Anna Karénine (trad. Faguet)/Partie VI/Chapitre 8

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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 305-308).


CHAPITRE VIII


Deux équipages de chasse attendaient à la porte le lendemain matin, avant que les dames fussent levées. Laska, près du cocher, tout émue et comprenant les projets de son maître, désapprouvait le retard des chasseurs. Le premier qui parut fut Vassinka Weslowsky, en blouse verte, serrée à la taille par une ceinture de cuir odorant, chaussé de bottes neuves, coiffé de son béret à rubans, un fusil anglais à la main.

Laska sauta vers lui pour le saluer et lui demander à sa façon si les autres allaient venir ; mais, se voyant incomprise, elle retourna à son poste et attendit, la tête penchée et l’oreille aux aguets. Enfin la porte s’ouvrit avec fracas pour laisser passer Crac, le « pointer » de Stépane Arcadiévitch, bondissant au-devant de celui-ci.

« Tout beau, tout beau », cria Oblonsky gaiement, cherchant à éviter les pattes du chien qui, dans sa joie, s’accrochait à la gibecière.

Il était grossièrement chaussé, portait un pantalon usé, un paletot court et un chapeau défoncé ; en revanche son fusil était du plus récent modèle, et son carnier ainsi que sa cartouchière défiaient toute critique. Vassinka comprit que le dernier mot de l’élégance, pour un chasseur, était de tout subordonner à l’attirail même de la chasse ; il se promit d’en faire, son profit une autre rois, et jeta un regard d’admiration sur Stépane Arcadiévitch.

« Notre hôte est en retard, fit-il remarquer.

« Il a une jeune femme, dit en souriant Oblonsky.

— Et quelle charmante femme !

— Il sera rentré chez elle, car je l’ai vu prêt à partir. »

Stépane Arcadiévitch avait deviné juste. Levine était retourné vers Kitty pour lui faire répéter qu’elle lui pardonnait son absurdité de la veille, et pour lui demander d’être prudente. Kitty fut obligée de jurer qu’elle ne lui en voulait pas de s’absenter pendant deux jours, et de promettre un bulletin de santé pour le lendemain. Ce départ ne plaisait guère à la jeune femme, mais elle s’y résigna gaiement en voyant l’entrain et l’animation de son mari.

« Mille excuses, messieurs ! cria Levine accourant vers ses compagnons. A-t-on emballé le déjeuner ? Va-t-en, Laska, à ta place ! »

À peine montait-il en voiture qu’il fut arrêté par le vacher, qui le guettait au passage pour le consulter au sujet des génisses, puis par le charpentier, dont il dut rectifier les idées erronées sur la façon de construire un escalier. Enfin on partit, et Levine, heureux de se sentir débarrassé de ses soucis domestiques, éprouva une joie si vive qu’il aurait voulu se taire et ne songer qu’aux émotions qui l’attendaient. Trouverait-on du gibier ? Laska tiendrait-elle tête à Crac ? Lui-même ne se déconsidérerait-il pas comme chasseur, devant cet étranger ? Oblonsky avait des préoccupations analogues ; seul Weslowsky ne tarissait pas, et Levine, en l’écoutant bavarder, se reprocha ses injustices de la veille. C’était vraiment un bon garçon, auquel on ne pouvait guère reprocher que de considérer ses ongles soignés et sa tenue élégante comme autant de preuves de son incontestable supériorité. Du reste, simple, gai, bien élevé, prononçant admirablement le français et l’anglais : Levine l’eût autrefois pris en amitié.

À peine eurent-ils fait trois verstes, que Vassia s’aperçut de l’absence de son portefeuille et de ses cigares ; le portefeuille contenant une somme assez ronde, il voulut s’assurer qu’il l’avait oublié à la maison.

« Laissez-moi monter votre cheval de volée (c’était un cheval cosaque sur lequel il galopait en imagination au travers des steppes), et je serai vite de retour.

— Inutile de vous déranger, mon cocher fera facilement la course, » répondit Levine, calculant que le poids de Vassinka représentait six pouds.

Le cocher fut dépêché en quête du portefeuille, et Levine prit les rênes.