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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VIII/07

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 18p. 237-240).


VII

Agafia Mikhaïlovna sortit sur la pointe des pieds ; la bonne baissa le store, chassa les mouches de dessous les rideaux de mousseline du berceau, puis une guêpe qui se débattait contre les vitres de la fenêtre, et elle s’assit près de la mère et de l’enfant, agitant autour d’eux une branche de bouleau.

— Quelle chaleur ! Quelle chaleur ! Que Dieu nous envoie donc de la pluie ! dit la bonne.

— Oui, oui, chut… fit seulement Kitty se balançant doucement et serrant tendrement la petite main qui semblait entourée d’un fil et que Mitia agitait toujours faiblement, tantôt ouvrant, tantôt fermant les yeux.

Cette petite main troublait Kitty. Elle voulait l’embrasser mais elle craignait d’éveiller l’enfant. Enfin la petite main cessa de se mouvoir et ses yeux se fermèrent ; mais de temps en temps, tout en continuant à téter, l’enfant soulevant ses longs cils regardait sa mère avec des yeux qui, dans le demi-jour, paraissaient noirs et humides. La bonne avait cessé d’agiter la branche et somnolait. D’en haut, arrivaient les éclats de voix du vieux prince et le rire sonore de Katavassov.

« Ils causent sans moi, pensa Kitty. C’est tout de même dommage que Kostia ne soit pas là. Il a dû probablement retourner voir ses abeilles. C’est ennuyeux qu’il y aille si souvent, cependant j’en suis contente, cela le distrait. Il est maintenant plus gai, meilleur, qu’au printemps. Il était si sombre, si triste que je craignais pour lui. Et qu’il est drôle ! » fit-elle en souriant.

Elle savait que ce qui tourmentait son mari, c’était son manque de foi. Si quelqu’un lui avait demandé ce qu’il adviendrait de son mari dans la vie future, s’il ne croyait pas, elle n’aurait pu convenir qu’il serait damné, malgré sa conviction qu’en dehors de la foi, il n’y a pas de salut ; mais comme elle aimait au-dessus de tout la personne morale de son mari, c’était en souriant qu’elle pensait à son incrédulité, trouvant au fond qu’il était drôle.

« Pourquoi lit-il sans cesse toute cette philosophie ? pensa-t-elle. Si tout cela est écrit dans les livres, il peut lui-même le comprendre, et s’il n’y a là que des mensonges, à quoi bon les lire ? Il dit lui-même qu’il voudrait croire. Alors pourquoi ne croit-il pas ? Probablement parce qu’il réfléchit trop ; et il réfléchit trop à cause de son isolement. Toujours seul, seul. Avec nous il ne peut causer de tout. Je crois que ces hôtes lui seront agréables, surtout Katavassov. Il aime à discuter avec lui ». Aussitôt elle se demanda ce qui serait le mieux : de faire coucher Katavassov et Serge Ivanovitch dans la même chambre ou séparément. Et soudain, il lui vint en tête une idée qui la fit trembler d’émotion, Mitia en fut même dérangé et de ce fait la regarda sévèrement ; « Je crois que la blanchisseuse n’a pas rapporté le linge et il n’y a plus de linge de lit. Si je n’y veille pas, Agafia Mikhaïlovna donnera à Serge Ivanovitch des draps qui ont servi. » À cette seule pensée, le sang monta au visage de Kitty.

« Oui, je donnerai des ordres », décida-t-elle ; puis revenant à ses premières pensées, elle se rappela qu’elle n’avait pas achevé quelque chose et se mit à chercher quoi. « Oui… Kostia incrédule », se rappela-t-elle avec un sourire… « Eh bien, incrédule ! Mieux vaut qu’il soit tel que comme madame Sthal, ou telle que je voulais être à l’étranger. Non, du moins il ne mentira pas. »

Soudain elle se remémora un trait récent de sa bonté. Deux semaines auparavant, ils avaient reçu de Stépan Arkadiévitch une lettre repentante adressée à Dolly. Il l’implorait de lui sauver l’honneur, de vendre sa propriété pour liquider leurs dettes. Dolly était au désespoir ; elle haïssait son mari, le méprisait et le plaignait, elle avait décidé de divorcer, mais y renonçait ; elle consentait enfin à vendre une partie de sa propriété. Kitty se rappelait avec un sourire d’attendrissement la gêne de son mari, ses gaucheries, ses hésitations, quand enfin il eut trouvé le seul moyen de venir en aide à Dolly et proposa à sa femme de donner à sa sœur une partie de son domaine, ce à quoi elle-même n’avait pas pensé.

« Est-ce donc là un incrédule ? Avec son cœur, avec cette peur d’attrister même un enfant ? Tout pour les autres, rien pour lui… Serge Ivanovitch pense qu’il est du devoir de Kostia d’être son intendant. La même chose avec sa sœur… Et maintenant Dolly avec ses enfants est sous sa tutelle… Puis tous ces paysans qui viennent chaque jour chez lui comme s’il était obligé de les secourir… Oui, oui, sois seulement comme ton père », dit-elle en donnant Mitia à la bonne et lui baisant les joues.