Anna Karénine (trad. Faguet)/Partie I/Chapitre 12

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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 73-79).

CHAPITRE XII


La jeune princesse Kitty Cherbatzky avait dix-huit ans. Elle paraissait pour la première fois dans le monde cet hiver, et ses succès y étaient plus grands que ceux de ses aînées, plus grands que sa mère elle-même ne s’y était attendue. Sans parler de toute la jeunesse dansante de Moscou qui était plus ou moins éprise de Kitty, il s’était, dès ce premier hiver, présenté deux partis très sérieux : Levine et, aussitôt après son départ, le comte Wronsky.

Les visites fréquentes de Levine et son amour évident pour Kitty avaient été le sujet des premières conversations sérieuses entre le prince et la princesse sur l’avenir de leur fille cadette, conversations qui dégénéraient souvent en discussions très vives. Le prince tenait pour Levine, et disait qu’il ne souhaitait pas de meilleur parti pour Kitty. La princesse, avec l’habitude particulière aux femmes de tourner la question, répondait que Kitty était bien jeune, qu’elle ne montrait pas grande inclination pour Levine, que, d’ailleurs, celui-ci ne semblait pas avoir d’intentions sérieuses… mais ce n’était pas là le fond de sa pensée. Ce qu’elle ne disait pas, c’est qu’elle espérait un parti plus brillant, que Levine ne lui était pas sympathique et qu’elle ne le comprenait pas ; aussi fut-elle ravie lorsqu’il partit inopinément pour la campagne.

« Tu vois que j’avais raison », dit-elle d’un air triomphant à son mari.

Elle fut encore plus enchantée lorsque Wronsky se mit sur les rangs et son espoir de marier Kitty non seulement bien, mais brillamment, ne fit que se confirmer.

Pour la princesse, il n’y avait pas de comparaison à établir entre les deux prétendants. Ce qui lui déplaisait en Levine était sa façon brusque et bizarre de juger les choses, sa gaucherie dans le monde, qu’elle attribuait à de l’orgueil, et ce qu’elle appelait sa vie de sauvage à la campagne, absorbé par son bétail et ses paysans. Ce qui lui déplaisait plus encore était que Levine, amoureux de Kitty, eût fréquenté leur maison pendant six semaines de l’air d’un homme qui hésiterait, observerait, et se demanderait si, en se déclarant, l’honneur qu’il leur ferait ne serait pas trop grand. Ne comprenait-il donc pas qu’on est tenu d’expliquer ses intentions lorsqu’on vient assidûment dans une maison où il y a une jeune fille à marier ? et puis ce départ soudain, sans avertir personne ?

« Il est heureux, pensait-elle, qu’il soit si peu attrayant, et que Kitty ne se soit pas monté la tête. »

Wronsky, par contre, comblait tous ses vœux : il était riche, intelligent, d’une grande famille ; une carrière brillante à la cour ou à l’armée s’ouvrait devant lui, et en outre il était charmant. Que pouvait-on rêver de mieux ? il faisait la cour à Kitty au bal, dansait avec elle, s’était fait présenter à ses parents : pouvait-on douter de ses intentions ? Et cependant la pauvre mère passait un hiver cruellement agité.

La princesse, lorsqu’elle s’était mariée, il y avait quelque trente ans, avait vu son mariage arrangé par l’entremise d’une tante. Le fiancé, qu’on connaissait d’avance, était venu pour la voir et se faire voir, l’entrevue avait été favorable, et la tante qui faisait le mariage avait de part et d’autre rendu compte de l’impression produite ; on était venu ensuite au jour indiqué faire aux parents une demande officielle qui avait été agréée, et tout s’était passé simplement et naturellement. Au moins est-ce ainsi que la princesse se rappelait les choses à distance. Mais lorsqu’il s’était agi de marier ses filles, elle avait appris, par expérience, combien cette affaire, si simple en apparence, était en réalité difficile et compliquée.

Que d’anxiétés, que de soucis, que d’argent dépensé, que de luttes avec son mari lorsqu’il avait fallu marier Dolly et Nathalie ! Maintenant il fallait repasser par les mêmes inquiétudes et par des querelles plus pénibles encore ! Le vieux prince, comme tous les pères en général, était pointilleux à l’excès en tout ce qui touchait à l’honneur et à la pureté de ses filles ; il en était jaloux, surtout de Kitty, sa favorite. À chaque instant il faisait des scènes à la princesse et l’accusait de compromettre sa fille. La princesse avait pris l’habitude de ces scènes du temps de ses filles aînées, mais elle s’avouait actuellement que la susceptibilité exagérée de son mari avait sa raison d’être. Bien des choses étaient changées dans les usages de la société, et les devoirs d’une mère devenaient de jour en jour plus difficiles. Les contemporaines de Kitty se réunissaient librement entre elles, suivaient des cours, prenaient des manières dégagées avec les hommes, se promenaient seules en voiture ; beaucoup d’entre elles ne faisaient plus de révérences, et, ce qu’il y avait de plus grave, chacune d’elles était fermement convaincue que l’affaire de choisir un mari lui incombait à elle seule, et pas du tout à ses parents. « On ne se marie plus comme autrefois », pensaient et disaient toutes ces jeunes filles, et même les vieilles gens. Mais comment se marie-t-on alors maintenant ? C’est ce que la princesse n’arrivait pas à apprendre de personne. L’usage français qui donne aux parents le droit de décider du sort de leurs enfants n’était pas accepté, il était même vivement critiqué. L’usage anglais qui laisse pleine liberté aux jeunes filles n’était pas admissible. L’usage russe de marier par un intermédiaire était considéré comme un reste de barbarie ; chacun en plaisantait, la princesse comme les autres. Mais comment s’y prendre pour bien faire ? Personne n’en savait rien. Tous ceux avec lesquels la princesse en avait causé répondaient de même : « Il est grand temps de renoncer à ces vieilles idées ; ce sont les jeunes gens qui épousent, et non les parents : c’est donc à eux de savoir s’arranger comme ils l’entendent. » Raisonnement bien commode pour ceux qui n’avaient pas de filles ! La princesse comprenait qu’en permettant à Kitty la société des jeunes gens, elle courait le risque de la voir s’éprendre de quelqu’un dont eux, ses parents, ne voudraient pas, qui ne ferait pas un bon mari ou qui ne songerait pas à l’épouser. On avait donc beau dire, la princesse ne trouvait pas plus sage de laisser les jeunes gens se marier tout seuls, à leur fantaisie, que de donner des pistolets chargés, en guise de joujoux, à des enfants de cinq ans. C’est pourquoi Kitty la préoccupait plus encore que ses sœurs.

En ce moment, elle craignait surtout que Wronsky ne se bornât à faire l’aimable ; Kitty était éprise, elle le voyait et ne se rassurait qu’en pensant que Wronsky était un galant homme ; mais pouvait-elle se dissimuler qu’avec la liberté de relations nouvellement admise dans la société il n’était bien facile de tourner la tête à une jeune fille, sans que ce genre de délit inspirât le moindre scrupule à un homme du monde ? La semaine précédente, Kitty avait raconté à sa mère une de ses conversations avec Wronsky pendant un cotillon, et cette conversation sembla rassurante à la princesse, sans la tranquilliser complètement. Wronsky avait dit à sa danseuse que son frère et lui étaient si habitués à se soumettre en tout à leur mère, qu’ils n’entreprenaient jamais rien d’important sans la consulter. « En ce moment, avait-il ajouté, j’attends l’arrivée de ma mère comme un bonheur particulièrement grand. »

Kitty rapporta ces mots sans y attacher aucune importance spéciale, mais sa mère leur donna un sens conforme à son désir. Elle savait qu’on attendait la vieille comtesse et qu’elle serait satisfaite du choix de son fils ; mais alors pourquoi sembler craindre de l’offenser en se déclarant avant son arrivée ? Malgré ces contradictions, la princesse interpréta favorablement ces paroles, tant elle avait besoin de sortir d’inquiétude.

Quelque amer que lui fût le malheur de sa fille aînée, Dolly, qui songeait à quitter son mari, elle se laissait absorber entièrement par ses préoccupations au sujet du sort de la cadette, qu’elle voyait prêt à se décider. L’arrivée de Levine augmenta son trouble ; elle craignit que Kitty, par un excès de délicatesse, ne refusât Wronsky, en souvenir du sentiment qu’elle avait un moment éprouvé pour Levine ; ce retour lui semblait devoir tout embrouiller et reculer un dénouement tant désiré.

« Est-il arrivé depuis longtemps ? demanda-t-elle à sa fille en rentrant.

— Il est arrivé aujourd’hui, maman.

— Il y a une chose que je veux te dire… commença la princesse, et à l’air sérieux et agité de son visage Kitty devina de quoi il s’agissait.

— Maman, dit-elle en rougissant et en se tournant vivement vers elle, ne dites rien. Je vous en prie, je vous en prie. Je sais, je sais tout. »

Elle partageait les idées de sa mère, mais les motifs qui déterminaient le désir de celle-ci la froissaient.

« Je veux dire seulement qu’ayant encouragé l’un…

— Maman, ma chérie, au nom de Dieu ne dites rien, j’ai peur d’en parler.

— Je ne dirai rien, répondit la mère en lui voyant des larmes dans les yeux : un mot seulement, ma petite âme. Tu m’as promis de n’avoir pas de secrets pour moi.

— Jamais, jamais aucun, s’écria Kitty en regardant sa mère bien en face, tout en rougissant. Je n’ai rien à dire maintenant, je ne saurais rien dire, même si je le voulais, je ne suis…

— Non, avec ces yeux-là elle ne saurait mentir », pensa la mère, souriant de cette émotion, tout en songeant à ce qu’avait d’important pour la pauvrette ce qui se passait dans son cœur.