Anna Karénine (trad. Faguet)/Partie V/Chapitre 20

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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 208-217).


CHAPITRE XX


Le malade fut administré le lendemain. Nicolas pria avec ferveur pendant la cérémonie ; une supplication passionnée et pleine d’espérance se lisait dans ses grands yeux fixes sur l’image sainte, qu’on avait placée sur une table à jeu, couverte d’une serviette à ramages.

Levine fut effrayé de le voir ainsi, car il savait que le déchirement de quitter cette vie, à laquelle il tenait, en serait plus cruel. Il connaissait d’ailleurs les idées de son frère, savait que son scepticisme ne résultait pas du désir de s’affranchir de la religion pour vivre plus librement ; ses croyances religieuses avaient été ébranlées par les théories scientifiques modernes ; son retour à la foi n’était donc pas logique, ni normal : dû uniquement à une espérance insensé de guérison, il ne pouvait être que temporaire et intéressé. Kitty avait rendu cet espoir plus vivace par ses récits de guérisons extraordinaires. — Levine était tourmenté de ces pensées en regardant le visage plein d’espoir de son frère, son poignet amaigri se soulevant à grand’peine jusqu’à son front chauve pour faire un signe de croix, ses épaules décharnées, et cette poitrine essoufflée qui ne pouvait plus contenir la vie qu’implorait le malade. Pendant la cérémonie, Levine fit ce qu’il avait fait cent fois, tout incrédule qu’il était :

« Guéris cet homme si tu existes, disait-il en s’adressant à Dieu, et tu nous sauveras tous deux. »

Le malade se sentit tout à coup beaucoup mieux après avoir été administré ; pendant plus d’une heure il ne toussa pas une seule fois ; il assurait, en souriant et baisant la main de Kitty avec des larmes de reconnaissance, qu’il ne souffrait pas et sentait revenir ses forces et son appétit. – Quand on lui apporta sa soupe, il se releva lui-même, et demanda une côtelette ; quelque impossible que fût la guérison, Levine et Kitty passèrent cette heure dans une espèce d’agitation de bonheur craintif.

« Il va mieux. Beaucoup mieux !

— C’est étonnant.

— Pourquoi ce serait-il étonnant ! — Il va certainement mieux », se chuchotaient-ils en souriant.

L’illusion ne dura pas. Après un sommeil pénible d’une demi-heure, le malade fut réveillé par une quinte de toux. Les espérances s’évanouirent aussitôt pour tous, pour le malade lui-même. Oubliant ce qu’il avait cru une heure avant, et honteux même de se le rappeler, il se fit apporter un flacon d’iode à respirer.

Levine le lui apporta, et son frère le regarda du même air passionné dont il avait regardé l’image, pour se faire confirmer les paroles du docteur, qui attribuait à l’iode des vertus miraculeuses.

« Kitty n’est pas là ? murmura-t-il de sa voix enrouée lorsque Levine eut, à contre-cœur, répété les paroles du médecin.

— Non ? alors je puis parler. — J’ai joué la comédie pour elle. — Elle est si gentille ! mais nous deux, ne pouvons nous tromper. Voilà en quoi j’ai foi », dit-il, serrant la fiole de ses mains osseuses et aspirant l’iode.

Vers huit heures du soir, pendant que Levine et sa femme prenaient le thé dans leur chambre, ils virent accourir Marie Nicolaevna tout essoufflée. Elle était pâle et ses lèvres tremblaient. « Il se meurt ! balbutia-t-elle. J’ai peur, il va mourir ! »

Tous deux coururent chez Nicolas ; il était assis, appuyé de côté sur son lit, la tête baissée, et son long dos ployé.

« Qu’éprouves-tu ? demanda Levine doucement, après un moment de silence.

— Je m’en vais ! murmura Nicolas, tirant à grand’peine les sons de sa poitrine, mais prononçant nettement encore. — Sans relever la tête, il tourna les yeux du côté de son frère, dont il ne pouvait apercevoir le visage. Katia, va-t’en ! » murmura-t-il encore.

Levine obligea doucement sa femme à sortir.

« Je m’en vais, répéta encore le mourant.

— Pourquoi t’imagines-tu cela ? demanda Levine pour dire quelque chose.

— Parce que je m’en vais, répéta Nicolas comme s’il eût pris ce mot en affection. C’est fini. »

Marie Nicolaevna s’approcha de lui.

« Couchez-vous, vous serez mieux, dit-elle.

— Bientôt je serai couché tranquillement, mort, murmura-t-il avec une espèce d’ironie irritée. Eh bien ! couchez-moi si vous voulez. »

Levine remit son frère sur le dos, s’assit auprès de lui, et, respirant à peine, examina son visage. Le mourant avait les yeux fermés, mais les muscles de son front s’agitaient de temps en temps comme s’il eût profondément réfléchi. Malgré lui, Levine chercha à comprendre ce qui pouvait se passer dans l’esprit du moribond ; ce visage sévère, et le jeu des muscles au-dessus des sourcils, semblaient indiquer que son frère entrevoyait des mystères qui restaient cachés pour les vivants.

« Oui, oui… murmura lentement le mourant en faisant de longues pauses ; attendez, c’est cela ! dit-il soudain, comme si tout s’était éclairai pour lui. Ô Seigneur ! » Et il soupira profondément.

Marie Nicolaevna posa la main sur ses pieds. « Il se refroidit », dit-elle à voix basse.

Le malade resta longtemps immobile, mais il vivait et soupirait par instants ; fatigué de la tension de sa pensée, Levine sentait qu’il n’était plus à l’unisson du mourant ; il n’avait plus la force de penser à la mort ; les idées les plus disparates lui venaient à l’esprit ; il se demandait ce qu’il allait avoir à faire : lui fermer les yeux, l’habiller, commander le cercueil ? Chose étrange : il se sentait froid et indifférent ; le seul sentiment qu’il éprouvât était plutôt de l’envie, son frère avait désormais une certitude à laquelle lui, Levine, ne pouvait prétendre. Longtemps il resta près de lui, attendant la fin ; elle ne venait pas. La porte s’entr’ouvrit et Kitty parut ; il se leva pour l’arrêter, mais aussitôt le mourant s’agita.

« Ne t’en va pas », dit-il étendant la main. Levine prit cette main dans la sienne et fit un geste mécontent à sa femme pour la renvoyer.

Tenant toujours cette main mourante, Levine attendit une demi-heure, une heure, puis encore une heure. Il avait cessé de penser à la mort et songeait à Kitty ; que faisait-elle ? Qui pouvait bien demeurer dans la chambre voisine ? Le docteur avait-il une maison à lui ? Puis il eut faim et sommeil. Doucement il dégagea sa main pour toucher les pieds du mourant ; ils étaient froids, mais Nicolas respirait toujours. Levine essaya de se lever sur la pointe des pieds ; aussitôt le malade s’agita et répéta : « Ne t’en va pas ».

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le jour parut, et la situation restait la même. Levine se leva doucement, dégagea sa main, et, sans regarder le malade, rentra dans sa chambre, se coucha et s’endormit : à son réveil, au lieu d’apprendre la mort de son frère, on lui dit qu’il avait repris connaissance, s’était assis dans son lit, avait demandé à manger, qu’il ne parlait plus de la mort, mais exprimait l’espoir de guérir, et témoignait encore plus d’irritation et de tristesse qu’à l’ordinaire. Personne ne parvint, ce jour-là, à le calmer ; il accusait tout le monde de ses souffrances, réclamait un célèbre médecin de Moscou, et, à toutes les questions qu’on lui faisait sur son état, répondait qu’il souffrait d’une façon intolérable.

Cette irritation ne fit qu’augmenter ; Kitty elle-même fut impuissante à l’adoucir, et Levine s’aperçut qu’elle souffrait physiquement et moralement, quoiqu’elle ne voulût pas en convenir. L’attendrissement causé par l’approche de la mort s’était mêlé à d’autres sentiments. Tous savaient la fin inévitable, voyaient le malade mort à moitié, et en étaient venus à souhaiter la fin aussi prompte que possible : ils n’en continuaient pas moins à donner des potions, à faire chercher le médecin et des remèdes ; mais ils se mentaient à eux-mêmes, et cette dissimulation était plus douloureuse à Levine qu’aux autres parce qu’il aimait Nicolas plus tendrement, et que rien n’était plus contraire à sa nature que le manque de sincérité.

Levine, longtemps poursuivi du désir de réconcilier ses deux frères, avait écrit à Serge Ivanitch ; celui-ci lui répondit, et Levine lut la lettre au malade : Serge ne pouvait venir, mais il demandait pardon à son frère en termes touchants.

Nicolas ne dit rien.

« Que dois-je lui écrire, demanda Levine. J’espère que tu ne lui en veux pas ?

— Aucunement ! répondit le malade d’un ton contrarié ; écris-lui qu’il m’envoie le docteur. »

Trois jours cruels passèrent ainsi ; le mourant restait dans le même état. Tous ceux qui l’approchaient n’avaient plus qu’un désir, sa fin ; le malade seul ne l’exprimait pas, et continuait à se fâcher contre le médecin, à prendre ses remèdes, et à parler de rétablissement. Dans les rares moments où, absorbé par l’opium, il s’oubliait un instant, il confessait dans un demi-sommeil ce qui pesait à son âme comme à celle des autres : « Ah ! si cela pouvait finir ! »

Ces souffrances, toujours plus intenses, faisaient leur œuvre en le préparant à mourir ; chaque mouvement était une douleur ; pas un membre de ce pauvre corps qui ne causât une torture ; les souvenirs même, les impressions, les pensées du passé, répugnaient au malade ; la vue de ceux qui l’entouraient, leurs discours, tout lui faisait mal : chacun le sentait ; on n’osait faire un mouvement librement, exprimer un vœu ou une pensée ; la vie se concentrait pour tous dans le sentiment des souffrances du mourant, et dans le désir ardent de l’en voir délivré.

Il touchait à ce moment suprême où la mort devait lui paraître souhaitable comme un dernier bonheur ; tout, jusqu’à la faim, la fatigue, la soif, ces sensations qui jadis, après avoir été souffrance ou privation, lui causaient une certaine jouissance, n’étaient plus que douleur ; il ne pouvait aspirer qu’à être débarrassé du principe même de ses maux, de son corps torturé ; sans trouver de paroles pour exprimer ce désir, il continuait, par habitude, à réclamer ce qui le satisfaisait autrefois. « Couchez-moi sur l’autre côté », demandait-il, et, aussitôt couché, il voulait revenir à sa position première. « Donnez-moi du bouillon. Remportez-le. Racontez quelque chose au lieu de vous taire » ; et sitôt qu’on parlait, il reprenait une expression de fatigue, d’indifférence et de dégoût.

Kitty tomba malade une dizaine de jours après son arrivée, et le docteur déclara que c’était l’effet des émotions et de la fatigue ; il prescrivit le calme et le repos. Elle se leva cependant après le dîner et se rendit, comme d’habitude, chez le malade avec son ouvrage. Nicolas la regarda sévèrement et sourit avec dédain quand elle lui dit avoir été souffrante. Toute la journée il ne cessa de se moucher et de gémir plaintivement.

« Comment vous sentez-vous ? lui demanda-t-elle.

— Plus mal, répondit-il avec peine. Je souffre.

— Où souffrez-vous ?

— Partout.

— Vous verrez que cela finira aujourd’hui, » dit Marie Nicolaevna à voix basse.

Levine la fit taire, croyant que son frère, dont l’ouïe était très sensible, pourrait l’entendre ; il se tourna vers le mourant, qui avait entendu, mais sur lequel ces mots n’avaient produit aucune impression, car son regard restait grave et fixe.

« Qu’est-ce qui vous le fait croire ? demanda Levine, emmenant Marie Nicolaevna dans le corridor.

— Il se dépouille.

— Comment cela ?

— Ainsi », dit-elle en tirant sur les plis de sa robe de laine. Levine remarqua effectivement que toute la journée le malade avait tiré ses couvertures comme s’il eût voulu s’en dépouiller.

Marie Nicolaevna avait prédit juste.

Vers le soir, Nicolas n’eut plus la force de soulever ses bras, et son regard immobile prit une expression d’attention concentrée qui ne changea pas lorsque son frère et Kitty se penchèrent vers lui, afin qu’il pût les voir. Kitty fit venir le prêtre pour dire les prières des agonisants.

Pendant la cérémonie, le malade, qu’entouraient Levine, Kitty et Marie Nicolaevna, ne donna aucun signe de vie ; mais avant la fin des prières il poussa tout à coup un soupir, s’étendit et ouvrit les yeux. Le prêtre posa la croix sur ce front glacé, et lorsqu’il eut achevé ses oraisons, resta debout en silence, près du lit, touchant de ses doigts l’énorme main du mourant.

« C’est fini », dit-il enfin, voulant s’éloigner ; alors les lèvres de Nicolas eurent un léger tressaillement, et du fond de sa poitrine sortirent ces paroles qui résonnèrent nettement dans le silence :

« Pas encore… Bientôt… »

Une minute après, le visage s’éclaircit ; un sourire se dessina sous la moustache, et les femmes s’empressèrent de commencer la dernière toilette.

Toute l’horreur de Levine pour la terrible énigme de la mort se réveilla avec la même intensité que pendant la nuit d’automne où son frère était venu le voir. Plus que jamais il comprit son incapacité à sonder ce mystère, et la terreur de le sentir si près de lui et si inévitable. La présence de sa femme l’empêcha de tomber dans le désespoir, car malgré ses terreurs il éprouvait le besoin de vivre et d’aimer. L’amour seul le sauvait et devenait d’autant plus fort et plus pur qu’il était menacé. Et à peine eut-il vu s’accomplir ce mystère de mort, qu’auprès de lui un autre miracle d’amour et de vie, également insondable, s’accomplit à son tour.

Le docteur déclara que Kitty était enceinte.