Anna Karénine (trad. Faguet)/Partie II/Chapitre 27

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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 342-346).


CHAPITRE XXVII


Anna était dans sa chambre, debout devant son miroir, et attachait un dernier nœud à sa robe avec l’aide d’Annouchka, lorsqu’un bruit de roues sur le gravier devant le perron se fit entendre.

« C’est un peu tôt pour Betsy », pensa-t-elle, et, regardant par la fenêtre, elle aperçut une voiture, et dans la voiture le chapeau noir et les oreilles bien connues d’Alexis Alexandrovitch.

« Voilà qui est fâcheux ! se pourrait-il qu’il vînt pour la nuit ? » pensa-t-elle, et les résultats que pouvait avoir cette visite l’épouvantèrent : sans se donner une minute de réflexion, et sous l’empire de cet esprit de mensonge qui lui devenait familier et qui la dominait, elle descendit, rayonnante de gaieté, pour recevoir son mari, et se mit à parler sans savoir ce qu’elle disait.

« Que c’est aimable à vous ! dit-elle en tendant la main à Karénine, tandis qu’elle souriait à Studine comme à un familier de la maison.

— J’espère que tu restes ici cette nuit ? (le démon du mensonge lui soufflait ces mots) ; nous irons ensemble aux courses, n’est-ce pas ? Quel dommage que je me sois engagée avec Betsy, qui doit venir me chercher ! »

Alexis Alexandrovitch fit une légère grimace à ce nom.

« Oh ! je ne séparerai pas les inséparables, dit-il d’un ton railleur, nous irons à nous deux Michel Wassiliévitch. Le docteur m’a recommandé l’exercice ; je ferai une partie de la route à pied, et me croirai encore aux eaux.

— Mais rien ne presse, dit Anna ; voulez-vous du thé ? »

Elle sonna.

« Servez le thé et prévenez Serge qu’Alexis Alexandrovitch est arrivé.

— Et ta santé ?… Michel Wassiliévitch, vous n’êtes pas encore venu chez moi ; voyez donc comme j’ai bien arrangé mon balcon », dit-elle en s’adressant tantôt à son mari, tantôt à son visiteur.

Elle parlait simplement et naturellement, mais trop, et trop vite, ce qu’elle sentit en surprenant le regard curieux de Michel Wassiliévitch, qui l’observait à la dérobée. Celui-ci s’éloigna du côté de la terrasse, et elle s’assit auprès de son mari.

« Tu n’as pas très bonne mine, dit-elle.

— Oui, le docteur est venu ce matin et m’a pris une heure de mon temps ; je suis persuadé qu’il était envoyé par un de mes amis ; ma santé est si précieuse !

— Que t’a-t-il dit ? »

Et elle le questionna sur sa santé et ses travaux, lui conseillant le repos, et l’engageant à venir s’installer à la campagne. Tout cela était dit gaiement, avec vivacité et animation ; mais Alexis Alexandrovitch n’attachait aucune importance spéciale à ce ton ; il n’entendait que les paroles, et les prenait dans leur sens littéral, répondant simplement, quoiqu’un peu ironiquement. Cette conversation n’avait rien de particulier ; cependant Anna ne put se la rappeler plus tard sans une véritable souffrance.

Serge entra, accompagné de sa gouvernante ; si Alexis Alexandrovitch s’était permis d’observer, il aurait remarqué l’air craintif dont l’enfant regarda ses parents, son père d’abord, puis sa mère ; mais il ne voulait rien voir et ne vit rien.

« Hé, bonjour, jeune homme ! nous avons grandi, nous devenons tout à fait grand garçon. »

Et il tendit la main à l’enfant troublé. Serge avait toujours été timide avec son père, mais depuis que celui-ci l’appelait « jeune homme », et depuis qu’il se creusait la tête pour savoir si Wronsky était un ami ou un ennemi, il était devenu plus craintif encore. Il se tourna vers sa mère comme pour chercher protection ; il ne se sentait à l’aise qu’auprès d’elle. Pendant ce temps Alexis Alexandrovitch prenait son fils par l’épaule et interrogeait la gouvernante sur son compte. Anna vit le moment où l’enfant, se sentant malheureux et gêné, allait fondre en larmes. Elle avait rougi en le voyant entrer, et, remarquant son embarras, elle se leva vivement, souleva la main d’Alexis Alexandrovitch pour dégager l’épaule de l’enfant, l’embrassa et l’emmena sur la terrasse. Puis elle vint rejoindre son mari.

« Il se fait tard, dit-elle en consultant sa montre. Pourquoi Betsy ne vient-elle pas ?

— Oui, dit Alexis Alexandrovitch en faisant craquer les jointures de ses doigts et en se levant. Je suis aussi venu t’apporter de l’argent : tu dois en avoir besoin, car on ne nourrit pas de chansons les rossignols.

— Non… oui… j’en ai besoin, dit Anna en rougissant jusqu’à la racine des cheveux sans le regarder ; mais tu reviendras après les courses ?

— Oh oui, répondit Alexis Alexandrovitch. Et voici la gloire de Péterhof, la princesse Tverskoï, ajouta-t-il en apercevant par la fenêtre une calèche à l’anglaise qui approchait du perron ; quelle élégance ! c’est charmant ! Allons, partons aussi. »

La princesse ne quitta pas sa calèche ; son valet de pied en guêtres, livrée, et chapeau à l’anglaise, sauta du siège devant la maison.

« Je m’en vais, adieu ! dit Anna en embrassant son fils et en tendant la main à son mari. Tu es très aimable d’être venu. »

Alexis Alexandrovitch lui baisa la main.

« Au revoir, tu reviendras prendre le thé ; c’est parfait ! » dit-elle en s’éloignant d’un air rayonnant et joyeux. Mais à peine fut-elle à l’abri des regards, qu’elle tressaillit avec répugnance en sentant sur sa main la trace de ce baiser.