Anna Karénine (trad. Faguet)/Partie II/Chapitre 32

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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 366-373).


CHAPITRE XXXII


Voici ce que la princesse avait appris du passé de Varinka et de ses relations avec Mme Stahl. Celle-ci, une femme maladive et exaltée, que les uns accusaient d’avoir fait le tourment de la vie de son mari par son inconduite, tandis que d’autres accusaient son mari de l’avoir rendue malheureuse, avait, après s’être séparée de ce mari, mis au monde un enfant qui était mort aussitôt né. La famille de Mme Stahl, connaissant sa sensibilité, et craignant que cette nouvelle ne la tuât, avait substitué à l’enfant mort la fille d’un cuisinier de la cour, née la même nuit, dans la même maison à Pétersbourg : c’était Varinka. Mme Stahl apprit par la suite que la petite n’était pas sa fille, mais continua à s’en occuper, d’autant plus que la mort des vrais parents de l’enfant la rendit bientôt orpheline.

Depuis plus de dix ans Mme Stahl vivait à l’étranger, dans le midi, sans presque quitter son lit. Les uns disaient qu’elle s’était fait dans le monde un piédestal de sa charité et de sa haute piété. D’autres voyaient en elle un être supérieur, d’une grande élévation morale, et assuraient qu’elle ne vivait que pour les bonnes œuvres ; en un mot, qu’elle était bien réellement ce qu’elle semblait être. Personne ne savait si elle était catholique, protestante ou orthodoxe ; ce qui était certain, c’est qu’elle entretenait de bonnes relations avec les sommités de toutes les églises, de toutes les confessions.

Varinka vivait toujours auprès d’elle, et tous ceux qui connaissaient Mme Stahl la connaissaient aussi.

Kitty s’attacha de plus en plus à son amie et, chaque jour, lui découvrait quelque nouvelle qualité. La princesse, ayant appris que Varinka chantait, la pria de venir les voir un soir.

« Kitty joue du piano, et quoique l’instrument soit mauvais, nous aurions grand plaisir à vous entendre », dit la princesse avec un sourire forcé qui déplut à Kitty, à laquelle le peu de désir qu’avait Varinka de chanter n’échappait pas ; elle vint cependant le même soir et apporta de la musique. La princesse invita Marie Evguénievna, sa fille, et le colonel ; Varinka sembla indifférente à la présence de ces personnes, étrangères pour elle, et s’approcha du piano sans se faire prier ; elle ne savait pas s’accompagner, mais lisait parfaitement la musique. Kitty jouait bien du piano et l’accompagna.

« Vous avez un talent remarquable », dit la princesse après le premier morceau, que Varinka chanta avec goût.

Marie Evguénievna et sa fille joignirent leurs compliments et leurs remerciements à ceux de la princesse.

« Voyez donc le public que vous avez attiré », dit le colonel qui regardait par la fenêtre.

Il s’était effectivement rassemblé un assez grand nombre de personnes, près de la maison.

« Je suis enchantée de vous avoir fait plaisir », répondit simplement Varinka.

Kitty regardait son amie avec orgueil : elle était dans l’admiration de son talent, de sa voix, de toute sa personne, mais plus encore de sa tenue ; il était clair que Varinka ne se faisait aucun mérite de son chant, et restait fort indifférente aux compliments ; elle avait simplement l’air de se demander : « Faut-il chanter encore, ou non ? »

« Si j’étais à sa place, pensait Kitty, combien je serais fière ! comme je serais contente de voir cette foule sous la fenêtre ! Et cela lui est absolument égal ! Elle ne paraît sensible qu’au plaisir d’être agréable à maman. Qu’y a-t-il en elle ? Qu’est-ce qui lui donne cette force d’indifférence, ce calme indépendant ? Combien je voudrais l’apprendre d’elle ! » se disait Kitty en observant ce visage tranquille.

La princesse demanda un second morceau, et Varinka le chanta aussi bien que le premier, avec le même soin et la même perfection, toute droite près du piano, et battant la mesure de sa petite main brune.

Le morceau suivant dans le cahier était un air italien. Kitty joua le prélude et se tourna vers la chanteuse :

« Passons celui-là », dit Varinka en rougissant.

Kitty, tout émue, fixa sur elle des yeux questionneurs.

« Alors, un autre ! se hâta-t-elle de dire en tournant les pages, comprenant que cet air devait rappeler à son amie quelque souvenir pénible.

— Non, répondit Varinka en mettant tout en souriant la main sur le cahier. Chantons-le. » Et elle chanta aussi tranquillement et aussi froidement qu’auparavant.

Quand elle eut fini, chacun la remercia encore, et on sortit du salon pour prendre le thé. Kitty et Varinka descendirent au petit jardin attenant à la maison.

« Vous rattachez un souvenir à ce morceau, n’est-ce pas ? dit Kitty. Ne répondez pas ; dites seulement : c’est vrai.

— Pourquoi ne vous le dirais-je pas tout simplement ? Oui, c’est un souvenir, dit tranquillement Varinka, et il a été douloureux. J’ai aimé quelqu’un à qui je chantais cet air. »

Kitty, les yeux grands ouverts, regardait humblement Varinka sans parler.

« Je l’ai aimé, et il m’a aimée aussi : mais sa mère s’est opposée à notre mariage, et il en a épousé une autre. Maintenant il ne demeure pas trop loin de chez nous, et je le vois quelquefois. Vous ne pensiez pas que j’avais mon roman ? » Et son visage parut éclairé comme toute sa personne avait dû l’être autrefois, pensa Kitty.

« Comment ne l’aurais-je pas pensé ? Si j’étais homme, je n’aurais pu aimer personne, après vous avoir rencontrée ; ce que je ne conçois pas, c’est qu’il ait pu vous oublier et vous rendre malheureuse pour obéir à sa mère : il ne devait pas avoir de cœur.

— Au contraire, c’est un homme excellent, et quant à moi je ne suis pas malheureuse… Eh bien, ne chanterons-nous plus aujourd’hui ? ajouta-t-elle en se dirigeant vers la maison.

— Que vous êtes bonne, que vous êtes bonne ! s’écria Kitty en l’arrêtant pour l’embrasser. Si je pouvais vous ressembler un peu !

— Pourquoi ressembleriez-vous à une autre qu’à vous-même ? Restez donc ce que vous êtes, dit Varinka en souriant de son sourire doux et fatigué.

— Non, je ne suis pas bonne du tout… Voyons, dites-moi… Attendez, asseyons-nous un peu, dit Kitty en la faisant rasseoir sur un banc près d’elle. Dites-moi, comment peut-il n’être pas blessant de penser qu’un homme a méprisé votre amour, qu’il l’a repoussé !

— Il n’a rien méprisé : je suis sûre qu’il m’a aimée. Mais c’était un fils soumis…

— Et s’il n’avait pas agi ainsi pour obéir à sa mère ? Si de son plein gré… ? dit Kitty, sentant qu’elle dévoilait son secret, et que son visage, tout brûlant de rougeur, la trahissait.

— Dans ce cas, il aurait mal agi, et je ne le regretterais plus, répondit Varinka, comprenant qu’il n’était plus question d’elle, mais de Kitty.

— Et l’insulte ? dit Kitty : peut-on l’oublier ? C’est impossible, dit-elle en se rappelant son regard au dernier bal lorsque la musique s’était arrêtée.

— Quelle insulte ? vous n’avez rien fait de mal ?

— Pis que cela, je me suis humiliée… »

Varinka secoua la tête et posa sa main sur celle de Kitty.

« En quoi vous êtes-vous humiliée ? Vous n’avez pu dire à un homme qui vous témoignait de l’indifférence que vous l’aimiez ?

— Certainement non, je n’ai jamais dit un mot, mais il le savait ! Il y a des regards, des manières d’être… Non, non, je vivrais cent ans que je ne l’oublierais pas !

— Mais alors je ne comprends plus. Il s’agit seulement de savoir si vous l’aimez encore ou non, dit Varinka, qui appelait les choses par leur nom.

— Je le hais ; je ne puis me pardonner…

— Eh bien ?

— Mais la honte, l’affront !

— Ah, mon Dieu ! si tout le monde était sensible comme vous ! Il n’y a pas de jeune fille qui n’ait éprouvé quelque chose d’analogue. Tout cela est si peu important !

— Qu’y a-t-il donc d’important ? demanda Kitty, la regardant avec une curiosité étonnée.

— Bien des choses, répondit Varinka en souriant.

— Mais encore ?

— Il y a beaucoup de choses plus importantes, répondit Varinka, ne sachant trop que dire ; en ce moment, la princesse cria par la fenêtre :

— Kitty, il fait frais : mets un châle, ou rentre.

— Il est temps de partir, dit Varinka en se levant. Je dois entrer chez Mlle Berthe, elle m’en a priée. »

Kitty la tenait par la main et l’interrogeait du regard avec une curiosité passionnée, presque suppliante.

« Quoi ? qu’est-ce qui est plus important ? Qu’est-ce qui donne le calme ? Vous le savez, dites-le moi ! »

Mais Varinka ne comprenait même pas ce que demandaient les regards de Kitty ; elle se rappelait seulement qu’il fallait encore entrer chez Mlle Berthe, et se trouver à la maison pour le thé de maman, à minuit.

Elle rentra dans la chambre, rassembla sa musique, et ayant pris congé de chacun, voulut partir.

« Permettez, je vous reconduirai, dit le colonel.

— Certainement, comment rentrer seule la nuit ? dit la princesse ; je vous donnerai au moins la femme de chambre. »

Kitty s’aperçut que Varinka dissimulait avec peine un sourire, à l’idée qu’on voulait l’accompagner.

« Non, je rentre toujours seule, et jamais il ne m’arrive rien », dit-elle en prenant son chapeau ; et embrassant encore une fois Kitty, sans lui dire « ce qui était important », elle s’éloigna d’un pas ferme, sa musique sous le bras, et disparut dans la demi-obscurité d’une nuit d’été, emportant avec elle le secret de sa dignité et de son enviable tranquillité.