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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VIII/19

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 18p. 300-304).


XIX

En sortant de la chambre, quand il se retrouva seul, de nouveau Lévine se rappela la pensée qui, lui semblait-il, renfermait quelque chose de vague.

Au lieu d’aller au salon, d’où arrivaient des voix, il s’arrêta sur la terrasse et, accoudé à la rampe, regarda le ciel. Au midi, où il regardait, il faisait tout à fait sombre et il n’y avait pas de nuages. Ils étaient du côté opposé. Des éclairs brillaient et on entendait le grondement lointain du tonnerre.

Lévine écoutait la chute des gouttes d’eau qui tombaient des tilleuls du jardin à intervalles réguliers et regardait le triangle d’étoiles qu’il connaissait, et la voie lactée, branchue, qui le traversait. À chaque éclair, non seulement la voie lactée, mais les étoiles, disparaissaient momentanément pour reparaître aux mêmes endroits, comme jetées par une main habile.

« Qu’est-ce qui m’arrête ? » dit Lévine sentant d’avance que la solution encore inconnue de ce doute était prête dans son âme. « Oui, la seule manifestation évidemment indiscutable de la divinité, réside dans les lois du bien, données au monde par la révélation, que je sens en moi, que je reconnais, m’unissant ainsi, bon gré, mal gré, aux autres hommes, dans cette société de croyants qu’on appelle l’Église. Eh bien, et les juifs ? les mahométans, les confucianistes, les bouddhistes ? Que sont-ils ? » C’était la question dangereuse. « Est-ce que ces centaines, ces millions d’hommes, sont privés de ce bonheur suprême sans lequel la vie n’a pas de sens ? »

Il devint pensif, mais aussitôt se ressaisit.

« Mais qu’est-ce que je demande ? Je m’occupe du rapport de toutes les croyances, les plus variées de l’humanité, envers la divinité. Je m’occupe de la manifestation générale de Dieu, pour tout le monde, avec toutes ses taches nébuleuses. Que fais-je ? À moi personnellement, à mon cœur, est révélée indiscutablement une connaissance incompréhensible par la raison, et moi je veux la connaître par la raison et l’exprimer par des paroles. »

« Est-ce que je ne sais pas que les étoiles ne se déplacent pas ? » se demanda-t-il en regardant un astre clair, brillant, qui déjà avait changé de place, relativement à la branche la plus élevée d’un bouleau. « Mais, en observant le mouvement des étoiles, je ne puis me représenter la rotation de la terre et j’ai raison en disant que les étoiles se déplacent.

« Est-ce que les astronomes pourraient comprendre et calculer quelque chose s’ils tenaient compte de tous les divers mouvements compliqués de la terre ? Toutes leurs conclusions extraordinaires sur la distance, la pesanteur, le mouvement, les perturbations terrestres, ne sont basées que sur le mouvement invisible des astres autour de la terre immobile, c’est ce même mouvement qui est maintenant devant moi, qui fut tel pour des millions de gens, durant des siècles, qui fut et sera toujours le même et peut toujours être contrôlé. De même que sont stériles et incertaines les conclusions des astronomes qui ne sont pas basées sur l’observation du ciel visible envers un méridien et un parallèle, de même seraient stériles et incertaines mes conclusions qui ne seraient point basées sur cette compréhension du bien qui fut, et sera toujours le même pour tous, qui m’a été révélée par le christianisme et qui toujours peut être contrôlée dans mon âme. Tant qu’à la question des autres croyances et de leur rapport envers la divinité, je n’ai le droit ni de la poser, ni de la résoudre. »

— Ah ! tu es encore là ? dit tout à coup Kitty qui, par le même chemin, se rendait au salon. — Quoi ? Es-tu contrarié par quelque chose ? lui demanda-t-elle, le regardant attentivement à la clarté des étoiles.

Mais elle n’aurait pu le bien voir si un éclair, qui de nouveau éteignit les étoiles, n’eût éclairé son visage.

Elle l’examina alors attentivement, et le voyant calme et joyeux, elle lui sourit.

« Elle comprend, pensa-t-il. Elle sait à quoi je pense. Faut-il lui dire ou non ? Oui, je lui dirai. » Mais au même moment elle se mit à parler.

— Tiens, Kostia, rends-moi un service, dit-elle. Va dans la chambre du coin, et regarde si on a tout préparé pour Serge Ivanovitch ; si on a mis le nouveau lavabo.

— Bien, j’irai, dit Lévine, se redressant et l’embrassant.

« Non, il ne faut rien dire, pensa-t-il quand elle se fut éloignée. C’est un mystère nécessaire, important pour moi seul et inexprimable par des paroles.

« Ce nouveau sentiment, de même que le sentitiment paternel, ne m’a pas changé, ne m’a pas fait heureux, ne m’a pas éclairé d’un coup, ainsi que je l’avais cru ; il n’y eut aussi aucune surprise. La foi, le manque de foi, je ne sais ce que c’est, mais ce sentiment est entré imperceptiblement dans mon âme, par la souffrance, et s’y est installé solidement.

« Je me fâcherai encore contre le cocher Ivan ; je continuerai à discuter bien ou mal à propos ; il y aura toujours le même mur entre le sacro-saint de mon âme et les autres, même ma femme ; je l’accuserai de la même façon pour une crainte, et le regretterai ; je continuerai à ne pas comprendre par la raison pourquoi je prie, mais je prierai quand même. Cependant, maintenant, ma vie, toute ma vie, indépendamment de tout ce qui peut m’arriver à n’importe quel moment, non seulement n’est plus dénuée de sens comme autrefois, mais a un sens indiscutable, celui du bien que j’y puis faire entrer.