Anna Karénine (trad. Faguet)/Partie VI/Chapitre 28

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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 378-380).


CHAPITRE XXVIII


La discussion semblait fort vive sous le portrait de l’empereur ; mais Levine, gêné par ses voisins, ne distinguait que la voix douce du vieux maréchal, celle de Kosnichef et le ton aigre d’un député de la noblesse. Serge, en réponse à ce dernier, et pour calmer l’agitation générale, demanda au secrétaire le texte même de la loi, dont il fit lecture, afin de prouver au public qu’en cas de divergence d’opinion on devait aller aux voix.

Un gros monsieur aux moustaches teintes, serré dans son uniforme, l’interrompit en s’approchant de la table, et cria :

« Aux voix ! aux voix ! pas de discussions ! » C’était demander la même chose, mais dans un esprit d’hostilité qui ne fit qu’augmenter les clameurs ; le maréchal réclama le silence ; des cris partaient de tous côtés, et les visages comme les paroles semblaient surexcités. Levine comprit, avec l’aide de son frère, qu’il s’agissait de valider les droits d’électeur d’un délégué accusé de se trouver sous le coup d’un jugement ; une voix de moins pouvait déplacer la majorité : c’est pourquoi l’agitation était si vive. Levine, péniblement frappé de voir cette irritation haineuse s’emparer d’hommes qu’il estimait, préféra à ce triste spectacle la vue des domestiques qui servaient au buffet dans la petite salle. Il allait adresser la parole à un vieux maître d’hôtel à favoris gris, qui connaissait toute la province, lorsqu’on vint l’appeler pour voter.

Une boule blanche lui fut remise en rentrant dans la grande salle, et il fut poussé vers la table où Swiagesky, l’air important et ironique, présidait aux votes. Levine, déconcerté et ne sachant que faire de sa boule, lui demanda à demi-voix :

« Que faut-il que je fasse ? »

La question était intempestive et fut entendue des personnes présentes ; aussi reçut-elle de Swiagesky cette réponse sévère :

« Ce que vous dicteront vos convictions, » Levine, rouge et embarrassé, déposa son vote, au hasard.

Les nouveaux eurent gain de cause ; le vieux maréchal posa sa candidature, prononça un discours ému, et, acclamé de son parti, se retira les larmes aux yeux. Levine, debout près de la porte de la salle, le vit passer, accablé, mais se hâtant de sortir ; la veille il était allé le trouver pour son affaire de tutelle, et se rappelait l’air digne et respectable du vieillard, sa grande maison d’aspect seigneurial, avec ses vieux meubles, ses vieux serviteurs, sa vieille et excellente femme coiffée d’un bonnet à coques et parée d’un châle turc ; son jeune fils, le cadet de la famille, était entré chez son père pour lui souhaiter le bonjour et lui baiser affectueusement la main. C’était ce même homme, couvert maintenant de décorations, qui fuyait comme un animal traqué.

« J’espère que vous nous restez, dit Levine, cherchant à lui dire quelque chose d’agréable.

— J’en doute, répondit le maréchal en jetant autour de lui un regard troublé. Je suis vieux et fatigué, que de plus jeunes prennent ma place. »

Et il disparut par une petite porte.