvenirs étaient empoisonnés pour toujours. Il ne se rappelait que la menace triomphante, accomplie maintenant, du remords inutile à tous, mais ineffacé. Il ne sentait plus le mal de dents et des sanglots contractaient son visage. Ils passèrent deux fois devant les sacs, en silence, puis enfin, se maîtrisant, il s’adressa tranquillement à Serge Ivanovitch :

— Vous n’avez pas eu de télégramme depuis celui d’hier ? Oui, ils sont battus pour la troisième fois, mais on attend pour demain le bataille décisive.

Puis, après avoir causé de la proclamation de Milan, comme roi, et des conséquences probables de cet événement, à la deuxième sonnerie ils se séparèrent, chacun regagnant son compartiment.