Annales de 1749 à 1822

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Œuvres de Goethe
Traduction par Jacques Porchat.
Librairie de L. Hachette et Cie (X. Mélangesp. 207-348).


ANNALES

OU

NOTES POUR SERVIR DE COMPLEMENT

A MES CONFESSIONS DE 1749 A 1822.

De s î *fl à

Le talent s’éveilla chez moi de bonne heure, et, me réglant sur les modèles qu’on avait alors en vers et en prose, j’exprimais d’une manière enfantine mes impressions diverses, en imitant le plus souvent avec docilité la manière de chaque modèle. Ma fantaisie s’occupait de riantes images, qui se liaient à plaisir avec ma personne et ma situation particulière. Mon esprit s’approchait de la nature réelle, vraie, par des poésies d’occasion. J’y gagnai une certaine connaissance des relations sociales et des diverses individualités, car il fallait observer et traiter des cas particuliers. Je composais beaucoup en diverses langues, ce qui m’était plus facile, parce que je m’accoutumai de bonne heure à dicter.

De î s«sr. * «*«.

Séjour à Leipzig. Je sens le besoin d’une forme limitée, pour mieux juger mes productions. J’accepte comme reconnue, même comme légitime, la forme gréco-française, surtout dans le drame. Des sentiments de jeunesse plus sérieux, innocents, mais douloureux, s’emparent de moi : je les observe et les exprime ; cependant le jeune homme remarque divers désordres dans les dehors fardés de la société civile : les travaux du premier genre ont produit le Caprice de l’Amant et quelques chansons ; ceux du second, les Complices, où un observateur attentif ne pourra méconnaître une sérieuse étude du monde de Molière. De là l’étrangeté de mœurs qui écai ta longtemps cette pièce du théâtre.

l>e 1900 à i SS.V

Nouvelles vues sur la vie. Événements, passions, jouissances et peines. On sent la nécessité d’une forme plus libre et l’on se jette du côté des Anglais. Ainsi naissent Werther, Goelz de Berlichingen, Egmoni. On revient, avec des sujets plus simples, à la forme plus étroite : Clavijo, Stella, Erwln et Elmire, Claudine de Villa-Bella. Dansces deux derniers ouvrages, j’essaye du mélange de la prose et des chants. Il faut rapporter ici les poésies adressées à Bélinde et à Lili, dont plusieurs sont perdues, ainsi que diverses pièces de circonstance, des épîtres et d’autres amusements de société.

Cependant on plonge plus hardiment dans les profondeurs de la nature humaine. On oppose une existence passionnée à des théories trompeuses, bornées. On s’élève contre la préconisation des faux modèles. Tout cela, avec ses conséquences, était senti profondément et sincèrement, mais souvent exprimé d’une manière injuste et partiale ; Faust en est un exemple1. Plusieurs productions de ce genre audacieux se sont perdues. Les Dieux, les Héros et Wieland se sont conservés.

Les critiques littéraires que j’ai insérées dans la Gazette savante de Francfort, en 1772 et 1773, donnent une idée complète de l’esprit qui nous animait alors, mes amis et moi. On y voit une tendance absolue à briser toutes les barrières.

Le premier voyage en Suisse m’ouvrit sur le monde des perspectives variées ; ma visite à Weimar m’engagea dans les


1. Ainsi que les fragments du Juif errant. Tome I. page 235. relations les plus belles, et me poussa insensiblement dans une nouvelle et heureuse carrière.

De 1776 à 1780.

Tous les travaux inachevés que j’avais apportés à Weimar, je ne pouvais les continuer ; car, le poète se créant un monde par anticipation, le monde réel qui s’impose à lui l’importune et le trouble ; le monde veut lui donner ce qu’il possède déjà, mais autrement, et qu’il doit s’approprier pour la seconde fois.

Je composai pour le théâtre d’amateurs que nous avions formé et pour les jours de fête Ma, le Frère et la Sœur, Iphigénie, Proserpine, qui fut (par sacrilége) intercalée dans le Triomphe de la Sensibilité, où elle manqua lout son effet. En général, un fade sentimentalisme, qui prenait le dessus, provoqua plus d’une riposte du réalisme. Nombre de petits poemes sérieux, badins, railleurs, pour de grandes et de petites fêtes, ayant trait directement aux personnes et aux circonstances particulières, furent composés par mes amis et par moi, souvent en commun. La plupart sont perdus. Quelques-uns sont insérés dans mes œuvres, par exemple, Hans Sachs*, ou bien ils onl reçu un autre emploi. On voit aussi dès cette époque germer Wilhelm Meister, mais encore sous forme de cotylédons. Ce développement se prolonge pendant bien des années.

En revanche, je consacre inutilement beaucoup de temps et de peine au projet d’écrire la vie du duc Bernard. Après avoir recueilli beaucoup de documents et tracé plusieurs fois mon plan, je dus reconnaître à la fin que la vie de ce prince héroïque ne forme pas un tableau. Il joue un beau rôle dans la déplorable Iliade de la guerre de Trente ans ; mais il ne peut se détacher de l’ensemble. Je crus avoir trouvé un expédient ; j’aurais écrit cette vie comme un premier volume, qui en aurait fait attendre un second ; partout seraient demeurées des pierres d’attente, pour faire déplorer à chacun qu’une mort prématurée eût empêché l’architecte de terminer son ouvrage. Ces travaux ne me furent pas inutiles : comme mes études pour


1. Tome I, page 223. Goetz et pour Egmont m’avaient fait pénétrer dans les quinzième et seizième siècles, je me fis de la confusion du dix-septième une idée beaucoup plus complète.

A la fin de 1779, je fis- mon second voyage en Suisse. Mon attention portée sur les objets extérieurs, les soins et la direction de notre promenade aventureuse, firent quelque trêve aux productions poétiques. Il n’en reste pas d’autres souvenirs que notre pèlerinage de Genève au Saint-Gothard1. Au retour, quand nous, fûmes dans les plaines de la Suisse, j’eus le loisir de composer Jéry et Bactelys. J’écrivis aussitôt ce poëme, et je pus l’apporter tout achevé en Allemagne. Je sens encore l’air des montagnes qui souffle au travers, quand ces figures s’offrent à ma vue sur les planches du théâtre, entre les murailles de toile et les rochers de carton.

De 1*81 il f »8O.

L’idée de Wilhelm Meister avait sommeillé longtemps. Elle partait du sentiment confus d’une grande vérité : c’est que l’homme voudrait souvent essayer une chose pour laquelle la nature lui a refusé les dispositions nécessaires ; il voudrait entreprendre et exercer un art pour lequel il manquera toujours d’aptitude. Un sentiment secret l’avertit de s’en abstenir, mais il ne peut se juger clairement lui-même ; il est poussé par une fausse route vers un but faux, sans savoir comment la chose s’est faite. Ici se rapporte tout ce qui est nommé fausse tendance, dilettantisme, etc. L’homme est-il de temps en temps éclairé là-dessus par une demi-lumière, il éprouve un sentiment voisin du désespoir ; et pourtant, dans l’occasion, il se laisse derechef entraîner,par le flot, en n’opposant qu’une demi-résistance. Beaucoup de gens dissipent de la sorte la plus belle part de leur vie et finissent par tomber dans une étrange tristesse. Toutefois il est possible que tous ces faux pas amènent un bien inestimable, pressentiment qui se développe, s’éclaircit, se confirme de plus en plus dans Wilhelm Meister, et qui s’exprime enfin dans ces termes clairs : « II me semble voir en toi Saùl, le fils de Cis,


1. Deuxième voyage en Suisse, tome IX, page 14. — 1- Tome II. page 99. qui sortit pour chercher lea-ûnesses de son père et qui trouva un royaume1. »

L’opérette de Badinage, ruse et vengeance fut pour moi une occasion de renouer avec.mon compatriote Kayser, qui demeurait alors à Zunich, une amitié de jeunesse, qui se renouvela ensuite à Rome et s’est toujours maintenue.

Je ne ferai que mentionner les Oiseaux, et d’autres petites pièces, que j’avais composées pour les fêtes d’Ettersbourg. Les deux actes d’Elpénor sont de 1783. Vers la fin de ce temps-là, mûrit ma résolution de publier chez Goeschen mes œuvres complètes. Les quatre premiers volumes étaient prêts à la SaintMichel de 1786.

De 1 »8» * 1*88.

Les quatre derniers volumes ne devaient guère contenir que des ouvrages esquissés et incomplets. Les exhortations de Herder m’en firent entreprendre l’achèvement. Sur ces travaux on trouvera beaucoup de détails dans mon Voyage en Italie’. Ce fut peu de temps après mon retour, en 1788, que je terminai le Tasse.

  • «.

A peine étais-je rentré dans la vie et la société de Weimar, et avais-je repris mes affaires, mes études et mes travaux littéraires, que la révolution française éclata et fixa sur elle l’attention du monde’….

Aussitôt après mon retour d’Italie, un autre travail me procura beaucoup de plaisir. Depuis que l’inimitable Voyage sentimental de Sterne avait donné le ton et provoqué des imitateurs, les descriptions de voyages étaient presque entièrement remplies des sentiments et des vues du voyageur. Moi, j’avais pris pour maxime de me dissimuler soigneusement, de refléter l’objet aussi nettement que possible. Je suivis fidèlement cette règle quand j’assistai au carnaval de Rome. J’écrivis en détail


1. Conclusion des Années d’apprentissage de WillielmXeister, tome VI, page 585.

2. Tome IX, passim.

3. Goethe revient ici sur le Grand Cophte. Nous renvoyons pour ces détails à ce qu’il a dit, page 146. Voyez aussi, tome IX, page 297, son récit sur la famille de Cagliostro. une esquisse de toutes les scènes ; des artistes obligeants dessinèrent des masques caractéristiques : avec ces matériaux je fis ma Description d i Carnaval de Rome, qui, ayant été bien accueillie, engagea des hommes d’esprit à exposer clairement et purement dans leurs voyages les traits caractéristiques des populations et des mœurs. Je me bornerai à citer pour exemple un homme plein de talent, mort à la fleur de l’âge, Frédéric Schoulz, qui nous a laissé la description d’une diète polonaise.

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Je me hâtai de renouer mes anciennes relations avec l’université d’Iéna, qui avait encouragé et favorisé mes études scientifiques. Arranger, augmenter les musées de cette ville, avec le concours d’hommes spéciaux du plus grand mérite, les mettre et les maintenir en ordre, fut pour moi une occupation aussi agréable qu’instructive, et l’observation de la nature, l’étude d’une vaste science, me dédommagèrent en quelque mesure de l’absence des arts.

Un intérieur agréable m’inspira le goût d’écrire les Élégies romaines. Les Épigrammes vénitiennes les suivirent de près. Je profitai beaucoup pendant un séjour prolongé que je fis dans cette merveilleuse cité, d’abord en attendant que la duchesse Amélie revînt de Rome, ensuite avec cette princesse, qui animait tout son entourage, au dehors comme chez elle. Je passai en revue, d’une manière historique, d’abord seul, puis avec mes amis de Rome, Henri Meyer et Bury, l’inestimable école vénitienne.

A peine de retour à la maison, je fus appelé en Silésie, où deux grandes puissances prirent une position militaire pour appuyer le congrès de Reichenbach. Les cantonnements donnèrent naissance à quelques épigrammes, qui sont éparses dans mes poésies. Mais, à Breslau, où brillait une cour militaire et en même temps la noblesse d’une des premières provinces du royaume, où l’on voyait sans cesse marcher et manœuvrer les plus beaux régiments, je m’occupai sans relâche d’anatomie comparée, en sorte qu’au milieu du monde le plus animé, je vivais comme un ermite, concentré en moi-même.

Une partie de plaisir aux salines de Wieliezka et une intéressante promenade à cheval dans les montagnes et le pays au delà d’Adersdach, de Glatz, etc., furent pour moi une nouvelle source d’instruction.

Année paisible, passée à Weimar et dans mes foyers. Ma maison isolée, dans laquelle je pus établir une grande chambre obscure ; les jardins attenants, où je pouvais faire sous le ciel des expériences de tout genre, me mirent en mesure de faire de sérieuses recherches sur les couleurs.

Cependant, pour que la poésie et l’esthétique ne fussent pas trop négligées, j’entrepris avec plaisir la direction du théâtre de la cour. Il nous fut d’autant plus facile de composer une troupe, que nous pouvions choisir dans tous les théâtres d’Allemagne. Breslau, Hanovre, Prague et Berlin nous envoyèrent d’excellents sujets ; mais nous en perdîmes bientôt un estimable dans la personne de Neumann, qui mourut, et nous laissa une fille de quatorze ans, douée du plus naturel et du plus aimable talent, qu’elle me pria instamment de cultiver.

L’opéra étant toujours le plus commode et le plus sûr moyen d’attirer et de charmer Je public, nous y pourvûmes par la traduction d’opéras, français et italiens, et, tranquilles de ce côté, nous pûmes donner une plus sérieuse attention à la comédie et au drame. Le flot Jean de Shakspeare fut notre plus beau succès. Christiane Neumann, que j’avais formée à jouer le rôle d’Arthur, produisit un effet merveilleux ; et toute mon attention dut être de mettre les autres acteurs en harmonie avec elle. C’est ainsi que je procédais d’abord : j’observais dans chaque pièce l’acteur qui excellait, et je tâchais de mettre les autres à l’unisson.

.*.

L’hiver s’était ainsi passé, et le théâtre avait pris quelque consistance. Les meilleures pièces d’Iffland et de Kotzeboue entrèrent dans nôtre répertoire. L’opéra donna le Don Juan de Mozart, et, bientôt après, nous pûmes représenter le Don Carlos de Schiller. Je continuai d’ailleurs au printemps mes travaux sur l’optique;mais,au milieudet’été,je fasappelédenouveau à entreren campagne,et, cettefois,pourassisterà desscènes plussérieuses L’aversion que j’éprouvais alors pour le sentimental, le besoin de me livrer, avec une sorte de désespoir,à t’inévitaMe réalite, me Crcnt trouver dans le ~om<Mdu Renardla matière que je pouvaissouhaiter pour un exercicequi tenait de la traductionet du remaniement. Le travail que je consacraià cette bible profane me servit d’amusementau dehors et chez moi. Je t’emportai au siège de Mayence. Je continuais aussi de m’attacher à t’étade de la nature, commeà une planchedans le naufrage car j’avais pu voir de mes yeux, pendantdeux années, l’épouvantabledestruction de tuâtes les relations sociales. Unjour au quartier général de Bans et un jour dans Mayeneereconquise étaient des symboles de yhittoire contemporaine, comme ils le sont encore pour l’homme qui cherche à rapprocherdans son souvenirles événementsde cette époque. Un esprit fécond,un homme vraimentpatriote et désireuxde faire avancer la littérature nationale, sera approuvé d’avoir c?&intla destructionde tout ce qui existait, sansque le moindre pressentiment lui annonçât quelles destinées meilleures, oa seulement différentes,devaient sortir de ces ruines; on l’approuvera d’avoir va avec chagrin de pareilles influencess’étendre en Allemagne,et des personnes égarées, et même indignes,s’emparer du gouvernement. C’est t& ce qui m’inspira le Citc~ général,les M’ott~ et les IHtttie(M:)M <r<)n~r&allemands,productionsqui appartiennent a cette année et à la suivante. <we~ Je devais espérer qu’après les privations et les souffrances des années précédentes,celle-ci me procureraitles distractions t. Vo~Mla campagne d~~’oMe. 2.mêmeTourne,pages48et 169 du travail et les jouissances de l’amitié, et j’en avais grand besoin : spectateur de révolutions mémorables et qui menaçaient le monde, témoin des plus grandes souffrances que puissent endurer bourgeois, paysans et soldats, associé moi-même à ces épreuves, je devais me trouver dans les dispositions les plus tristes. Mais quel repos pouvions-nous goûter, quand nous étions chaque jour alarmés et troublés par les terribles mouvements de la France ? L’année précédente, nous avions déploré la mort du Roi et de la Reine : cette année, la princesse Elisabeth eut le même sort.

Les forfaits de Robespierre avaient effrayé le monde, et le sentiment de la joie était tellement perdu, que personne n’osait se réjouir de la chute du tyran, d’autant moins qu’au dehors ’les opérations militaires de la nation, agitée chez elle dans ses dernières profondeurs, faisaient des progrès irrésistibles, ébranlaient le monde autour d’elle, et menaçaient de bouleversement, sinon de destruction, tout ce qui subsistait encore.

Cependant le Nord vivait dans une sécurité timide, qui tenait du songe, et l’on calmait les craintes par l’espérance peu sûre de bonnes relations de la Prusse avec la France.

Dans les grands événements, et même dans les situations les plus critiques, l’homme ne peut renoncer à combattre avec la parole et avec la plume. Il parut alors en Allemagne une brochure qui fit une grande sensation ; c’était un Appel à tous les peuples de l’Europe. Elle exprimait la haine ardente de la France, dans un moment où les ennemis indomptés s’approchaient en force de nos frontières. Et pour exciter au plus haut point la lutte des opinions, les chansons révolutionnaires de la France circulaient en secret. Elles m’arrivèrent par des personnes de qui on ne l’aurait pas attendu.

Les dissensions intérieures des Allemands, en ce qui regardait la défense et la réaction, se manifestèrent dans la marche des arrangements politiques. La Prusse, sans s’expliquer clairement sur ses desseins, demanda la nourriture pour ses troupes. On publia une réquisition, mais personne ne voulait donner ni s’armer et se pourvoir convenablement. A Ratisbonne, il fut question d’une ligue des princes contre la Prusse ; projet encouragé par ceux qui soupçonnaient des vues d’agrandissement dans les négociations que cette puissance avait entamées séparément. Le ministre de Hardenberg essaya en revanche de concilier les États à son roi, et l’on penchait aussi de ce côté, dans l’espoir de gagner une puissance à demi décidée pour les Français. Mais quiconque se rendait compte de la situation voyait bien qu’entre la crainte et le souci, on se repaissait de vaines espérances.

Les Autrichiens repassèrent sur la rive droite du Rhin, les Anglais se retirèrent dans les Pays-Bas, l’ennemi se répandit plus au loin et s’assura de plus abondantes ressources. On entendait toujours davantage parler de fugitifs ; point de famille, point de cercle d’amis, qui n’eût souffert dans ses membres. On m’envoya du sud et de l’ouest de l’Allemagne des cassettes pleines d’or, des objets précieux de tout genre, qu’on mettait sous ma garde. Ces marques de confiance me faisaient plaisir, mais c’était devant mes yeux de tristes témoignages d’une nation alarmée.

Les inquiétudes devenaient toujours plus vives, en tant que j’avais des propriétés à Francfort. La belle maison bourgeoise dont ma mère jouissait depuis la mort de mon père était devenue un fardeau pour elle dès le commencement des hostilités, sans qu’elle voulût se l’avouer. Dans ma visite de l’année précédente, je l’avais éclairée sur sa situation, et je l’avais exhortée à se délivrer de cet embarras. Mais, dans ce temps même, il était, inopportun d’exécuter ce qu’on jugeait nécessaire.

Une maison, rebâtie de notre temps, décente et commode, une cave bien pourvue, des meubles de tout genre et de bon goût pour le temps, une biblothèque, des tableaux, des gravures et des cartes, des antiquités, de petits ouvrages d’art et des curiosités, bien des choses remarquables, que mon père avait recueillies en amateur et en connaisseur dans les occasions favorables ; tout se trouvait encore là réuni, s’enchaînait, par le lieu et la disposition, pour un usage commode, et n’avait que par l’ensemble sa valeur première. Si cela devait être partagé et dispersé, on devait craindre que tout ne fût dissipé ou perdu. On reconnut bientôt, en conférant avec des amis, en traitant avec des courtiers, que, dans le temps actuel, une vente, même désavantageuse, devait être ajournée.

Toutefois la résolution était prise, et la perspective d’une location à vie dans une maison bien située, mais qu’il fallait d’abord remettre à neuf, donnait à l’imagination de ma bonne mère une disposition sereine, qui lui aidait à supporter les désagréments de la situation présente.

Des bruits vagues sur l’approche et l’invasion des ennemis répandirent une effrayante incertitude. Des négociants éloignaient leurs marchandises, beaucoup de gens, leurs effets précieux portatifs, et cela avertissait bien des personnes de penser à elles-mêmes.

L’incommodité d’une émigration et d’un changement de.domicile luttait avec la crainte des mauvais traitements. Mon beaufrère Schlosser s’était vu aussi emporté dans ce tourbillon. J’avais offert bien souvent à ma mère une tranquille retraite auprès de moi, mais elle ne sentait aucune inquiétude pour sa personne ; elle se renfermait dans sa foi d’Ancien Testament et, par quelques passages des psaumes et des prophètes, qui s’offraient à elle à propos, dans son attachement pour sa ville natale, avec laquelle elle s’était tout particulièrement identifiée, ce qui la détourna même de me faire jamais une visite.

Elle s’était prononcée sur sa ferme résolution de rester à Francfort, quand Mme de La Roche annonça à Wieland sa prochaine arrivée et, par là, le mit dans le plus grand embarras. Nous lui rendîmes un service d’amis. Ma mère, qui savait si bien se conduire en pareille occasion, supportant beaucoup ellemême, calma son amie par son exemple, et nous lui en sûmes très-bon gré.

Si le théâtre ne me charmait pas, il me tenait du moins dans une occupation continuelle. Dès le commencement de l’année, nous donnâmes la Flûte enchantée, puis Richard Cœur de Lion, et, pour le temps, pour les circonstances, c’était déjà quelque chose. Puis vinrent à la file plusieurs drames d’Iffland, et notre personnel apprenait toujours mieux à les rendre.

L’université d’Iéna, après le départ de Reinhold, osa le remplacer par Fichte, qui s’était prononcé dans ses écrits avec grandeur, mais non peut-être avec une entière convenance, sur les objets les plus importants de la morale et de la politique. Et comment aurait-il consenti à marcher du même pas que le monde, qu’il regardait comme sa création ? Comme on avait réduit le nombre des heures qu’il voulait consacrer à ses leçons publiques, il entreprit d’en donner le dimanche, ce qui rencontra d’abord des obstacles. Ses opinions sur Dieu et sur les choses divines, objets sur lesquels il vaut mieux observer un profond silence, nous attirèrent du dehors des désagréments.

Le professeur Goettling nous initia aux découvertes de la chimie française. Alexandre de Humboldt, longtemps attendu, revint de Bayreuth et nous inculqua des idées générales sur l’histoire naturelle. Son frère aîné, que nous possédions aussi, savait répandre sur tous les sujets la clarté et l’intérêt, et nous communiquait ses travaux, ses recherches et sa science.

La nature, suivant sa coutume, ne fit pas la moindre attention à tous les crimes de cette année : les récoltes furent magnifiques * tout mûrit un mois plus tôt ; tous les fruits réussirent à la perfection ; les abricots et les pêches, les melons et même les châtaignes, s’offrirent à l’amateur mûrs et savoureux, et 1794 compte dans le nombre des années du plus excellent vin.

Le Roman du Renard était imprimé. Un accident me priva d’abord des suffrages de mes nobles amis de Gotha. Le duc Ernest m’avait prêté obligeamment divers instruments de physique. En les lui renvoyant, je joignis aux paquets les exemplaires du poème badin. L’homme chargé de ces sortes d’affaires était absent, et la boîte resta longtemps fermée. J’attendis vainement pendant plusieurs semaines une réponse obligeante d’amis si chers et d’ordinaire si ponctuels ; enfin la caisse fut ouverte. Alors ce furent des excuses, des plaintes et des regrets répétés. Voss critiqua mes hexamètres, mais nous finîmes par nous entendre, parce que j’eus égard à ses observations et me montrai dans la suite docile et soumis.

L’impression du premier volume de Wilhelm Meister était commencée, j’avais enfin résolu de déclarer achevé un travail auquel je trouvais encore tant à dire, et je fus charmé de n’avoir plus devant les yeux ce début, quand la continuation et la perspective d’une conclusion, désormais obligée, me tourmentaient au plus haut point. Mais la nécessité est le meilleur conseiller.

Il parut en Angleterre une traduction d’Iphigénie. Unger la reproduisit. Il ne m’est resté aucun exemplaire de l’original non plus que de la contrefaçon.

Mon précédent voyage dans le Bas-Rhin m’avait rapproché de Frédéric Jacobi et de la princesse Gallitzin1, mais nos relations eurent toujours quelque chose de singulier, qu’on ne peut guère expliquer qu’en faisant connaître ce qu’était alors en Allemagne toute la classe instruite ou plutôt qui commençait à s’instruire. Il s’était levé sur l’élite de la nation une lumière qui promettait de la dégager des liens d’une pédanterie vaine, stérile et dépendante. Beaucoup de personnes étaient animées à la fois du même esprit ; elles reconnaissaient leurs mérites respectifs ; elles s’estimaient les unes les autres ; elles sentaient le besoin de s’unir, se recherchaient, s’aimaient, et cependant aucune véritable union ne pouvait se former. L’intérêt moral que tous avaient en vue était vague, indéterminé, et, dans l’ensemble comme dans le détail, on manquait de direction pour les activités particulières. Aussi le grand cercle invisible fut-il rompu et divisé en sociétés plus petites, le plus souvent locales, qui produisirent des choses dignes d’éloges ; mais celles qui marquaient s’isolèrent de plus en plus. C’est là ce qu’on a vu arriver de tout temps aux époques de réveil, et nous trouvons ici dans l’histoire littéraire un exemple de ce qu’on voit si souvent répété dans l’histoire politique et dans celle de l’Église.

J’avais alors pour hôte mon ancien ami de Rome, Henri Meyer. Nos souvenirs et la poursuite de nos études italiennes étaient le sujet ordinaire de nos conversations. Mais tout effort que nous faisons en l’absence de l’objet pour le saisir ne sert qu’à nous égarer et nous faire sentir l’insufu’sance du souvenir, et c’est aussi ce qui nous arriva. Qui donc.a vécu en Italie, même d’une vie moins sérieuse, sans désirer toujours d’y retourner ?

Cependant la lutte intérieure à laquelle j’étais livré depuis que j’avais commencé mes travaux scientifiques n’était pas encore apaisée, parce que la manière dont je procédais dans l’observation de la nature réclamait toutes les forces de mon esprit. Au milieu de ce pénible conflit, tous mes désirs, toutes mes’ espérances, furent dépassés par mes relations avec Schiller, qui


1. Voyez plus haut, pages 114 et 135. prirent alors naissance, et que je puis regarder comme le plus grand bonheur qui me fûi réservé dans mon âge mûr. J’en eus l’obligation à mes travaux sur la métamorphose des plantes, par lesquels furent écartés les malentendus qui m’avaient longtemps éloigné de lui.

Après mon retour de cette Italie, où j’avais cherché à me former sur tout le domaine de l’art des idées plus nettes et plus pures, sans m’occuper de ce qui avait pu se faire dans l’intervalle en Allemagne, je trouvai en grande vogue des poèmes anciens et nouveaux, d’un effet étendu, mais qui me répugnaient au plus haut degré, je ne citerai que l’Ardinghelloi de Heinse et les Brigands de Schiller. Le premier de ces ouvrages m’était odieux, parce qu’il entreprenait d’ennoblir et de parer avec le secours de l’art plastique la sensualité et des opinions abstruses ; l’autre, parce qu’un talent énergique, mais inculte, avait répandu sur l’Allemagne, à flots déchaînés, les maximes paradoxales et théâtrales dont j’avais cherché à me dégager.

Je ne reprochais pas à ces deux hommes de talent ce qu’ils avaient entrepris et exécuté, car l’homme ne peut se refuser d’agir à sa manière. Il l’essaye d’abord inculte et inconscient, puis avec une conscience toujours plus nette, à mesure qu’il se développe : c’est ainsi qu’il se répand dans le monde tant de choses excellentes et de sottises, et que le désordre engendre le désordre.

Mais le bruit que ces choses faisaient dans ma patrie, l’approbation générale donnée à ces singulières productions par l’étudiant sauvage comme par la noble dame la plus polie, m’effrayèrent, car je crus avoir perdu toutes mes peines ; les objets de mes études, la manière dont je m’étais développé, me paraissaient écartés et frappés d’impuissance. Et, ce qui m’était le plus douloureux, tous mes amis, Henri Meyer et Moritz, et les artistes Tischbein et Bury, qui travaillaient dans le même esprit, me semblaient compromis avec moi. J’étais confondu. J’aurais volontiers renoncé tout à fait aux études plastiques, à 1 exercice de la poésie, si la chose eût été possible. En effet, quelle apparence de surpasser ces productions d’une valeur


1. Roman qui avait paru en 1787. originale et d’une forme barbare ? Qu’on se Ggure mon étatl Je voulais entretenir et communiquer les contemplations les plus pures, et je me trouvais entre Ardinghello et Franz Moor1.

Moritz, qui était revenu d’Italie, et qui demeura quelque temps chez moi, s’affermit avec moi dans ces sentiments jusqu’à l’exaltation. J’évitai Schiller, qui résidait à Weimar et habitait dans mon voisinage. L’apparition de Don Carlos n’était pas faite pour me rapprocher de lui. Je me dérobai à toutes les tentatives de nos amis communs, et nous vécûmes ainsi quelque temps l’un à côté de l’autre.

Son traité sur la Grâce et la dignité n’était pas non plus un moyen de me réconcilier avec lui. Il avait adopté avec joie la philosophie de Kant, qui élève si haut le sujet en paraissant le restreindre ; elle développa les dons extraordinaires que lui avait départis la nature, et lui, dans le sentiment sublime de la liberté et de la spontanéité, il était ingrat envers la grande mère qui, certes, ne l’avait pas traité en marâtre. Au lieu de la considérer comme indépendante, vivante, produisant tout selon des lois, depuis l’être le plus infime jusqu’au plus élevé, il la Concevait d’une manière tout humaine et empirique. Je pouvais même croire que certaines expressions dures étaient dirigées contre moi ; elles présentaient ma profession de foi sous un faux jour. Et c’était plus fâcheux encore, si ces choses avaient été dites sans allusion à moi, car l’abîme qui séparait nos façons de penser n’en paraissait que plus profond.

.11 ne fallait pas penser à nous réunir. Les doux conseils d’un Dalberg, qui savait honorer Schiller comme il le méritait, restèrent même inutiles. Il était difficile de réfuter les raisons que j’opposais à l’idée d’un rapprochement. Nul ne pouvait nier qu’entre deux antipodes intellectuels, il y avait plus qu’un diamètre terrestre. Mais on va voir qu’il peut exister entre eux une relation.

Schiller se rendit à léna, où je ne le vis pas non plus. Dans ce même temps, Batsch avait su, grâce à une incroyable activité, organiser une société des Sciences naturelles, qui avait pour base de belles collections et d’importants appareils. J’assistais


1. Periobnage des Brigands. d’ordinaire aux séances périodiques. Un jour j’y trouvai Schiller. Par hasard nous sortîmes ensemble. Une conversation s’engagea. Il paraissait s’intéresser à ce qui s’était dit, mais il fit la réflexion judicieuse et sage, et chez moi très-bien venue, que cette manière morcelée de traiter la nature ne pouvait nullement charmer le profane qui s’engagerait volontiers dans ces études. Je répondis que cette manière pourrait bien déplaire même aux initiés, mais qu’il y en avait peut-être une autre, qui, au lieu de prendre la nature isolément, la présentait vivante et agissante, tendant de l’ensemble aux parties. Il demanda des éclaircissements, mais sans dissimuler ses doutes ; il ne pouvait accorder que des assertions telles que les miennes se pussent déduire de la simple expérience.

Nous arrivâmes devant sa porte. La conversation m’entraîna chez lui. J’exposai vivement la métamorphose des plantes, et, en quelques traits de plume caractéristiques, je lis naître sous ses yeux une plante symbolique. Il saisit et considéra tout cela avec un grand intérêt, avec une grande force de conception ; mais, quand j’eus achevé, il secoua la tête et dit : « Ce n’est pas une expérience, c’est une idéel » Je fus surpris et un peu fâché, car le point qui nous séparait venait d’être signalé de la manière la plus décidée. Les assertions de Grâce et diynité me revinrent à la pensée, la vieille colère allait prendre le dessus, cependant je me possédai et je répliquai : « Je puis être fort satisfait d’avoir des idées sans le savoir et de les voir même de mes yeux. »

Schiller, qui avait plus de mesure et de savoir-vivre que moi, et qui, en considération des Heures, qu’il était sur le point de publier, songeait plutôt à m’attirer qu’à me repousser, répondit en habile kantien, et, mon réalisme obstiné ayant fourni ample matière à une vive controverse, nous disputâmes longtemps et puis une trêve fut conclue : aucun des adversaires ne pouvait se croire vainqueur ; l’un et l’autre s’estimaient invincibles. Des propositions comme celle-ci me désespéraient : « Quelle expérience peut jamais être équivalente à une idée, le propre de celle-ci étant que jamais une expérience ne peut y correspondre ? Puisqu’il appelait idée ce que j’appelais expérience, il y avait doncentre l’un et l’autre quelque accommodement quelque relation ! Cependant le premier pas était fait. La force attractive de Schiller était grande ; il s’attachait tous ceux qui s’approchaient de lui. Je m’intéressai à ses projets ; je promis pour les Heures quelques productions inédites. Sa femme, que j’avais aimée et estimée dès son enfance, contribua à consolider notre liaison ; tous les amis communs en furent réjouis ; et c’est ainsi que, par la grande lutte entre le sujet et l’objet, cette lutte qui ne sera peut-être jamais terminée, nous scellâmes une alliance qui ne fut jamais rompue, et qui fut suivie d’heureux résultats pour nous et pour d’autres.

Pour moi en particulier ce fut un nouveau printemps, dans lequel on vit tout germer, tout éclore, des semences et des rameaux épanouis. Nos lettres en offrent le plus direct, le plus pur et le plus complet témoignage.

1795.

Les Heures furent publiées, et, pour ma part, je donnai des épltres, des élégies, et les Entretiens d’émigrés allemands. D’ailleurs les deux amis délibéraient et consultaient ensemble sur tout le contenu de ce nouveau journal, sur nos rapports avec les collaborateurs et sur tout ce qui peut se présenter dans de pareilles entreprises. Par là j’appris à connaître des contemporains, des auteurs et des productions, qui, sans cela, n’auraient jamais eu de moi un moment d’attention. En général Schiller était moins exclusif que moi, et, comme éditeur, il devait être indulgent.

Cependant je ne pus résister au désir de me rendre à Carlsbad au commencement de juillet. Carlsbad m’avait été souvent salutaire. J’avais emporté avec moi divers travaux : précaution inutile ; les rapports de tout genre que j’eus avec une foule de personnes me dissipèrent, mais j’y gagnai pour la connaissance du monde et des individus.

J’étais à peine de retour, quand la nouvelle arriva d’Ilmenau qu’un éboulement considérable avait anéanti les travaux de la mine. J’y courus et ce me fut un sujet de réflexions douloureuses, de voir enseveli et écroulé sur lui-même cet ouvrage, qui avait coûté tant d’efforts, de temps et d’argent. Je trouvai une agréable diversion dans la compagnie de mon fils, âgé de cinq ans, qui voyait avec les vives impressions d’un enfant cette contrée, que j’avais vue, qui m’avait occupé à satiété, depuis vingt ans ; les choses, leurs rapports, les travaux, tout le saisissait, et ses actions disaient, beaucoup plus vivement que des paroles n’auraient pu le faire, que la vie succède toujours à la mort, et que les hommes ne cesseront jamais de s’intéresser à la terre qu’ils habitent.

De là je fus appelé à Eisenach, où la cour était alors. On y voyait beaucoup d’étrangers, surtout des émigrés. De grands mouvements de troupes attiraient l’attention de chacun. Soixante mille Autrichiens avaient passé le Mein, et de graves événements semblaient se préparer dans ces contrées. Je dus refuser une commission qui m’aurait approché du théâtre des hostilités : je connaissais trop les maux de la guerre pour les rechercher.

Dans ce même temps, mon ami Meyer retourna en Italie. La guerre embrasait la Lombardie ; mais toutes les autres provinces étaient encore à l’abri du fléau, et nous caressions l’idée de renouveler 1787 et 1788. L’absence de Meyer me priva de toute conversation sur les arts plastiques, et même les préparatifs que je faisais pour le suivre me conduisirent sur une autre voie.

Je fus occupé quelque temps à expédier mes exemplaires de la première partie de Wilhelm Meister. Les réponses ne furent qu’à demi satisfaisantes, et, en somme, elles n’étaient pas encourageantes. Le duc et le prince de Gotha, Mme de Frankenberg, de Thumnel, ma mère, Sœmmering, Schlosser, de Humboldt, de Dalberg, à Mannheim, Voss, la plupart, se mettaient sur la défensive contre la secrète puissance de l’ouvrage. Une spirituelle et chère amie me mit presque au désespoir par ses explications de divers secrets, ses efforts pour lever les voiles et ses anxieuses interprétations, tandis que j’aurais désiré qu’on prît la chose comme elle se présentait et qu’on s’en tînt au sens intelligible.

Tandis que Unger me pressait de lui liver la suite, nous eûmes de fâcheux démêlés avec Reichardt, le maître de chapelle. Malgré son humeur indiscrète et importune, nous étions restés en bons termes avec lui, en considération de’son remarquable talent. Il était le premier qui eût fait valoir dans le public mes poésies lyriques avec zèle et persévérance. Il était d’ailleurs dans ma nature de supporter, par une reconnaissance coutumière, les hommes fâcheux, s’ils ne se conduisaient pas trop mal avec moi, mais, si les choses en venaient là, de rompre avec eux brusquement. Or, Reichardt s’était jeté avec fureur dans la révolution, et moi, qui voyais de mes yeux les suites affreuses, inévitables, de ces dissolutions violentes de la société, et qui observais les progrès que faisait peu à peu dans la patrie cette même tendance secrète, je m’attachai tout de bon à l’état de choses subsistant, que, durant toute ma vie, avec ou sans conscience de mon œuvre, j’avais contribué à perfectionner, à animer, à diriger vers la raison et la sagesse ; et je ne pouvais ni ne voulais dissimuler ces sentiments.

Reichardt avait aussi commencé à composer avec succès les chants de Wilhelm Meister. Sa mélodie pour les strophes sur l’Italie est encore admirée. Unger lui remit les chants du second volume. Reichardt était donc notre ami du côté musical et notre ennemi politique, et cet état de choses préparait une rupture qui finit par éclater.

Jacobi s’était réfugié dans le Holstein, et il avait trouvé le plus aimable accueil à Emkendorf dans la famille du comte de Reventlow. On m’invitait dans ce cercle, mais je fus retenu surtout par la crainte d’y trouver gênée ma liberté d’homme et de poète. Les lettres de Jacobi sur Wilhelm Meister n’étaient d’ailleurs pas engageantes. Mon ami, non plus que son noble entourage, n’en trouvait pas la réalité édifiante, surtout dans une société inférieure ; les dames avaient plus d’un reproche à faire à la moralité ; le comte de Bernstorff, lui seul, homme à grandes vues, homme du monde, prit le parti du livre critiqué. L’auteur se souciait donc fort peu de recevoir en personne des semonces pareilles et de se voir a la gêne entre la table à thé et une aimable et bienveillante pédanterie.

Je ne me souviens pas que la princesse Gallitzin m’ait dit un mot de Wilhelm Meister. Elle avait fui Munster devant les Français ; son grand caractère, soutenu par la religion, ne se démentit pas, et, comme une activité paisible l’accompagnait partout, elle me*garda sa bienveillance, et, dans ces temps d’orages, je fus heureux de faire quelque bien à sa recommandation.

Le suffrage de Guillaume de Humboldt porta plus de fruits ; ses lettres attestent une claire intelligence du dessein et de l’exécution, et devaient être pour moi un encouragement véritable. Je nomme Schiller en dernier lieu : son approbation fut la plus élevée et la plus profondément sentie ; mais, comme ses lettres à ce sujet existent encore, je n’en dirai rien de plus, sinon que leur publication serait un des plus beaux présents qu’on pût faire au public.

Le théâtre était complétement remis à mes soins. Sous ma direction générale, Kirms était chargé de l’exécution ; Vulpius, qui ne manquait pas de talent pour la chose, s’en occupait avec une activité intelligente. On jouait de temps en temps les ouvrages de Lessing, mais ceux de Schrœder, d’Iffland et de Kotzeboue étaient à l’ordre du jour. Nos comédiens étaient accueillis avec joie par le public le plus varié à Lauchstaedt, à Erfourt, à Roudolstadt, animés par l’enthousiasme, portés par de bons traitements à l’estime d’eux-mêmes ; et ce fut pour notre théâtre un assez grand avantage, la source d’une activité plus vive, car on se relâche bientôt, quand on est toujours en face du même public, dont on connaît le caractère et les dispositions.

Quand je détourne les yeux de ces petites affaires, si insignifiantes auprès de celles du monde, je me rappelle d’abord ce paysan que je voyais, pendant le siége de Mayence, poursuivre son labeur à portée des boulets, derrière un gabion, qu’il poussait devant lui sur des roues. L’homme isolé, borné, ne renonce pas aux affaires qui le touchent de près, quel que soit l’état du monde.

Les préliminaires du traité de Baie firent briller pour l’Allemagne du Nord un rayon d’espérance. La Prusse fit la paix, l’Autriche continua la guerre, et nos inquiétudes se réveillèrent, car la Saxe électorale refusa d’accéder à une paix particulière. Nos hommes d’État et nos diplomates se transportèrent à Dresde, et notre prince, animant tous les autres et déployant une activité sans égale, se rendit à Dessau. On parlait de mouvements parmi les paysans suisses, surtout au bord du lac de Zurich ; un procès, que ces mouvements occasionnèrent, ne fit qu’exciter davantage la lutte des sentiments. Mais nous eûmes bientôt à nous occuper d’événements plus rapprochés. La rive droite du Mein paraissait de nouveau menacée ; on craignait même pour nos contrées. Clerfayt entre en campagne. Nous nous attachons à la Saxe électorale. On nous invite à faire des préparatifs, et, comme il s’agit de frapper des contributions de guerre, on en vient à l’heureuse idée de rendre aussi l’esprit contribuable, à quoi l’on n’avait pas songé jusqu’alors. Toutefois on se réduisit à lui demander un don gratuit.

Pendant le cours de ces années, ma mère avait vendu notre cave bien fournie, notre bibliothèque, assez riche en quelques parties, une collection de tableaux, renfermant ce que nos artistes d’alors avaient produit de meilleur ; enfin que sais-je encore ? Et tandis qu’elle ne sentait que la joie de se voir soulagée d’un fardeau, moi, je voyais morcelé et dissipé le sérieux entourage de mon père. Cela s’était fait par mon inspiration. Le temps en faisait une nécessité. La maison restait encore : elle finit aussi par se vendre, et, pour conclure, les meubles dont ma mère ne voulut pas, furent vendus à l’encan. L’espérance qu’elle avait d’une nouvelle habitation, agréablement située près de la grand’garde, se réalisa, et ce changement de domicile vint l’occuper et la distraire dans le temps qu’après une passagère espérance de paix, on ressentit de nouvelles inquiétudes.

J’ai à marquer ici un événement de famille intéressant et qui eut d’heureuses conséquences. Nicolovius, domicilié à Eutin, épousa ma nièce, fille de Schlosser et de ma sœur.

La tentative d’accerder les idéalistes prononcés avec les tendances hautement réalistes de l’université d’Iéna amena de nouveaux ennuis. Le dessein de Fichte de professer le dimanche et d’affranchir son activité, gênée de plusieurs cotés, lui fit éprouver d’une manière extrêmement désagréable la résistance de ses confrères, et les choses allèrent au point qu’un jour une troupe d’étudiants s’ameuta devant sa maison et brisa ses fenêtres : manière fort désagréable d’être convaincu de l’existence d’un non-moi.

Et ce ne fut pas lui seulement qui donna beaucoup à faire à l’autorité. Il avait fait appeler à léna un jeune penseur nommé Weisshouhn, espérant trouver en lui un aide et un collaborateur. Mais le nouveau venu s’écarta bientôt de Fichte en quelques points, et, pour un philosophe, c’est dire en tous. La concorde fut bientôt troublée, et, pour l’apaiser, il fallut faire intervenir d’en haut la véritable sagesse.

Tandis que les philosophes renouvelaient de temps en temps des querelles que nous avions de la peine à apaiser, nous saisissions toutes les occasions favorables pour seconder les naturalistes. Batsch, toujours plein d’ardeur et de zèle, sentait sa position, connaissait nos moyens, et se contentait de ce qui pouvait se faire. Nous eûmes le plaisir de l’établir plus solidement dans le jardin des princes ; une serre fut construite sous sa direction, et cela promettait des faveurs nouvelles.

De jeunes hommes, que j’avais vus, durant près de vingt années, se développer auprès de moi dès leur enfance, entraient maintenant dans la vie, et leurs lettres me donnaient de la joie, parce que je les voyais poursuivre leur carrière avec énergie et sagesse. Frédéric de Slein était en Angleterre, et son esprit pratique y trouvait beaucoup d’avantages ; Auguste de Herder m’écrivait de Neuchâtel, où il se préparait à remplir sa destination. .

Schlosser quitte le pays et, comme on ne pouvait désespérer de trouver un asile, il se rend à Anspach, dans l’intention de s’y établir.

Herder s’éloigne un peu de moi. Sa répugnance pour la philosophie de Kant et, par conséquent, pour l’université d’Iéna n’avait fait que s’accroître ; moi, au contraire, je m’en rapprochais toujours plus par l’entremise de Schiller. Toute tentative pour rétablir l’ancienne intimité fut donc sans effet, d’autant plus que Wieland maudissait la nouvelle doctrine dans la personne de son gendre, et, comme latitudinaire, trouvait trèsmauvais qu’on prétendît fixer par la raison le droit et le devoir, et qu’on menaçât de mettre fin aux mobiles caprices de l’humour et de la poésie. Herder était naturellement délicat et tendre ; son ardeur, puissante et grande ; aussi, soit qu’il voulût agir ou réagir, c’était toujours avec une certaine précipitation et une certaine impatience. Son esprit était plus fait pour discuter que pour construire. De là l’éternel hètéros logos contre tout ce qu’on avançait. Il pouvait vous railler amèrement, quand vous répétiez avec conviction ce qu’il avait enseigné et présenté peu auparavant comme sa propre opinion.

1796.

Iftland nous donna aux mois de mars et d’avril quatorze représentations, qui furent très-utiles à notre théâtre. Outre l’effet inestimable de son exemple instructif, entraînant, ces representations d’ouvrages importants devinrent le fonds d’un répertoire durable ; Schiller, qui s’attachait toujours à ce qu’on avait sous la main, arrangea E g mont dans es but, et ce drame fut donné pour la clôture des représentations d’Iffland, à peu près comme on le donne aujourd’hui sur la scène allemande.

Elle nous offre ici, en général, les plus remarquables commencements. Schiller, qui avait déjà visé dans Don Carlos à une certaine modération, et qui s’était accoutumé, en écrivant cette pièce pour le théâtre, à une forme plus limitée, s’était emparé du sujet de Wallenstein. Il avait traité de telle sorte une si riche matière dans l’histoire de la guerre de Trente ans, qu’il pouvait bien se sentir maître de ce vaste ensemble. Mais cette abondance même lui rendait difficile une mise en œuvre plus restreinte, et j’en pus être témoin, parce qu’il aimait à parler de ses conceptions poétiques, et à débattre ce qu’il convenait de faire.

Nos conférences et notre activité commune, qui ne cessaient pas, et le désir d’animer le théâtre, me portèrent à reprendre Faust : ce fut en vain ; avec tous mes efforts, je ne faisais que l’éloigner toujours plus de la scène.

Les Heures poursuivaient leur cours, et je continuais de travailler pour ce recueil. Cependant l’infatigable activité de Schiller lui fit concevoir l’idée d’un Almanach des Muses, recueil poétique, qui pourrait exister avec avantage à côté de l’autre, destiné surtout à la prose. Cette fois encore, il trouva un appui favorable dans la confiance de ses compatriotes. D’ailleurs il était fait pour les fonctions de rédacteur : un coup d’œil lui suffisait pour juger de la valeur d’un poème, et, si l’auteur avait été prolixe, ou n’avait pas su finir, Schiller, d’un trait de plume, retranchait le superflu. Je l’ai vu réduire au tiers une ode, qui en devint très-admissible et même remarquable.

Je dus beaucoup moi-même à son impulsion ; les Heures et l’Almanach en rendent assez témoignage. Alexis et Dora, laFiancée de Corintlie, le Dieu et la Bayadère1 parurent dans ces recueils. Les Xénies, qui, après un début innocent et même indifférent, devinrent peu à peu amères et incisives au plus haut point, nous occupèrent pendant bien des mois, et, quand YAlmanach parut, elles produisirent dès la même année la plus grande émotion dans la littérature allemande. Le public les condamna comme un abus extrême de la liberté de la presse. Cependant l’effet en fut immense*.

Je me délivrai vers la fin d’août d’un fardeau précieux et cher, mais qui me pesait fort : je remis à l’éditeur le dernier livre de Wilhelm Meister. Depuis six ans, je m’étais appliqué à polir cette ancienne conception, à la développer, en la livrant peu à peu à l’impression. Aussi, qu’on la considère dans l’ensemble ou dans ses parties, c’est une des productions les plus * incalculables » : moi-même je manque, peu s’en faut, de mesure pour la juger.

Cependant je ne tardai pas à m’imposer un nouveau fardeau, mais plus facile à porter, ou, pour mieux dire, ce n’était pas un fardeau, parce qu’il me fournit l’occasion d’exprimer certaines vues, certains sentiments, certaines idées de l’époque. Le plan d’Hermann et Dorothée fut conçu et développé en même temps que les événements se succédaient ; l’exécution fut commencée et achevée pendant le mois de septembre, et je pus aussitôt faire part de l’ouvrage à mes amis. J’écrivis ce poèmc avec plaisir et facilité, et il communiqua les mêmes impres-’ sions. Le sujet et l’exécution m’avaient tellement pénétré moimême, que je n’ai jamais pu lire ce poèmeà personne sans émotion, et, après tant d’années, l’effet subsiste encore.

Mon ami Meyer m’écrivait souvent d’Italie des lettres d’un grand intérêt. Pour me préparer à le suivre, je devais me livrer à diverses études dont les notes me sont encore


1. Tome I, pages 115, 82, 85.

2. Ce que Goethe en a conservé s ? trouve entre autres toms I, pages 355 et «uivantes et passim. très-utiles aujourd’hui. Comme j’étudiais l’histoire des arts de Florence, Cellini dut fixer mon attention, et je pris volontiers la résolution de traduire son autobiographie, d’autant qu’il pouvait convenir à Schiller de l’insérer dans les Heures.

Je ne négligeai pas non plus les sciences naturelles. Je trouvai pendant l’été la plus belle occasion d’élever des plantes sous des verres colorés et dans l’obscurité complète, et de poursuivre dans leurs particularités les métamorphoses des insectes. Le galvanisme et le chimisme réclamaient mon attention. Au milieu de tout cela, je m’occupai aussi de la chromatique, et, pour m’assurer le grand avantage de me rendre les choses présentes, il se trouva une noble société qui se plaisait à m’entendre exposer ces matières.

Au dehors, la Saxe électorale persiste dans son attachement à l’Empereur et à l’Empire ; elle veut, dans cette pensée, faire marcher son contingent. Le nôtre aussi se prépare. Les dépenses sont un sujet de souci. La princesse Marie-Thérèse-Charlotte, fille de Louis XVI, restée jusqu’alors dans les mains des républicains, est échangée contre des généraux français prisonniers, en même temps que le pape achète bien cher un armistice. Les Autrichiens reculent et repassent la Lahn, et, à l’approche des Français, ils se maintiennent en possession de Francfort. La ville fut bombardée, la rue des Juifs en partie brûlée, mais il y eut d’ailleurs peu de mal. La place fut aussitôt rendue. Ma bonne mère, dans son beau logement neuf, près de la grand’-* garde, avait justement devant les yeux la partie menacée et endommagée. Elle met ses meubles à l’abri dans une cave à l’épreuve du feu ; elle se retire à Offenbach par le pont du Mein, demeuré libre. Sa lettre à ce sujet mériterait d’être citée. L’électeur de Mayence se réfugie à Heilingenstadt. La retraite du landgrave de Darmstadt reste quelque temps inconnue. Plusieurs habitants de Francfort prennent la fuite, ma mère demeure. Nous vivons dans une stupeur inquiète. Les alarmes et la fuite continuent sur les rives du Rhin et du Mein : cependant l’espérance se confirme peu à peu qu’on n’a rien à craindre pour le moment.

Entraînée par la Prusse, la Saxe adhère à la neutralité ; mais à peine semblons-nous tranquillisés par cette précaution, que les Autrichiens reprennent l’avantage, Moreau se retire, tous les royalistes regrettent la démarche précipitée à laquelle on s’est laissé entraîner ; les nouvelles sont toujours plus défavorables aux Français ; Moreau est poursuivi et observé ; déjà on le dit cerné ; Jourdan aussi se retire, et l’on est au désespoir de s’être mis à couvert beaucoup trop tôt.

Une société d’hommes d’une culture éminente, qui se rassemblaient chez moi tous les vendredis, se consolida de plus en plus. Je lus un chant de l’Iliade de Vos ; je fis plaisir, le poëme fut admiré et l’on applaudit au talent du traducteur. Chaque membre faisait part, comme il lui plaisait, de ses travaux, de ses occupations, de ses goùfs, et ces communications étaient accueilies avec une franche sympathie. Pour montrer combien cette société fut utile, même à l’université, il suffit de dire que le duc, qui assistait à une de ces séances, ayant entendu une lecture du docteur Christian Wilhelm Houfeland, résolut sur-le-champ de lui donner une chaire à l’université d’Iéua, où il sut exercer par une activité sérieuse une influence toujours plus étendue.

Cette société s’était si bien réglée, que mon absence ne dérangeait rien ; le conseiller intime de Voigt présidait à ma place, et nous goûtâmes régulièrement, pendant plusieurs années, les heureux fruits d’une activité commune.

1797.

A la fin de l’année précédente, jTiccompagnai le duc à Leipzig. J’assistai à un grand bal, où MM. Dyk et-compagnie, et toutes les personnes qui se trouvaient blessées ou effrayées par les Xénies, m’observèrent avec appréhension comme le génie du mal. A Dessau, je passai d’heureux moments à revenir sur les temps d’autrefois ; la famille de Loen se montra comme une agréable et confiante parenté, et l’on put se rappeler ensemble les jours et les heures de Francfort.

Le théâtre de Weimar acquiert de nouveaux acteurs. Schiller, ayant une scène à sa portée et sous ses yeux, songe sérieusement à rendre ses pièces plus « jouables, » et l’étendue du sujet de Wallenstein, tel qu’il l’avait conçu, lui faisant obstacle, il se décide à le traiter en plusieurs parties.

Hermann et Dorothée avait paru en petit format, et déjà l’idée d’une nouvelle épopée-roman était conçue. Le plan était tout, tracé : malheureusement je n’en fis pas mystère à mes amis. Ils me détournèrent de l’entreprise, et je regrette encore d’avoir suivi leur conseil : le poète lui seul peut savoir ce qu’il y a dans un sujet, et tout l’agrément et le charme que son art y pourra répandre. J’écrivis en vers élégiaques le Nouveau Pausias et la Métamorphose des plantes ; Schiller, de son côté, riposta par le Plongeur. A vrai dire, nous n’avions de repos ni jour ni nuit ; le sommeil ne visitait Schiller que vers le matin. Des passions de tout genre étaient en mouvement ; nos Amies avaient remué toute l’Allemagne ; chacun blâmait et riait en même temps. Les blessés cherchaient à nous rendre la pareille : toute notre réplique était de persévérer dans une activité infatigable.

Je continuai de traduire Cellini pour Schiller ; et, comme j’étais revenu aux études bibliques pour y chercher des sujets de poésie, je me laissai entraîner à traiter d’une manière critique la marche des enfants d’Israël dans le désert. Ce traité, accompagné d’une carte, devait faire de cette singulière promenade de quarante années une entreprise, sinon raisonnable, du moins intelligible.

Un amour irrésistible de la campagne et des jardins s’était emparé de tout le monde. Schiller acheta un jardin près d’Iéna et s’y retira ; Wieland s’établit à Ossmanstaedt. A une lieue de là, sur la rive droite de l’Ilm, un petit bien était à vendre à Oberrossla ; j’avais des vues sur ce domaine.

Nous eûmes la bonne visite de Lerse et de Hirt. Lord Bristol, le singulier voyageur, me dispose à faire une expérience aventureuse. Je me prépare à retourner en Suisse au-devant de mon ami Henri Meyer, qui revenait d’Italie. Avant mon départ, je brûle toutes les lettres que j’ai reçues depuis 1772, par mon éloignement décidé pour la publication des épanchements de l’amitié. Schiller vient encore me voir à Weimar et je pars le 30 juillet. Je vis à Francfort Sœmmering, à Stuttgart Scheffauer, Dannecker et le professeur Thouret.

Au commencement de septembre, je composai le Jeune garçon et le ruisseau du moulin que Zumsteeg mit aussitôt en musique, puis le Repentir de la meunière1. Le 21 septembre j’étais à Staefa, où je trouvai Meyer. Le 28, je me rendis avec lui à Einsiedlen, et je visitai les Petits Cantons pour la troisième fois. La forme épique avait pris chez moi le dessus, et, en présence de ces lieux classiques, je conçus l’idée d’un Guillaume Tell. J’avais besoin de cette diversion, car je reçus au milieu de ces montagnes une triste nouvelle : Christiane Neumann, qui avait épousé Becker, était morte. Je consacrai à sa mémoire l’élégie d’Euphrosync. Un tendre et honorable souvenir est tout ce que nous pouvons donner aux morts.

Je trouvai sur le Gothard de beaux minéraux, mais le fruit principal de mon voyage furent mes entretiens avec Meyer ; il me rendit l’Italie, que la guerre nous avait fermée. Pour nous consoler, nous préparions les Propylées. Nous fûmes de retour à Weimar le 15 novembre. L’arrivée de plusieurs émigrés, personnages remarquables, avait agrandi la société, qui en était devenue agréable et instructive.

Au théâtre, je trouvai un grand vide. Christiane Neumann y manquait, et je voyais encore la place où elle m’avait inspiré tant d’intérêt. Par elle, je m’étais accoutumé aux planches, et je vouai à l’ensemble les sentiments que je lui avais voués d’une manière presque exclusive. Elle fut cependant remplacée par une agréable comédienne. Le théâtre était mieux monté. Schiller vint surtout à notre aide. Il était en voie de se restreindre, de renoncer à la rudesse, à l’exagération, au gigantesque ; il réussissait à trouver la vraie grandeur et son»expression naturelle. Étions-nous l’un près de l’autre, nous ne passions pas un jour sans nous voir ; étions-nous seulement dans le voisinage, nous nous écrivions sans faute chaque semaine.

1798.

C’est ainsi que nous travaillions sans relâche, en attendant la visite d’Iffland, qui devait nous donner en avril huit représentations. L’effet de sa présence fut considérable, parce que tous les autres acteurs durent s’éprouver sur lui en luttant


1. Tome I. pages 71 et73. avec lui. La conséquence immédiate fut que, cette fois encore, notre troupe put se rendre à Lauchstaedt très-convenablement préparée.

A peine fut-elle partie que s’éveilla l’ancien désir de Weimar d’avoir pour le théâtre un local plus satisfaisant. Les acteurs et le public se sentaient dignes d’une salle plus décente. Chacun reconnaissait la nécessité de ce changement, et il ne fallait qu’une impulsion intelligente pour déterminer et hâter l’exécution. On avait appelé de Stuttgart l’architecte Thouret pour avancer la reconstruction du château. Il proposa accessoirement un plan ingénieux, qu’on accueillit d’abord avec faveur, pour donner au local du théâtre une disposition nouvelle. L’ouvrage fut poussé rapidement, et, le 12 octobre, nous pûmes inviter la cour et le public pour l’ouverture de la salle. Un prologue de Schiller et le Camp de Wallenstein donnèrent à la fête de l’importance et de la dignité. Les préparatifs n’avaient pas laissé de nous occuper beaucoup pendant tout l’été, car le grand cycle de Wallenstein, d’abord annoncé seulement, était l’objet d’un sérieux travail, et ce n’était pas notre seule affaire.

Pour moi, les Prophéties de Bacis * m’avaient amusé quelque temps ; j’avais dans la pensée tout le plan de l’AchilléideJ, et je le développai un soir à Schiller avec détail. Mon ami me gronda de porter dans mon esprit une. conception si nette sans lui donner la forme et la mettre en vers. Ainsi encouragé et sollicité, j’écrivis le premier chant et le plan tout entier ; un extrait fidèle de l’Iliade devait me servir à le dévélopper.

Mais j’en fus détourné par l’attention décidée que je donnais de nouveau aux arts plastiques depuis que Meyer était revenu d’Italie. Nous étions surtout occupés à préparer le premier article des PropyUes. Je continuais la Vie de Cellini, comme un point d’appui dans l’histoire du seizième siècle. J’accompagnai de notes humoristiques plutôt qu’esthétiques les réflexions de Diderot sur les couleurs, et, tandis que Meyer se livrait à des études sérieuses sur les arts plastiques, j’écrivis le Collectionneur, pour faire naître dans un public libre et joyeux quelques réflexions et quelques scrupules.


I. Tomel, page 133. — 2. Tome V, page 63.

J’étais toujours occupé des sciences naturelles ; mais, pour que mon esprit fût ramené vers l’observation directe et commune de la nature, je cédai à la fantaisie champêtre de l’époque. Propriétaire du franc-alleu de Rossla, je fus appelé à faire plus intime connaissance avec le sol, les usages du pays, les affaires villageoises, qui, sans cela, me seraient restées tout à fait étrangères. Par là, je me trouvai aussi voisin de Wieland, qui s’était engagé plus avant dans ce genre de vie, car il avait quitté tout à fait Weimar et avait transporté son domicile à Ossmanstaedt. Il n’avait pas considéré ce qu’il aurait dû voir d’abord, que sa société était devenue indispensable à notre duchesse Amélie, comme à lui celle de la duchesse. Cet éloignement donna lieu à un merveilleux échange de messagers à pied et à cheval, et en même temps à une certaine inquiétude, qu’il était presque impossible de calmer.

Durant l’été, Mme de La Roche arriva: apparition singulière ! Wieland n’avait jamais été bien d’accord avec elle, mais il se trouvait alors en complète opposition. La bénigne sentimentalité qui avait pu être soufferte trente années auparavant, dans une époque de ménagements mutuels, était désormais tout à fait hors de saison et insupportable pour un homme tel que Wieland. Sa petite fille, Sophie Brentano, l’avait accompagné, et jouait un rôle opposé, non moins étrange.

1799.

Le 30 janvier, représentation de Piccolomini ; le 30 avril, de Wallenstein. Cependant Schiller travaillait toujours. Il s’occupe de Marie Stuart et des Frères ennemis. Nous conférons ensemble sur l’idée de recueillir et de faire imprimer les pièces allemandes qui pouvaient se conserver ; les unes seraient imprimées sans changements, les autres seraient modifiées, resserrées et mises au goût du temps. On en devait faire autant des pièces étrangères, et cette transformation ne devait point mettre obstacle à nos propres travaux. On ne peut méconnaître ici l’intention de fonder pour les théâtres d’Allemagne un solide répertoire, et notre zèle prouve combien nous étions persuadés qu’une telle entreprise était nécessaire, importante et féconde en conséquences. Nous avions déjà l’habitude d’agir en commun. Cette année, ifacbetli fut arrangé et Mahomet fut traduit1.

Les mémoires de Stéphanie de Bourbon-Conti me suggèrent l’idée de la Fille naturelle. Je me préparais dans le pfan un cadre, où je pourrais placer, avec la gravité convenable, tout ce que j’avais écrit et pensé depuis plusieurs années sur la Révolution française et ses conséquences. J’esquissai en commun avec Schiller de petites pièces, dont il reste encore quelques-unes écrites de la main de Schiller.

Les Propylées furent continués. Au mois de septembre eut lieu àWeimar notre première exposition de tableaux de concours.Le sujet était Paris et Hélène. Hartmann de Stuttgart obtint le prix.

Aux mois d’août et de septembre je me retire dans mon jardin du Stern, pour observer avec un bon télescope catoptrique toute une lunaison, et je fais enfin plus intime connaissance avec cette voisine, si longtemps aimée et admirée. Dans tout cela j’avais toujours, comme arrière-pensée, le dessein d’un grand poême sur la nature.

Pendant ma retraite dans le jardin, je lus les Fragments de Herder, les Lettres et les premiers écrits de Winckelmann, puis le Paradis perdu de Milton, pour me rendre présentes les situations, les opinions et les créations les plus diverses. Revenu à la ville, j’étudiai, pour les besoins de notre théâtre, d’anciennes pièces anglaises, surtout celles de Ben Jonson et d’autres encore, qu’on attribue à Shakspeare. Mes bons avis ne furent pas inutiles aux Sœurs de Lesbos, ouvrage d’une dame2 qui m’avait attiré autrefois par sa beauté et plus tard par un talent trèsremarquable.

Tieck me lut sa Geneviève, ouvrage vraiment poétique, qui me fit beaucoup de plaisir, et auquel j’applaudis de bon cœur. La présence de Wilhelm-Auguste Schlegel me fut aussi trèsavantageuse. Pas un moment pour l’oisiveté.

1800.

Je passai cette année en partie à Weimar, en partie à léna. Le 30 janvier, on donna Mahomet, au grand avantage de nos


1. Macbeth, par Schiller ; Mahomet, par Goethe. — 2. Mme Ain. de Helwig. comédiens, qui durent s’éloigner un peu du ton familier et s’imposer quelque gêne, dont les formes maniérées devinrent bientôt naturelles.

J’envoie à Unger mes nouvelles Poésies diverses ; j’écris les Bannes femmes, badinage de société.

Comme nous préparions au mois d’août notre seconde exposition, nous trouvâmes de plusieurs côtés une faveur marquée. Les sujets : la Mort de Rhésus et les Adieux d’Hector et d’Andromaque, avaient séduit plusieurs bons artistes. Hoffmann de Cologne obtint le premier prix ; Nahl de Cassel,le second. Nous donnâmes le troisième volume des Propylées et nous dûmes nous en tenir là. 11 faudrait, pour la consolation de nos successeurs, qui peut-être ne seront pas plus heureux, exposer ici en détail de quelle manière des méchants s’opposèrent à cette entreprise.

1801.

Au commencement de cette année, je tombai gravement malade. Depuis la représentation de Mahomet, j’avais entrepris la traduction de Tancrècle. L’année approchait de sa fin, et je dus me mettre sérieusement à l’ouvrage. Vers le milieu de décembre, je me rendis à léna, où je m’établis dans les grandes salles du château ducal. L’assiduité avec laquelle je travaillais me fit oublier la mauvaise influence du local. L’édifice est situé dans le lieu le plus bas de la ville ; il est humide et malsain, surtout en hiver. Je fus pris d’un violent catarrhe, sans être arrêté dans mon projet. Traité d’abord par un jeune ami, je me crus guéri et je revins gaiement à Weimar avec Schelling. Mais, au commencement de l’année, le catarrhe reparut plus violent et me mit dans un si fâcheux état que j’en perdis connaissance. Les miens étaient hors d’eux-mêmes ; les médecins ne faisaient que tâtonner ; le duc, voyant le danger, fit venir en hâte d’Iéna le docteur Stark. Après quelques jours de délire, je revins à moi ; les soins du docteur et la bonté du prince, qui me remit ensuite à son médecin ordinaire, excellent praticien, me rendirent bientôt la santé et dissipèrent l’inquiétude que j’avais eue de perdre l’usage d’un œil.

Le 29, je repassai le rôle d’Aménaïde avec Mlle Caspers, actrice qui se formait.* L’ami Schiller dirigea les répétitions, et, le 30 au soir, il vint m’annoncer le succès de la représentation.

Dès le 7 février, ma verve se réveilla, et je repris Faust. Je terminai certains endroits", que j’avais indiqués depuis longtemps dans l’esquisse et le plan de l’ouvrage. .

A la fin de l’année précédente, quand je traduisais Tancrèdt à léna, les doctes amis que j’avais là me reprochèrent hautement les soins que je donnais à des pièces françaises, qui, dans les dispositions actuelles de l’Allemagne, ne pouvaient guère obtenir la faveur ; ils auraient voulu me voir traiter quelque sujet de mon invention, dont j’avais indiqué un bon nombre. Je me rappelai donc la Fille naturelle, dont le plan, entièrement achevé, dormait dans mon portefeuille depuis quelques années.

Je songeai dans l’occasion aux développements ; mais, une superstition, appuyée sur l’expérience, m’ayant persuadé que, si je voulais réussir dans une entreprise, je devais la tenir secrète, je ne dis rien de ce travail à Schiller lui-même, et, par là, je dus lui paraître sans sympathie, sans foi’et sans activité. Je trouve qu’à la fin de décembre le premier acte de la Fille naturelle est terminé ;

Toutefois, les sciences physiques, la philosophie et la littérature ne me laissaient pas manquer de distraction. Ritter me visita souvent ; j’avais toujours des communications actives avec Schelling et Schlegel ; Tieck séjourna longtemps à Weimar : il savait toujours plaire et stimuler ; ma liaison avec Paulus subsistait toujours la même ; le voisinage de Weimar et dléna et ma résidence dans cette dernière ville fortifiaient toutes ces relations.

Ma nouvelle propriété de Rossla exigea aussi de moi pendant quelque temps une attention particulière ; mais, les jours qu’elle semblait me dérober, je sus les utiliser de diverses manières. L’ancien fermier à poursuivre en justice, un nouveau à installer : c’était là des expériences qu’il fallait compter pour quelque chose, et que j’avais acquises peu à peu en m’occupant d’affaires si nouvelles pour moi. A la fin de mars, un séjour à la campagne me fut un agréable délassement. On laissait les affaires aux économes et aux juristes et l’on jouissait du plein air. Les visites ne manquaient pas, et les frais d’uSe table bien’servie augmentaient le déficit laissé par l’ancien fermier.

Le nouveau était un ami passionné de l’arboriculture. Un agréable vallon, du sol le plus fertile, lui fournissait l’occasion de se livrer à son goût ; un des versants, qui était boisé et embelli par une source vive, réveilla mon ancien goût de jardinier pour les allées qui serpentent et les salles de conversation. En un mot, il ne manquait rien que l’utile pour donner à cette propriété un véritable prix. Le voisinage d’une petite ville intéressante et de petits villages, où des employés intelligents et de bons fermiers composaient une population sociable, donnait à ce séjour un atlrait particulier ; une route, qui devait tendre à Eckartsberga, et qui déjà était jalonnée derrière le jardin de la maison, faisait naître l’idée et le plan d’un pavillon, qu’on bâtirait là pour jouir du spectacle animé des voitures se rendant à la foire : si bien qu’un fonds, qui aurait dû devenir productif, ne préparait que de nouvelles occasions de dépenses et d’agréables mais ruineuses distractions.

Cependant notre maison fut témoin d’une pieuse solennité, qui marque dans la vie. La confirmation de mon fils, que Herder accomplit avec sa dignité accoutumée, ne nous laissa pas sans émotion, au souvenir de notre ancienne liaison, ni sans espérance de relations amicales pour l’avenir.

Le temps s’écoulait, et les médecins et mes amis me pressaient d’aller aux eaux. On recommandait alors les forlifiants, et je me décidai pour Pyrmont, d’autant plus que je désirais depuis longtemps faire un séjour à Goettingue. Je partis le 5 de Weimar, et, dès les premiers milles, je me sentis beaucoup mieux. Je pouvais jeter les yeux sûr le monde avec intérêt. Je sentais qu’il m’appartenait encore.,

Arrivé à Goettingue, je descendis à la Couronne. Vers le soir, je remarquai quelque mouvement dans la rue ; des étudiants allaient et venaient ; ils se perdaient dans les ruelles latérales, puis ils reparaissaient en groupes animés. Enfin un joyeux vivat retentit, et, dans le moment, tout disparut. J’appris que ces témoignages de sympathie étaient défendus, et je fus d’autant plus " touché qu’on eût hasardé à l’improviste de me saluer au passage. Aussitôt après, je reçus un billet, signé Schoumacher, du Holstein, qui m’annonçait avec une politesse familière qu’une société de jeunes amis avait formé le projet de me rendre visite à Weimar vers la Saint-Michel, et qu’ils espéraient voir ici leur désir satisfait. Je les entretins avec intérêt et avec plaisir. Une réception si amicale eût été bonne à un homme en santé: elle l’était au double pour un convalescent.

Le conseiller Bloumenbach me reçut à sa manière accoutumée. Toujours entouré des choses les plus nouvelles et les plus remarquables, il communique l’instruction à tous ceux qui le visitent. Un jeune Kestner et d’Arnim, qui était pour moi une ancienne connaissance, me conduisirent au manége, où je vis en fonctions le célèbre écuyer Ayrer. Un manége bien établi a toujours quelque chose d’imposant. Le cheval est placé trèshaut dans l’échelle des êtres, mais sa remarquable intelligence est singulièrement limitée par des extrémités massives. Un animal qui, avec de si importantes et si grandes qualités, ne peut que marcher, courir, galoper, est un singulier objet pour l’observateur ; on est tenté de croire qu’il fut créé uniquement pour être l’instrument de l’homme, et, associé à une pensée, à un but plus élevé, accomplir jusqu’à l’impossible avec une force et une grâce infinies. Si la vue d’un manége produit sur l’homme intelligent un si heureux effet, c’est qu’on y voit de ses yeux, on y saisit de la pensée, ce qui ne se rencontre peut-être que là, une action sagement limitée, soustraite à toute espèce d’arbitraire et même aux chances du hasard. L’homme et l’animal s’identifient de telle sorte qu’on ne pourrait dire lequel forme l’autre.

Pour passer de là à l’activité la plus calme et la plus invisible, on me conduisit à la bibliothèque, où je ne jetai qu’un coup d’œil rapide. Là, je me sentais en présence d’un grand capital qui rapporte sans, bruit des intérêts incalculables.

Le conseiller Heyne me montra des têtes de héros d’Homère dessinées en grand par Tischbein. Je reconnus la main de mon ancien ami, et je vis avec joie ses nouveaux efforts pour arriver par l’étude de l’antique à découvrir comment l’artiste doit lutter avec lepoète.

Les séductions par lesquelles Bloumenbach sait attirer à lui la jeunesse et l’instruire en l’amusant, produisirent leur effet sur mon fils, âgé de onze ans. L’enfant, ayant appris que le Hainberg était comme un composé de pétrifications diverses, me pressa de visiter cette montagne.

Je quittai le 12 juin cette ville célèbre, avec l’agréable espérance d’y faire à mon retour des eaux un plus long séjour. La route jusqu’à Pyrmont m’offrit de nouveaux sujets d’observations : le Leinethal, avec son caractère doux, gracieux et paisible, la ville d’Eimbeck, dont les toits pointus sont couverts de dalles en pierre, produisirent sur nous une impression singulière. En parcourant cette ville et ses alentours avec les idées de Zadig, je crus observer que, vingt ou trente années auparavant, elle devait avoir eu un excellent bourgmestre, et je le concluais de belles plantations d’arbres à peu près de cet Age.

A Pyrmont, je trouvai un logement commode et tranquille, des voisins paisibles, d’anciens amis, personnes instruites et bienveillantes. Je n’avais jamais rencontré aux eaux une meilleure société. Malheureusement, les orages et la pluie empêchèrent souvent les réunions en plein air. Je me livrai chez moi à la traduction de Théophraste et à ma doctrine des couleurs.

Dans le voisinage de Pyrmont, nous visitâmes la remarquable caverne où le gaz suffocant, qui, étant combiné avec l’eau, exerce sur le corps humain une action si salutaire, invisible en soi, forme une atmosphère mortelle. Ce fut pour nous l’occasion d’expériences amusantes.

Nous parcourûmes souvent le sentier qui mène à Lugde à travers des pâturages entourés de clôtures. Dans le village, plus d’une fois ravagé par le feu, notre attention se fixa sur une maison qui portait cette inscription-désespérée :

Que Dieu veuille bénir mon gtte !
Deux fois j’en suis sorti bien vite,
Car deux fois le feu l’a détruit.
A fuirencor s’il me réduit,
Que Dieu veuille bénir ma fuite !
Je ne rebâtis plus mon gîte.

Nous visitâmes le couvent des franciscains, où l’on nous offrit du laitage. Hors du village, une très-vieille église nous présenta la première et innocente idée d’une de ces anciennes basiliques, où la nef et les cloîtres sont sous un même toit. On croit cette église de l’époque de Charlemagne.

Le recteur Werner offrit de nous conduire, au delà de Lugde, à la montagne des cristaux. Ce fut pour moi, mais surtout pour mon fils, une surprise très-agréable. Par un beau soleil, on voit les champs étinceler de mille et mille petits cristaux de montagnes. lis ont leur origine dans les petites cavités d’une pierre marneuse, et ils sont remarquables, comme un nouveau produit dans lequel un minimum de terre siliceuse, contenue dans la pierre calcaire, dégagé vraisemblablement sous forme de vapeur, se condense en cristaux purs et transparents.

Nous visitâmes ensuite derrière le Kœnigsberg la fabrique de couteaux établie et tenue par les quakers. Leur culte se célébrant tout près de Pyrmont, nous y assistâmes souvent. Leur rhétorique, qui, après une longue attente, doit passer pour improvisée, ne semblera guère inspirée à quiconque l’entend pour la première fois, et bien moins encore si l’on répète les visites. Il est triste qu’un culte pur comme celui-là, aussitôt qu’il est fixé dans un certain lieu et limité par le temps, ne puisse jamais échapper à une certaine hypocrisie.

La reine de France, épouse de Louis XVIII, parut aux eaux sous le nom de comtesse de Lille. Elle se renfermait dans sa société, qui était peu nombreuse.

La durée du mauvais temps refoulait la société au théâtre. Je faisais plus attention au personnel qu’aux pièces jouées. Iffland et Kotzeboue étaient fort bien accueillis. Eulalie 1, si peu que l’on comprît son rôle, produisait le plus grand effet par un débit doucereux et sentimental : mes voisines fondaient en larmes.

Mais le mal redoutable qui s’insinue et se glisse dans la société de Pyrmont comme un serpent funeste, c’est la passion du jeu et l’intérêt que chacun y prend, même contre son gré. Qu’on entre dans les salles, pour se dérober au vent et à la pluie, ou que, dans les plus belles heures, on remonte et l’on descende l’allée, partout le monstre siffle dans les rangs : ici on entend une femme inquiète supplier son mari de ne plus


1. Personnage de Misanthropie et Repentir de Kotzboue. jouer ; là on rencontre un jeune homme, qui, désespéré de ses pertes, néglige sa maltresse, oublie sa fiancée ; tout à coup la nouvelle éclate que la banque a sauté ! Cela arriva en effet une fois à rouge et noir. Le gagnant eut la prudence de se jeter aussitôt dans une chaise de poste, pour mettre en sûreté chez des parents et des amis son trésor inattendu. Il revint, à ce qu’il parut, avec une bourse moins bien garnie, car il vécut sans bruit, comme s’il ne fût rien arrivé.

Vous ne pouvez séjourner dans cette contrée sans qu’on vous rappelle ces anciennes histoires dont les écrivains romains nous font de si glorieux récits. Ici est encore visible la circonvallation d’une montagne ; là, une suite de collines et de vallées, qui ont pu être le théâtre de certaines marches et de certaines batailles. Voilà un nom de montagne, un nom de ville, qui semble un indice de ces temps éloignés ; des usages traditionnels rappellent même ces anciens âges et leurs fêtes barbares. On a beau se défendre, on a beau témoigner son éloignement pour ces recherches, qui vous mènent de l’incertain au plus incertain, on se trouve pris comme dans un cercle magique ; on identifie le passé avec le présent ; on réduit l’espace le plus vaste aux plus étroites limites, et l’on finit par trouver du plaisir à se figurer un moment qu’on a amené à l’évidence l’objet le plus insaisissable. Toutes ces conversations, jointes à la lecture des brochures, des livres et livrets de tout genre, qui se rapportent plus ou moins à Pyrmont et au voisinage, m’inspirèrent la pensée d’un récit dont je traçai sur-le-champ le canevas ; mais ce travail m’aurait mené trop loin, et il dut rester à l’état de projet ou de rêverie.

J’avais passé les derniers jours d’une manière peu agréable, et je commençais à craindre que ce séjour à Pyrmont ne me fût pas salutaire ; j’étais devenu tellement irritable que j’en avais perdu le sommeil et que, le jour, le moindre sujet me mettait hors de moi. Je partis donc le 17 juillet, peu satisfait des résultats de mon séjour.

Grâce au mouvement et à la distraction du voyage, et surtout à ce que j’avais cessé de prendre ces eaux minérales excitantes, j’arrivai en bonnes dispositions à Goettingue. Mon but, en y prolongeant mon séjour, était decombler les lacunes qui restaient dans la partie historique de mon Traité des couleurs. Je trouvai des secours abondants. Je passais une grande partie du jour dans la bibliothèque ; beaucoup de livres me furent apportés chez moi, et je fis le plus utile emploi de mon temps. Je passai mes autres heures de la manière la plus agréable. Il me faudrait nommer tout Goettingue, si je voulais entrer dans le détail des sociétés d’amis, des dîners, des soupers, des promenades et des parties de campagne. Tous les savants me faisaient part de leurs travaux. Mais je m’aperçus à la fin qu’il était dangereux pour moi de m’approcher d’une si grande masse de science : je me sentais attiré de tous côtés, et les notes que je recueillais commençaient à prendre une forme très-bigarrée. Je me resserrai bientôt dans mes étroites limites, et je sus arriver en temps opportun àune conclusion.

Tandis que je passais des jours si utiles et si agréables, mes nuits étaient troublées d’une manière que je trouvais alors infiniment désagréable et qui, à distance, n’est plus que risible.

Ma belle et admirable amie, Mlle Jagemann, avait ravi le public avant mon arrivée. Les maris parlaient de ses avantages avec plus d’enthousiasme que leurs femmes n’auraient voulu ; la jeunesse impressionnable n’était pas moins transportée : cependant les dons et les talents supérieurs de notre artiste me préparaient un cruel supplice. La fille de mon hôte avait une jolie voix, heureusement cultivée, mais le trille lui manquait : elle en apprit le charme par notre cantatrice, qui l’exécutait en perfection. Ma voisine parut négliger tout le reste et se proposer d’acquérir cet ornement du chant. Comment elle y travaillait le jour, je ne saurais le dire, mais, la nuit, au moment où l’on allait chercher le repos, son ardeur s’élevait au comble ; elle répétait jusqu’à minuit certains passages à cadences, qui devaient être couronnés par un trille, dont elle faisait le plus souvent quelque chose d’horrible."

Autre désespoir : une troupe de chiens se rassemblait autour de la maison, et poussait sans relâche des aboiemenls insupportables. Pour les chasser, on s’emparait des premiers projectiles venus ; bien des cornes d’Ammon, que mon fils avait rapportées à grand’peine du Hainberg, volèrent dans l’air et presque toujours en pure perte. Le chien de la maison, debout à la fenêtre sur nos têtes, excitait ses confrères en leur donnant la réplique.

Ce n’était pas tout. Étions-nous endormis, le son formidable d’un cor nous réveillait. Je croyais l’entendre à mes oreilles, sous mes rideaux. Un garde de nuit remplissait son office sous ma fenêtre, et, pour comble de malheur, ses confrères lui répondaient de tous les coins de rue, afin de nous assurer par des sons effroyables qu’ils veillaient pour la sûreté de notre repos. Réduit au désespoir, j’entrai en négociation avec la police, qui eut la bonté d’imposer silence à la plupart de ces cors en faveur du bizarre étranger, tout prêt à jouer dans Humphry Clinker le rôle de l’oncle, qu’une couple de cors de chasse rendent effectivement fou.

Instruit, joyeux et reconnaissant, je partis de Goettingue le 14 août. Je visitai les carrières de basalte de Dransfeld, dont l’apparition problématique inquiétait déjà les naturalistes. Je montai sur le Hahn, où, favorisés par un beau temps, nous jouîmes d’un vaste panorama, et nous pûmes saisir nettement l’ensemble de la contrée depuis le Harz jusqu’à nous. Enfin j’arrivai à Cassel, où je trouvai les miens et le professeur Meyer.

Je gagnai ensuite Gotha, où le prince Auguste, qui m’honorait dès longtemps de son amitié, me reçut dans sa belle maison d’été, et, pendant tout mon séjour, resserra le cercle de ses convives, parmi lesquels je trouvai les personnes les plus chères. M. de Grimm, qui avait fui devant les horreurs de la Révolution un peu avant Louis XVI, plus heureux que ce monarque, avait trouvé un sûr asile dans cette cour, dès longtemps amie. Homme du monde, homme expérimenté et convive agréable, il ne pouvait néanmoins toujours dissimuler une profonde amertume des pertes qu’il avait faites. Voici un exemple qui montre comme en ces temps-là toutes les valeurs se réduisaient à rien. Au moment de fuir, Grimm avait laissé à son homme d’affaires quelques centaines de mi’le francs en assignats. Ils furent déjà réduits par les mandats à une moindre valeur, et, tandis que toutes les personnes prévoyantes, s’attendant à voir aussi ces papiers tomber à rien, lâchaient de les échanger contre des marchandises indestructibles ; tandis qu’on se hâtait, par exemple, d’amasser du riz, des bougies, ou tels autres objets, mis en vente, l’homme d’affaires de Grimm balança à cause de la grande responsabilité ; enfin, désespéré, et voulant sauver quelque chose, fl donna toute la somme pour une garniture de manchettes et un jabot de dentelles de Bruxelles. Grimm se plaisait à nous les montrer, et triomphait gaiement de ce que personne ne possédait une parure aussi chère.

Je revins à Weimar, le 30 août, dans les meilleures dispositions ; j’oubliai un reste de faiblesse pour m’occuper de notre troisième exposition, qui fut organisée avec plus de soin et visitée par des amis, des voisins, des étrangers. Elle aida à faire mieux connaître certains artistes contemporains, comme la décoration du château fut un moyen d’occuper leurs talents.

Schiller arrangea Nathan le Sage ; je pris quelque part à ce travail. Cette pièce fut jouée pour la première fois le 28 novembre, et ce ne fut pas sans exercer une remarquable influence sur la scène allemande. Schiller avait commencé et achevé dans le cours de cette année la Pucelle d’Orléans. ll nous vint sur la représentation quelques doutes, qui nous privèrent du plaisir de produire sur la scène une œuvre si importante. 11 était réservé à l’activité d’Iffland, avec les abondantes ressources dont il disposait, de s’acquérir une gloire durable dans les annales du théâtre par une brillante représentation de ce chef-d’œuvre.

’ Le passage public de Stolberg au calholicisme acheva de rompre des liens autrefois bien chers. Je n’y perdis rien, car notre ancienne intimité n’était plus depuis longtemps qu’une vague bienveillance. J’avais senti de bonne heure pour lui une véritable affection, le jugeant un homme solide, aimant et digne d’être aimé ; mais je dus bientôt remarquer qu’il ne s’appuierait jamais sur lui-même, et dès lors je vis en lui un homme qui chercherait son salut et son repos hors de la sphère où se déployait mon action. Je ne fus nullement surpris de cet événement. Je tenais depuis longtemps Stolberg pour catholique ; il l’était par ses sentiments, sa marche et son entourage, et je pus observer avec tranquillité le tumulte qui dut résulter enfin d’une manifestation tardive de secrètes mésintelligences.

1803.

Nos acteurs et notre public avaient déjà fait des progrès remarquables, et nous donnâmes avec un succès qui surpassa notre attente Jon 1 (4 janvier), Turando1 (30 janvier), Iphigénie (15 mai), Alarcus" (29 mai). Ces pièces furent jouées avec le plus grand soin. Par ces représentations nous fîmes voir notre sérieuse résolution de soumettre à un pur et libre jugement tout ce qui serait digne d’attention ; mais nous eûmes à lutter cette fois avec un esprit de parti exclusif et envahissant. Le grand schisme qui se manifestait dans la littérature allemande agit sur notre théâtre, surtout à cause du voisinage d’Iéna. Schiller et moi nous étions d’accord ; nous étions partisans de la nouvelle philosophie et d’une esthétique qui en dérivait, sans nousarrêler beaucoup aux personnes, et laissant chacun donner l’essor à ses témérités et à ses caprices.

Les frères Schlegel avaient profondément offensé l’autre parti, qui forma des cabales ; mais nous ne voulions pas souffrir les commérages du jour sur notre scène, où nos adversaires auraient voulu déployer leur malveillance. Aussi se récrièrent-ils, quand j’effaçai de la Petite Ville’’ toutes les personnalités. On soutint que, l’auteur étant présent, on aurait dû le consulter ; on l’avait fait pour Schiller: un autre avait les mêmes droits. Mais Schiller ne produisait rien sur la scène que de noble et de grand, tandis que nos adversaires ne cherchaient qu’à rabaisser, défigurer et anéantir le bien. Je maintins mes coupures et je les remplaçai par des plaisanteries générales, qui furent bien reçues.

Mais ce n’étaient là que des bagatelles auprès de la scission prononcée qui éclata dans la société de Weimar, à l’occasion d’une fête qu’on devait célébrer le 5 mars. On projetait en l’honneur de Schiller une grande exhibition de tableaux, relatifs à sa personne et à ses ouvrages, dans la grande salle de l’hôtel de ville, fraîchement décorée par la commune. On voulait faire un éclat, se mettre en lutte avec le théâtre, opposer


I. Drame par Guillaume Schlegel. — 2. Imité de Gozzi.

3. Imité d’Eschyle par Fréd. Schlegel. — 4. Comédie de Kotzeboue. au spectacle public un spectacle particulier, capter la bienveillance de Schiller et l’éloigner de moi.

Schiller n’était pas à son aise : le rôle qu’on lui faisait jouer était fallacieux, insupportable pour un homme tel que lui, comme pour tout homme sage, condamné à se voir en personne, devant une nombreuse société, le point de mire de burlesques hommages. 11 eut envie de se dire malade ; mais, plus sociable que moi, plus engagé dans la société par des relations de femmes et de famille, il était presque forcé de boire ce calice.

On nous jugea cependant assez débonnaires pour nous demander notre concours. Le seul buste original de Schiller se trouvait à la bibliothèque de Weimar. C’était un présent de Dannecker. On le demanda pour cette cérémonie, et il fut refusé par la raison toute simple qu’on n’avait jamais rendu après une fête un buste en plâtre qu’il ne fût endommagé. Quelques autres refus accidentels, venus d’autres côtés, irritèrent les conjurés au dernier point. Ils ne réfléchirent pas qu’avec quelques démarches prudentes et mesurées, ils auraient écarté les obstacles ; aussi, quel fut leur étonnement, leur furie, quand les charpentiers, étant venus avec les poutres, les lattes et les planches pour monter l’échafaudage, trouvèrent la porte fermée et furent avertis que, la salle étant tout fraîchement arrangée et décorée, on ne l’accorderait pas pour ce spectacle tumultueux, personne ne pouvant se porter caution pour le dommage !

Le premier finale du Saerifice interrompu ne produisit jamais un aussi terrible effet que ce trouble, ce renversement du plus louable dessein, d’abord dans la haute société, puis, par échelons, dans toutes les classes de la population. Et comme le hasard avait combiné les obstacles si habilement qu’on croyait y reconnaître la direction d’un seul principe ennemi, ce fut contre moi que s’éleva la plus violente colère. Cependant on aurait dû réfléchir qu’un homme comme Kotzeboue, qui par mille attaques provoque de divers côtés la malveillance, s’attire çà et là, dans l’occasion, des hostilités plus promptes que n’en peut jamais produire une entente concertée.

Si la haute société était pour notre adversaire, la classe moyenne se prononça contre Jui et remit sur le tapis tout ce qu’on pouvait dire sur les écarts de sa première jeunesse. Nos princes n’avaient fait aucune attention à ces querelles particulières ; mais le hasard, qui est souvent naïf, comme dit Schiller, voulut que le bourgmestre qui avait fermé la salle reçût justement alors, comme récompense de ses services, le titre de conseiller. Les Weimariens, auxquels ne faisaient jamais défaut ces spirituelles saillies qui rattachent le théâtre à la vie sociale, lui donnèrent le surnom de prince Piccolomini, qui lui resta quelque temps.

Qu’une pareille secousse ait eu des suites fâcheuses sur nos relations de société, c’est ce qu’on imagine aisément. Dans le cours de l’hiver précédent, il s’était formé chez moi, sans objet scientifique, un cercle choisi, pour goûter avec moi les plaisirs de la société et entendre quelques lectures. A l’occasion des réunions qui avaient lieu chez moi de temps en temps, je composai quelques chansons, qui se répandirent ensuite. Ainsi, par exemple, la chanson connue : « Je suis saisi, je ne sais comment, d’une céleste joie1, » fut composée pour le 22 février, jour où S. A. le prince héritier, partant pour Paris, paraissait chez nous pour la dernière fois. Nous avions aussi salué la nouvelle année par la chanson : « Pourquoi, belle voisine, aller ainsi seule au jardin2, » et les membres de la société pouvaient s’y reconnaître comme sous un voile léger. D’autres chants, qui plaisaient surtout par leur naïveté, me furent encore inspirés par ces réunions, où l’attachement sans passion, l’émulation sans envie, le goût sans prétention, l’amabilité sans afféterie, le naturel sans rudesse, agissaient mutuellement. Kotzeboue avait frappé à notre porte, mais nous ne l’avions pas admis. Il n’entra jamais chez moi. Il fut donc obligé de se créer une société particulière, et cela ne lui fut pas difficile. Par ses manières insinuantes, il sut bientôt s’entourer d’un cercle ; quelques personnes nous quittèrent même pour lui. Ma petile société se dispersa, et je ne trouvai plus de chansons comme celles que je lui avais consacrées.

Tout cela ne m’empêchait pas de marcher toujours avec Schiller et d’autres amis. On laissait derrière soi ce qu’on avait


1. Tome I, page 46. — 2. Tome I, page 42. perdu ; on ne voyait que ce qu’on pouvait acquérir encore. Et cela nous était d’autant plus facile que nous pouvions compter sur les nobles sentiments de nos princes, pour qui les aventures de cour et de ville étaient choses indifférentes et passagères ou même divertissantes.

De jeunes sujets venaient de temps en temps renouveler le personnel de notre théâtre : mais je me fais un devoir de rappeler un triste événement. Corona Schrœter mourut. Je ne me sentais pas alors en état de lui consacrer un hommage bien mérité, et je me rappelai avec un singulier plaisir que je lui avais voué, bien des années auparavant, un souvenir, que je n’aurais pas su rendre maintenant plus caractéristique. C’était justement à l’occasion d’une autre mort, celle de Mieding, le décorateur du théâtre, que j’avais célébré notre belle amie avec une grave sérénité1. Mais ce ne fut pas un présage pour Corona ; sa belle figure, sa gaieté charmante, se conservèrent encore de longues années. Elle aurait dû rester plus longtemps en rapport avec le monde, auquel elle avait renoncé.

J’ajouterai sur le théâtre, que nous eûmes cette année la bonhomie d’assigner un prix pour une comédie d’intrigue. Nous en reçûmes successivement une douzaine, mais la plupart si mauvaises et si extravagantes que nous ne pouvions assez nous étonner des bizarres et fausses tendances qui régnaient secrètement dans notre chère patrie, et qui s’étaient fait jour à notre appel. Nous ne prononçâmes pas, il n’y avait pas lieu de le faire, et, sur leur demande, nous renvoyâmes aux auteurs leurs ouvrages.

Il faut dire encore que, cette année, nous commençâmes à faire connaissance avec Caldéron, dont les premiers chefsd’œuvre nous remplirent d’abord d’étonnement.

Au milieu de mes autres occupations, les soins que j’avais voués aux musées d’Iéna depuis plusieurs années m’occupèrent beaucoup, et souvent d’une manière désagréable.

Le théâtre de Lauchstaedt fut reconstruit, et je composai pour l’ouverture un prologue qui fut favorablement accueilli. De Lauchstaedt, où je m’étais rendu, j’allai voir mes amis de Halle,


1. Tome I, page 231. et Giebichenstein se trouvant dans les environs, je me sentis attiré par l’humeur hospitalière de Reichardt. Une excellente femme, de belles et charmantes filles, offraient dans une romantique retraite champêtre un cercle de famille infiniment agréable, dans lequel des hommes marquants, venus de près ou de loin, faisaient volontiers des séjours plus ou moins longs, et formaient pour la vie d’heureuses liaisons. Je ne dois pas omettre de dire que j’eus le plaisir d’entendre l’aînée des filles de Reichardt chanter d’une voix harmonieuse les mélodies qu’il avait, le premier, consacrées à mes chansons.

Si mon séjour à Halle me fut profitable, je ne dus pas moins à celui que je fis à léna pendant le mois d’août, et j’aurais voulu le prolonger encore pour mon plaisir et mon instruction, mais je fus rappelé à Weimarpour notre quatrième exposition. Elle réussit fort bien, elle fut très-visitée, et nous fournit l’occasion de nous entretenir avec des amateurs nationaux et étrangers. Le conseiller Bloumenbach nous donna quelques jours, et, comme un bonheur n’arrive jamais seul, la bonne harmonie se rétablit peu à peu dans la société de Weimar.

J’avais passé cette année dans un mouvement continuel, et séjourné tantôt àAVeimar, tantôt à léna et à Lauchstaedt ;cependant mon petit domaine de Rossla m’obligea aussi à plusieurs allées et venues. J’avais sans doute déjà reconnu assez clairement que, pour tirer un avantage réel d’une si petite propriété, il faudrait la cultiver, la soigner soi-même, être soi-même son fermier et son intendant, en tirer directement son entretien, ce qui ferait une existence fort jolie, mais non pour un homme du monde trop délicat.

Cependant ce qu’on appelle la vie champêtre, dans un agréable vallon, auprès d’une petite rivière bordée d’arbres et de buissons, dans le voisinage de fertiles collines, non loin d’une petite ville peuplée et industrieuse, avait de quoi m’intéresser des jours entiers, et m’inspirait même une sérénité favorable à de petites compositions poétiques ; une femme et des enfants sont là dans leur élément, et le commérage, insupportable dans les petites villes, est là du moins à sa plus simple origine ; même l’aversion et la malveillance semblent plus franches, parce qu’elles résultent des besoins immédiats de l’humanité.

Je trouvais infiniment agréable le voisinage d’Ossmanstdaet, plus haut dans la même vallée, sur l’autre bord de l’eau. Wieland commençait aussi à voir des inconvénients à cet état de nature. 11 développa un jour très-plaisamment les nombreux détours par lesquels il fallait obtenir de la nature quelque substance alimentaire. Il savait exposer à fond et gaiement tous les détails de la production des plantes fourragères. Il faisait premièrement recueillir par une servante chèrement nourrie le trèfle soigneusement cultivé, puis il le faisait consommer par la vache, pour avoir enfin quelque chose de blanc à verser sur son café.

Nous le visitions souvent l’après-midi, et, prenant à travers les prairies, nous étions rentrés de bonne heure à la maison.

Il se fit dans mon intérieur, à Weimar, un changement considérable. L’ami Meyer, qui, à part quelques années d’absence, était, depuis 1792, mon commensal fidèle, mon conseiller, mon maître, quitta ma maison pour se marier. Mais le besoin de communiquer sans cesse nous fit bientôt oublier la petite distance qui nous séparait ; nous ne cessâmes pas d’agir l’un sur l’autre, rien ne nous fit obstacle, rien ne nous arrêta.

Parmi toutes les agitations de cette année, je m’occupais toujours en secret d’E-ugénie1, ma création favorite. Tout l’ensemble m’était parfaitement présent, et, dans mes courses comme dans le cabinet, je travaillais aux détails. Ainsi s’explique l’étendue des développements, parce que je concentrais ma pensée sur chaque point particulier, qui devait ressortir d’une manière immédiate.

Cellini convenait déjà mieux à un monde agité et distrait : je sus l’avancer aussi, mais ce ne fut pas sans efforts, car, au fond, l’entreprise était plus considérable que je ne l’avais supposé d’abord.

Le Roman du Renard n’avait qu’à se produire dans un moment de malice et de verve, il était bienvenu et je m’en occupai aussi quelque temps.


1. La Fil le naturelle.

Nous donnâmes au théâtre Palxophron et Néoterpe, qui n’avait été d’abord qu’un divertissement pour la cour. Les acteurs jouèrent masqués. Nous avions déjà accoutumé le public à la chose avec les Frères, imités de Térence. Le 19 mars, nous donnâmes la Fiancée de Messine ; le 2 avril, la première partie de la Fille naturelle, puis la Putelle d’Orléans. Nous n’avions peut-être jamais travaillé d’une manière aussi vive, aussi opportune et aussi propre à satisfaire le public. Mais tout ce qui était malveillant, négatif, dénigrant, était absolument refusé et écarté. Au commencement de l’année, je reçus par un honorable ami une petite pièce intitulée le Crdnologue, qui versait le ridicule et le mépris sur les louables efforts d’un homme tel que Gall. Je la renvoyai avec le billet suivant :

« Nos anciennes relations d’amitié me font un devoir de vous dire pourquoi je vous renvoie cette jolie petite pièce, comme inadmissible chez nous. Soit par principe, soit à cause du voisinage de notre université, nous évitons autant que possible sur notre théâtre tout ce qui pourrait rabaisser aux yeux de la foule les recherches scientifiques. Il nous semblerait désobligeant de rendre ridicule et méprisable à Weimar ce qui occupe trèssérieusement les esprits à léna.

« Assez souvent les tentatives que fait la science pour dérober à la nature un secret peuvent offrir par elles-mêmes ou par la charlatanerie de l’homme un «ôté ridicule, et l’on ne peut trouver mauvais que le poète comique se permette en passant un petit coup de langue ; nous n’y mettons aucune pédanterie : mais nous avons évité soigneusement toute satire un peu étendue sur les questions philosophiques et littéraires, sur la nouvelle théorie médicale. Par la même raison nous ne voudrions pas livrer au ridicule la singulière doctrine de Gall, qui peutêtre ne manque pas plus de base que celle de Lavater, d’autant plus que nous pourrions affliger par là plusieurs de nos estimables auditeurs. »

Nous retournâmes à Lauerstaedt avec un répertoire plus riche. Nous donnâmes entre autres l’Andrienne de Térence, arrangée par M. Niemeyer. Il nous vint des spectateurs même de Leipzig. Je ne m’arrêtai cette fois que le temps rigoureusement nécessaire ; mais le théâtre savait toujours m’occuper : trois jeunes hommes, qui se sentaient une vocation décidée pour la scène, vinrent à moi, et, comme ils montraient des talents et des dispositions, nous les accueillîmes favorablement.

La première partie d’Eugénie était achevée, jouée, imprimée ; le plan tout entier était tracé scène par scène, et l’amour que je portais depuis plusieurs années à cette production n’avait point diminué. La deuxième partie devait se passer dans le domaine dont Eugénie avait fait sa retraite ; la troisième, dans la capitale, où le sonnet, retrouvé au milieu du trouble le plus affreux, n’aurait pas été sans doute une cause de salut, mais aurait produit une belle scène. Je n’irai pas plus loin, car autrement il me faudrait tout dire.

Je reçus de tous côtés les témoignages de sympathie les plus aimables. On sentait, on pensait, on concluait, tout comme je pouvais le souhaiter. Mais j’avais commis la grande, l’impardonnable faute de produire la première partie avant d’avoir achevé tout l’ouvrage. J’appelle cette faute impardonnable, parce que je l’avais commise contre mon ancienne superstition éprouvée, qui peut toutefois s’expliquer très-raisonnablement. Un sens profond est caché sous cette rêverie que, pour s’assurer la possession d’un trésor, il faut agir en silence, ne pas proférer un seul mot, quelque sujet de terreur ou de ravissement qui se présente. Il n’est pas moins significatif, le conte qui veut que, dans la merveilleuse et hardie poursuite d’un talisman, au fond des montagnes les plus reculées et les plus sauvages, on marche en avant sans s’arrêter, que même on ne se retourne pas, si, dans un sentier escarpé, on entend derrière soi des voix menaçantes ou flatteuses. Mais la chose était faite, et les scènes aimées qui devaient suivre ne me visitaient plus quelquefois que comme des âmes errantes, qui reviennent avec des soupirs implorer leur délivrance.

Il y avait déjà quelques années que l’université d’Iéna nous donnait des inquiétudes. Depuis la Révolution française, une certaine agitation poussait les hommes à changer de condition ou du moins de séjour. Les professeurs des universités étaient plus que personne entraînés sur cette pente. Comme on en fondait alors de nouvelles et que d’autres étaient particulièrement favorisées, les séductions et les appels ne manquaient pas dans des centres où l’on pouvait se promettre de meilleurs honoraires, un rang plus élevé, une plus grande influence, dans un cercle plus étendu. Christian-Wilhelm Houfeland, le célèbre médecin, fut appelé à Berlin ; Fichte, qui s’exprimait toujours sur Dieu et les choses divines d’une manière qui choquait les anciens usages, fut menacé d’une réprimande et offrit fièrement sa démission, qui dut être acceptée. Sa retraite n’entraîna pas, comme il nous l’avait annoncé, celle d’autres professeurs ; les choses restèrent dans le même état ; mais un secret mécontentement s’était emparé de tous les esprits ; on cherchait sans bruit d’autres positions ; Houfeland, le juriste, passa à Ingolstadt, Paulus et Schelling furent appelés à Wurzbourg.

Bientôt nous fûmes informés que la Gazette littéraire, si estimée, serait transportée à Halle, résolution très-grave, et qui menaçait l’existence même de notre université. Nous décidâmes alors de la continuer nous-mêmes, et le succès justifia cette résolution hardie.

Des hommes de mérite furent appelés pour remplir les chaires devenues vacantes ; l’anatomiste Ackermann, le botaniste Schelver, furent de précieuses acquisitions. Une société de minéralogie, fondée par Lenz, reçut de notables accroissements. Le prince Gallitzin, nommé président, lui céda, en reconnaissance de cet honneur, sa collection particulière. Le duc lui donna une existence publique. Fernow nous arriva de Rome, et fut nommé bibliothécaire de la duchesse Amélie. Sa connaissance profonde de la littérature italienne nous le rendait trèsprécieux. Il apportait d’ailleurs avec lui un trésor, les cartons de son ami Carstens, mort à la fleur de l’âge. Le docteur Riemer, qui avait visité l’Italie avec MM. de Humboldt, en était revenu avec Fernow, et il forma avec nous une intime relation ; il logea chez moi et voua ses soins à mon fils.

Je me liai aussi plus particulièrement avec Zelter, qui passa quinze jours à Weimar. Zelter se trouvait dans une singulière situation, entre un métier héréditaire, qu’il exerçait avec avantage dès sa jeunesse, et un amour irrésistible de l’art musical. Poursuivant son métier, poursuivi par son art, il avait de son métier une expérience consommée, il cherchait à se perfectionner toujours plus dans son art, et n’était pas comme Hercule devant le chemin fourchu, indécis sur ce qu’il devait suivre et ce qu’il devait éviter : il était attiré de deux côtés par deux nobles muses, dont l’une s’était emparée de lui et l’autre désirait se l’approprier.

Vers la fin de l’année, j’eus le bonheur de rompre les liens qui m’enchaînaient aux glèbes de Rossla. Le nouveau fermier était un homme d’une probité minutieuse, et la manière dont il traita la source que j’ai célébrée en peut être un symbole. Le bon homme, dans ses idées d’horticulture, considérant un jet d’eau comme l’objet par excellence, amena par des tuyaux de plomb l’eau, qui suivait une pente modérée, dans l’endroit le plus bas, où elle jaillit en effet à quelques pieds de terre, mais, au lieu d’un miroir limpide, elle forma un marais. La promenade n’avait plus la grâce nouvelle d’une idylle ; d’autres arrangements du même genre avaient fait perdre à Rossla son premier charme. Cependant ce bon économe avait pu voir clairement que la propriété est tout à fait avantageuse pour celui qui use personnellement de la chose, et autant la possession me pesait, autant elle devait lui sembler désirable. Voilà comment il arriva qu’au bout de six ans je lui vendis le domaine, sans autre perte que celle du temps et la dépense des fêtes champêtres, dont il fallait bien d’ailleurs compter le plaisir pour quelque chose. Et quoiqu’il fut impossible d’évaluer en argent l’idée claire que je m’étais faite de cette situation, j’avais cependant beaucoup gagné, sans dire que nous avions d’ailleurs passé avec nos amis bien des jours heureux dans les campagnes.

Mme de Staël arriva à Weimar au commencement de décembre, comme j’étais encore à léna, occupé du programme. Ce que Schiller m’écrivit à son sujet, le 21 décembre, servit en même temps à m’éclairer sur les relations que sa présence allait établir entre elle et moi.

« Mme de Slaël vous paraîtra telle absolument que vous vous l’êtes sans doute déjà figurée a priori. Elle est tout d’une pièce. En elle, pas un trait faux, étranger, pathologique ; ce qui fait que, malgré l’énorme différence des natures et des manières de penser, on se trouve parfaitement bien avec elle, on peut tout entendre d’elle et tout lui dire. Elle représente la culture française dans sa pureté et dans un jour inflniment intéressant. Dans tout ce que nous appelons philosophie, par conséquent, dans toutes les dernières et les plus hautes questions, on est en lutte avec elle, et l’on y reste en dépit de tous les discours. Mais chez elle le naturel et le sentiment valent mieux que la métaphysique, et sa belle intelligence s’élève à la puissance du génie. Elle veut tout expliquer, pénétrer, mesurer ; elle n’admet rien d’obscur, d’inaccessible, et, dans les régions qu’elle ne peut éclairer avec son flambeau, il n’existe rien pour elle. Aussi a-t-elle une horrible aversion pour la philosophie idéaliste, qui conduit, dit-elle, au mysticisme et à la superstition ; c’est un air suffocant, qui est mortel pour elle. Quant à ce que nous appelons poésie, elle n’en a aucun sentiment ; elle ne peut s’approprier des ouvrages de ce genre que ce qu’ils ont de passionné, d’oratoire et d’universel, mais elle n’estimera jamais le faux : seulement elle ne reconnaîtra pas toujours ce qui est bien. Vous voyez par ce peu de mots que la clarté, la décision et la spirituelle vivacité de sa nature ne peuvent qu’exercer une influence bienfaisante. Il n’y a de fatigant chez elle que l’étonnante volubilité de sa parole ; il faut se faire tout oreille pour la suivre. Mais, puisque nous pouvons nous entendre assez bien, malgré mon peu de facilité à parler la langue française, vous qui en avez plus d’habitude, vous converserez avec elle fort aisément. »

Comme je ne pouvais m’éloigner d’Iéna sans avoir terminé mon affaire, je reçus encore d’autres lettres et diverses peintures de Mme de Staël, de sa manière d’agir, de l’effet qu’elle produisait, et je pus assez bien me tracer le rôle que j’aurais à jouer. Mais les choses devaient se passer tout autrement, comme je le dirai bientôt.

Qu’une visite si considérable me gênât beaucoup dans ce moment, on le comprendra sans peine, si l’on considère l’importance de l’affaire qui me retenait à léna. Rompre tout lien avec la célèbre Gazette littéraire générale, prétendre à la continuer dans le même lieu, tandis qu’elle se transférait dans une autre ville, c’était là une audacieuse entreprise. On ne songe pas toujours qu’une entreprise hardie demande aussi de la hardiesse dans l’exécution : car, pour accomplir une chose extraordinaire, les moyens ordinaires ne suffisent pas. Plus d’un homme sage et clairvoyant me témoigna sa surprise de ce qu’on avait osé s’engager dans une affaire tellement impossible : aussi n’eût-elle pas été possible, si un homme du mérite de M. le conseiller Eichstaedt n’avait résolu de continuer une publication à laquelle il avait pris jusqu’alors une part considérable. Les amis des arts de Weimar se firent un devoir de prêter aussi leur concours, et la Gazette littéraire générale publia le résultat de leurs efforts et de leurs travaux.

Notre exposition de cette année avait été retardée ; le goût que le public y prenait la lit prolonger. Les salles n’étaient chauffées que pour les heures où le public était admis. Un matin, nous aperçûmes sur le verre qui couvrait une charmante et fidèle copie de la Cliaritas de Léonard de Vinci la trace d’un tendre baiser. L’adorateur avait sans doute soufflé sur le verre et imprimé le baiser dans sa propre haleine, qui s’était prise aussitôt. Il nous fut aisé de découvrir la personne qui avait pu s’introduire seule dans les chambres encore froides, et nous eûmes plus d’une fois l’occasion de sourire au jeune coupable dont la bouche élait vraiment faite pour le baiser.

Nous fîmes à la fin de cette année une grande perte, mais dès longtemps prévue. Herder nous quitta après avoir langui longtemps. Il y avait trois ans que je m’étais éloigné de lui, car avec sa maladie s’était accrue son humeur querelleuse et malveillante, qui jetait une ombre sur son amabilité incomparable. On n’allait pas à lui sans éprouver sa douceur, on ne le quittait pas sans être blessé.

Qu’il est facile d’offenser et d’affliger quelqu’un, si, dans les agréables moments où le cœur s’épanche, on signale par un mot incisif et spirituel ses défauts personnels ou ceux de sa femme, de ses enfants, de sa situation, de sa demeure ! C’était une mauvaise habitude de sa jeunesse, qu’il avait conservée et qui avait fini par éloigner de lui tout le monde. On supporte les défauts de la jeunesse, parce qu’on les regarde comme des transitions, comme l’âpreté d’un fruit mal mûr : dans la vieillesse, ils sont désespérants.

Peu de temps avant sa mort il devait me donner un singulier résumé » de nos plaisirs et de nos peines de tant d’années, de notre bonne harmonie et des mésintelligences qui la troublèrent. J’avais ouï dire qu’après la représentation d’Eugénie, Herder s’était exprimé sur cet ouvrage de la manière la plus favorable. Cela me fit espérer un rapprochement, qui m’aurait rendu mon œuvre doublement chère.

Nous étions alors à léna, logés tous deux au château, et nous échangions des visites polies. Un soir, il se rendit chez moi, et commença par me dire avec calme et netteté le plus grand bien de ma pièce. En même temps qu’il développait l’ouvrage en connaisseur, il y prenait comme ami un profond intérêt, et, comme un tableau nous charme souvent davantage, reflété dans une glace, il me sembla que, de cette heure seulement, j’avais moi-même bien connu l’ouvrage et l’avais parfaitement senti. Mais cette intime et douce jouissance ne fut pas longue, car Herder finit par une boutade qui, pour être gaiement exprimée, n’en était pas moins extrêmement déplaisante, et qui effaça, du moins pour le moment, l’impression de l’ensemble. Je fus saisi d’une sorte d’horreur. Je le regardai, je ne répondis rien, et je vis avec effroi comme résumées dans ce symbole les longues années de notre intimité. Nous nous séparâmes, et je ne l’ai jamais revu.

L’hiver était venu avec toute sa violence ; les routes étaient couvertes de neige ; on ne pouvait franchir la Schecke, hauteur escarpée devant léna. Mme de Staël était toujours plus pressante ; mes affaires étaient terminées, et je résolus de retourner à Weimar. Mais, cette fois encore, je ressentis les fâcheux effets de mon séjour au château. Je revins avec un fort catarrhe, qui me retint quelques jours au lit et quelques semaines dans ma chambre. Une partie du séjour de cette femme illustre fut donc pour moi de l’histoire. Nos communications commencèrent par des billets, puis vinrent les tête-à-tête et les réunions en trèspetit comité. Et c’était peut-être le meilleur moyen d’apprendre à la connaître et aussi de me faire connaître d’elle, autant que la chose était possible.

Sa personne avait du charme aussi bien que son esprit, et elle paraissait n’être point fâchée qu’on n’y fût pas insensible. Que de fois avait-elle dû fondre ensemble la prévenance, la bienveillance, l’attachement et la passion ! Aussi disait-elle un jour : « Je ne me suis jamais flée à un homme qui n’eût pas été une fois amoureux de moi. » Elle avait raison : car, une fois qu’un homme a ouvert son cœur et qu’il s’est livré, comme il arrive dans l’amour, c’est un don qu’il ne peut reprendre, et il serait impossible d’offenser ou de laisser sans protection une personne autrefois aimée.

Mme de Staël poursuivait avec persistance son projet d’apprendre à connaître notre société, de la coordonner et de la subordonner à ses idées ; de s’enquérir des détails autant qu’il se pouvait ; de s’éclaircir, comme femme du monde, sur les relations sociales ; de pénétrer et d’approfondir avec son grand esprit de femme les idées les plus générales et ce qu’on appelle philosophie. Je n’avais aucune raison de dissimuler avec elle, et d’ailleurs, même quand je me livre, je ne suis pas toujours bien compris ; mais, cette fois, une circonstance étrangère m’avertit pour le moment de me tenir sur mes gardes. Je reçus dans ce temps un livre français, qui renfermait la correspondance de deux dames avec Jean-Jacques Rousseau. Elles avaient mystifié singulièrement cet homme ombrageux et inabordable, en sachant d’abord l’intéresser à de petites affaires, et l’engager avec elles dans un commerce de lettres, qu’elles avaient ensuite rassemblées et fait imprimer, quand elles furent lassées de ce badinage. Je laissai voir à Mme de Staël combien j’étais choqué de cette conduite, mais elle prit la chose légèrement ; elle parut même l’approuver, et fit entendre assez clairement qu’elle agirait à peu près de même à notre égard. Il n’en fallait pas davantage pour me rendre attentif et prudent et me renfermer un peu.

Les grandes qualités de cet écrivain, ses pensées et ses sentiments élevés sont connus de chacun, et les résultats de son voyage en Allemagne font assez voir qu’elle avait bien employé son temps. Son but était multiple : elle voulait apprendre à connaître le Weimar moral, social et littéraire, et s’instruire de tout exactement ; mais elle voulait aussi être connue, et cherchait aussi bien à faire valoir ses idées, qu’elle paraissait désirer de pénétrer les nôtres. Elle ne s’en tenait pas là : elle voulait aussi agir sur les sens, sur le sentiment, sur l’esprit : elle voulait éveiller en nous une certaine activité, dont elle nous reprochait le défaut. Comme elle n’avait aucune idée de ce qu’on appelle devoir et de la situation tranquille et recueillie à laquelle doit se résoudre celui qui s’impose un devoir, elle voulait une action continue, des effets soudains, comme, en société, une conversation, une discussion, non interrompues.

Les Weimariens sont capables d’enthousiasme, peut-être même, dans l’occasion, d’un enthousiasme faux ; cependant il ne fallait pas attendre d’eux l’effervescence française, surtout à une époque où la prépondérance de cette nation menaçait toute l’Europe, et où les hommes prudents prévoyaient le mal inévitable qui devait, l’année suivante, nous conduire au bord de l’abîme.

Mme de Staël aspirait aussi aux couronnes de la lecture et de la déclamation. Une lecture de Phèdre, à laquelle je ne pus assister, eut le résultat qu’on devait prévoir. Il fut évident unefois de plus que les Allemands avaient pour jamais renoncé à cette forme restreinte, à ce pathos mesuré et boursouflé. Ils aiment mieux renoncer au beau fruit naturel qui est caché dessous, que de l’obtenir en épluchant toutes les enveloppes qui le défigurent.

Philosopher en société, c’est discourir vivement sur des problèmes insolubles. C’était le plaisir et la passion de Mme de Staël. Naturellement, de réponse en réplique, elle arrivait d’ordinaire jusqu’aux choses de l’esprit, du sentiment, qui ne doivent proprement se passer qu’entre Dieu et l’homme. Avec cela elle avait, comme femme et comme Française, l’habitude de persister sur les points principaux et de ne pas écouter exactement ce que disait l’interlocuteur. Par là elle éveilla en moi la malicieuse fantaisie de contredire, de disputer sur tout, de réduire tout en problème, et de la mettre souvent au désespoir par une opposition obstinée. C’est alors qu’elle était tout à fait aimable, et qu’elle faisait paraître avec le plus d’éclat la prestesse de son esprit et de ses répliques.

J’eus aussi avec elle en tête-à-tête plusieurs conversations suivies, où elle se montrait aussi fatigante à sa manière, parce qu’elle ne souffrait pas sur les événements les plus graves un moment de réflexion tranquille: il fallait,.pour les affaires, pour les objets les plus importants, être aussitôt prêt que s’il s’était agi de recevoir un volant. Un soir, avant l’heure de réception de la cour, elle entre chez moi, et, pour toute salutation, elle me dit vivement : « Je vous annonce une importante nouvelle. Moreau est arrêté avec quelques autres et accusé de trahison envers le tyran. » Cet homme éminent m’avait inspiré depuis longtemps, comme à tout le monde, un vif intérêt ; j’avais suivi ses actes et sa conduite ; je me rappelais en silence le passé pour juger le présent à ma manière et en tirer des conclusions ou du moins des conjectures pour l’avenir. Mme de Staël changea Ja conversation, en la portant suivant sa coutume sur diverses choses indifférentes, et, comme je rêvais toujours et ne sus pas aussitôt trouver beaucoup de paroles pour la réplique, elle renouvela le reproche qu’elle m’avait déjà fait souvent, que j’étais encore maussade suivant ma coutume, et qu’on ne pouvait causer agréablement avec moi. Je fus décidément fâché, et lui soutins qu’elle était incapable d’un sérieux intérêt. Elle tombait chez moi comme une bombe, elle m’étourdissait d’un coup violent, et voulait qu’aussitôt on sifflit sa petite chanson, et qu’on sautât d’un sujet à un autre. Ce langage était fait pour lui plaire : elle voulait exciter une passion, n’importe laquelle. Pour m’apaiser, elle exposa à fond les circonstances de ce grave incident, et fit preuve d’une grande intelligence de la situation et des caractères.

Une autre anecdote fera voir combien son commerce était facile et gai, quand on entrait dans sa manière. Dans un nombreux souper, chez la duchesse Amélie, j’étais placé loin de Mme de Staël, et, cette fois encore, je demeurais silencieux et rêveur. Mes voisins me le reprochèrent, et cela causa un petit mouvement, dont le sujet finit par être connu des hauts personnages. Mme de Staël entendit qu’on me reprochait mon silence ; elle s’exprima là-dessus comme à l’ordinaire et ajouta : «Pour moi, je n’aime Goethe que lorsqu’il a bu une bouteille de Champagne. » Sur quoi je dis à demi-voix, de manière à n’être entendu que de mes plus proches voisins : « Il faut donc que nous ayons fait quelquefois ribote ensemble. » Un rire modéré suivit ces paroles. Elle voulut en savoir la cause. Personne ne pouvait ni ne voulait lui rendre ces paroles en français dans leur véritable sens ; enfin Benjamin Constant, qui était aussi un de mes voisins, cédant à ses instances, essaya de la satisfaire en usant d’euphémisme.

Mais, quoi qu’on puisse dire et penser des rapports de Mme de Staël avec la société de \Veimar, ils furent certainement d’une grande portée et d’une grande influence pour la suite. Son ouvrage sur l’Allemagne, résultat de ces conversations familières, fut comme un puissant instrument qui fit la première brèche dans la muraille chinoise d’antiques préjugés, élevée entre nous et la France. On voulut enfin nous connaître, d’abord au delà du ’ Rhin, puis au delà du Canal, ce qui nous assura inévitablement une vivante influence sur l’extrême Occident. Nous devons donc bénir cette gêne et le conflit des individualités nationales qui nous semblaient alors incommodes et toujt à fait inutiles.

Nous passâmes aussi avec Benjamin Constant des heures agréables et instructives. Si l’on se rappelle ce que cet homme supérieur a fait dans la suite, et avec quelle ardeur il a poursuivi sans balancer la route qu’il avait choisie, comme étant celle de la justice, on pourra se figurer quelles nobles tendances, encore enveloppées, agissaient dans un tel homme.

Il passait quelquefois la soirée chez moi avec Mme de Staël. Jean de Mùller vint plus tard se joindre à nous, et la conversation ne pouvait manquer d’être du plus haut intérêt, quand le duc voulait bien aussi prendre part à ces réunions intimes. Sans doute les événements du jour revenaient sans cesse dans ces entretiens : pour en distraire les esprits, je me servis avec succès de ma collection de médailles du quinzième siècle, qui faisait passer mes hôtes des méditations politiques et des généralités philosophiques aux particularités de l’histoire. Là, Jean de Mùller était sur son terrain ; il avait parfaitement présente à l’esprit l’histoire de chacun de ces hommes, plus ou moins importants, dont la figure en bronze passait sous nos yeux, et il en prenait occasion de nous citer d’amusants détails biographiques.

Mme de Staël avait, je puis dire, exigé une représentation de la Fille naturelle : mais, avec le peu d’action mimique de la pièce, que pouvait-elle saisir dans ce dialogue absolument incompréhensible pour elle ? Elle me dit que j’avais eu tort de traiter ce sujet ; le livre où je l’avais puisé n’était pas estimé du public ; l’héroïne qui y figurait n’était pas bien vue dans la bonne société. Comme j’étais d’assez joyeuse humeur pour écarter ces critiques en badinant, elle répliqua qu’en Allemagne le grand défaut des auteurs était justement de ne pas s’inquiéter du public.

Vers la fin de juin, je me rendis à léna, où je fus assez gaiement accueilli par les feux de la Saint-Jean, qui brillaient en obélisques,en pyramides, semblaient s’éteindre puis se rallumer tout à coup, et présentaient du haut en bas de la vallée les jeux les plus variés. Au sommet du Hausberg s’élevait un feu remarquable, mais mobile et agité : tout à coup il parut couler en deux ruisseaux qui s’écartaient l’un de l’autre et qui, réunis par une ligne transversale, formèrent un A, en l’honneur de notre duchesse Amélie. Cette apparition fut accueillie avec des applaudissements universels.

La collection de la Société de minéralogie recevait des accroissements considérables. Le duc parut à Weimar, et il prit la résolution de fonder un musée anatomique ; l’entreprise prospéra bientôt par les soins du professeur Ackermann, appelé d’Heidelberg.

Les lettres de Winckelmann au conseiller Bérendis étaient depuis longtemps dans mes mains, et je m’étais préparé à les publier : afin de grouper tout ce qui pourrait servir à peindre cet homme extraordinaire, j’intéressai à l’œuvre mes dignes amis Wolf à Halle, Meyer à Weimar, et Fernow à léna : ainsi se forma le volume in-oclavo que j’ai donné au public.

Schiller m’avait remis un manuscrit français, le Neveu de Rameau, et me demandait de le traduire. J’avais depuis longtemps beaucoup de goût, non pas pour les opinions de Diderot, mais pour sa manière d’écrire, et je trouvai un remarquable mérite dans le petit cahier que j’avais sous les yeux. J’avais rarement vu quelque chose de plus téméraire et de plus contenu, de plus spirituel et de plus hardi, de plus moralement immoral, et je résolus donc de le traduire. Afin de rendre l’ouvrage intelligible aux lecteurs et à moi-même, je mis à contribution tout ce que j’avais recueilli auparavant des trésors de la littérature. Ainsi prirent naissance les notes ajoutées à l’ouvrage, qui parut enfin chez Goeschen. La traduction allemande devait être mise en téle du volume et le texte à la suite. Dans cette idée, je négligeai de prendre une copie de l’original, et il en résulta des choses très-singulières.

La nouvelle Gazftle littéraire générale prenait chaque mois une marche plus vive, mais ce n’était pas sans combats. Le récit détaillé ne serait pas dépourvu d’intérêt. Nos rivaux n’avaient pas songé qu’on peut bien emmener une batterie d’un poste favorable et la transporter dans un autre, mais que rien n’empêche l’ennemi d’établir son artillerie dans le poste abandonné et d’en tirer pour lui les mêmes avantages. Je continuai de prendre à l’affaire un vif intérêt. Parmi mes articles critiques, je citerai seulement les Poésies de Voss1.

En 1797, j’avais fait avec mon amiMeyer, qui revenait d’Italie, un joyeux pèlerinage dans les Petits Cantons où m’attirait, pour la troisième fois, un incroyable désir. Le lac des Quatre-Cantons, le ftaken de Schwytz, Fluelen et Altorf, que je pus contempler à l’allée et au retour, contraignirent mon imagination de peupler cette imposante contrée. Et qui s’offrait à la pensée plutôt que le brave Tell et ses compagnons ? Sur les lieux mêmes, l’idée me vint d’un poeme épique, et je m’y attachai d’autant plus volontiers que je désirais entreprendre encore un grand travail en hexamètres, cette belle forme de vers, à laquelle notre langue se façonnait par degrés, et où je voulais me perfectionner toujours plus par l’exercice et avec le conseil de mes amis.

Quelques mots seulement sur mon dessein. J’aurais fait de Tell comme un type du peuple, et je l’aurais représenté comme un robuste et colossal portefaix, occupé toute sa vie à porter deçà et delà, par-dessus les montagnes, les peaux de bêtes et d’autres marchandises, et, sans s’inquiéter de domination et d’esclavage, exerçant son industrie, résolu et capable de repousser toute insulte à sa personne. Ses dispositions étaient connues des riches et des notables habitants, et il vivait paisiblement même parmi les oppresseurs étrangers. Cela me


1. Voir les OEuvres diverses qui terminent ce volume. facilitait une exposition générale tournée en action, qui aurait fait connaître la véritable situation du moment.

Mon bailli était un de ces tyrans de joyeuse humeur, qui poursuivent leurs desseins sans s’émouvoir ni s’embarrasser de rien ; qui d’ailleurs, aimant leurs aises, veulent vivre et laisser vivre ; qui, par fantaisie, font, dans l’occasion, des choses ou indifférentes ou de nature à produire de bons comme de mauvais effets. On voit par ces deux portraits que le plan de mon poème avait de part et d’autre quelque chose de libre, qui permettait une marche mesurée, très-convenable au poème épique. Les vieux Suisses et leurs fidèles représentants, lésés dans leurs biens, leur honneur, leurs personnes et leur considération, devaient pousser les passions morales à la fermentation intérieure, au mouvement et enfin à l’éclat, tandis que ces deux figures se trouveraient en présence et agiraient directement l’une sur l’autre.

Ces pensées et ces images m’avaient beaucoup occupé et formaient déjà un ensemble bien mûri, mais elles me souriaient sans que le désir me vînt de passer à l’exécution. La prosodie allemande, en tant qu’elle imitait la métrique des anciens, au lieu de se régulariser, devenait toujours plus problématique ; les hommes qu’on reconnaissait pour maîtres dans cet art et ce mécanisme étaient en lutte et même en hostilité. Les points douteux en devenaient plus incertains encore. Et moi, quand j’avais quelque projet, il m’était impossible de songer d’abord aux moyens ; il fallait que je les eusse déjà à ma disposition, sinon le projet était aussitôt abandonné.

J’avais souvent parlé à Schiller de cet objet ; je lui représentais vivement ces monts escarpés, la rude vie des pâtres, si bien que ce thème dut se construire chez lui à sa manière. A son tour, il me communiqua ses vues ; je ne perdais rien à un sujet qui n’avait plus pour moi l’attrait de la nouveauté, et je le lui abandonnai formellement, comme j’avais fait auparavant les Grues d’Ibycus et bien d’autres. Ce que j’ai dit plus haut, comparé avec le drame de Schiller, montre avec évidence que tout lui appartient, et qu’il me doit uniquement l’impulsion et une vue plus vivante du sujet que la simple légende n’eût pu la lui fournir.

Nous continuâmes à nous occuper de la mise en œuvre, selon notre habitude ; Schiller distribua les rôles comme il l’entendit ; nous dirigeâmes les répétitions, qui furent nombreuses et soignées ; nous ne fîmes pour les costumes et les décors qu’une dépense modérée, mais ils furent convenables et caractéristiques. En cela nos convictions étaient, comme toujours, d’accord avec nos ressources ; nous pensions qu’il fallait donner peu à l’extérieur, et, au contraire, élever autant que possible le côté moral et intellectuel. La pièce fut donnée le 17 mars, et cette représentation, comme les suivantes, et l’immense plaisir que fit cet ouvrage, furent la justification et la récompense des soins et de la peine qu’il nous avait coûtés.

D’accord avec Schiller sur la convenance de former peu à peu un répertoire à notre théâtre, j’essayai de remanier Goetz de Berlichingen, sans pouvoir atteindre mon but. La pièce était toujours trop longue ; elle ne se divisait pas commodément en deux parties, et l’enchaînement de la marche historique ne permettait pas que chaque scène, prise à part, eût son intérêt propre, comme le théâtre l’exige. Cependant le travail fut entrepris et achevé, et ce ne fut pas sans perte de temps et sans autres ennuis.

1805.

Ainsi donc nous commencions cette année avec les plus beaux projets et les meilleures espérances, et surtout nous nous entretenions souvent de Démètrius. Mais, comme nous étions souvent troublés dans nos occupations principales par des souffrances corporelles, Schiller poursuivait sa traduction de Phèdre et moi celle de Rameau, ce qui, sans exiger de nous la production, animait et récréait notre imagination par des œuvres étrangères et tout achevées.

Je fus sollicité et même obligé par mon travail de revenir à la littérature française, et, pour l’intelligence de ce petit livre singulier et hardi, je dus faire revivre en traits caractéristiques bien des noms complétement oubliés, du moins chez nous autres Allemands. Je dus aussi revenir aux études musicales, qui m’avaient occupé autrefois si agréablement, et que j’avais depuis longtemps laissées en oubli. Je remplis ainsi bien des heures que sans cela, j’aurais perdues dans les douleurs et l’impatience. Par un heureux hasard, il arriva dans ce temps à Weimar un Français nommé Texier, qui savait lire gaiement et spirituellement la comédie, en changeant de voix, de manière à imiter les acteurs de Paris. 11 donna plusieurs soirées à la cour, qui admira son talent. Il me fut à moi particulièrement utile et agréable ; en effet, ce Molière, dont je faisais le plus grand cas, à qui je consacrais quelque temps chaque année, pour éprouver une fois de plus et renouveler mon admiration bien sentie, je pus l’entendre par la voix d’un compatriote, qui, lui-même, admirateur d’un si grand génie, rivalisait avec moi dans l’expression de ses sentiments pour ce poète.

Pressé par la date du 30 janvier, Schiller travaillait assidûment à Phèdre, qui fut en effet représentée ce jour-là, et qui, à Weimar, comme ailleurs dans la suite, fournit à d’excellentes comédiennes l’occasion de se signaler et de développer leur talent.

Deux incendies, qui éclatèrent à quelques nuits de distance, et qui menacèrent tous deux mon domicile, me rejetèrent dans les souffrances contre lesquelles je luttais. Schiller était retenu chez lui par les mêmes chaînes. Nous ne pouvions nous voir, et nous échangions des billets. Ceux qu’il m’écrivit en février et en mars attestent ses souffrances, son activité, sa résignation, et le déclin toujours plus marqué de ses espérances. Au commencement de mai, je hasardai de sortir ; je le trouvai sur le point de se rendre au théâtre, et je ne voulus pas y mettre obstacle ; un malaise m’empêcha de l’accompagner, et nous nous séparâmes devant sa porte pour ne plus nous revoir. Dans l’état de souffrance physique et morale où je me trouvais, personne n’osait m’apporter dans la solitude la nouvelle de sa mort. Il nous quitta le 9 et tous mes maux redoublèrent.

Quand j’eus retrouvé ma fermeté, je cherchai une grande occupation, capable de me distraire, et ma première penséefut d’achever Démétrius. Depuis que Schiller avait projeté cet ouvrage, nous en avions souvent débattu le plan. Durant son travail, Schiller aimait à discuter le pour et le contre avec lui-même et avec ses amis ; il se fatiguait aussi peu d’entendre des opinions étrangères que de tourner les siennes en tous sens. J’avais donc suivi, depuis Wallenstein, ses ouvrages pas à pas, le plus souvent dans un parfait accord avec lui, mais quelquefois attaquant avec vivacité certaines choses, quand on en venait à l’exécution, jusqu’à ce qu’enfin l’un ou l’autre trouvât bon de céder. C’est ainsi que son génie, qui aimait à s’élever et à se déployer, avait conçu Démétrius dans de trop vastes proportions. J’avais pu le voir méditer d’abord l’exposition en forme de prologue, comme dans Wallenstein et la Pucclle d’Orléans, puis se resserrer peu à peu, grouper les idées principales et commencer çà et là le travail. Je l’avais aidé de mes conseils et de ma collaboration ; le drame était aussi vivant pour moi que pour lui.

Maintenant je désirais passionnément de continuer notre conversation interrompue par la mort, de conserver jusque dans les détails ses pensées et ses vues, et de montrer pour la dernière fois, et dans son point culminant, notre longue habitude de travailler ensemble à la rédaction de nos drames et de ceux d’autrui. Je croyais le posséder encore, quand je continuais son existence. J’espérais rallier nos amis communs. Le théâtre allemand, pour lequel nous avions travaillé jusqu’alors ensemble, lui par l’invention et la composition, moi en enseignant, en exerçant et en faisant exécuter, ne serait pas tout à fait déshérité, jusqu’à l’apparition d’un nouveau génie de même trempe. En un mot, l’enthousiasme qu’éveille en nous le désespoir d’une grande perte m’avait saisi tout entier. J’étais libre de tout travail ; j’aurais terminé la pièce en peu de mois ; jouée sur tous les théâtres en même temps, elle eût été la plus magnifique fête funèbre qu’il se serait préparée à lui-même et à ses amis. Il me semblait être guéri, être consolé. Mais divers obstacles s’opposèrent à l’exécution : avec un peu de réflexion et de prudence, je les aurais écartés peut-être : mon ardeur passionnée et mon trouble les augmentèrent ; le caprice et la précipitation me firent abandonner ce projet, et je ne puis encore songer à l’accablement dans lequel je me vis alors plongé : c’est de ce moment que je me sentis véritablement séparé de Schiller, que je fus privé de son commerce. Mon imagination d’artiste ne pouvait plus s’occuper du monument que j’avais songé à lui élever, et1


1. Allusion à la dernière scène de la Fiancee de Mestine. qui aurait survécu à la sépulture plus longtemps que celui de Messine ; elle se tourna désormais vers le cadavre et le suivit dans la fosse, qui l’avait englouti sans appareil. Alors seulement, je me le représentai tombant en pourriture. Une douleur insupportable me saisit, et, la maladie me séparant de la société, je demeurai plongé dans la plus triste solitude. Mon journal ne dit rien de ce temps-là ; les pages blanches attestent le vide que je sentais ; les nouvelles qui s’y trouvent font voir seulement que je côtoyais le courant des affaires sans y prendre intérêt, et qu’au lieu de les conduire, je me laissais conduire par elles. Que de fois, dans la suite, je dus sourire en moi-même quand des amis de Schiller regrettaient qu’il n’eût pas de monument à Weimar ! J’avais toujours dans l’idée que c’était moi qui aurais pu ériger à Schiller et à notre intimité le plus honorable monument.

C’était encore par l’entremise de Schiller que j’avais envoyé à Leipzig la traduction du Neveu de Rameau. On me renvoya après sa mort quelques cahiers manuscrits du Traité des couleurs. Les objections qu’il avait à me faire sur les endroits soulignés, je pus me les expliquer dans son sens, et son amitié continuait d’agir du royaume des morts, tandis que la mienne se voyait exilée parmi les vivants.

Je dus alors fixer sur un autre objet mon activité isolée. Les lettres de Winckelmann, qui étaient arrivées dans mes mains, me portèrent à réfléchir sur cet homme admirable dès longtemps disparu, et à donner une forme précise aux idées, aux sentiments, qu’il avait fait naître en moi depuis tant d’années. J’avais déjà réclamé le concours de plusieurs amis. Schiller m’avait promis le sien. Un homme du plus grand mérite, Wolf, professeur à Halle, s’intéressa à cette publication. Il était arrivé le 30 mai à Weimar, accompagné de son aimable fille, dont la belle et vive jeunesse rivalisait avec le printemps. Wolf accepta l’hospitalité dans ma maison, et je passai avec lui des heures fécondes en plaisir et en instruction. Mais nos directions étaient diverses, et ce ne fut plus ici comme avec Schiller : cette diversité nous tint séparés. Wolf avait consacré toute sa vie aux documents écrits de l’antiquité ; son esprit pénétrant s’était tellement rendu maître des qualités propres aux différents auteurs, qu’il savait découvrir sous la différence de la langue et du style la différence du génie et de la pensée. Il ne fallait pas s’étonner qu’un tel homme estimât au plus haut point ces profondes recherches, et qu’il ne reconnût comme historique et vraiment digne de foi que ce qui nous était parvenu de l’antiquité par des écrits authenthiques et dont il fallait étudier l’authenticité. Avec une foi aussi grande, nous autres amis des arts, nous avions suivi un autre chemin. Nous trouvions dans les arts plastiques, anciens et modernes, une base historique aussi solide, et nous pensions avoir trouvé dans leur domaine de nombreux caractères auxquels nous pouvions très-bien distinguer le temps et le lieu, le maître et l’élève, l’œuvre originale et l’imitation, les devanciers et les successeurs.

Cependant les amis des arts rendaient pleine justice aux études et à la science de cet homme éminent ; ils formaient leur goût sur le sien et cherchaient, selon leurs forces, à suivre ses ingénieux travaux. Mais lui, il niait obstinément la sûreté de leur marche, et nous ne pûmes par aucun moyen changer sa conviction. Toutefois, comme la bienveillance et l’amitié régnaient dans ces débats, pendant toute la durée d’un assez long séjour qu’il fit parmi nous, Wolf nous rendit une ardeur nouvelle et une vive sérénité. A son départ, il me pressa de lui rendre bientôt sa visite, et il retourna à Halle le cœur joyeux.

J’avais donc une excellente raison de retourner à Lauchstaedt, quoique le théâtre n’exigeât pas proprement ma présence. Le répertoire s’était fort enrichi. Divers obstacles s’opposèrent à ce qu’une solennité fût directement consacrée à la mémoire de Schiller, mais du moins le chant de la Cloche y fut donné comme un précieux et digne souvenir du poète.

Après une courte halte à Lauchstaedt, je me rendis à Halle, où je trouvai chez mon ami l’accueil le plus hospitalier. La conversation, naguère interrompue, fut vivement continuée avec des développements très-variés : car, trouvant cet homme laborieux au milieu de «ses travaux quotidiens, déterminés, quelquefois imposés, j’avais mille occasions de prendre de nouveaux objets pour texte de conversations intéressantes. Après avoir admiré son immense savoir, je fus curieux d’apprendre comment il initiait la jeunesse aux détails de la science. Conduit par son aimable fille, j’entendis derrière une porte de tapisserie plusieurs de ses leçons, et je trouvai chez lui en activité tous les dons que je devais attendre : une exposition facile, découlant de ^abondance du savoir, et qui répandait parmi les auditeurs les plus solides connaissances avec liberté, avec esprit et avec goût.

Je devais trouver à Halle une autre source d’instruction. Le docteur Gall commença ses leçons dans les premiers jours du mois d’août, et je me joignis à la foule des auditeurs. Sa doctrine devait me plaire ; j’étais accoutumé à considérer le cerveau au point de vue de l’anatomie comparée. En admettant que Gall, séduit par son coup d’œil pénétrant, descendît trop aux spécialités, on pouvait bien mettre certaines tendances en rapport avec la prédominance de certains organes.

Dès le début de ses cours il fit mention de la métamorphose des plantes. Il avait senti cetle analogie ; mais il n’y revint pas dans la suite, quoique cette idée eût fort bien pu pénétrer toute sa doctrine. ’

Gall faisait partie de la société au sein de laquelle j’étais si amicalement reçu. Nous nous voyions presque tous les jours, presque à tous moments, et la conversation demeurait toujours dans la sphère de ses remarquables observations. Il plaisantait sur chacun de nous ; et il soutenait que, d’après la structure de mon front, je ne pouvais ouvrir la bouche sans produire un trope : sur quoi il pouvait en effet me prendre à chaque instant en flagrant délit. En observant toute ma structure, il assurait sérieusement que j’étais né orateur populaire. Ces réflexions donnaient lieu à mille plaisanteries, et il me fallait souffrir qu’on fît de moi un Chrysostome.

Une sérieuse indisposition m’ayant empêché de suivre jus’ qu’au bout les leçons du docteur Gall, il eut la complaisance d’en faire transporter l’appareil dans ma chambre, et de me donner une connaissance très-suffisante de son système.

Il était parti pour visiter Goettingue. De notre côté, nous fûmes séduits par la perspective d’une course aventureuse. Le conseiller Beireis, qui demeurait àHelmstaedt, nous était depuis longtemps connu comme un singulier personnage, à plusieurs égards, énigmatique ; son entourage, sa richesse remarquable, sa conduite bizarre, enfin le mystère qui planaitsurtout cela, avaient depuis longtemps év-eillé ma curiosité et celle de mes amis. Sachant qu’il, était alors chez lui, nous résolûmes d’aller faire une visite à cet homme qui, tel qu’un mystérieux griffon, tenait sous sa garde des trésors extraordinaires, à peine imaginables. Mon joyeux compagnon de voyage permit que mon fils Auguste, alors âgé de quinze ans, .fût de la partie, qui n’en fut que plus gaie. 1x3 savant professeur se faisait une occupation de le houspiller sans cesse, et Auguste usait librement du droit de défense ; des agaceries en paroles on passait quelquefois aux jeux de mains, dont il fallait rire, bien qu’ils soient un peu incommodes en voiture.

A Magdebourg, je m’occupaj surtout des antiquités de la cathédrale, et j’en observai les monuments plastiques, surtout les tombeaux. J’en citerai seulement trois en bronze, qui furent érigés pour trois archevêques, Adelbert II (1403), roide et dur, mais d’une exécution soignée et naturelle ; Frédéric (1464), d’un meilleur style ; Ernest (1499), œuvre inestimable de Pierre Vischer. Je ne pouvais me lasser del’admirer, car, une fois que l’œil et le goût sont exercés à sentir le progrès des arts, leur déclin, leurs écarts, leur retour dans la bonne voie, il n’est pas de conversation plus instructive et plus intéressante que le silence de monuments tels que ceux-là.

Nous observâmes avec attention et intérêt la ville, la forteresse et, du haut des remparts, la contrée environnante ; mon regard s’arrêta longtemps sur le groupe d’arbres, peu éloignés, qui formait à la plaine une décoration majestueuse. Il ombrageait le cloître de Bergen, lieu qui rappelait plus d’un souvenir. C’est là que "VYieland avait promené les tendres rêveries de sa jeunesse et jeté, les bases d’une culture littéraire plus élevée ; c’est là que l’abbé Steinmetz avait exercé l’influence d’une piété, exclusive peut-être, mais énergique et sincère. Et le monde, dans son e.sprit impie d’exclusion, a grand besoin de ces sources de chaleur et de lumière, pour ne pas se glacer et se dessécher tout à fait dans un égarement égoïste.

.Dans nos visites répétées à la cathédrale, nous remarquâmes un Français, un ecclésiastique, aux allures vives, qui, promené par le sacristain, parlait très-haut avec sa société. Nous apprîmes que c’était l’abbé Grégoire. Je désirais fort m’approcher de lui et lier connaissance ; mais mon ami, qui n’aimait pas les Français, ne voulut pas y consentir, et nous nous bornâmes à observer, d’une certaine dislance, ses manières, et à prêter l’oreille à ses jugements, qu’il exprimait à haute voix.

Nous poursuivîmes notre voyage,, et, passant du bassin de l’Elbe dans celui du Weser, nous arrivâmes à Helmstaedt. Cette ville est dans une situation charmante. Si l’on n’arrive pas avec l’idée d’une université allemande, on est agréablement surpris de trouver dans, une pareille situation un ancien et modeste établissement scolaire, où, sur la base d’une vie claustrale antérieure, furent établies des chaires d’un nouveau genre ; où de bons bénéfices offrent une position aisée ; où d’anciens et vastes édifices fournissent une place suffisante à un établissement convenable, à d’importantes bibliothèques, à des cabinets considérables ; enfin, où une activité tranquille peut d’autant mieux se livrer à des travaux littéraires assidus, que le petit nombre des étudiants n’exige pas cette ardeur d’enseignement, qui ne fait que nous étourdir dans les universités fréquentées.

Le personnel des maîtres était, de toute façon, considérable. Il me suffira de nommer Henke, Potf, Lichtenstein, Crell, Bruns et Bredow, et chacun pourra se faire l’idée du cercle dans lequel se trouvèrent les voyageurs. Un solide savoir, qui se communiquait volontiers, une société où la bonne humeur était entretenue par une jeunesse constamment renouvelée, un joyeux contentement d’esprit au milieu d’occupations sérieuses et sages : tout cela se combinait de la manière la plus heureuse, et il y faut ajouter l’influence des femmes : les plus âgées avec leur simplicité hospitalière, les jeunes dames avep leurs grâces, les jeunes filles tout aimables, enfin tout ce monde paraissant ne former qu’une seule famille. Les vastes appartements des habitations antiques permettaient les tables nombreuses et les grandes assemblées.

A la fin d’un beau souper, on avait projeté de nous offrir, à Wolf et à moi, deux couronnes élégamment tressées. Je remerciai par un baiser vivement rendu la belle jeune fille qui m’avait couronné, et j’eus le plaisir de lire dans ses yeux que je ne lui déplaisais pas sous cette parure. Le capricieux convive placé vis-à-vis de moi se défendit obstinément contre sa vive dispensatrice, et si, dans «es tiraillements, la couronne ne fut pas entièrement gâtée, l’aimable enfant n’en dut pas moins se retirer un peu confuse de ne l’avoir pas fait agréer.

Au milieu de ces plaisirs, nous aurions presque oublié le but de notre voyage, mais Beireis animait chaque fête par sa joyeuse présence. C’était un homme de moyenne taille, agile et bien fait ; on pouvait admettre ses légendes de ferrailleur ; un front bombé, d’une hauteur incroyable, en contraste avec des traits finement rassemblés, annonçait des facultés intellectuelles d’une puissance remarquable, et, en effet, dans un âge si avancé, il conservait une vive et franche activité. En compagnie, et surtout à table, il donnait à sa galanterie un tour particulier, sachant se poser sans gêne comme l’ancien adorateur des mères, et le prétendant actuel des Qlles ou des nièces. On souffrait cette folie souvent répétée, car, si personne ne prétendait à sa main, plusieurs convoyaient une part de son héritage.

Annoncés comme nous l’étions, nous fûmes l’objet de toutes ses prévenances hospitalières. Nous déclinâmes la proposition qu’il nous fit de loger chez lui, mais nous passions avec plaisir une grande partie du jour au milieu de ses curiosités. La plupart n’avaient plus que leur renommée etse trouvaient dans un déplorable état. Les automates de Vaucanson étaient absolument paralysés. Le joueur de flûte, très-pauvrement vêtu, était assis dans un vieux pavillon, mais il ne flûtait plus. Beireis nous montra le cylindre primitif, dont les simples modulations ne lui avaient pas suffi ; en revanche, il nous fit voir un second cylindre, entrepris par des facteurs d’orgues qu’il avait entretenus des années chez lui : malheureusement, ils étaient morts trop tôt et n’avaient pu achever ni mettre en place l’ouvrage, à cause de quoi, le joueur de flûte était resté muet. Le canard, déplumé, était là comme un squelette, mangeant toujours vivement son avoine, mais ne la digérant plus. Tout cela ne déconcertait nullement notre homme ; il parlait de ces vieilleries à moitié détruites avec autant d’aisance et en termes aussi forts, que si la mécanique savante n’avait rien produit dès lors de plus intéressant.

Dans une grande salle, consacrée à l’histoire naturelle, on remarquait d’abord que, chez Beireis, tout ce qui se conserve de soi-même était bien conservé. Ainsi il nous montra un trèspetit aimant qui portait un poids très-lourd ; une vraie phrénite du Cap dela plus grande beauté, etde remarquables échantillons d’autres minéraux : mais, au milieu de la salle, une file pressée d’oiseaux empaillés tombaient en poussière, rongés des teignes ; les vers et les plumes couvraient les tablettes. Là-dessus Beireis nous dit que c’était une ruse de guerre. Toutes les teignes de la maison se portaient là, et les autres chambres étaient respectées de cette vermine. Les sept merveilles d’IIelmstaedt se déroulaient ainsi peu à peu. La machine arithmétique de Halm exécuta quelques calculs compliqués ; mais « l’oracle magique » resta muet. Beireis avait juré de ne plus remonter l’horloge obéissante, qui, sur son ordre, donné à distance, tantôt marchait, tantôt s’arrêtait. Un officier, nous dit-il, auquel le récit de cette merveille avait attiré un démenti, ayant été tué en duel, il avait dès lors fermement résolu de ne plus exposer ses admirateurs à un pareil danger et de ne plus provoquer chez les incrédules une précipitation si coupable.

Beireis, qui sentait sa capacité, avait prétendu à la gloire de polymathe ; il voulait être sur son terrain dans toutes les facultés, et en état de remplir avec honneur une chaire quelconque. Voici sa signature, telle que je la trouve dans l’album de mon fils : Godofrcdus Chrislophorus lieireis, Primarius Professor Medicinœ, Chemix, Cliirurgiœ, Pharmaceulices, Physices, Botanices et reliqux Historix naturalis. Helmstadii d. XVIII Auguslia.MDCCCV.

On voit que, dans les collections, celles auxquelles il attachait le plus de prix étaient proprement des curiosités, qui devaient exciter l’admiration par le haut prix qu’elles avaient coûté : le possesseur n’oubliait pas de dire que, dans l’acquisition, il avait enchéri sur des empereurs et des rois.

Mais il ne montrait rien avec plus de passion que ses tableaux, sa plus nouvelle fantaisie, à laquelle il s’était abandonné sans y rien connaître. On ne saurait croire à quel point il s’était trompé, ou voulait tromper les visiteurs ; et il se plaisait surtout à montrer certaines curiosités : ici c’était un Christ, à la vue duquel un professeur de Goettingue avait fondu en larmes ; et, aussitôt après, un pain assez naturellement rendu, sur la table des disciples à Emmaus, et qui avait excité les aboiements d’un dogue anglais ; puis une image sainte merveilleusement sauvée du feu, etc., etc.’

Mon compagnon fut bientôt las de ces bizarreries, et, véritablement, Beireis voulait en faire trop accroire à ses hôtes. Parmi ses tableaux supposés de maîtres célèbres, il se trouvait bien quelques originaux, mais fortement restaurés. Je distinguai pourtant, comme inestimable, un portrait d’Albert Durer peint par lui-même, avec le millésime de 1493, et par conséquent à l’âge de vingt-deux ans. Un véritable amateur l’aurait entouré d’un cadre d’or, l’aurait enfermé dans la plus belle armoire ; mais lui, il laissait sans cadre et sans protection cette œuvre peinte sur une planche mince ; il la maniait sans précaution, au risque de la voir brisée au premier moment. Je remarquai aussi un Rubens, d’une touche libre et spirituelle, représentant une vendeuse de légumes, et divers tableaux dont Beireis avait fait l’acquisition au moment où l’on avait supprimé les couvents. J’aurais pu donner sur quelques-uns des indications précises, mais Beireis me déroutait sans cesse, car, pour ses tableaux comme pour sa personne, il voulait être unique.

Ces visites et ces revues étaient fort agréablement interrompues par de joyeux banquets, où l’homme singulier continuait sans gêne son rôle de jeune homme à marier. On souffrait toutes ses folies, et il était facile de voir que sa maison, ses collections, ses objets de prix, ses capitaux, sa richesse, peut-être exagérée, donnaient dans la vue à beaucoup de gens, et lui, de son côté, il savait à merveille allécher les quêteurs d’héritage ; on eût dit que sa maxime était de se faire ainsi comme une famille artificielle. Dans sa chambre à coucher était le portrait d’un jeune homme comme on en voit mille, qui n’avait rien de distingué, rien d’attrayant ni de repoussant. Il le faisait voir d’ordinaire à ses hôtes, et puis il racontait en gémissant comme quoi ce jeune homme, pour lequel il avait fait de grands sacrifices, auquel il voulait laisser tout son bien, s’était montré envers lui infidèle et ingrat ; qu’il avait dû l’éloigner, et qu’il en cherchait inutilement un second, avec lequel il pût former plus heureusement les mêmes relations. J’ai vu des hommes sages courir quelque temps après ce feu follet.

Nous passions avec lui la plus grande partie du jour, et, le soir, il nous servait dans la porcelaine de Chine et la vaisselle d’argent de gras laitage de brebis, qu’il estimait et recommandait comme extrêmement salutaire. Était-on parvenu à prendre un peu de goût à cette nourriture inaccoutumée, on finissait en effet par la trouver agréable, et l’on pouvait aussi la juger fort saine.

Nous vîmes encore ses autres collections, à l’heureuse formation desquelles les connaissances historiques avaient suffi, sans que le goût fût nécessaire. Les monnaies d’or des empereurs romains et de leurs familles étaient des plus complètes. Il avait de belles monnaies d’argent des villes grecques. Il ne manquait ni de nobles à la rose, ni de vieilles monnaies papales, ni de bractéates, ni de décevantes empreintes satiriques, ni d’aucune des raretés remarquables qu’on pouvait s’attendre a voir dans une si nombreuse et si ancienne collection. Il faut d’ailleurs convenir qu’il était connaisseur dans cette branche. Il avait publié autrefois un petit traité sur les moyens de distinguer les monnaies vraies et fausses.

Malgré tout le temps qu’il nous donnait, il se livrait avec activité à sa pratique médicale: tantôt il revenait de bon matin de la campagne, où il avait accouché une paysanne ; tantôt il sortait de consultations diverses, qui l’avaient occupé ou retenu. Pour être nuit et jour en état de vaquer à ses fonctions avec la dignité convenable, il apportait un soin particulier à sa coiffure : il se faisait, disait-il, friser tous les soirs, et se couchait, les cheveux soigneusement bandés, et, à quelque moment qu’il fût appelé, il se présentait toujours aussi décemment que s’il avait dû paraître dans une compagnie.

Jusque-là il nous avait fait grâce des choses incroyables. Mais enfin il ne put s’abstenir toute fait de nous débiter ses légendes. Dans un excellent repas qu’il nous donna, nous ne pûmes nous empêcher d’admirer un beau plat d’écrevisses, d’une grosseur remarquable pour un pays si pauvre en eaux courantes. Sur quoi il nous assura que son réservoir ne manquait jamais do cette provision. Il était si redevable à ces crustacés, il en croyait l’usage si salutaire, qu’il en avait toujours de prêts eomme mets savoureux pour d’honorables convives, et aussi comme remède efficace dans des cas désespérés. Épuisé par des travaux importants, il s’était trouvé sans connaissance, à la dernière extrémité, quand un jeune élève, qui lui était tendrement attaché, lui avait présenté un plat d’écrevisses et l’avait obligé d’en manger copieusement. Ce secours l’avait rendu à la vie.

Dans une promenade que nous fîmes pour aller rendre visite à une noble famille dont il était le médecin, il nous parla de, ses prouesses d’enfant et de jeune homme. Trois années de voyages restèrent dans un vague mystérieux. Au reste la possession d’innombrables curiosités, une richesse incalculable, paraissant être le résultat de son genre de vie, il ne pouvait manquer de trouver des gens crédules et des admirateurs. On s’accordait à attribuer sa richesse à l’invention d’une couleur qui, disait-on, remplaçait avantageusement la cochenille. Étaitil peut-être parvenu de bonne heure à perfectionner l’emploi de la garance ?…

Il avait vécu dans un temps où, les communications n’étant pas aussi promptes qu’aujourd’hui, un homme établi dans un pays écarté, comme Swedenborg, ou dans une petite université, comme Beireis, pouvait encore s’envelopper d’un voile mystérieux, évoquer des esprits, s’occuper de la pierre philosophale. N’avons-nous pas vu de nos jours Cagliostro parcourir précipitamment de grands espaces, se livrer tour à tour à ses jongleries dans le Sud, le Nord et l’Ouest, et trouver partout des partisans ? Est-ce aller trop loin que d’affirmer qu’une certaine croyance superstitieuse aux hommes possédés du démon ne cessera jamais ; qu’en tout temps, il se trouvera un lieu où le vrai problématique, que nous ne respectons qu’en théorie, pourra s’unir commodément dans la pratique avec le mensonge ?

Beireis, qui se montrait avec nous si obligeant et si communicatif, ne nous avait pas encore parlé de son fameux diamant, sur lequel on faisait mille contes. Un jour cependant, après nous avoir montré dans un volume des voyages de Tournefort le dessin de quelques diamants naturels, et nous en avoir fait observer les formes, il tira sans cérémonie de son gousset ce fameux produit de la nature. Il était gros comme un œuf d’oie, parfaitement clair et transparent, et toutefois, sans aucune trace de polissure. Avec son phlegme ordinaire, il nous montra quelques essais douteux qui devaient constater les propriétés d’un diamant. Après qu’on l’avait frottée modérément, la pierre attirait des petits morceaux de papier ; la lime anglaise paraissait n’y produire aucun effet ; mais Beireis passa rapidement sur ces preuves, et nous rapporta l’histoire, souvent répétée, qu’il avait mis le minéral à l’épreuve sous le moufle, et que le magnifique spectacle de la flamme qui s’était développée lui avait fait oublier de modérer et d’éteindre le feu, en sorte qu’en un moment, la pierre avait perdu pour un million de thaler de sa valeur. Néanmoins il s’estimait heureux d’avoir vu un feu d’artifice tel que n’en sauraient voir ni les empereurs ni les rois.

Pendant qu’il s’étendait sur ces détails avec abondance, songeant aux épreuves chromatiques, j’avais placé la merveille devant mes yeux, pour observer les traverses horizontales de la fenêtre, mais je ne trouvai pas les bords colorés plus larges qu’un cristal de montagne ne les eût donnés ; en sorte que je me permis de nourrir en secret quelques doutes sur la vérité de ce trésor si vanté. Voilà comment notre séjour fut couronné par la plus grande rodomontade de notre singulier ami.

Ces bizarreries étaient souvent à Helmstaedt le sujet des conversations joyeuses et familières, mais on nous parlait aussi fréquemment d’un fantasque gentilhomme, qu’on nous recommanda de voir à notre retour, afin d’étendre nos études de caractères originaux, ce qui nous serait facile, puisque nous retournions par Halberstadt, et que le gentilhomme ne demeurait pas loin de la route. Nous nous trouvâmes d’autant plus disposés à cette expédition, que le joyeux et spirituel doyen Henke promit de nous y accompagner, ce qui semblait prouver qu’on pouvait en tout cas se démêler des impertinences et des incongruités de ce singulier personnage.

Nous voilà donc quatre en voiture : le prieur Henke avec une longue pipe de terre blanche, parce que toute autre manière de fumer lui était désagréable ; mais, en voiture même, assurait-il, et dans un long voyage, il savait conserver sa pipe entière et sans dommage.

Une conversation aussi amusante qu’instructive égaya la route, et nous arrivâmes enfin au domaine de notre homme, qui était connu au loin sous le nom du fou Hayen, comme une espèce de cyclope vivant dans une belle propriété. La réception fut déjà assez caractéristique^. Il nous rendit attentifs à l’enseigne de son auberge nouvellement bâtie. Cette enseigne, suspendue à un bel ouvrage de forge, devait être un appât pour les hôtes. Mais nous ne fûmes pas peu surpris d’y voir exécuté par un artiste assez habile un tableau qui faisait le pendant de cette enseigne sur laquelle s’étend et s’égaye si fort le Voyageur dans le midi de la France ( Maurice-Auguste de Thummel).

Une réception pareille nous paraissait un fâcheux pronostic, et je me tins sur mes gardes, parce que j’eus l’idée que nos nouveaux amis, après la haute comédie d’Helmstaedt, nous avaient engagés dans cette aventure pour nous voir enveloppés et noua faire jouer un rôle dans une mauvaise farce satyrique. Si nous prenions mal cette plaisanterie, cela ne provoquerait-il pas chez eux une maligne joie ? Cependant j’écartai ces soupçons quand nous entrâmes dans la ferme imposante. Les bâtiments d’exploitation rurale étaient dans le meilleur état ; les cours en bon ordre, mais sans aucune trace d’intentions esthétiques. Les manières du maître ave.c les valets de ferme pouvaient passer pour brusques et dures ; toutefois la bonne humeur perçait et les rendait tolérables. Ces bonnes gens paraissaient d’ailleurs accoutumés à la chose, et poursuivaient tranquillement leur ouvrage comme si on leur avait parlé doucement.

Introduits dans une salle à manger claire, propre et spacieuse, nous y trouvâmes la dame de la maison, grande et belle femme, absorbée dans une tristesse muette, qui annonçait d’abord tout ce qu’elle avait à souffrif, puis deux enfants, le fils, alors en congé, enseigne au service de Prusse, la fille, venue de sa pension passer quelques jours chez ses parents ; tous deux au-dessous de vingt ans, silencieux comme leur mère.

La conversation eut d’abord quelque chose de la rudesse soldatesque ; le bourgogne était excellent ; la table et le service faisaient honneur à la dame de la maison, et tout serait allé passablement : mais on ne pouvait promener ses regards bien loin sans voir percer l’oreille du faune à travers la simplicité rustique d’un riche gentilhomme de campagne. Dans les angles de la salle étaient de beaux plâtres d’Apollino et d’autres statues, mais affublées d’une singulière parure : le maître avait cru devoir, par égard pour la bonne société, leur ajuster ses vieilles manchettes en guise de feuilles de figuier. Il y avait de quoi s’alarmer, car on peut être sûr qu’une absurdité en annonce toujours une autre, et cela se trouva vrai cette fois. La conversation s’était soutenue, dn moins de notre part, sur un ton assez modéré, sans être toutefois des plus convenables en présence des jeunes gens ; mais, au dessert, quand on les eut congédiés, notre bizarre gentilhomme se leva d’un air solennel, enleva les manchettes et dit qu’il était temps de se comporter d’une manière un peu plus libre et plus naturelle. Nous fimes entendre gaiement à la dame de la maison, qui nous faisait pitié, qu’elle était libre de se retirer, car nous prévoyions où notre hôte en voulait venir. Il nous avait fait servir du bourgogne en* core plus généreux, auquel nous ne fîmes pas un mauvais accueil. Cependant il nous fut permis, une fois la table levée, de proposer une promenade.

A la tombée de la nuit, Hagen obligea sa pauvre femme de chanter, en s’accompagnant du piano, quelques chansons, qu’elle put choisir à son gré, et la bonne exécution nous fit un vrai plaisir. Mais lui, éclatant à la fin, il exprima son mécontentement de ces fades chansons ; il prétendit en chanter une bien meilleure, et la bonne dame dut accompagner sur son piano une strophe absurde et indécente. Alors, indigné d’un procédé si malséant, je sentis que le moment était venu de monter sur mes chevaux de jeune homme, sur lesquels j’avais autrefois caracolé si hardiment. Après que notre homme eut répété plusieurs fois sur ma demande la détestable strophe, je lui assurai que la poésie était excellente, mais qu’il devait s’efforcer de rendre dignement par un débit soigné cette œuvre admirable et de la relever par la justesse de l’expression. Jel’entretins d’abord des forte et des piano, puis des nuances délicates, de l’accent, de l’opposition entre le doux murmure et le cri. Cet esprit baroque semblait prendre plaisir aux exigences sans nombre de son instituteur ; il essayait pourtant quelquefois de m’interromprem’interrompre en nous versant du bourgogne et nous offrant des gâteaux. Wolf, aux abois, s’était retiré ; l’abbé Henke se promenait dans la chambre avec sa longue pipe, et prenait son temps pour jeter par la fenêtre le bourgogne qu’on lui avait versé malgré lui, attendant avec un calme imperturbable la fin de cette folie. Mais je le mis à une rude épreuve, car j’exigeais toujours davantage, une expression toujours plus extravagante de mon docile et humoristique écolier, et, vers minuit, je finis par déclarer mauvais tout ce que j’avais entendu. « Tout cela est seriné, lui dis-je, cela ne vaut rien. Il vous faut maintenant trouver la vraie expression par vous-même et lutter de la sorte avec le poète et le compositeur. »

Il avait l’esprit assez délié pour deviner que derrière ces folies se dérobait un sens caché, et il parut se divertir d’un abus si téméraire de respectables leçons. Cependant il était lui-même fatigué et, l’on pourrait dire, maté, et, lorsque enfin je tirai ma conclusion, savoir qu’il devait d’abord se livrer au sommeil, pour attendre qu’il lui vînt peut-être en songe une révélation, il céda volontiers et nous permit d’aller goûter nous-mêmes le repos.

Le lendemain, nous fûmes levés de bonne heure et prêts à partir. Le déjeuner se passa fort décemment. Il semblait que notre hôte ne voulût pas nous laisser quitter sa maison avec une impression trop défavorable. Comme conseiller provincial, il sut nous rendre un compte intéressant, mais baroque, à sa manière, de l’état et des affaires de la province. Nous nous quittâmes en fort bons termes, et nous pûmes remercier cordialement de sa fidèle compagnie dans cette périlleuse aventure notre ami Henke, qui s’en retournait à Helmstaedt avec sa longue pipe toujours entière.

Il nous fut donné en revanche de faire à Halberstadt un séjour parfaitement paisible et satisfaisant pour la raison. Il y avait déjà quelques années que le noble Gleim était allé rejoindre ses anciens amis. Une visite que je lui avais faite longtemps auparavant ne m’avait laissé qu’un vague souvenir ; une vie tumultueuse et variée avait presque effacé de ma mémoire les particularités de sa personne et de son entourage. Je n’avais pu, ni dans ce temps-là ni depuis, lier avec lui aucune relation, mais ses travaux ne m’avaient jamais été étrangers. J’entendais beaucoup parler de lui par Wieland et Herder, avec lesquels il resta toujours en correspondance. Nous fûmes reçus très-amicalement dans sa demeure par M. Koerle. Elle annonçait une honnête aisance, une vie paisible, des habitudes tranquilles et hospitalières. Nous célébrâmes en présence de son héritage son influence passée ; nous parlâmes beaucoup de lui ; on nous montra diverses choses, et M. Koerte nous promit une biographie détaillée de Gleim et la publication de sa correspondance.

Nous trouvâmes un attrait particulier dans le temple de l’amitié. C’était une collection de portraits de ses amis anciens et nouveaux, beau témoignage de son estime pour ses contemporains. On voyait là plus de cent poètes ou littérateurs, mais pas un musicien, pas un compositeur ! Ce vieillard, qui semblait ne vivre et ne respirer que pour chanter, n’avait-il donc aucune idée du véritable chant, de l’art musical, l’élément d’où jaillit et où revient toute poésie ?

Gleim était essentiellement un homme bienveillant, et il le faisait voir par son langage et sa conduite1. Il faut de plus reconnaître en lui, à tous égards, l’esprit du citoyen. Il se montre, envers la patrie et le monde, un vrai libéral. En revanche, toutes les nouvelles tendances révolutionnaires qui se manifestent dans ses vieux jours, il les déteste profondément, comme autrefois tout ce qui était hostile à la Prusse et à son grand roi.

Comme toute religion doit favoriser les paisibles relations des hommes, et que la religion chrétienne évangélique y est particulièrement propre, Gleim pouvait, en pratiquant sans cesse la religion de l’honnête homme, qui lui était naturelle et nécessaire, se juger le plus croyant de tous les hommes, et s’en tenir paisiblement à la confession héréditaire comme au simple culte traditionnel de l’Église protestante.

Après tous ces vivants souvenirs, nous devions avoir encore une image du passé, car nous pûmes voir sur son lit de douleur la nièce de Gleim, qui s’en allait. Elle avait été longtemps, sous le nom de Gléminde, l’ornement d’un cercle poétique. La


1. Comparez tome VIII, page 345. propreté recherchée qui régnait autour d’elle allait fort bien à sa figure gracieuse, quoique maladive, et nous eûmes du plaisir à nous entretenir avec elle des beaux jours passés, dont le souvenir lui était toujours présent, comme la vie et les travaux de son excellent oncle.

Pour terminer sérieusement et dignement notre pèlerinage, nous allâmes au jardin visiter la tombe du noble vieillard, à qui il avait été donné de reposer à la place de son choix, après bien des années d’activité, d’épreuves et de souffrances, environné des monuments de ses amis trépassés.

Nous visitâmes plusieurs fois la déserte et humide cathédrale. Quoique privée de son ancienne vie religieuse, elle avait conservé toute sa dignité première. Ces édifices ont un charme qui nous attire : ils nous représentent une civilisation forte, mais sombre, et, comme nous nous plaisons quelquefois à nous plonger dans les ombres du passé, nous aimons aussi qu’une mystérieuse enceinte nous saisisse d’un certain frissonnement, agisse sur notre sentiment, sur notre imagination, et réveille en nous une disposition morale, poétique et religieuse.

Les Spiegelberg, collines boisées naturellement, qui s’avancent du Harz voisin, sont devenues maintenant, grâce aux plus bizarres décorations, le rendez-vous de hideuses créatures. On dirait qu’une société maudite, revenant du Blocksberg1, ait été là pétrifiée par l’insondable volonté de Dieu. Au pied de la montagne, un énorme tonneau sert de salle de noces à l’abominable race des nains ; et, de là, par toutes les allées du parc, des monstres de toutes sortes vous épient, si bien que Prétorius, l’ami des difformités, pourrait y voir parfaitement réalisé son mundus anthropodemicus. Ce spectacle me fit sentir combien il est nécessaire dans l’éducation de ne pas laisser de côté l’imagination, mais, au contraire, de la régler et de lui inspirer par de nobles images, présentées de bonne heure, le goût du beau, le besoin de l’excellent. Que sert-il de refréner la sensualité, de former l’intelligence, d’assurer à la raison son empire ? L’imagination nous guette, victorieux ennemi ; elle a, par nature, un irrésistible penchant pour l’absurde, qui agit puissamment,


1. Comparez tome IV, page 240. même chez les hommes cultivés, et qui, en dépit de toute culture, fait reparaître, au milieu de la société la plus décente, la grossièreté native des sauvages amis des caricatures.

Je ne dirai qu’un mot en passant du reste de notre voyage. Nous visitâmes le Bodethal et le Hamner, que je connaissais depuis longtemps. De là je remontai, pour la troisième fois de ma vie, la source bruyante, emprisonnée dans les rochers de granit, et je fus de nouveau frappé de la pensée que rien ne nous engage à réfléchir sur nous-mêmes comme de revoir après un long intervalle des objets très-remarquables, particulièrement de grandes scènes de la nature, et de comparer l’impression qu’ils nous avaient laissée avec l’impression présente. Alors nous remarquerons en somme que l’objet ressort toujours davantage ; que si, auparavant, nous nous sentions neus-mêmes dans l’objet, si nous reportions en lui joie et souffrance, trouble et sérénité, maintenant, noire personnalité étant domptée, nous rendons à l’objet ce qui lui appartient, nous reconnaissons ses propriétés et ses qualités, en tant que nous les pénétrons, et que nous savons les estimer à un plus haut degré. La première sorte de contemplation est celle de l’artiste, la seconde celle du naturaliste. Ce ne fut pas d’abord sans douleur, mais ce fut enfin avec joie, que, cette première sensation m’échappant peu à peu, je sentis la seconde se développer avec d’autant plus de force dans mon œil et dans mon esprit.

1806.

Les espérances intérimaires qui nous avaient amusés durant plusieurs années, nous entretinrent encore pendant celle-ci : le monde était enfeudetoules parts, l’Europe avait changé de face, on ne parlait que de villes en ruine, de flottes en débris ; mais l’Allemagne du centre et du nord jouissait encore d’une sorte de paix fiévreuse, dans laquelle nous nous abandonnions à une sérénité trompeuse. Le grand Empire d’Occident était fondé ; il poussait de tous côtés des racines et des branches : cependant on semblait accorder à la Prusse le privilége de se fortifier dans le nord. Elle avait récemment occupé Erfourt, position très-importante, et, dans cette idée, nous consentîmes, dès le commencement de l’année, à recevoir chez nous des troupes prussiennes. Le régiment Ostin fut suivi, au commencement de février, par des fusiliers, puis arrivèrent les régiments Bork, Arnim, Pirsch. On s’était déjà accoutumé à ce mouvement.

Le 30 janvier, jour de naissance de notre honorée duchesse, fut célébré cette fois avec assez de pompe, mais avec de fâcheux pressentiments. Le régiment Ostin se vantait d’avoir un chœur de trompettes sans égales. Ils parurent en demi-cercle sur la scène pour saluer la princesse ; ils donnèrent des preuves de leur habileté extraordinaire, et finirent par accompagner un chœur, dont la mélodie, généralement connue, consacrée à un roi insulaire, et qui n’a encore été surpassée par aucun chant patriotique du continent, produisit son effet sublime.

Ensuite on donna une traduction ou une imitation du Çid de Corneille, ainsi que Stella, pour la première fois, avec la catastrophe tragique1. Goelz de Berlichingen elEgmont eurent aussi leur tour. La Cloche de Schiller, avec tout l’appareil de la fonte et la représentation complète, que nous avions déjà essayée depuis longtemps comme exercice, fut donnée, et de telle sorte que la troupe entière y concourut. La partie proprement dramatique et de métier échut au maître et à ses ouvriers ; tout ce qui était lyrique fut partagé entre les acteurs et les actrices, depuis les plus âgés jusqu’aux plus jeunes.

Le docteur Luther d’Iffland fit sensation, mais nous hésitâmes à l’accueillir sur notre théâtre. On s’occupa aussi d’accommoder à la scène Hakon-Iarl, estimable tragédie d’Oelenschlaeger. On avait déjà préparé les costumes et les décorations ; mais, dans un temps où l’on jouait sérieusement avec les couronnes, on vit ensuite des inconvénients à se faire un amusement de cet insigne sacré. Quand l’année fut plus avancée, et que la fureur de la guerre menaçait de rompre toutes les relations, on se fit un devoir de maintenir le théâtre, comme un objet d’intérêt public. Les représentations ne furent interrompues que deux mois ; les travaux scientifiques ne le furent que peu de jours.

La nouvelle édition qu’on se proposait de faire de mes œuvres


1. Comme nous l’avons donnée, tome II, page 180. Le premier dénoOment était conforme à l’histoire du comte de Gleichen, rappelée par Cécile, page 483. m’obligea à les revoir d’un bout à l’autre, et je donnai à chaque ouvrage la plus grande attention, tout en restant fidèle à mon ancienne résolution de ne rien remanier et de ne faire aucun changement de grande importance. Je revis Faust d’une manière fragmentaire et lui donnai la forme qu’il a maintenant. Cependant l’épopée de Tell m’occupait toujours. Elle aurait pu subsister à côté de la tragédie de Schiller. Mais les derniers mois de l’année furent si menaçants, que je ne pus songer à exécuter dans l’Allemagne tourmentée un plan imaginé sur le lac des Quatre-Cantons et sur le chemin d’Altorf, au milieu d’une libre nature.

Les arts plastiques nous occupaient toujours, et nous fîmes l’acquisition d’un trésor, les dessins deCarstens, qui étaient restés entre les mains de son ami Fernow, et qu’il céda à notre musée. Tischbein, depuis son départ de Naples, avait trouvé chez le duc d’Oldenbourg une heureuse et tranquille position, et il nous donnait dans l’occasion de ses nouvelles ; il nous fit, au commencement de cette année, plusieurs envois agréables. Il offrit entre autres à la duchesse Amélie un volume in-folio de dessins à la plume, où il était particulièrement heureux. Il aimait toujours à représenter les animaux. Je me souviens d’un âne broutant des ananas en guise de chardons. Une de ses aquarelles représentait une vue par-dessus les toits d’unegrande ville. Tout près du spectateur, un jeune ramoneur est appuyé contre une cheminée. Tout ce qui, dans sa personne, pouvait admettre la couleur, était doré par le soleil levant : aimable pensée, qui nous offre le dernier fils du plus misérable métier jouissant, tout seul entre des milliers d’hommes, de ce sublime aspect de la nature.

Mais une lettre de Hackert vint m’affliger. Cet homme excellent avait été frappé d’apoplexie, et s’en était remis tout juste assez pour être en état de dicter une lettre et de la signer. J’étais navré de voir cette main, qui avait dessiné tant de lignes si pures, ne tracer qu’en tremblant et d’une manière incomplète son nom célèbre, qu’il avait écrit si souvent avec plaisir et avantage.

Les musées et les collections d’Iéna m’occupaient toujours. Au mois de septembre, à mon retour de Carlsbad, où ma mauvaise santé m’avait forcé de me rendre, je trouvai le cabinet de minéralogie dans le plus bel ordre. Je m’occupai de physique, d’histoire naturelle ; je lus VHistoire des Mathématiques par Montluca. Je ne veux pas omettre, pour conclure, que la Carte botanique d’après Ventenat mit sous mes yeux et me rendit plus sensibles les rapports des familles. Elle était suspendue dans une grande salle du château d’Iéna, dont j’habitais le premier étage. Elle resta fixée au mur quand je quittai à la hâte l’appartement pour faire place au prince de Hohenlohe. Elle fut un sujet d’étude pour son état major, très-instruit, comme, plus tard, pour celui de Napoléon ; et je la retrouvai inaltérée, lorsqu’après tant de troubles et d’horreurs, je rentrai dans ma demeure autrefois si paisible.

Mes travaux pour le Traite des couleurs, dont je m’occupais depuis douze ans sans interruption, étaient si avancés que l’ensemble promettait de prendre bientôt de la consistance ; nous étions occupés de l’impression, quand le 14 octobre 1 vint nous frapper d’un coup terrible, et menaça de détruire sans remède les papiers sauvés à la hâte. Heureusement, nous sûmes nous relever avec vigueur, reprendre cette affaire comme les autres, et continuer avec une courageuse activité notre œuvre de chaque jour.

Mon attention, sans se porter sur un grand nombre d’œuvres poétiques étrangères, se fixa du moins avec intérêt sur quelques-unes. Le Cor merveilleux1, antique et lanlastique, fut apprécié comme il le méritait, et j’en rendis compte avec un vrai plaisir ; les poésies naturelles de Hiller, tout à fait actuelles et attachées à la réalité, furent, dans leur genre, favorablement jugées ; Aladin, par OElenschlaeger, ne fut pas moins bien reçu, quoique tout ne fût pas jugé bon, surtout dans la marche de la fable. Et quand je trouve que, parmi mes études de l’antiquité, se rencontrent les Perses d’Eschyle, il me semble que je fus poussé à cette lecture comme par un pressentiment de ce qui nous attendait.

Cependant les Nibclungen avaient inspiré un véritable intérêt national ; se les approprier, en faire une étude approfondie,


1. La bataille d’Iéna.

2. Recueil de légendes publié par Arium et Brentano. était le désir de plusieurs hommes de mérite, et leur préférence était la nôtre.

L’héritage de Schiller était toujours mon objet principal, mais le douloureux souvenir de ma première tentative me faisait constamment refuser de concourir à une édition de ses œuvres, et de donner une esquisse biographique de mon excellent ami.

Les écrits de Hamann étaient de temps en temps tirés du caveau mystique où ils reposaient. Cet esprit vigoureux et pur, qui agissait à travers l’enveloppe d’un langage bizarre, attirait toujours les hommes avides de culture, jusqu’à ce que, fatigué et étourdi de tant d’énigmes, on jetât le livre de côté, sans cesser toutefois de désirer les œuvres complètes.

La traduction de VEpUre aux Pisons par Wieland me détourna quelque temps d’autres occupations. Cet ouvrage problématique paraîtra aux uns différent de ce qu’il semble aux autres, et il ne paraîtra plus le même à chacun tous les dix ans. J’entrepris de donner de l’ensemble et des détails une explication hardie et singulière. Je voudrais l’avoir mise par écrit, ne fût-ce que pour sa donnée humoristique. Mais ces pensées et ces rêveries, produites, ainsi que tant d’autres, dans les épanchements de l’amitié, se sont perdues dans l’air.

Le long séjour de Fernow à Weimar nous fit jouir pleinement du grand avantage de vivre avec un homme occupé à fond d’une étude quelconque. Avec son Traité sur les dialectes italiens, il nous reporta, cette année, au milieu de la vie de ce remarquable pays.

L’histoire des derniers temps de la littérature allemande lui aussi éclairée de lumières nouvelles, d’abord par l’autobiographie de Jean de Muller, dont je donnai un compte rendu, puis par la publication des Lettres de Gleim, que nous devons a Koerte, son adepte, et de la Vie de Huber, qui nous a été donnée par sa veuve, cette femme à tant d’égards digne d’estime.

Dans mes études d’histoire ancienne, je ne trouve autre chose que l’Histoire des Empereurs par Lampride, et je me souviens encore parfaitement de l’horreur dont je fus saisi en considérant cet affreux régime.

Je fus convié aux plus hautes pensées morales et religieuses par les études de Daub et de Creutzer, non moins que par le soixante et douzième numéro du Journal des Missions de Halle, que je dus, comme les précédents, à la bienveillance du docteur Knapp ; persuadé de ma sincère sympathie pour la propagation du sentiment moral par les idées religieuses, il me tenait depuis des années au courant des progrès bénis d’une institution toujours vivante.

D’un autre côté, les Fragments de l’histoire de l’équilibre européen, par Gentz, me mirent au fait de la politique actuelle, et je me souviens encore qu’un personnage marquant, M. Osborn, Anglais qui séjournait à Weimar, me donna une explication graphique de la bataille de Trafalgar, de la grande pensée qui y présida et de l’exécution hardie.

Depuis mon séjour à Pyrmont, en 1801, je n’avais visité aucuns bains ; mes amis et nos médecins décidèrent que je devais aller à Carlsbad. Je m’y rendis à la fin de mai avec un ami plein de zèle et d’activité, le major de Hendrich, qui prit sur lui tous les embarras du voyage. Arrivé aux eaux, où il fallait, pour guérir, se délivrer de tout souci, on se trouva, au contraire, au milieu de l’angoisse et du chagrin. Le prince de fieuss XIII, toujours si bienveillant pour moi, me développa en diplomate habile les maux dont nous étions menacés. Le général Richter me montra la même confiance. Il avait vu le désastre d’Ulm, et me communiqua un journal’qui allait du 3 octobre 1805 jusqu’au 17, jour où la place fut rendue. Nous vécûmes ainsi jusqu’au mois de juillet ; les nouvelles graves arrivaient à la file.

Pendant les années où je n’avais pas visité Carlsbad, Joseph Muller avait travaillé assidûment au progrès des études géologiques. Cet homme de mérite, originaire de Tournau, était lapidaire, et, après diverses tentatives d’établissement, il s’était fixé à Carlsbad. Là, il eut l’idée de tailler en tables les formations fontinales de Carlsbad, et de les polir soigneusement, ce qui fit connaître peu à peu aux amateurs ces concrétions remarquables. Decès productions des sources thermales, il se tourna vers d’autres produits singuliers des montagnes. Il avait été autrefois de nos promenades, et je profitai beaucoup de ses rech >rches. Le conseiller de légation de Strouve, dont le savoir égalait l’obligeance, prit beaucoup de part à nos observations géologiques. Des promenades entreprises dans ce but furent à la fois agréables et instructives ; c’était une diversion aux affaires du jour.

Un digne ecclésiastique, arrivé de Bavière, nous parla avec détail d’une institution pédagogique établie dans l’armée française. Les officiers et les sous-officiers tenaient, le dimanche, une sorte d’école pour instruire le soldat de ses devoirs, et lui donner l’instruction dont il avait besoin dans sa condition. On voyait que l’intention était de former des hommes habiles et sages, qui eussent confiance en eux-mêmes : mais il en fallait conclure que le grand esprit qui était à leur tête ne cessait pas de les dominer tous, et n’avait rien à craindre des raisonneurs.

L’angoisse et le péril s’accroissaient par la courageuse et forte volonté des vrais patriotes allemands, qui, dans le dessein sérieux, et nullement déguisé, d’organiser et de produire un soulèvement populaire, s’entretenaient avec passion des moyens d’agir ; en sorte que, déjà menacés par des orages lointains, nous voyions les nuages s’amonceler dans le plus proche voisinage. Cependant la Confédération du Rhin était formée, et il était facile d’en prévoir les suites : à notre reiour par Hof, nous apprîmes la dissolution de l’empire germanique.

Au milieu de ces conversations alarmantes, il s’en rencontrait pourtant de récréatives: le landgrave Charles de Hesse, toujours livré aux études profondes, aimait à discourir sur l’histoire primitive de l’humanité, et n’était pas éloigné de professer les opinions les plus élevées, mais on ne pouvait parvenir à suivre avec lui une marche logique.

Carlsbad semblait alors une terre de Gosen : l’Autriche était contrainte à une paix apparente avec la France, et du moins, en Bohême, on n’était pas à chaque instant tenu sur le qui-vivepar des marches et des contre-marches. Mais, à peine rentré chez soi, on vit l’orage s’avancer menaçant ; l’approche de troupes innombrables était la plus formelle déclaration de guerre.

Les Prussiens continuent de fortifier Erfourt ; notre prince se dispose aussi à partir comme général prussien. Il me serait difficile d’exposer les négociations épineuses auxquelles je me livrai alors avec mon collègue fidèle et jamais oublié, le ministre d’État de Voigt, ainsi que le grave entretien que j’eus avec mon prince au quartier général de Niederrossla.

La duchesse inère habitait Tiefourt. Le maître de chapelle Himmel s’y trouvait, et l’on faisait de la musique, le cœur oppressé. Mais c’est l’usage dans ces moments, que les plaisirs et les travaux, comme le manger, le boire, le sommeil, se succèdent tristement.

La suite des roches de Carlsbad était arrivée à léna ; je m’y transportai le 26 septembre pour les déballer et les cataloguer préalablement avec l’assistance du directeur Lenz ; un rôle pareil était rédigé pour la Gazette littéraire d’Iéna et livré à l’impression. Cependant je m’étais retiré dans l’aile du château pour faire place au prince de Hohenlohe, qui s’approchait avec sa division, et qui aurait mieux aimé s’avancer sur la route de Hof à la rencontre de l’ennemi. Malgré cette triste perspective, nous traitâmes, suivant l’ancien usage, avec Hegel, bien des questions philosophiques.

Je dînais chez le prince de Hohenlohe ; je revis à sa table plusieurs hommes marquants ; je Os de nouvelles connaissances. Personne n’était à son aise ; chacun se sentait dans un désespoir qu’il ne pouvait s’empêcher de trahir, sinon par ses discours, du moins par son attitude.

J’eus une scène singulière avec le colonel de Massenbach, la tête chaude. Comme chez d’autres, la passion d’écrire avait fait tort chez lui à la prudence politique et à l’activité militaire. Il était accouché d’un écrit bizarre, qui était tout uniment un manifeste moral contre Napoléon. Chacun prévoyait, craignait la supériorité de l’ennemi ; c’est pourquoi l’imprimeur, accompagné de quelques conseillers, vint à moi, et, tous ensemble, ils me supplièrent d’empêcher l’impression du manuscrit, qu’ils me présentèrent, et qui, vu l’approche de l’armée française, serait nécessairement funeste à la ville. Je me le fis remettre et je vis une suite de périodes, dont la première commençait ainsi : « Napoléon, je t’aimais !» et la dernière : « Napoléon, je te hais ! » Dans l’intervalle étaient exprimées toutes les espérances qu’on avait d’abord fondées sur la grandeur du caractère de Napoléon, parce qu’on croyait devoir attribuer à l’homme extraordinaire des intentions humaines et morales ; puis la pièce finissait par exprimer en termes vifs tous les maux qu’on avait eu à souffrir de lui dans les derniers temps. Avec peu de changements, on aurait pu faire de ce morceau la plainte d’un amant trompé par sa maîtresse infidèle. La pièce était donc aussi ridicule que dangereuse.

Les instances des honorables habitants d’Iéna, avec qui j’avais vécu en bons rapports durant tant d’années, me portèrent à passer sur une loi que je m’étais faite de ne pas me mêler d’affaires publiques. Je pris le manuscrit et je trouvai l’auteur dans les salles antiques et spacieuses de la pharmacie Wilhelmi. Après que nous eûmes renouvelé connaissance, j’articulai ma protestation, et j’eus affaire, comme il fallait s’y attendre, à un auteur obstiné. Mais je me montrai aussi obstiné citoyen, et je produisis, avec une éloquente vivacité, mes raisons, qui certes avaient assez de poids, si bien qu’à la fin il céda, et nous nous séparâmes bons amis.

Je rencontrai à la table du prince de Hohenlohe plusieurs grands personnages. Plein de confiance, comme je l’étais, dans la puissance de la Prusse et dans son expérience de la guerre, je trouvais étranges les avertissements qui çà et là sonnaient à mes oreilles, qu’il fallait cacher les effets les plus précieux, les papiers les plus importants. Alors, dispensé de toute espérance, je dis, un jour qu’on nous servait les premières alouettes : « Eh bien, si le ciel tombe, il y en aura beaucoup de prises. »

Le 6, je trouvai tout Wermar dans le trouble et la consternation. Les grands caractères étaient calmes et décidés. On continuait à délibérer, à résoudre. Qui devait rester ? qui devait s’éloigner ? C’était la question.

1807.

Dès la tin de l’année précédente, le théâtre avait été rouvert ; le balcon et les loges, le parterre et la galerie, se repeuplèrent bientôt : signe et emblème du retour de toutes choses à l’ancienne marche dans la ville et dans l’État. A vrai dire, nous dûmes nous féliciter de ce que l’empereur restait fidèle à sa maxime principale, de vivre en paix et’en bonne intelligence avec tout ce qui portait le nom de Saxon, sans se laisser détourner par aucun incident. Le général Dentzel, qui avait étudié, bien des années auparavant, la théologie à léna, et que sa connaissance des lieux avait fait appeler à cette grande expédition, montra, en sa qualité de commandant, les dispositions les plus bienveillantes. Le jeune Mounier, élevé chez nous, lié d’amitié avec plusieurs familles, fut nommé commissaire ordonnateur, et sa douceur apaisa ptu à peu les esprits agités. Chacun avait quelques récits à faire des mauvais jours, et se plaisait à rappeler comme il avait surmonté ses souffrances ; on supporta volontiers quelques charges, quand on fut délivré des terreurs qui avaient saisi soudain le pays.

Nous cherchâmes donc à rendre au théâtre son ancienne consistance, et il reprit un nouvel éclat, non pas sans préparation, mais accidentellement, grâce à une œuvre d’art d’un caractère gracieux et fait pour rétablir la paix de l’âme. Le Tasse fut représenté. On l’avait appris, non pas au milieu de ces orages, mais depuis longtemps en secret. Et maintenant, qu’on ne se sentait pas le courage de préparer quelque autre nouveauté, qu’il se présentait des jours de fête à célébrer, l’empressement amical de mes chers élèves se réveilla, en sorte que je finis par accorder avec une demi-contrainte ce que j’aurais dû souhaiter vivement, encourager et recevoir avec reconnaissance. Le succès de la pièce fut aussi grand que la préparation en avait été soignée et soutenue, et je fus charmé de voir qu’une chose que j’avais jugée impossible fût si heureusement réalisée.

Peu de temps après la représentation du Tasse, cette image si pure de scènes tendres, aimables, spirituelles, de la vie du monde et de la cour, la duchesse Amélie fut enlevée à cette patrie qu’elle avait vue si profondément ébranlée et presque détruite. Ce fut un deuil général, et pour moi une affliction toute particulière.

Pour m’arracher à toutes ces douleurs, je retournai à l’observation de la nature. Plusieurs fois il m’était revenu que les idées qui avaient fait ma joie se développaient dans des esprits parents du mien. Cela me décida à faire réimprimer la Métamorphose des plantes, et à revoir d’anciens cahiers, où je pourrais puiser des choses utiles et agréables aux naturalistes.

Dans la première moitié de l’année, Alexandre de Humboldt me fit l’honneur de me dédier son important ouvrage : Idées pour une géographie des plantes, avec un tableau de la nature des Tropiques.

On imprima les tables pour le Traité des couleurs ; l’impression de Y Essai avançait toujours, et je pus me livrer avec plus de liberté à la polémique.

J’apprends la mort de Hackert. On m’envoie, d’après son ordre, ses notes biographiques et ses esquisses. J’écris un sommaire de sa vie, qui paraît d’abord dans le Moryenblatt.

Le séjour que j’avais fait à Carlsbad l’année précédente m’avait élé si salutaire, que je résolus d’y retourner, et, cette fois, de bonne heure. J’y arrivai dès le milieu de mai. Cette saison fut féconde en petites histoires imaginées, commencées, poursuivies, achevées, et que je devais enchaîner par un fil romantique sous le titre de Années de voyage de Wilhelm Meisler. Je signalerai la conclusion de la Nouvelle Mélusine1, l’Homme de cinquante ans*, la Folle voyageuse*.

Dans l’âge mûr, où l’on n’est pas entraîné par les distractions, absorbé par les passions, un séjour aux eaux offre de grands avantages. Tant de personnes marquantes et diverses, qui affluent de tous côtés, nous apportent l’expérience de la vie. Cette année, Carlsbad me fut très-favorable, car j’y trouvai nonseulement les plus abondantes et les plus agréables distractions, mais j’y formai une liaison qui me devint très-avantageuse dans la suite. Je rencontrai le résident de Reinhard, qui avait choisi ce séjour avec sa femme et ses enfants, pour se refaire et se reposer de ses dures épreuves. Mêlé dans ses jeunes années à la révolution française, il s’était assimilé aux générations suivantes et signalé par ses services comme ministre et comme diplomate. Napoléon, qui ne pouvait l’aimer, sut toutefois l’employer et finit par l’envoyer dans un poste désagréable et dangereux, à Jassy, où il séjourna quelque temps, remplissant son devoir avec fidélité ; mais ensuite, enlevé par les Russes, emmené avec les siens à travers plusieurs provinces, il fut enfin relâché par suite de représentations oflicieuses. Sa femme,


1. Tome VII, page 317. — 2. Pdge 102. — 3. Page 47. personne très-cultivée, fille de Reimarus de Hambourg, avait écrit une excellente relation, qui donnait une idée exacte et intéressante de leur situation pénible et difficile.

Le moment où s’offrit à moi ce digne compatriote de Schiller et de Cuvier était par lui-même assez intéressant pour établir d’abord entre nous une étroite liaison. Les deux époux, pleins de franchise, Allemands de cœur, très-instruits ; le Ois et la fille, aimables et charmants, m’attirèrent bientôt dans leur intimité ; l’excellent Reinhard s’attacha d’autant plus à moi, qu’en sa qualité de représentant d’une nation qui faisait alors du mal à tant de monde, il ne pouvait être vu avec bienveillance par le reste de la société. En homme pratique, accoutumé à prêter l’oreille aux affaires les plus étrangères, il écouta avec une attention soutenue l’exposé de ma doctrine des couleurs, et, à son tour, il me fit l’histoire sommaire de sa vie. Ces confidences mutuelles resserrèrent notre liaison.

La princesse de Solms, née de Mecklenbourg, ne doit pas être passée sous silence. Elle m’avait toujours témoigné une gracieuse bienveillance. Elle me demandait souvent de lui faire quelque lecture, et je choisissais toujours ce qui avait coulé le plus récemment de mon cœur et de ma plume, et, par là, comme expression d’un sentiment vrai, la poésie avait aussi de la vérité ; émanée du cœur, elle allait au cœur. Une dame d’honneur, gracieuse et sensée, Mme de Lestocq, assistait as’ec un bon esprit à ces lectures familières.

Le nom de Reinhard devait m’être cher à double titre. Le prédicateur de la cour de Saxe était venu essayer de rétablir aux eaux de Carlsbad sa santé déjà très-ébranlée. Quelque douloureux qu’il fût de voir cet homme excellent dans un état si fâcheux, on trouvait pourtant sa conversation pleine de charme. Sa belle nature morale, son esprit cultivé, sa volonté loyale, comme aussi son intelligence pratique de ce qu’on doit désirer et poursuivre, paraissaient en toutes choses. Quoiqu’il ne pût se faire entièrement à ma manière de m’exprimer sur ce qui se présentait, j’eus pourtant la joie de me trouver parfaitement d’accord avec lui, sur quelques points principaux, contre l’opinion dominante : d’où il put voir que mon indifférence apparente, mon libéralisme, s’accordant au fond avec lui dans la pratique, pouvait bien n’être qu’un masque, derrière lequel je cherchais à me préserver de la vanité et de la pédanterie. Je gagnai donc à un haut degré sa confiance, et j’en tirai divers avantages. Ces conversations morales, touchant aux choses éternelles, écartaient ou tempéraient l’effet violent des nouvelles de guerre que chaque jour apportait.

Un nouveau cercle s’ouvrait encore pour moi. La princesse Bagration, belle, charmante, attrayante, rassemblait autour d’elle une société remarquable. Chez elle, je fis connaissance avec le prince de Ligne, que ses relations avec mes amis m’avaient déjà fait connaître de la manière la plus avantageuse.-Je trouvai qu’il justifiait sa renommée. Il se montrait toujours gai, spirituel, à la hauteur de tous les événements, partout bienvenu, partout à son aise, en homme du monde et en homme de plaisir. Le duc de Cobourg se distinguait par sa belle tournure, la grâce et la dignité de ses manières ; le duc de Weimar, que, par rapport à moi, j’aurais dû nommer le premier, car c’était à lui que je devais l’honneur d’être admis dans ce cercle, l’animait admirablement par sa présence.

Il y eut, cette année, abondance de médecins à Carlsbad, et l’on put s’éclairer sur leurs diverses méthodes. La ville et le gouvernement songeaient à faire en l’honneur de ces eaux thermales des établissements plus agréables. La classe pauvre devait avoir un hôpital ; les personnes aisées se réjouissaient par avance des promenades plus commodes et plus décentes qui leur étaient promises. Mon goût pour les études minéralogiques fut favorisé de plusieurs manières.

Vers la fin de la cure, mon fils vint à Carlsbad. Je voulais qu’il pût jouir aussi de l’aspect d’un lieu dont il était si souvent question à la maison. Son arrivée donna lieu à quelques incidents qui révélaient l’agitation secrète de la société. On portait alors une sorte de polonaises vertes, garnies de cordons de même couleur, très-commodes à la chasse et pour monter à cheval. Beaucoup d’officiers prussiens, dispersés par la guerre, avaient adopté ce déguisement comme uniforme d’intérim, et ils pouvaient ainsi circuler incognito parmi les fermiers, les propriétaires, les chasseurs, les maquignons et les étudiants. Mon fils portait cet hSbit. Cependant on avait éventé à Carlsbad quelques-uns de ces officiers déguisés, et ce coslume remarquable annonçait d’abord un Prussien.

Personne ne savait l’arrivée de mon fils. J’étais avec Mlle de Lestocq devant la salle saxonne. Il passe devant nous et nous salue. Elle me prend à part et me dit avec vivacité : « C’est un ofiicier prussien, et, ce qui m’effraye, c’est qu’il ressemble beaucoup à mon frère.—Je vais l’appeler.lui répliquai-je, nous l’examinerons. » J’étais déjà loin quand elle me cria : « Au nom de Dieu, ne faites point de folie !» Je le ramène, je le présente et lui dis : « Monsieur, cette dame désire quelques explications. Veuillez nous djre d’où vous venez et qui vous êtes. » Les deux jeunes gens étaient aussi embarrassés l’un que l’autre. Comme mon fils gardait le silence, ne sachant ce que cela voulait dire, et que la demoiselle, également silencieuse, paraissait méditer une retraite honnête, je pris la parole, et, d’un ton badin, je lui dis : « Ce jeune homme est mon fils, et nous devons nous féliciter qu’il ressemble un peu à monsieur votre frère. » D’abord elle ne voulut pas me croire, puis elle douta, puis elle fut convaincue.

L’autre aventure ne fut pas aussi gaie. Nous étions arrivés au mois de septembre, saison dans laquelle les Polonais se réunissent en plus grand nombre aux eaux de Carlsbad. Ils avaient dès longtemps pour les Prussiens une haine très-forte, et, après les derniers malheurs, cette haine s’était changée en mépris. Ils crurent reconnaître un Prussien sous la polonaise. Auguste se promenait sur la place : quatre Polonais le rencontrent ; un d’entre eux se détache des autres, va droit à lui, le regarde fixement et rejoint ses camarades. Mon fils manœuvre de manière à les rencontrer encore, s’avance, les coupe, leur dit en deux mots son nom et son adresse, et les prévient qu’il part le lendemain matin : qui aurait affaire à lui pouvait lui parler ce soir. Nous passâmes la soirée sans être inquiétés, et nous partîmes en eiïet le lendemain. Il semble qu’à la manière d’une pièce anglaise, cette comédie en plusieurs actes ne pouvait finir sans une affaire d’honneur.

A mon retour de Carlsbad, nos chanteurs rne donnèrent une sérénade, où je pus reconnaître à la fois leur affection, leur bonne volonté et leurs progrès dans l’art musical. L’administration du théâtre continua de m’occuper, et je ne voulus pas non plus rester, comme poète, inactif pour la scène. Je composai un prologue pour Leipzig, où nos comédiens devaient se produire quelque temps ; puis un prologue pour fêter le 30 septembre, jour où la famille de nos princes se réunit enfin, après une affligeante séparation.

Cependant mon travail le plus important fut le Retour de Pandore 1, que j’entrepris en faveur de deux jeunes hommes, mes anciens amis, Léon de Seckendorf et le docteur Stoll. Dans leur zèle littéraire, ils songeaient à publier un Almanach des Sluses à Vienne. Ce recueil devait porter le titre de Pandore, et, comme le point de la mythologie où figure Prométhée m’était toujours présent, à l’état d’idée familière, j’entrepris ce travail avec une sérieuse application. Je devais joindre VAchillcidc à mon volume de poésies épiques : je repris tout l’ensemble, mais j’eus assez de peine à mettre seulement le premier chant au point de pouvoir l’ajouter aux autres poemes.

Un travail que l’amitié me fit encore entreprendre. Jean de Muller avait écrit au commencement de l’année un discours académique en mémoire de Frédéric 11, et cela lui avait attiré de violentes attaques. Depuis les premières années de notre liaison, il s’était toujours montré mon ami et m’avait rendu des services essentiels. Je désirais l’obliger à mon tour, et je crus qu’il lui serait agréable de se voir approuvé de quelqu’un dans son entreprise. Un écho bienveillant, au moyen d’une traduction toute simple, me sembla ce qu’il y avait de plus convenable. Elle parut dans le Morgenblatt, et il m’en sut gré, mais cela ne changea rien à la chose.

Je traçai le plan de Pandore, et je l’exécutai peu à peu. Je n’en ai achevé que la première partie, mais elle suffit pour montrer combien cet ouvrage était médité. Dans mes heures de gaieté, je m’occupai des petites nouvelles dont j’ai parlé plus haut. Je devais traiter de même les Affinités électives, mais le sujet était trop important et il avait jeté dans mon esprit trop de racines pour qu’il me fût possible de m’en délivrer aussi aisément. Pandore et les Affinités électives expriment le douloureux


I. Tome III, page 251. sentiment de la privation et pouvaient par conséquent marcher de front. La première partie de Pandore arriva à A’ienne en temps utile, vers la fin de l’année. Le plan des Affinités électives était fort avancé, et bien des travaux préparatoires furent terminés. Un autre objet m’occupa dans les trois derniers mois de l’année, c’étaient les Nibelungen, dont il serait à propos de dire quelque chose.

Je connaissais depuis longtemps ce poëme par les travaux de Bodmer. Christophe-Henri Muller m’envoya son édition en feuilles. Le précieux ouvrage resta chez moi dans cet état. Occupé d’autres soins, je restai muet sur cet objet comme toute l’Allemagne. Seulement, je lus par hasard une page qui se trouvait tournée en dehors: c’était l’endroit où les femmes de la mer prophétisent à l’audacieux guerrier. J’en fus frappé sans que cela me conduisît à poursuivre cette lecture. Le fond m’inspira seulement une ballade, dont mon imagination s’occupa souvent, sans que je sois parvenu à l’achever.

Mais, comme il faut que tout arrive à sa maturité, le zèle patriotique lixa plus généralement l’attention sur ce vieux monument et en rendit l’abord plus facile. Les dames auxquelles j’avais encore le plaisir de faire des lectures le mercredi demandèrent des explications sur le poëme, et je n’hésitai pas à les satisfaire. Je pris en main l’original et je l’étudiai assez bien pour être en état d’en donner ligne par ligne une traduction intelligible, en ayant le texte sous les yeux. Le ton, la marche, étaient conservés, et aucun détail n’était perdu. Une pareille exposition ne réussit jamais mieux que lorsqu’on parle d’abondance, parce qu’il faut alors que les idées s’enchaînent et que l’esprit agisse avec une force vive, car c’est une sorte d’improvisation. Mais tout en songeante pénétrer ainsi dans l’ensemble de l’œuvre poétique, je ne négligeai pas de me préparer de manière à être en état de répondre pertinemment aux questions de détail. Je me composai un rôle des personnages et des caractères, de courtes notices sur les lieux et les faits historiques, les mœurs et les passions, l’harmonie et les incongruités, et j’ébauchai pour la première partie une carte hypothétique. Par là je gagnai beaucoup pour le moment, et plus encore pour la suite, parce que je fus même en état de juger, d’apprécier et de mettre à profit les travaux sérieux et persévérants des amis de la langue et des antiquités nationales.

Le docteur Niethammer de Munich provoque la composition de deux importants ouvrages : un livre populaire, historique et religieux, et un recueil général de chants pour l’édification et le plaisir des Allemands. Je méditai quelque temps sur l’un et l’autre ouvrage et j’en traçai le plan, mais plusieurs difficultés me firent abandonner l’entreprise. Cependant je conservai mes notes, quelque chose de pareil pouvant être entrepris dans la suite.

Je préparais sérieusement la biographie de Hackert. C’était une tâche difficile. Les papiers qu’on m’avait remis ne pouvaient être considérés ni comme des notes, ni comme une rédaction. Il ne fallait ni détruire tout à fait ce qui était donné, ni l’employer tel qu’il était. Ce travail exigeait donc plus de soin et de peine qu’un ouvrage qui aurait émané de moi. Il fallait quelque ténacité, et toute l’affection, toute l’estime que j’avais vouée à ce défunt ami, pour ne pas abandonner l’entreprise, car les héritiers de cet homme excellent, s’exagérant la valeur des manuscrits, ne se comportaient pas avec moi de la manière la plus aimable.

La partie historique et polémique du Traité des touleurs avançait lentement, mais régulièrement. Les établissements d’Iéna, préservés comme par miracle au milieu des orages de la guerre, étaient complétement réorganisés. Tous les intéressés y avaient travaillé avec zèle, et, lorsqu’on en fit la revue complète au mois de septembre, on put en rendre un compte satisfaisant à leur créateur, notre honoré maître, à l’occasion de son heureux retour.

1808.

Je trouvai cet été à Carlsbad une société toute différente : la duchesse de Courlande, toujours gracieuse elle-même, et son gracieux entourage, Mme de la Recke, accompagnée de Tiedge, et leurs alentours, formaient le centre accoutumé de la société. On s’était vu souvent dans le même lieu, dans les mêmes liaisons ; on s’était toujours trouvé les mêmes, chacun dans sa manière d’être ; c’était comme si l’on avait vécu bien des années ensemble ; on se fiait les uns aux autres sans trop se connaître.

J’étais convaincu depuis longtemps, et surtout depuis quelques années, que les gazettes sont faites uniquement pour amuser la foule et l’éblouir sur le moment, soit qu’une force extérieure empêche le rédacteur de dire la vérité, soit que l’esprit de parti l’en détourne : aussi n’en lisais-je plus aucune. Des amis curieux de nouvelles m’informaient des principaux événements, et je n’avais d’ailleurs rien à chercher dans les affaires du temps, Cependant la Gazette universelle (Allgemeine Zeitung), qui m’était régulièrement envoyée, grâce à l’obligeance de Cotta, s’était amoncelée chez moi. Un soigneux ami avait fait relier les années 1806 et 1807, comme je me disposais à partir pour Carlsbad ; et, quoique l’expérience m’ait appris à emporter peu de livres dans ces occasions, parce que nous faisons peu d’usage de ceux que nous avons ainsi sous la main, et que nous lisons plutôt ceux que des amis nous prêtent accidentellement, il me parut commode et agréable d’emporter cette bibliothèque politique, et je ne fus pas le seul à y trouver une instruction et un délassement inattendus : des amis, qui virent ces volumes chez moi, me les demandèrent tour à tour, si bien qu’à la fin je ne pouvais plus les ravoir. Et peut-être cette feuille montrait-elle son mérite particulier en ce que, si elle dissimulait çk et là avec une sage lenteur, elle n’hésitait pas à communiquer peu à peu conscieusement ce qui devait éclairer l’observateur réfléchi.

Cependant la situation du moment était toujours assez inquiétante, en sorte que les diverses nationalités qui s’étaient réunies dans ce lieu salutaire éprouvaient les unes à l’égard des autres une certaine appréhension, et s’abstenaient par conséquent de toute conversation politique. La lecture de ces feuilles en devait donc être d’autant plus recherchée, pour suppléer au besoin vivement senti.

Je repris mes conversations ordinaires avec de savants géologues, comme si nous nous fussions quittés la veille. J’eus le plaisir de voir que les collections de Joseph Muller prenaient toujours plus de faveur. Je le visitais journellement sur le chemin de Neubrounnen, et je trouvais toujours auprès de lui une conversation instructive.

Ces objets peuvent sembler par trop secs et matériels, mais je trouvai une vie nouvelle dans les relations que je reformai avec des artistes de mérite. Kaatzen, de Dresde, l’excellent peintre de paysage, me donna de précieuses directions et m’apprit à faire quelque chose d’agréable de mes exercices d’amateur. Une charmante surprise pour moi fut la rencontre de mon ancien ami Bury. A cette occasion, il fît une seconde fois mon portrait en petit format, que ma famille sut apprécier dans la suite comme un heureux souvenir de cette époque.

A mon retour, je fus encore appelé à de plus hautes études sur l’art. Les inestimables pâtes de Mionnet, d’après des monnaies grecques, étaient arrivées. On plongeait ses regards dans l’abîme dupassé, et l’on contemplait avec étonnement ces admirables images. Il y avait là des années d’instruction et de plaisir.

Après d’autres artistes, je reçus à la fin de l’année la visite de Kugelgen, qui était partout le bienvenu. 11 fit aussi mon portrait. Un homme tel que lui devait produire la plus douce impression dans un cercle intime de personnes cultivées.

Notre jeune duc devint père. La naissance d’une princesse Marie réjouit tout le monde, et moi en particulier, qui voyais s’enrichir d’un nouveau rejeton la maison des princes auxquels j’avais consacré ma vie.

Mon fils Auguste partit avec joie et courage pour l’université d’Heidelberg ; ma bénédiction, ma sollicitude et mes espérances le suivirent. Recommandé à des amis tels que Voss et Thibaut, auparavant professeurs à léna, il était comme en famille. En passant à Francfort, il vit sa bonne grand’mère. Il en était temps, car hélas ! elle nous fut enlevée au mois de septembre.

Vers la fin de l’année, nous perdîmes aussi un jeune homme bien regretté : Fernow mourut après de cruelles souffrances. Ce fut pour nous une grande perte, car la source de la littérature italienne, qui s’était rouverte à peine après la mort de Jagemann, tarit pour la seconde fois. Toute littérature étrangère doit être importée et même imposée. Il faut qu’on puisse l’acquérir à bon marché, avec peu d’efforts, si l’on veut s’en rendre maître et en jouir commodément. C’est ainsi que nous voyons l’élément italien prévaloir dans l’Allemagne orientale, le français dans l’occidentale, l’anglais dans celle du nord, à cause du voisinage ou d’autres influences.

Le congrès qui se rassembla dans le voisinage, et qui se rapprocha de nous jusqu’à Erfourt au mois de septembre, est d’une si grande importance, ce temps eut sur ma position une influence si considérable, que je devrais entreprendre un tableau particulier de ce peu de jours.

ESQUISSE.

Septembre.

Au milieu du mois, le bruit se confirme d’une réunion des monarques à Erfourt.

Le 23, des troupes françaises marchent sur cette ville.

Le 24, le grand-duc Constantin arrive à Weimar.

Le 25, l’empereur Alexandre.

Le 27, les augustes personnages se rendent à Erfourt. Napoléon vient au-devant d’eux jusqu’à Munchenholz.

Le 29, le duc m’appelle à Erfourt. Le soir, Andromaque au théâtre français.

Le 30, grand dîner chez le duc. Le soir, Britannicus. Grand thé chez-Mme la présidente de la Reck. Le ministre Maret.

Octobre.

Le 1". Lever chez l’empereur Napoléon. — Palais du gouverneur. Escalier. Vestibule et salle. — Grand bruit. — Local bien connu, personnel nouveau. — Mélange. —Vieilles et nouvelles connaissances. — Le poète prophète. — Humeur badine. — Le prince de Dessau reste pour l’audience. Beaucoup de personnes se rassemblent chez le duc de Weimar. Le prince revient et nous rapporte une scène entre l’empereur etTalma, qui pouvait amener de fâcheuses interprétations et des caquets. — Je dîne chez le ministre Champagny. J’ai pour voisin de table Bourgoin, envoyé français à Dresde.

Le 2. Le maréchal Lannes et le ministre Maret ont, je pense, parlé de moi favorablement. — Je connaissais le premier depuis 1806. — Je suis mandé pour onze heures du matin chez l’Empereur. — Un gros chambellan, M. Pôle, me dit d’attendre. —La foule s’éloigne, — On me présente à Savary et à Talleyrand. — Je suis appelé dans le cabinet de l’Empereur. — Dans ce moment, Daru se fait annoncer. Il est introduit aussitôt. — Cela me fait hésiter. — Je suis appelé une seconde fois. — J’entre. — L’Empereur est assis à une grande table ronde. 11 déjeune. A sa droite, à quelque distance de la table, est Talleyrand, à sa gauche, Daru, avec qui il parle de contributions.

— L’Empereur me fait signe d’approcher. — Je reste debout devant lui à une distance convenable. — Après m’avoir considéré un moment, il me dit : « Vous êtes un homme. » Je m’incline.

— Il me dit : « Quel âge avez-vous ? — Soixante ans. — Vous êtes bien conservé. Vous avez écrit des tragédies ? » Je réponds le plus nécessaire. — Daru prend la parole. Pour flatter un peu les Allemands, auxquels il était obligé de faire tant de mal, il avait pris quelque connaissance de notre littérature. Il était d’ailleurs versé dans la littérature latine et avait même traduit Horace. — Il parla de moi à peu près comme mes amis de Berlin en auraient parlé. Je reconnus leur manière de voir et leur sentiment. — II ajouta que j’avais traduit des pièces françaises et, par exemple, le Mahomet de Voltaire. — L’Empereur dit : « Ce n’est pas un bon ouvrage, » et il développa avec détail combien il était peu convenable que le vainqueur du monde fît de lui-rmême une peinture si défavorable. — Il porta ensuite la conversation sur Werther, qu’il devait avoir étudié à fond. Après plusieurs observations tout à fait justes, il me signala un certain endroit et me dit : « Pourquoi avez-vous fait cela ? Ce n’est pas naturel. » Et il développa sa thèse longuement et avec une parfaite justesse.

Je l’écoutai le visage serein, et je répondis, avec un sourire de satisfaction, que j’ignorais si jamais personne m’avait fait le même reproche, mais queje le trouvais parfaitement fondé, etje convins qu’on pouvait reprocher à cet endroit un défaut de vérité. « Mais, ajoutai-je, le poêle est peut-être excusable de recourir à un artifice qui n’est pas facile à découvrir, pour produire certains effets, auxquels il ne serait pas arrivé par une vôie simple et naturelle1. »

L’Empereur parut être de mon avis ; il revint au drame et fit des réflexions d’un grand sens, en homme qui avait observé avec beaucoup d’attention, comme un juge criminel, la scène tragique, et qui avait profondément senti que le théâtre français s’était éloigné de la nature et de la vérité.

Il en vint adx pièces fatalistes et il les désapprouva. Elles avaient appartenu à un temps de ténèbres. « Que nous veut-on aujourd’hui avec le destin ? disait-il. Le destin, c’est la politique. »

Il se tourna de nouveau vers Daru et lui parla de contributions. Je reculai de quelques pas et je me trouvai près de la tourelle, où j’avais passé, plus de trente ans auparavant, bien des heures de plaisir et aussi de tristesse, et j’eus le temps de remarquer qu’à ma droite, vers la porte d’entrée, se trouvaient Berthier, Savary et quelqu’un encore. Talleyrand s’était éloigné.

On annonce le maréchal Soult.

Entre un personnage de haute taille à l’abondante chevelure. L’Empereur le questionne d’un ton badin sur quelques événements désagréables de Pologne, et j’ai le temps de jeter les yeux autour de moi dans la salle et de songer au passé.

C’étaient toujours les anciennes tapisseries.

Mais les portraits avaient disparu.

Là avaifété suspendu celui de la duchesse Amélie, un demimasque noir à la main ; tous les autres portraits de gouverneurs et de membres de la famille.

L’Empereur se leva, il vint droit à moi, et, par une sorte de manœuvre, il me sépara des autres personnes qui formaient la file où je me trouvais. Il tournait le dos à ces personnes et me parla en modérant sa voix. II me demanda si j’étais marié, si j’avais des enfants, et d’autres choses relatives à ma personne.

Il me questionna aussi sur mes rapports avec la maison des princes, sur la duchesse Amélie, sur le prince, sur la princesse.


1. Cette réflexion de Goethe me semble peu d’accord arec l’assertion du chancelier de Muller. On lit dans ses Erinnerungen (Souvenirs) que, selon Napoléon, Goethe avait eu tort d’attribuer deux motifs au suicide de Werther, et de supposer que l’ambition trompée y avait concouru avec l’amour malheureux. Je répondis d’une manière naturelle. Il parut satisfait, et se traduisit ces réponses en sa langue, mais en termes un peu plus décidés que je n’avais pu le faire.

Je dois remarquer aussi que, dans toute notre conversation, j’avais admiré chez lui la variété des formes approbatives, car il écoutait rarement en restant immobile. Ou bien, il faisait un signe de tête méditatif et disait : « Oui, » ou « C’est bien » ou quelque chose de pareil ; ou, s’il avait énoncé quelque idée, il ajoutait le plus souvent : « Qu’en dit monsieur Goet ? »

Je saisis l’occasion de demander par geste au chambellan si je pouvais me retirer, et, s’ur sa réponse affirmative, je pris congé aussitôt.

Le 3. Divers pourparlers au sujet d’une représentation théâtrale, qui aurait lieu à Weimar. Le soir, Œdipe.

Le 4, je me rends à Weimar pour faire disposer le théâtre.

Le 6. Grande chasse. Les comédiens français arrivent avec leur directeur. Le soir, la Mort de César. Le ministre Maret et ses gens logent chez moi.

Le 7. Le maréchal Lannes et le ministre Maret. Conversation détaillée au sujet de la prochaine expédition d’Espagne. Tout le monde revient de la chasse d’Iéna-Apolda et va plus loin. Le conseiller Sartorius de Gœtlingue et sa femme me rendent visite.

Le 14. Je reçois la croix de la Légion d’honneur. Talma et sa femme et de Lorgne d’Idonville, secrétaire du ministre Maret, se rencontrent chez moi.

1809.

Cette année m’a laissé de doux et précieux souvenirs à cause de ses beaux résultats. Je la passai tout entière soit à Weimar, soit à léna. Elle eut donc plus d’unité et de concentration que d’autres, qu’une saison passée aux eaux avait coupées et troublées par des distractions diverses. Cependant ce que j’avais entrepris de faire à léna aurait voulu une résidence continue, qui ne me fut pas permise. La guerre me troubla plus d’une fois inopinément et m’obligea à changer de séjour.

Les mouvements de la guerre, éloignés et prochains, en Espagne et en Autriche, suffisaient déjà pour tenir chacun dans la crainte et le souci. Le départ de nos chasseurs pour le Tyrol (14 mars) fut triste et alarmant. Aussitôt après vinrent les cantonnements. Le prince de Ponte-Corvo, comme chef du corps d’armée saxon, se porta vers les frontières de la Bohême, et parlil le 25 de "Weimar pour Kranichfeld. Accoutumé depuis longtemps, et surtout depuis les dernières années, à m’isoler complétement du monde extérieur, à m’oecuper de mes affaires, à poursuivre mes travaux intellectuels, je me rendis à léna dès le 29 avril. J’y travaillai à l’histoire de la doctrine des couleurs ; j’arrivai au quinzième et au seizième siècle, et j’écrivis l’histoire de ma propre conversion « chromatique. » Puis je poussai l’histoire de la doctrine dts couleurs jusqu’à la fin du dix-huitième siècle. Dans tous ces travaux, le docteur Seebeck me montra sa sympathie et son obligeance.

Pour dire quelques mots de mes travaux poétiques, depuis la (in de mai je n’avais pas perdu de vue les Affinités électives, dont la première conception m’occupait depuis longtemps. Nul ne peut méconnaître dans ce roman une profonde blessure qui craint de se cicatriser, un cœur qui a peur de guérir. J’avais conçu l’idée première depuis quelques années ; mais, dans l’exécution, l’ouvrage s’étendait, se diversifiait toujours plus, et menaçait de franchir les limites de l’art. Après tant de travaux préliminaires, on résolut sérieusement de commencer l’impression, de couper court aux hésitations et de donner à l’œuvre une forme déterminée.

Cependant je fus troublé tout à coup dans ce travail, car nous avions à peine appris, avec anxiété, l’irruption des Français en Autriche, que le roi de Westphalie entreprit une expédition en Bohême, qui m’obligea de revenir le 13 juin à Weimar. Les nouvelles de cette singulière expédition étaient très-incertaines, quand deux diplomates de mes amis, qui suivaient le quartier genéral, MM. de Reinhard et Wangenheim, vinrent me voir à l’improviste, et m’annoncèrent en termes énigmatiques une retraite inexplicable. Dès le 15 juillet, le roi arrive à Weimar ; la retraite semble devenir une fuite, et, dès le 20, les courses du corps d’armée d’Oels nous inquiètent ainsi que le voisinage. Cependant cet orage s’éloigne à son tour ; il passe au nordouest, et, le 23 juillet, je n’hésite pas de retourner à Iéna.

Aussitôt après, les Affinités électives sont livrées à l’impression, et, pendant que les presses travaillent, j’achève de donner à l’ouvrage la dernière main ; enfin, le 3 octobre, je me délivre de ce travail, sans que l’impression qu’il avait faite sur moi soit tout à fait effacée.

Dans notre société intime, l’attention se porta presque exclusivement sur les vieux âges du Nord et, en général, sur le passé romantique. Ma traduction improvisée des Nibelungen réussissait toujours mieux et intéressait vivement les dames qui se réunissaient chez moi le mercredi. D’autres récits héroïques suivirent, et l’on fui captivé surtout par Wilkina Saga et d’autres productions du Nord. .

L’édition de mes œuvres, publiée par Cotta, demanda aussi beaucoup de temps. Elle parut et me fournit l’occasion de me rappeler au souvenir de plusieurs amis en leur envoyant des exemplaires. Mais l’objet principal qui devait m’occuper désormais, ce furent les préparatifs de ma biographie. Beaucoup de soins et de précautions m’étaient nécessaires, car il paraissait difficile de me rappeler les temps lointains de ma jeunesse. Cependant je pris ma résolution, bien décidé à être sincère envers moi comme envers les autres, et à m’approcher le plus possible de la vérité, pour autant que ma mémoire voudrait bien venir à mon secours.

Une nouvelle organisation des institutions scientifiques d’Iéna exigea, cette année encore, que je fisse un long séjour dans cette ville. Fondées et développées depuis trente ans, elles n’avaient que peu souffert de l’invasion française, et l’on se sentait d’autant plus d’ardeur pour les rétablir complétement et les étendre.

A Weimar, on agrandit le bâtiment de la bibliothèque ducale, dont les collections étaient toujours plus riches. Des ressources financières bien ménagées permirent d’envoyer à Paris un jeune naturaliste, le professeur "Voigt, dont le voyage nous fut très-utile.

Après des orages facilement traversés, le théâtre avait repris une marche tranquille. Le répertoire était bien fourni. Pour encourager le talent remarquable de Werner, on prépara avec beaucoup de soin la représentation du Vingt-quatre février. Werner essaya de grandes et de petites tragédies, mais elles parurent inadmissibles sur notre scène.

L’art musical était en progrès au théâtre. Il fut aussi le charme de nos sociétés. Le chœur des chanteurs se perfectionnait sous la direction d’Eberwein. Le jeudi soir, on faisait une répétition, qui était ordinairement suivie d’un joyeux repas ; le dimanche, concert devant une grande et belle assemblée, et puis un déjeuner. Les exercices, un peu interrompus pendant l’été, furent repris dès l’automne.

Les arts plastiques, auxquels nous ne cessions pas de vouer un vif intérêt, produisirent cette année les plus beaux fruits.

Ma collection d’autographes de personnes remarquables s’augmenta considérablement cette année, grâce à l’obligeance d’un ami ; et je me persuadai toujours plus que l’écriture offre des indices marqués sur le caractère de la personne et sa situation présente, quoiqu’on puisse s’en rendre compte par des présomptions plus que par des notions claires : c’est le cas de toute physiognomonie, qui, toute fondée qu’elle est sur la nature, n’a perdu son crédit que pour avoir été érigée en science.

Dans la nuit du 30 au 31 janvier, nous essuyâmes un violent orage, qui exerça au loin sa fureur, et qui me causa un dommage sensible, en renversant dans mon jardin du Stern un vieux et vénérable genévrier. Il m’enleva par conséquent un fidèle témoin de jours heureux. Cet arbre, unique dans la contrée, où le genévrier ne se présente guère qu’à l’état de buisson, s’était vraisemblablement conservé de l’époque où Weimar ne s’occupait pas encore d’horticulture. On faisait à son sujet toute sorte de contes. Un ancien propriétaire, un maître d’école, devait être enterré dessous. Entre lui et la vieille maison voisine, on prétendait avoir vu de fantastiques jeunes filles qui balayaient la place. Bref, cet arbre faisait partie du merveilleux ensemble de cette demeure, dans laquelle s’étaient passées tant d’années de ma vie, et qui était devenue si chère à moi et aux miens par l’inclination et l’habitude, par la poésie et les doux songes.

Je fis dessiner par un jeune artiste l’arbre renversé, comme on le voit encore dans la bibliothèque ducale, avec l’inscription suivante : « Ce genévrier se voyait au Stern dans le jardin de M. de Goethe, conseiller intime. Il avait douze pieds de haut, depuis le sol jusqu’au point où il se séparait en deux branches ; la hauteur totale était de quarante-trois pieds. A rase terre, il avait dix-sept pouces de diamètre, et quinze au point de la bifurcation. Chaque branche avait onze pouces de diamètre, et diminuait d’épaisseur jusqu’aux extrémités, qui se ramifiaient de la manière la plus délicate.

« On ne peut hasarder aucune conjecture sur son très-grand âge. Le tronc était desséché à l’intérieur, le bois traversé par des fentes horizontales, comme on en voit d’ordinaire dans le charbon ; il était jaunâtre et rongé des vers.

« Le grand orage qui éclala dans la nuit du 30 au 31 janvier 1809 le renversa. Sans cet événement extraordinaire, il aurait pu subsister longtemps encore. La cime des branches, comme les extrémités des rameaux, était parfaitement verte et vivante. »

1810.

Année remarquable, remplie tour à tour par l’activité, la jouissance et le progrès.

La science exige d’abord une mention particulière. L’impression du Traité des couleurs était fort avancée. Je terminai la partie polémique et l’histoire du dix-huitième siècle ; des dessins soigneusement exécutés furent enluminés ; la récapitulation fut achevée. On fut heureux de voir la dernière page envoyée à l’imprimerie. Ce fut dix-huit ans après que j’eus reconnu une ancienne erreur, à la suite de travaux incessants. Je me voyais soulagé d’un si lourd fardeau, que je pus regarder comme un jour de délivrance le 16 mai, où je montai en voiture pour me rendre en Bohême. Je m’inquiétais peu de l’effet et je fis bien ; mais je n’aurais pas attendu une si complète indifférence, une si rebutante froideur. Je n’en dirai rien ; j’aime mieux rappeler ici combien je fus redevable, dans ce travail, comme dans mes autres travaux scientifiques, à un ancien commensal, un compagnon de voyage, un collaborateur aussi savant et habile que bienveillant, le docteur Frédéric Wilhelm Riemer. .

Je fus soutenu également dans ces études par le docteur Seebeck, qui fut constamment ou mon hôte ou mon voisin. Le professeur Voigt revint de France et nous communiqua de belles expériences et de belles idées ; l’état scientifique de Paris nous fut exposé en notre langue et à noire point de vue par un Allemand, et nous reconnûmes avec joie que notre voyageur avait bien employé son temps soit pour lui soit pour nous.

L’art musical est toujours l’objet de nos soirées, ainsi que l’art de la récitation. Zaïre, traduite par Peucer, prouve de nouveau l’habileté de notre personnel dans la déclamation. Le Vingtquatre février, de Werner, joué à sa date, fut, à cet égard, un véritable triomphe.

Les frères Boisserée m’envoyèrent leurs précieux dessins de la cathédrale de Cologne, et ces belles gravures me reportèrent à l’époque où la cathédrale de Strasbourg était l’objet de mon enthousiasme.

La biographie deHackert m’occupait toujours, et j’étais soutenu dans ce long travail par la mémoire de mon défunt ami. Je songeai aussi aux petites nouvelles qui attendaient un lien ; la pensée des Années de voyage, suite des Années d’apprentissage, se développa de plus en plus, et je m’ en occupai dans mes heures solitaires.

A propos des droits d’auteur, on trouvera remarquable que le ministre Portalis se soit informé auprès de moi si c’était avec mon consentement qu’un libraire de Cologne imprimait les Affinités électives. Je témoignai, pour ce qui me concernait, ma reconnaissance, mais je renvoyai l’affaire au légitime éditeur. Tant les Français se faisaient déjà, en ce qui concerne la propriété intellectuelle, de plus justes idées, auxquelles les bons Allemands ne s’élèveront pas de sitôt 1

Cette année se distingue par une activité extérieure soutenue. La biographie de Philippe Hackert est imprimée. Ce travail m’avait de nouveau attiré vers le Sud. Ce que j’avais éprouvé dans ce temps-là auprès de Hackert ou dans son voisinage revivait dans mon imagination. Je lus conduit à me demander pourquoi je ne faisais pas pour moi-même ce que j’avais fait pour un autre. Aussi, avant d’avoir achevé ce volume, ma pensée se porta-t-elle sur les premières années de ma vie, et je reconnus que j’avais tardé trop longtemps. J’aurais dû entreprendre ce travail du vivant de ma mère. J’aurais été moi-même plus près de ces scènes d’enfance, et l’excellente mémoire de ma mère m’aurait transporté complétement dans cette époque de ma vie. Maintenant il me fallait évoquer en moi ces fantômes évanouis. J’avais à présenter le développement d’un enfant devenu un personnage, comme il’s’était produit dans des circonstances données, mais, en général, d’une manière conforme aux vues d’un homme d’expérience. Dans ce sens, j’intitulai assez modestement cet ouvrage, traité avec un soin fidèle : Poésie et vérité1, intimement persuadé que l’homme modèle sur son individualité le monde extérieur même dans le présent, et bien plus encore dans le souvenir.

Ce travail, auquel je devais consacrer beaucoup de temps pour les études historiques, et pour me rendre présents les lieux et les personnes, m’occupait partout où j’allais, où j’étais arrêté, dans la maison, hors de la maison, si bien que mon état réel en prenait le caractère d’une chose accessoire ; et pourtant, en quelque lieu que je fusse appelé par les devoirs de la vie, je me retrouvais soudain avec toute ma force et toute ma présence d’esprit.

Le théâtre de Weimar continuait à donner de beaux résultats. La nouvelle salle de spectacle construite à Halle réunissait tous les avantages de celles de Lauchstaedt. L’installation donna lieu à un prologue, qui fut accueilli avec faveur.

La musique me donna moins de satisfaction. Ce que j’osais appeler, l’année précédente, ma chapelle particulière, fut menacé dans son existence. Il s’était formé certaines affinités électives qui me parurent d’abord dangereuses. L’approche de mon voyage d’été ayant amené une pause vers la fin d’avril, je pris dès lors la résolution de laisser tomber la.chose. J’y perdais beaucoup et je dus chercher des dédommagements.

Meyer travaillait sans relâche à l’histoire de l’art, et ses recherches étaient le sujet de conversations intéressantes. Nous


1. Voyez notre tome VIII. L’ouvrage même est intitulé dans le texte allemand (vol. 16 et 17 des Œuvres de Goethe) Vérité et poésie. Nous croyons les deux mots mieux placés dans cet ordre. prenions toujours plaisir à nous représenter le passé. Avec le secours d’un bon calculateur, nous cherchâmes un jour à reconstruire le bûcher d’Héphestion, et surtout l’immense amphithéâtre au milieu duquel il fut élevé, et d’où l’armée grecque tout entière put voir commodément la solennité.

Le docteur Sulpice Boisserée vint ensuite à nous, et, avec une série importante de gravures et de dessins, il dirigea notre attention vers le moyen âge. Nous accueillîmes ses communications avec une vive sympathie, et, comme au théâtre, dans un changement de décoration, on se laissait volontiers transporter dans des temps et des lieux désormais inaccessibles.

Pour l’observation de la nature, j’étais un peu sur mes gar"des: cependant j’étudiai l’histoire de la physique, pour me représenter aussi bien que possible le développement de cette haute science, car c’est en éclaircissant le passé qu’on parvient à comprendre le présent. Je m’abstenais personnellement de toute expérience, mais un feu de Bengale, allumé par le professeur Doebereiner sur le Landgrafenberg, produisit, par l’illumination de la vallée et surtout des montagnes vis-à-vis, un effet des plus surprenants.

Cependant, après cette éblouissante lumière, la magnifique comète, qui brilla longtemps, pouvait encore se faire voir, charmer nos yeux et appeler nos âmes dans les espaces infinis.

Cette année," mon séjour à Carlsbad prit un caractère tout particulier. Le goût de l’histoire naturelle, du dessin, de la géologie, m’avait complétement passé. Dans la société d’amis et d’amies de joyeuse humeur, je m’abandonnai à une dissipation qui dévorait les jours. Les promenades traditionnelles à pied et en voiture nous conduisaient de tous côtés ; nous visitâmes tous les lieux de plaisir voisins et éloignés, auxquels il s’en joignit un nouveau d’une façon presque risible. A Weheditz, village situé au delà de l’Éger versDalwitz, un paysan, qui voiturait des marchandises jusqu’en Hongrie, avait pris en retour des vins nouveaux, spiritueux, excellents, et établi dans sa ferme une petite auberge. L’avilissement du papier monnaie, réduit presque au dixième de sa valeur nominale, permettait de boire à très-bon marché une bouteille d’un agréable vin de Hongrie. La nouveauté, l’étrangeté et même l’incommodité du local ajoutaient au bon marché un certain attrait. On parlait, on riait, on se moquait les uns des autres, et l’on buvait toujours plus que de raison de ce vin flatteur.

On rapportait sur ce pèlerinage l’anecdote suivante. Trois vieillards se rendirent à Weheditz pour se régaler de ce bon vin :

Le colonel Otto, âgé de 87 ans.

Le capitaine Muller, âgé de 84 —

Un bourgeois d’Erfourt, âgé de 82 —

Total 253 ans.

Ils burent gaillardement, et le dernier montra seul au retour quelques signes d’ivresse ; les deux autres prirent leur cadet sous le bras et le ramenèrent heureusement chez lui.

Mais le jour est si long qu’il ne peut se passer sans une occupation utile, et, avec l’assistance de Riemer, je continuai ma biographie. Nous avions toujours, pour la lecture ordinaire et la méditation, les petits traités de Plutarque ; et d’ailleurs, dans un si nombreux concours d’hommes marquants, qui, dans une liberté désœuvrée, s’entretiennent volontiers de ce qui les intéresse, nous ne pouvions manquer d’acquérir de l’instruction et de l’expérience.

Entre autres livres importants, qui devaient me laisser une impression durable, je lus Sainte-Croix : Examen des historiens d’Alexandre, les Idées de Heeren sur la politique et le commerce des peuples de l’antiquité, f’Histoire de la philosophie, par de Gérando. Le livre de Jacobi : Des choses divines, m’affligea. Comment pouvais-je accueillir avec joie l’ouvrage d’un ami si cher, où je voyais développée la thèse que la nature nous cache Dieu 1 Avec mon intuition pure, profonde, native et exercée, qui m’avait instruit fidèlement à voir Dieu dans la nature et la nature en Dieu, tellement que cette idée faisait le fond de toute mon existence, une assertion si étrange, si étroite et bornée, ne devaitelle pas séparer pour jamais mon esprit de l’homme excellent dont je vénérais le cœur avec tendresse ? Mais je ne m’abandonnai pas à mon douloureux chagrin : je me réfugiai dans mon ancien asile, et, pendant plusieurs semaines, je trouvai dans l’Éthique de Spinosa ma nourriture journalière.

Le projet d’Uwaroff de fonder une académie asiatique m’attira dans ces régions, où j’étais d’ailleurs enclin à faire un plus long pèlerinage. Les nouvelles Poésies alémaniques de Hébel me firent l’agréable impression que nous sentons toujours à l’approche de nos ancêtres. Il n’en fut pas ainsi du Livre des héros de Hagen : une époque qui changeait tout s’était interposée. Le Pauvre Henri de Busching, poème en soi très-estimable, me causa une souffrance physique et morale. Un maître lépreux, pour qui une courageuse jeune fille se sacrifie, ne peut guère inspirer que le dégoût. L’alTreuse maladie qui sert ici de base à l’héroïsme me produisit du moins une impression si violente, qu’au seul contact du livre, il me semblait déjà que je fusse atteint de la lèpre.

Un hasard fit tomber ensuite dans mes mains un livre dont on aurait pu craindre une contagion immorale ; cependant, comme une vanité téméraire nous persuade que nous échapperons toujours plus facilement aux influences-spirituelles qu’aux corporelles, je lus le petit volume avec plaisir, mais rapidement, parce qu’on ne pouvait me le prêter longtemps : c’étaient les Novelle galanti de Berrochio. Elles approchent de celles de l’abbé Casti pour la poésie et le style, mais Casti groupe ses idées avec plus d’art et domine mieux son sujet. Par le conseil d’un ami, je lus aussitôt après les Novelle del Bandello, puis je passai à un livre de la même famille : YHistoire de Manon Lescaut et du chevalier Desgrieux. Je dois me rendre le témoignage qu’après tout cela, je revins avec une satisfaction innocente au Vicaire de Wakefield.

1812.

Nous redonnons au théâtre Roméo et Juliette ; nous préparons La vie est un songe, de Caldéron. Ces poèmes exigent et provoquent des études plus profondes. Théodore Kœrner s’était produit comme auteur dramatique". Toni Zriny, Rosamonde, qui reflètent un passé récent encore, sont aisément saisis et rendus par les comédiens, et Bien accueillis du public, qui y retrouve ses sentiments.

Wolf et Riemer veulent reprendre Faust pour le théâtre, ce qui entraîne le poète à intercaler quelques nouvelles scènes, et à projeter même des décorations et d’autres préparatifs. Ces amis, toujours zélés, songent également à une nouvelle rédaction d’Egmont, et ils rétablissent le rôle de la duchesse de Parme.

Iffland nous donna quelques représentations à la fin de l’année, qui fut ainsi terminée de la manière la plus satisfaisante.

J’achève le deuxième volume de ma biographie ; je commence le troisième ; j’en trace le plan et je l’exécute. A la suite de l’histoire des patriarches 1, je reprends la Marche des enfants d’Israël dans le désert, tirée d’anciens papiers, mais je réserve ce travail pour un autre objet.

Trois chants composés au nom des habitants de Carlsbad pour des Majestés impériales me fournirent l’occasion, à la fois honorable et douce, d’essayer s’il y avait encore en moi quelque verve poétique.

On nous fait connaître des événements heureux pour les arts plastiques. L’annonce des découvertes faites à Kgine ouvre à l’histoire de l’art de nouvelles perspectives, auxquelles nous prenons une joyeuse part avec notre ami Meyer, qui avance toujours dans son travail.

1813.

Mes productions poétiques furent peu nombreuses cetteannée. Trois ballades méritent d’être citées : la Danse des morts, le Fidèle Eckart et la Cloche qui chemine*. Je commençai, mais sans l’achever, un opéra, le Loewenslouhl, fondé sur une ancienne tradition, et dont le sujet passa dans la ballade du Comte exilé et revenu ’.

Le troisième volume de ma biographie fut rédigé et imprimé, et, malgré les temps défavorables, il produisit un bon effet. Je commençai à m’occuper du journal de mon voyage d’Italie. Un discours en l’honneur de Wieland fut prononcé dans la loge de deuil des francs-maçons et livré à l’impression pour être communiqué aux amis. Je mentionnerai aussi mon étude sur Shakspeare et ses devanciers.

Guillaume et Alexandre de Humbolât m’engagent, l’un, à tracer une carte du monde, indiquant les idiomes parlés sur


1. Tome. VIII, page HO. —2. Tome I,.pages 77 et 79.—3 Tome I, page 59. le globe, et l’autre, un tableau comparatif des hauteurs des montagnes de l’ancien et du nouveau monde.

C’est ici le lieu de dire en peu de mots comment j’ai cherché à mériter le bonheur d’avoir pour contemporains des hommes éminents. Du point où il a plu à Dieu et à la nature de me placer, et où je n’ai pas cessé d’agir selon les circonstances, j’ai porté mes regards autour de moi, et observé où se manifestaient et agissaient constamment des tendances élevées. De mon côté, par mes études, mes productions, mes collections et mes essais, je me suis efforcé d’aller au-devant d’elles, et, fidèlement préparé à acquérir les choses auxquelles je n’aurais jamais atteint par moi-même, j’ai tâché de les mériter, si bien que j’ai pu m’approprier tout uniment, sans rivalité, sans envie, dans sa nouveauté et sa fraîcheur, ce que les meilleurs esprits offraient au siècle. Aussi le nouveau ne me semblait-il jamais étrange, et je ne courais pas le risque de l’accueillir par surprise ou de le rejeter par un vieux préjugé.

L’abbé Monti, se souvenant de nos anciennes relations, m’envoie sa traduction de VIliade.

Plusieurs objets d’art viennent enrichir mes collections, et, pour fixer toujours plus mon attention sur ces études, je saisis l’occasion qui s’offre à moi de voir à loisir la collection des originaux et des plâtres de Dresde.

Les sciences naturelles, et surtout la géologie, eurent leur tour. J’allai de Tœplitz visiter les mines d’étain de Graupen, de Zinnwald et d’Altenberg. A Bilin j’eus le bonheur d’avoir pour guide le docteur Reuss, qui me communiqua les lumières de son expérience. Le docteur Stolz me rendit à Aussig les mêmes services. Ici parut encore le grand mérite d’un homme qui approfondit d’abord sa spécialité, et qui transmet au visiteur au tant de connaissances qu’un long séjour aurait pu lui en procurer.

Parmi les livres que j’étudiai à cette époque, je dois mentionner les Éludes sur Fintérieur des montagnes par Trebra et les ouvrages de Charpentier. C’était mon goût de vouer une attention particulière aux idées et aux convictions de mes contemporains, surtout s’ils ne pouvaient régler leur marche sur la routine du jour.

Après la bataille de Leipzig nous vîmes à Weimar Guillaume de Humboldt, le comte de Metternich, le chancelier d’État de Hardenberg, le prince Paul de Wurtenberg, le prince Auguste de Prusse, le prince électeur de Hesse, le chimiste John, le conseiller Hochlitz.

Ici ie dois signaler encore un trait particulier de ma conduite. Dès qu’il se formait dans le monde politique un orage menaçant, je me jetais capricieusement dans les régions les plus lointaines. A mon retour de Carlsbad, je m’attachai à l’étude sérieuse de l’empire chinois, et, dans l’intervalle, ayant en vue une représentation d’Essex, imposée et désagréable, pour obliger la comédienne, Mme Wolf, et pour jeter quelque éclat sur son triste rôle, j’écrivis l’épilogue d’Essex, le propre jour de la bafaille de Leipzig.

Je note quelques événements. L’envoyé français est surpris à Gotha et s’échappe. Un petit corps de Prussiens occupe Weimar et veut nous faire croire que nous sommes en sûreté sous sa protection. Les volontaires se conduisent mal et ne préviennent pas en leur faveur. Je quitte Weimar. Aventures de voyage. Cantonnements russes à Dresde. La nuit éclairée aux flambeaux. Arrive le roi de Prusse. Conférences de Tœplitz. Indices préalables d’une alliance générale contre Napoléon. Bataille de Lutzen. Les Français à Dresde. Armistice. Séjour en Bohême. Manœuvres de parade entre Bilin, Osseck et Douchs. Divers événements à Dresde. Je reviens à Weimar. La jeune garde française y fait son entrée. Le général Travers, dont j’avais fait la connaissance lorsqu’il accompagnait le roi de Hollande, se trouve, à sa grande surprise, logé chez moi. Les Français marchent tous en avant. Bataille de Leipzig. Les Cosaques arrivent sans bruit. L’envoyé français est pris à Weimar. Les Français arrivent d’Apolda et d’Umpferstedt. La ville est surprise. Les Autrichiens y pénètrent.

1814.

Grâce aux études sérieuses des acteurs, notre théâtre put donner plusieurs excellentes représentations de Roméo et Juliette, d’Eymoirt, du Camp de Wallenstein. Mais, comme on cherchait du nouveau, de l’étrange, qui fît sensation, on crut pouvoir tirer quelque parti des drames de Fouqué, d’Arnim et d’autres humoristes ; mais l’entreprise ne réussit pas, non plus que pour les anciens ouvrages de Tieck et de Brentano.

La visite du prince de Radziwill éveilla également un désir difficile à satisfaire : la musique originale qu’il avait composée pour Faust, cette musique heureuse, entraînante, ne nous donnait toutefois qu’une espérance éloignée de porter sur la scène ce singulier ouvrage.

Sur la demande soudaine d’Iffland, je me mis à écrire le Réveil d’Èpiménide, et Weber, le maître de chapelle, se chargea de la musique.

Le monodrame de Proserpine, musique d’Eberwein, fut mis ù l’étude et confié à Mme Wolff. Cela nous valut une représentation courte, mais du plus haut intérêt, où l’on ne savait qu’admirer le plus, de la récitation, de la déclamation, de la mimique, des poses et des mouvements plastiques. Un grand tableau final, qui représentait le royaume de Pluton, et couronnait toute l’œuvre, laissa une impression très-favorable.

Le Banquet des Sages1, sous le titre de Les Sages et les Gens, badinage lyrique et dramatique,Mans lequel les divers philosophes répondent gaiement, ou plutôt d’une manière évasive, à ces importunes questions métaphysiques dont le peuple les assiége souvent, était destiné, sinon au théâtre, du moins à un concert de société ; mais la pièce tenait du sarcasme, et il a fallu la rejeter dans les paralipomènes.

A l’occasion des fêtes auxquelles donne lieu l’arrivée de notre duc, revenu d’une heureuse campagne, on décore les rues d’arcs de triomphe. Un recueil de chants fut publié plus tard sous le titre de liienvenu !

On travaillait à la nouvelle édition de mes œuvres. Le troisième volume de ma biographie parut à Jubilate. Le voyage d’Italie avançait, et l’idée du Divan était conque. Un voyage que je fis dans les contrées du Rhin, du Mein et du IVecker, me valut un riche butin et me fit connaître beaucoup de personnes, de localités, d’œuvres d’art, entières ou en débris.


i. Tome I.page 317.

Parmi les événements publics, je note seulement la prise de Paris. J’assiste à Francfort à la première célébration du 18 octobre.

1815.

Dès l’année précédente, j’avais connu l’ensemble des poésies de Hafiz par la traduction de Hammer, et, si les pièces éparses de cet excellent poète, que j’avais trouvées çà et là traduites dans les journaux, étaient restées sans effet sur moi, elles agirent d’autant plus vivement toutes ensemble, et je fus entraîné à exercer de mon côté mon talent poétique, afin de soutenir celte apparition sublime. L’influence était trop vive, la traduction était sous mes yeux ; d’ailleurs je sentais le besoin de fuir loin du monde réel, qui menaçait de se dévorer lui-même, et de me réfugier dans un monde idéal, auquel ma fantaisie, mes facultés, mon goût, pouvaient prendre une joyeuse part.

Je n’étais pas tout à fait étranger aux mœurs de l’Orient, et je m’occupai de la langue, autant que la chose était indispensable pour respirer cette atmosphère ; je m’appliquai même à l’écriture avec ses particularités et ses ornements. Je repris les Moallakatsl,dont j’avais traduit quelques-uns aussitôt après leur apparition. Je me représentai la vie des Bédouins. Le Mahomet d’OElsner, avec lequel je m’étais familiarisé depuis longtemps, me rendit de nouveaux services ; mes relations avec de Dietz s’affermirent. Le livre du Cabus * m’ouvrit le théâtre de cette civilisation à une époque très-remarquable et semblable à la nôtre, où un prince avait tout sujet d’enseigner à son fils, dans un long ouvrage, comment il pourrait, au besoin, en cas de revers funeste, gagner son pain en exerçant un métier. Medschnoun et Leila, modèles d’un amour sans bornes, devaient à leur tour satisfaire le sentiment et l’imagination. La pure religion des Parsis fut relevée de son ancienne décadence et ramenée à sa belle simplicité ; je relus avec intention les voyageurs Pietro delia Vella, Tavernier, Chardin, que j’avais étudiés autrefois.

Ainsi les matériaux s’entassèrent, le fonds s’enrichit, si bien


1. Tome I, page Cl G. — 2. Tome I, page 729. que je trouvais à ma disposition et que je pouvais mettre en œuvre ce dont j’avais besoin pour le moment. Dietz était la complaisance même, pour répondre a mes singulières questions ; Lorsbach se montrait sympathique et obligeant au plus haut point ; par lui je fus même en rapport avec Sylvestre de Sacy. Ces hommes ne pouvaient soupçonner, encore moins comprendre, quel était proprement mon dessein : cependant chacun s’empressait de me diriger dans un champ où je m’étais, il est vrai, quelquefois exercé, mais que je n’avais jamais étudié sérieusement. Et comme la traduction de Hammer était journellement sous ma main, et qu’elle devint pour moi le livre des livres, je ne manquai pas de m’approprier plus d’un joyau de ses Mines 1.

Cependant le ciel politique semblait peu à peu s’éclaircir ; le désir me prit de courir le monde et surtout de visiter ma libre ville natale, à laquelle je pouvais de nouveau prendre intérêt. Le grand air et le mouvement rapide m’inspirèrent bientôt de nombreuses productions dans le goût oriental. Un salutaire séjour que je fis aux bains, une demeure champêtre dans un pays connu, que j’avais fréquenté dès ma jeunesse, la sympathie d’amis aimables et affectueux, contribuèrent à stimuler et à exalter cet heureux état de l’âme, que tous les cœurs purs doivent reconnaître à la lecture du Divan.

Vers la fin de ce pèlerinage je trouvai mon recueil si riche, que je pus déjà le diviser en livres d’après une certaine connexité, mesurer les rapports des différentes branches, et amener tout l’ouvrage, sinon à la perfection, du moins à la conclusion. J’avais ainsi gagné et trouvé dans cette distraction plus que n’aurait pu me donner un nombre pareil de jours les plus tranquilles du monde.

Avant mon départ j’avais essayé d’écrire mon Voyage en Sicile, mais l’Orient s’était tout à fait emparé de moi, et ce fut heureux, car, si mon élan s’était alors arrêté ou s’il avait pris une autre direction, je n’aurais pas su retrouver le chemin de ce paradis.

Peu de choses étrangères me touchaient, cependant je


1. Tome I, page 732. m’intéressai vivement aux chants de la Grèce moderne, dont l’original et la traduction me furent confiés et que je désirai voir bientôt imprimés. Je lus aussi avec profit les Annales de Goetlingue, dont je trouvai plusieurs volumes dans la bibliothèque de Wiesbaden. En les parcourant de suite, avec une attention recueillie, je pus me rendre compte de ce que j’avais éprouvé et traversé, et de la valeur d’un pareil ouvrage, que le jour produit avec précaution et qui déploie son action dans le temps. Dans ce sens, il est infiniment agréable d’observer ce qui s’est passé depuis de longues années. On voit déjà enchaînés les causes et les effets ; tout ce qui était de peu de valeur est tombé eu poussière ; le faux intérêt du moment est évanoui ; la voix de la foule est expirée, et le bien qui survit ne peut être assez apprécié.

Je visitai successivement Cologne, Francfort, Heidelberg, et je pus reconnaître dans ce voyage combien j’avais perdu à notre malheureux état de guerre et d’esclavage, qui m’avait jusqu’alors séquestré dans un coin de notre patrie.

Un singulier bonheur m’attendait à Bieberich. S. A. I. l’archiduc Charles voulut bien, après une conversation intéressante, me faire la description de ses campagnes avec des cartes extrêmement précises et nettement gravées. Sur ces précieuses feuilles se trouvait justement la contrée de la Lahn, depuis Wetzlar jusqu’à Neuwied, et je fis l’observation qu’une bonne carte militaire serait la plus utile pour des études géognostiques : en effet, le soldat et le géognoste demandent, non pas à qui appartiennent la rivière, le pays et la montagne, mais l’un, en quoi ils peuvent être utiles à ses opérations,. l’autre, de quelle manière ils pourraient lui servir à compléter ou à confirmer ses expériencés.

Je garderai de mon retour un précieux souvenir. Je revins d’Heidelberg à Wurtzbourg avec Sulpice Boisserée. Affligés l’un et l’autre de nous quitter, nous préférâmes nous séparer sur un territoire étranger plutôt que sur le nôtre. De là je me rendis à Gotha par Meiningen et la forêt de Thuringe, et j’arrivai à Weimar le 11 octobre, après une absence de quelques semaines.

Je reçus chez moi plusieurs visites intéressantes, et les sciences naturelles m’occupèrent beaucoup, mais les arts ne furent pas oubliés. Le théâtre de Weitnar s’occupait toujours de Caldéron. Il donna la Grande Zénobie. Les trois premiers actes réussirent parfaitement ; les deux derniers, fondés sur un intérêt national de convention et temporaire, ne furent ni goûtés ni jugés, et, après cette dernière tentative, les applaudissements avec lesquels les autres pièces avaient été reçues cessèrent de se faire entendre.

Le monodrame de Proserpine, avec la musique d’Eberwein, fut représenté avec succès. Èpiménide fut composé pour Berlin. J’écrivis en société avec Peucer une petite pièce en souvenir de Schiller et d’Iffland. A cette époque, le théâtre de Weimar était arrivé à son apogée pour la pureté du débit, la force de la déclamation, le naturel et le goût de l’exposition. La mise en scène fut par degrés plus soignée ; les dames d’abord, puis les hommes, perfectionnèrent leurs costumes ; nous eûmes des décorateurs plus habiles.

Je n’avais pas cessé de travailler, principalement avec le concours de Schiller, à élever notre scène dans l’ensemble et dans les diverses parties, selon nos forces et nos moyens, et le résultat fut que, depuis nombre d’années, elle était considérée comme une des meilleures de l’Allemagne.

Il nous sera permis de passer du petit théâtre de planches à la grande scène du monde. Le retour de Napoléon effraya l’Europe. Nous eûmes à traverser cent jours gros d’événements. Les troupes, à peine éloignées, revinrent sur leurs pas. Je trouvai à Wiesbaden la garde prussienne. On appela les volontaires ; elles citoyens,paisiblement occupés, qui commençaient à peine à respirer, se résignèrent de nouveau à une position à laquelle ne répondaient pas leurs forces physiques, et qui n’était pas en harmonie avec leurs dispositions morales. Au grand effroi de tout le monde, la bataille de Waterloo fut annoncée à Wiesbaden comme perdue, et puis ce fut une explosion de joie délirante, quand on sut qu’elle était gagnée. Dans la crainte de voir les troupes françaises se répandre aussi vite qu’autrefois dans les provinces, les baigneurs faisaient déjà leurs paquets, et, remis de leur épouvante, ils se consolèrent bientôt des embarras inutiles que leur prévoyance s’était donnés.

1816.

J’avais besoin de retracer les objets si intéressants et si divers que j’avais vus l’année précédente dans ma contrée natale. J’entrepris l’Art et l’Antiquité aux bords du Rliin et du Mein, dont j’avais déjà préparé les matériaux à la fin de 1815. Et comme, dans nos temps modernes, une chose agit sur l’autre, et même le contraire par le contraire, je m’occupai aussi d’une figure héroïque, comme symbole de la personne de Bliicher, en conséquence de ses grands exploits. Quand le héros, au risque de sa vie et de sa gloire, joue le sort du monde, et que le succès est heureux, le patriote admire, et il appelle volontiers l’artiste à son aide, afin de trouver un langage pour son admiration, pour son respect.

Selon le goût traditionnel, marier la forme héroïque de l’antiquité avec un costume approchant du moderne fut en définitive, après une correspondance préalable avec M. le directeur Schadow, le projet et la convention. Un premier modèle fut endommagé, et l’artiste en produisit un second, sur lequel, après des conversations instructives, on finit par s’accorder, sous réserve des modifications que l’achèvement de l’œuvre amène toujours. Cette statue se trouve donc comme au point qui sépare les temps anciens des nouveaux, à la limite d’un certain idéal de convention, qui veut parler à l’imagination et au souvenir, et d’un naturel absolu, qui fait violence à l’art lui-même et l’enchaîne à une réalité souvent importune.

Je reçus avec plaisir de Berlin des tableaux transparents d’après mon Hans Sachs, qui rendaient comme j’avais aimé à le faire cette vieille poésie grave et naïve. Les dessins de Cornélius et de Retzsch sur Faust produisirent dans leur genre un effet semblable.

Le goût des tableaux vivants était toujours plus répandu dans les sociétés, et, si je ne l’encourageai pas directement, je consacrai du moins, dans l’occasion, quelques strophes à ces amusements.

Des hommes singuliers, comme il s’en trouve, ayant pris parti pour l’ordre chronologique, qu’on avait observé dans les œuvres de Schiller, me demandèrent de l’adopter aussi, mais je fis prévaloir mes raisons pour m’y refuser. L’impression suivit son cours. Je revis les neuvième et dixième volumes. Le Voyiye en Italie, surtout Naples et la Sicile, avançait toujours plus, et, comme un travail en appelle toujours un autre, je ne pus manquer de retoucher quelques moments principaux du quatrième volume de Vérité et Poésie, si longtemps différé et attendu. Je travaillai à la deuxième partie du Voyage au Rhin et au Mein. Je revis le Roman du Renard, et j’écrivis la Fête de saint Roch.

Je reçois la seconde livraison de mes œuvres ; je m’occupe de nouveau des Paralipomènes. Je compose un chant pour la fête des artistes à Berlin. En revanche, une grande cantate, dont j’avais conçu l’idée pour la fête de Luther, est abandonnée par défaut de temps et d’encouragement.

Mon attention se porta vivement sur les poemes de Byron, qui se signalait toujours davantage et m’altirait peu à peu, tandis qu’il m’avait repoussé autrefois par son hypocondrie et sa violente haine de lui-même. Je lus le Corsaire et Lara non sans admiration et sans intérêt.

Je reçus de Humboldt la traduction d’Agamemnon, qui me permit de goûter à mon aise une pièce que j’avais toujours idolâtrée. Niebouhr m’envoya son Marcus Cornelius Fronto. Le conseiller intime Wolf parut chez moi à l’improviste. La conversation fut intéressante et profitable. Meyer y prit part en artiste. Mais ces deux amis me quittèrent le 27 août, et j’eus le loisir de solenniser encore en petit comité mon jour de naissance, et de méditer sur la valeur des couronnes dont je vis ’ma chambre parée par les soins de la bienveillante hôtesse.

Plusieurs événements publics me touchèrent de près dans cette année, et furent pour moi des sujets de joie ou de douleur. Le 30 janvier, fut institué l’ordre du Faucon, et j’en reçus d’abord la grand’croix. Le mariage du duc Bernard donna les plus belles espérances. En revanche, la mort de l’impératrice d’Autriche me fit une impression qui ne s’est jamais effacée. Le ministre d’État de Voigt, mon cher et ancien confrère, mon appui dans mes entreprises pour le bien public, célébra le jubilé de son office, et je le saluai d’un poème et des vœux les plus sincères.

Notre paix intérieure était favorisée par celle du monde, lorsque, la liberté de la presse ayant été promulguée, les annonces de l’Isis parurent, et tous les hommes sages et bien pensants prévirent avec effroi et tristesse les suites immédiates de cet événement, faciles à calculer, et les suites éloignées, qui étaient incalculables.

1817

Cette année, j’avais plus d’une raison de faire un long séjour à léna, et j’y fis transporter une partie de mes manuscrits, de mes dessins, de mes instruments et de mes collections. Je passai d’abord en revue l’ensemble des établissements. Le premier objet qui nous occupa fut’la création d’un musée botanique ; vers la fin de l’année, ce fut l’arrangement de la bibliothèque, qui présentait de grandes difficultés. L’espace ne suffisait plus aux livres, entassés depuis trois cents ans. La salle inférieure était humide. Il fallut veiller d’abord aux réparations nécessaires. L’école vétérinaire fut ensuite l’objet de nos soins.

Les sciences m’occupèrent tour à tour. J’avais fait venir à léna mon portefeuille d’anatomie comparée. Le professeur Renner me démontra plusieurs choses, surtout en ce qui touche au système lymphatique. La géognosie, la géologie, la minéralogie et leurs dépendances étaient à l’ordre du jour. La chromatique ne cessait pas de m’occuper en silence. Je recherchai l’état où elle était parvenue en Angleterre, en France, en Allemagne. Je remarquai avec joie qu’on s’était approché de la voie naturelle par l’observation pure, et qu’on y avait même touché quelquefois ; mais j’eus bientôt le chagrin de reconnaître qu’on ne pouvait se délivrer entièrement de l’ancienne erreur, que la couleur fût renfermée dans la lumière ; qu’on se servait de la terminologie traditionnelle, et qu’on était tombé par là dans le plus grand embarras.

Cette année fut heureuse pour les arts plastiques. On parlait toujours plus des marbres d’Elgin, et le désir de voir de mes yeux quelque chose de Phidias était si vif chez moi* que, par une belle matinée, étant sorti sans dessein, surpri^par ma passion, je me rendis soudainement à Roudolstadt, et je me réconfortai pour longtemps à contempler les merveilleuses tètes du Monte-Cavallo. Je fis plus ample connaissance avec les marbres d’Égine par les dessins de l’homme chargé à Rome de les restaurer.

En vue du Divan, je continue d’étudier l’Orient et j’y consacre un temps considérable. Et comme l’écriture est en Orient de grande conséquence, je m’exerce à copier les manuscrits aussi nettement que possible et même avec les ornements traditionnels. La troisième livraison de mes œuvres, du neuvième au douzième volume, paraît a Pâques ; je termine le deuxième cahier du Rhin et du Mein. On imprime le voyage à Naples et en Sicile. Je reviens à ma biographie. En fait de travaux poétiques, je ne saurais citer que les Paroles orphiques en cinq stances et un chant de mort irlandais traduit de Glenarvon.

Pour la physique, je note ici une remarquable aurore boréale au mois de février.

Après avoir étudié les formes des nuages avec Howard, je vis paraître fort à propos la traduction de l’indien Megha-Douta. On s’était longtemps occupé des nuages et des formes de nuages, et l’on pouvait suivre plus sûrement par la pensée ce messager des nues dans ses mille formes diverses.

La poésie et. la littérature anglaises eurent cette année le pas sur toutes les autres. Plus on se familiarisait avec les particularités de ce génie extraordinaire, plus les poésies de lord Byron inspiraient d’intérêt. En Allemagne, hommes et femmes, jeunes gens, jeunes filles, semblaient en oublier tout esprit germanique et toute nationalité. Ses ouvrages se trouvant mieux à ma portée, je pris aussi l’habitude de m’occuper de lui. J’aimais ce contemporain, et je me plaisais àie suivre parla pensée dans sa vie aventureuse. Le roman de Glenarvon devait nous donner la clef de plusieurs de ses aventures d’amour ; mais, si cet ouvrage était volumineux, il n’était pas intéressant à proportion. Réduit à deux volumes ordinaires, il aurait fait plus de plaisir.

Parmi les livres qui fixèrent mon attention, je signalerai entre autres : Hermann, De mythologia Grxcorum antiquisiima ; Raynouard, Grammaire delà langue romane. Le Manuscrit venu de Sainte-Hélène occupa tout le monde. On disputa sur son authenticité, sur son originalité totale ou partielle. Il était évident et indubitable qu’on avait recueilli bien des choses de la bouche du héros. L’Histoire primitive d’Allemagne de Bark n’entrait pas dans nos études du temps, mais le Lundi de Pentecôte du professeur Arnold de Strasbourg fut au contraire une apparition pleine de charme. On éprouve un sentiment très-doux, quoique assez indéfinissable, quand une nation se reflète dans les particularités de ses membres, car c’est seulement dans le particulier qu’on se reconnaît des parents ; dans le général, on ne retrouve toujours que la descendance d’Adam. Cette comédie m’occupa beaucoup, et j’exprimai sincèrement et en détail le plaisir qu’elle m’avait fait.

Depuis quarante ans que je parcourais la Thuringe à pied, à cheval, en voiture, je n’avais jamais visité la Paulinzelle (cellule de Paulin). Ce n’était pas encore la mode de regarder comme très-intéressantes et très-respectables ces ruines ecclésiastiques. Enfin on m’en parla tant, la jeunesse voyageuse et celle du pays me vantèrent si fort cet aspect grandiose, que je résolus de passer là dans la solitude mon jour de naissance, que j’aimais toujours à solenniser dans la retraite. Une trèsbelle journée favorisa mon entreprise, mais l’amitié me préparait une fête inattendue. Le grand maître des eaux et forêts, M. de Fritsch, s’était entendu avec mon lils pour nous faire servir d’Ilmenau un charmant repas, si bien que nous pûmes contempler dans un joyeux loisir ce vieux bâtiment, déblayé par le gouvernement de Schwarzbourg Roudolstadt.

Les étudiants allemands célébrèrent à léna une fête générale le 18 juin, et une plus grande encore à la Wartbourg le 18 octobre. Le jubilé de la réformation pâlit en présence de ces manifestations plus vivantes et plus nouvelles. Des hommes courageux avaient fait, trois siècles auparavant, une grande entreprise, maintenant lenrs exploits paraissaient vieillis, et l’on attendait tout autre chose des nouvelles entreprises secrètes et publiques.

Un nombre considérable de jeunes Grecs, qui étudiaient à léna et à Leipzig, exercèrent sur moi et pour longtemps une action toute particulière. Le désir de s’approprier la culture allemande était chez eux extrêmement vif, comme celui de consacrer leurs nouveaux talents à la culture et au bien de leur patrie. Seulement, il fallait reconnaître qu’en ce qui concernait l’essentiel de la vie, ils étaient gouvernés par des mots plus que par des idées et des intentions claires. Papadopoulos, qui venait souvent me voir à léna, me vantait un jour avec un juvénile enthousiasme l’enseignement de son professeur de philosophie. « C’est admirable, s’écriait-il, d’entendre cet homme excellent parler de Vertu, de Liberté et de Patrie. » Mais quand je demandai ce que cet excellent maître enseignait sur la Vertu, la Liberté, la Patrie, le jeune homme me répondit qu’il ne pouvait proprement pas le dire, mais que ces mots : Vertu, Liberté, Patrie, ne cessaient pas de retentir au fond de son âme.

C’est ce même Papadopoulos qui traduisit dans ce temps-là mon Iphigénie en grec moderne. Et dans cet idiome la pièce exprime merveilleusement la langueur d’un Grec voyageur ou exilé, car le regret général de la patrie s’y trouve exprimé d’une manière loute spéciale par le regret du pays de Grèce, le seul qui fût alors civilisé.

1818.

J’avais encore travaillé au Divan pendant l’hiver avec tant d’amour et de passion, que nous n’hésitâmes pas à commencer l’impression dès le mois de mars. Cependant les études continuèrent : je voulais tâcher de rendre cette poésie plus intelligible par des notes et des mémoires détaillés. Car il fallait s’attendre à voir les Allemands surpris, quand on essayerait de leur produire quelque chose d’un tout autre monde. Quelques pièces insérées dans VAlmnnach des dames avaient déconcerté le public plus qu’elles ne l’avaient préparé. On se demandait si c’étaient des traductions ou des imitaiions inspirées et appropriées, et ce doute ne fut pas favorable à l’entreprise. Je laissai l’affaire suivre son cours, ayant déjà l’habitude de voir le public allemand s’étonner avant d’accueillir et de jouir.

Avant tout, il me parut nécessaire d’éclaircir pour mes lecteurs et pour moi les caractères des sept principaux poètes persans et de leurs œuvres 1. Cela ne m’était possible que par une étude sérieuse et soulenue de l’imporlant travail de Hammer. Je ne négligeai aucun secours, ni la Religion des anciens Parsis


1. Tome I, pages t ? !J7 et suivantes. d’Anquetil, ni les Fables de Bidpai, ni les Poésies arabes de Freylag, ni la Grammaire arabe de Michaelis.

Cependant les rarelés que notre prince avait rapportées de Milan fixèrent au plus haut point mon attention. La plus grande parlie avait trait à la Cène de Léonard de Vinci, et ce fut l’occasion du travail que je composai sur ce sujet.

Vers la fin de l’année, je reçus les 17- et 18-volumes de mes œuvres1.

Cette année marque chez nous pour les arts plastiques. Nous avions eu déjà des détails sur les marbres d’Égine ; nous en avions reçu des dessins sur les monuments de l’art grec, mais l’objet principal nous manquait encore. Nous cherchâmes à nous représenter le Parthénon tel que l’avaient vu les voyageurs du dix-septième siècle, et nous en reçûmes de Paris le dessin, qui donnait de l’intention générale une idée plus claire que cela n’a été possible depuis, la destruction n’ayant pas cessé son œuvre.

J’achetai à vil prix plusieurs bonnes estampes de l’école française. La nation voisine était alors si détestée, qu’on ne voulait ni lui reconnaître aucun mérite, ni posséder quelque chose qui vînt d’elle. C’est ainsi que je réussis dans quelques ventes à acquérir pour un prix dérisoire de grandes estampes bien gravées, bien connues dans l’histoire de l’art, remarquables par des anecdotes ou par quelques particularités de leurs auteurs ; des planches originales de plusieurs artis’.es célèbres, et goûles dans le dix-huitième siècle, m’avaient coûté deux gros (trente centimes) la pièce.

1819.

Le ministre d’État de Voigt nous fut enlevé le 22 mars. Il me lit un grand vide, et je perdis en lui un précieux collaborateur. Il se sentait très-affecté dans les derniers temps par les progrès de l’esprit révolutionnaire, et je l’estimai heureux d’avoir ignoré l’assassinat de Kotzeboue, qui fut frappé le 23 mars, et d’avoir échappé aux inquiétudes que nous donnèrent, après cet attentat, les violentes agitations de l’Allemagne.


t. Nous passons de nombreux détails d’occupations scientifiques et administratives.

Du reste le monde poursuivait sa marche paisible. L’impératrice de Russie visita Weimar. Le duc Bernard eut un fils, et ce fut un sujet d’allégresse universelle. Les séjours qu’on fità Dornbourg et à léna donnèrent lieu à diverses réjouissances. Les princesses avaient établi leur jardin à léna : ce fut un sujet d’allées et de venues fréquentes. Et ce qui rendit plus vivante la haute société, c’est que le duc de Meiningen et le prince Paul de Mecklenbourg vinrent passer quelque temps à léna pour leurs études.

Je vis à Carlsbad le prince de Metternich, et je trouvai en lui, comme auparavant, un gracieux seigneur. Je fis la connaissance personnelle du comte de Bernstorff, après avoir entendu longtemps parler de lui avec de grands éloges. Je vis aussi le comte de Kaunitz et d’autres personnes qui avaient accompagné à Rome l’empereur François : aucun ne voulut me parler favorablement de l’exposition allemande des beaux-arts dans le palais Caffarelli.

Chez moi, comme à léna, j’eus des rapports très-avantageux avec des personnes résidentes et avec des voyageurs. Mais je dois mentionner ici les témoignages d’intérêt que je reçus de tous côtés à l’occasion de mon soixante et dixième anniversaire. Une bizarre fantaisie, un capricieux embarras, me portait toujours à éviter la célébration de mon jour de naissance. Cette fois, je l’avais passé en voyage entre la cour et Carlsbad. J’arrivai le soir à Carlsbad, et je me crus hors d’affaire ; mais je fus invité le 29 à un banquet déjà convenu au Posthof, et je dus m’excuser pour raison de santé. Mais il m’arriva aussi de loin plusieurs agréables surprises. A Francfort, une belle et brillante fête avait été donnée en l’honneur du 28 août ; la société pour l’ancienne histoire d’Allemagne m’avait nommé membre honoraire ; les États de Mecklenbourg m’honorèrent ce jour-là d’une médaille d’or, comme témoignage de reconnaissance pour la part que j’avais prise, au point de vue artiste, à l’exécution de la statue de Blùcher.

1820.

Après avoir observé, le 29 mars, une éclipse de lune, notre attention se porta sur l’éclipse annulaire de soleil annoncée pour le 7 septembre. On en avait fait les dessins préalables à l’observatoire d’Iéna. Le jour vint, mais le ciel était couvert de nuages. On avait fait des dispositions dans le jardin des princesses, afin que plusieurs personnes pussent être admises à la l’ois. Notre prince vint voir ses chers petits-fils à la bonne heure ; les nuages s’éclaircirent autour du soleil, et l’on put observer parfaitement le commencement et le milieu, et, pour voir l’émersion, la fin, on se rendit à l’observatoire, ouïe professeur Posselt était occupé avec d’autres employés. Là encore, l’observation réussit, et l’on eut lieu d’être complètement satisfait, tandis qu’à Weimar un ciel couvert rendit toute observation impossible.

Dans un voyage à Carlsbad, je ne cessai pas d’observer la forme des nuages et j’y rédigeai mes observations. Je continuai ce journal des nuages jusqu’à la fin de juillet et plus tard encore. Par là j’appris à connaître toujours mieux le développement des états visibles de l’atmosphère, et je pus entreprendre un classement des formes des nuages dans un tableau à différents compartiments.

Je ne perdais pas de vue la botanique. Le catalogue du Belvédère fut achevé, et par là je fus conduit à écrire l’histoire de la botanique weimarienne. Là-dessus, je fis traduire une brochure française qui recommandait et enseignait la multiplication des érycacées.

J’observai sur place une remarquable miellée et je la décrivis. M. le docteur Carus me communiqua un tissu délicat de racines de tilleuls plantés dans un cimetière de Saxe. Ces racines, descendues jusqu’aux cercueils, les avaient enveloppés comme d’un filigrane, ainsi que les corps qu’ils renfermaient.

Je continuai à Carlsbad mes collections géognostiques. Je donnai une nouvelle attention aux roches pseudo-volcaniques. A léna, je passe de nouveau en revue la suite des roches de Carlsbad. De jeunes amis me fournissent des échantillons de galets primitifs du voisinage de Danzig et de Berlin, dont on pouvait faire une collection parfaitement systématique.

Les couleurs entoptiques me donnent une nouvelle envie de travailler à mon Traité des couleurs. On me communiqué la Nouvelle chroagèncsie de Le Prince, qui peut être considérée comme un résultat et une confirmation de ma doctrine des couleurs.

La grande salle inférieure de la bibliothèque d’Iéna était désormais réparée. On y fit tous les arrangements convenables. Nous enrichîmes le jardin botanique d’une nouvelle serre.

Je connaissais déjà quelques estampes du Triomphe de Maiitégna ; j’en reçus enfin la suite complète, et je pus les étudier de suite et à loisir. Mais j’ignorais où se trouvaient les originaux, lorsqu’un matin, ayant étalé mes feuilles devant moi dans le pavillon du jardin d’Iéna, pour les considérer plus attentivement, le jeune Mellish, fils d’un ancien ami, entra, et me dit aussitôt qu’il se trouvait en pays de connaissance : car, peu de temps avant son départ d’Angleterre, il avait vu ces tableaux bien conservés à Hamptoncourt, dans les salles du cMteau royal. La recherche m’était rendue plus facile. Je renouvelai mes relations avec M. le docteur Noehden, qui vint au-devant de mes désirs avec la plus grande obligeance. Le nombre, la mesure, l’état de conservation, l’histoire de l’acquisition par Charles Ier, tout fut éclairci.

Dès ma jeunesse, j’avais aimé la société des artistes plastiques. Je pus en jouir pleinement cette année. Comme je séjournais à léna, vers la fin de l’été, dans le pavillon du jardin, ma demeure ordinaire, je reçus la visite de trois bons artistes de Berlin. M. Schinkel me communiqua les plans de son nouveau théâtre, et il me fit voir aussi d’inestimables paysages dessinés à la plume, qu’il avait recueillis dans un voyage au Tyrol. MM. Tieck et Rauch modelèrent mon buste ; M. Tieck fit aussi le profil de mon ami Knebel. Des conversations vives, et même passionnées, s’établirent entre nous, et je pus compter ces jours parmi les plus beaux de l’année.

L’excellent Frédéric Gmelin, toujours studieux, toujours bien disposé pour les amateurs de Weimar, nous envoya la plupart des épreuves de ses cuivres pour le Virgile de la duchesse de Devonshire. Nous admirâmes son burin, mais nous déplorâmes qu’il eût dû prêter son talent à de pareils dessins. Ces gravures, destinées à accompagner une édition de luxe de l’Enéide d’Annibal Caro, offrent un triste exemple de la tendance réaliste moderne, qui se déploie surtout chez les Anglais. Quoi de plus triste que de vouloir aider un poète à représenter des contrées désertes, que l’imagination la plus vive ne saurait ni recréer ni peupler ? Ne faut-il pas reconnaître qu’en son temps Virgile eut déjà de la peine à représenter au monde latin cet état primitif, pour habiller de quelque parure poétique, aux yeux des Romains de son siècle, des forteresses et des villes absolument changées ? Et ne réfléchit-on pas que des villes dévastées, rasées, englouties, paralysent l’imagination, et lui ôtent absolument l’élan qu’elle aurait eu peut-être encore pour rivaliser avec le poète ?

Parmi les livres qui m’occupèrent, je citerai les Prolegomènes de Wolf. Je les repris. Les travaux de cet homme, avec qui j’étais étroitement lié, avaient dès longtemps éclairé mon sentier. En étudiant cet ouvrage, je réfléchis sur moi-même et j’observai le travail de ma pensée. Je remarquai en moi un mouvement continu de systole et de diastole. J’étais accoutumé à considérer comme un ensemble chacun des poemes d’Homère, et je les voyais là séparés et dispersés, et, tandis que mou esprit se prêtait à cette idée, un sentiment traditionnel ramenait tout surle-champ à un point unique ; une certaine complaisance, que nous inspirent toutes les productions vraiment poétiques, me faisait passer avec bienveillance sur les lacunes, les différences et les défauts qui m’étaient révélés.

La littérature française, ancienne et nouvelle, lixa aussi, cette année, mon attention d’une façon toute particulière. Les œuvres de Mme Roland excitèrent mon admiration. L’apparition de pareils talents et de pareils caractères sera peut-être le principal avantage que des temps malheureux auront procuré à la postérité. Ce sont ces caractères qui donnent une si haute valeur aux jours les plus abominables de l’histoire du monde. L’histoire de Jeanne d’Arc, dans tous ses détails, produit un effet pareil ; seulement la distance de plusieurs siècles répand sur eux une ombre mystérieuse. C’est encore ainsi que les poésies de Marie de France doivent au voile vaporeux des années qui nous séparent d’elle plus de grâce et de charme.

La mésintelligence qui éclata entre Voss et Stolberg me fut particulièrement sensible. Elle donna lieu à des réflexions diverses.

On voit, après vingt ans de mariage, un couple, brouillé en secret, demander le divorce, et chacun s’écrie : « Pourquoi avez-vous souffert cela si longtemps, et pourquoi ne le souffrez-vous pas jusqu’à la fin ? » Mais ce reproche est injuste. Celui qui considère toute la valeur et la dignité de l’union conjugale dans une société policée reconnaîtra combien il est dangereux de se dépouiller d’une pareille dignité. Il se posera la question de savoir s’il ne vaut pas mieux supporter les désagréments journaliers, qu’on se sent le plus souvent la force de souffrir ; s’il ne vaut pas mieux traîner uné ennuyeuse existence que de se résoudre précipitamment à un’résultât qui finit, hélas ! par se produire de lui-même violemment, quand la somme totale est par trop pesante.

Il en est de même d’une amitié de jeunesse. Quand on s’engage dans une liaison pareille à l’âge de l’espérance, on le fait sans condition ; on n’imagine pas qu’une rupture soit possible ni maintenant ni jamais. Ce premier engagement est d’un caractère beaucoup plus élevé que la promesse prononcée à l’autel par deux amants passionnés ; car il est tout à fait pur ; il n’est pas exalté par le désir, dont la satisfaction peut faire craindre un pas en arrière. Aussi semble-t-il impossible de briser un lien d’amitié formé dans la jeunesse, quand même les divergences survenues menacent plus d’une fois de le rompre.

Cependant Voss et Stolberg auraient brisé ces nœuds bien plus tôt, si la comtesse Agnès n’avait déployé son influence aimable et conciliante. Quand l’ange de paix fut remonté au ciel, Stolberg chercha un nouvel appui, et le pampre s’enlaça autour de la croix. Voss se laissa maîtriser par la mauvaise humeur qu’il nourrissait depuis longtemps dans son âme. Tous deux étaient à plaindre. Ils ne voulaient pas renoncer à l’ancienne amitié, oubliant que des amis qui se tiennent encore par la main à l’endroit où le chemin se bifurque, sont déjà à cent lieues l’un de l’autre.

Quelques travaux définitifs ou préparatoires m’occupèrent à un haut degré. Je repris le Second séjour à Rome* pour ajouter au Voyage en Italie une suite nécessaire. Puis je me sentis


1. Tome IX, page :i8,">. disposé à écrire la Campagne de France de 1792 et le Siège de Mayence. Je rédigeai ensuite une chronique sommaire des années 1797 et 1798. J’écrivis Lequel est le traître1, la suite de la Brunette* et je donnai un ensemble idéal aux Années de voyage..

La douce liberté d’une excursion que je fis me permit de revenir au Divan ; j’étendis le livre du Paradis, et je trouvai plus d’une chose à insérer dans les livres précédents. La bienveillance avec laquelle on fêta en beaucoup de lieux mon jour de naissance m’inspira, pour y répondre, un chant symbolique. Enfin, sur une demande amicale qui me fut adressée, j’écrivis un commentaire pour l’ode abstruse intitulée : Voi/age dan-- ; le Harz en hiver ’.

Parmi les ouvrages de littérature étrangère, je remarquai le Comte Carmagnole. L’auteur, vraiment aimable, Alexandre Manzoni, né poète, fut accusé de romantisme par ses compatriotes, parce qu’il changeait le lieu de la scène. Mais on ne trouve pas trace chez lui des défauts du romantisme. Il s’attache à la marche historique ; sa poésie a un caractère parfaitement humain, et, quoique peu figurées, ses poésies lyriques sont dignes des plus grands éloges, comme ont dû le reconnaître même des critiques malveillants. Nos bons jeunes Allemands pourraient trouver en lui un exemple de la naturelle et véritable grandeur : cela les ferait renoncer peut-être au faux sublime.

Voici quelques faits, comme je les trouve consignés dans mes notes. Le duc de Berry est assassiné, et toute la France est saisie d’horreur. S. M. le roi de Wurtenberg, accompagné de nos jeunes princes, m’honore de sa visite. A Carlsbad, une noce bourgeoise est célébrée dans le Schiesshaus, que nous appelions le petit Versailles, et cette gracieuse réunion, à laquelle je m’associe, me donne en peu d’heures une idée plus nette de la population de Carlsbad que je n’avais pu me. la faire en beaucoup d’années, pendant lesquelles j’avais considéré ce lieu comme une immense auberge et une maison de santé. M. Roehr, prédicatey/ de la cour, nous arriva à la bonne heure. Son,premier office ecclésiastique fut le baptême de mon deuxième petit-fils,


1. C’est le titre que porte cette nouvelle, tome Vil, page 80.

2. Tome VII, page 12ô.

3. Voyez cette ode, tome I, page 19:(. chez lequel j’entrevoyais déjà le germe d’un heureux développement. Nos chers parents, le conseiller Schlosser et sa femme1, arrivés de Francfort, passèrent chez nous quelques jours, et nos anciennes relations d’amitié en devinrent encore plus intimes. Dans la famille de nos princes, nous eûmes à nous réjouir de l’arrivée du duc Bernard avec son épouse et ses enfants^ mais, presque en même temps, une chute malheureuse que fit la grande-duchesse causa la fracture d’un bras, et cet accident affligea et alarma tout son entourage.

1802.

Plusieurs circonstances m’engagèrent cette année à faire des travaux particuliers. Mon ancien ami, le comte de Bruhl, me demanda un prologue pour l’ouverture du nouveau théâtre de Berlin ; le temps pressait et l’ouvrage dut être en quelque sorte improvisé. Il produisit un bon effet, et je fus charmé d’avoir pu donner à l’illustre ville une preuve de mon affection dans une occasion solennelle.

Je revins aux Paralipomënes, où je rassemblai celles de mes poésies, la plupart d’occasion, qui n’étaient entrées dans aucun recueil. J’en fis un des Xémesinoffensivfs*. Occupé depuis longtemps, après Howard, de la formation des nuages, je consacrai à ce savant un Soutenir d’honneur ".

Un plaisir inattendu vint me surprendre. Le grand-duc Nicolas et son épouse Alexandra, accompagnés de nos princes, vinrent me voir dans ma retraite champêtre. La grande-duchesse me permit d’écrire quelques vers dans son album.

Je donnai de nouveaux soins aux Années de voyage, et l’on put passer à l’impression. Commencée au mois de janvier, elle lut achevée au milieu de mai. Je continuais en même temps mes études sur Y Art et {’Antiquité. Puis un vif désir me reprit en passant de travailler au quatrième volume de Vérité et Poésie. J’en avais écrit le tiers, mais des occupations me détournèrent


1. Le beau-frère de Goethe s’était remarié avec une personne de mérite, dont notre poète a parlé avec éloge.

2. Tome I, page 355.

3. Tome 1, page 31’i. bientôt de ce travail, qui ne pouvait réussir que par un aimable abandon.

J’eus le plaisir d’apprendre que mon Souvenir d’honneur à Howard avait été Iraduit en anglais, et que les compatriotes de l’auteur étaient touchés de l’hommage que je lui avais rendu. Le Neveu, de Rameau fut traduit à Paris et passa quelque temps pour l’original. On traduisait aussi peu à peu mes pièces de théâtre.

Cependant je ne cessais pas de m’occuper des littératures étrangères et de la nôtre. Les idées de Schoubarlh sur Homère excitèrent un vif intérêt. L’Aristophane de Voss nous offrit de nouvelles vues sur le plus singulier de tous les poètes dramatiques.

De nombreuses publications fixaient l’attention sur la littérature anglaise. Le Marino Faliero et le Manfred de lord Byron, traduits par Dœring, nous rendaient toujours présent ce génie extraordinaire. Un des nombreux romans de Walter Scott, le Château de Kcnilworlh, que je lus avec attention, me fit reconnaître son talent unique pour changer l’histoire en tableau vivant, et, en général, son admirable facilité daijs ce genre de compositions poétiques.

Au moyen de l’anglais, et sous la direction du digne professeur Kosegarten, je revins à l’étude de l’Inde. Grâce à son exacte traduction de Meyha-Doula, ce poème inestimable parut vivant devant moi, et gagna infiniment à une imitation si fidèle. J’étudiai aussi Nala avec admiration, et je regrettai toutefois que le sentiment, les mœurs et les idées se fussent développés chez nous d’une manière tellement étrangère à celle de ce peuple oriental, qu’un ouvrage si remarquable ne pût intéresser que peu de lecteurs, et peut-être seulement les hommes spéciaux.

La littérature espagnole ne fut pas oubliée. Je lus deux pièces de Caldéron, qui m’intéressèrent à des titres différents. Une chrestomathie espagnole, que je dus à la complaisance de M. Perthes, me fit beaucoup de plaisir. Je m’en appropriai ce que je pus ; mais, peu versé dans la connaissance de la langue, je rencontrais bien des difficultés. Peu de livres italiens vinrent à ma connaissance. Cependant l’Ildcgonda de Grossi s’empara de mon attention. Un remarquable talent s’y déploie de la manière la plus variée. Les stances sont excellentes, le sujet est moderne et triste, le style, très-soigné, offrant le caractère des grands modèles : le charme du Tasse, la souplesse de l’Arioste, la choquante et souvent l’affreuse grandeur de Dante. Je ne me souciai point de relire l’ouvrage pour le mieux juger, ayant assez de peine à chasser peu à peu de mon imagination les monstres fantastiques qui m’avaient effarouché à la première lecture.

Quant à la nouvelle littérature allemande, je dus me borner à prendre connaissance de ce qui avait rapport à moi. Les Éléments d’une poétique allemande, théorique et pratique, par Zauper, me présentèrent à moi-même comme dans un miroir et firent naître chez moi quelques réflexions. Je me disais : Puisqu’on emploie les chreslomathies pour l’instruction de la jeunesse et pour initier à la connaissance d’une langue, on ne fait pas mal de s’en tenir à un poète, qui, par inspiration et par hasard, plus que par choix et de propos délibéré, est arrivé à être lui-même une chrestomathie. Car, en délinitive, on trouve chez lui un esprit et un goût formés par l’étude de nombreux modèles. Cela ne limite nullement le jeune homme qui suit une pareille marche : au contraire, après qu’il s’est exercé assez longtemps dans un certain cercle, au gré de son caprice, cela l’oblige à prendre l’essor dans le vaste monde et dans le lointain des âges, comme on peut le voir par Schoubarth, qui s’est tenu quelque temps dans ma sphère, et ne s’en est trouvé que plus fort pour s’attaquer aux problèmes les plus difficiles de l’antiquité, et arriver à une ingénieuse solution. Je dis à l’excellent Zauper plusieurs choses qui pouvaient lui être utiles, et je répondis à ses Aphorismts, qu’il m’envoya en manuscrit, par de courtes observations, qui ne seront pas sans utilité pour lui et pour d’autres.

Un manuscrit du quinzième siècle, qui développait de la manière la plus fabuleuse la légende des Trois Rois, étant tombé par hasard dans mes mains, m’avait intéressé dans plus d’un sens. Je m’en occupai, et un jeune homme plein d’esprit, le docteur Schwab, se plut à le traduire. Cette étude nous donna lieu d’observer comme la fable et l’histoire se rencontrent et s’entremêlent par époques, si bien qu’il devient très-difficile de les séparer, et qu’en essayant de les démêler on les embrouille toujours davantage.

A chacun de mes séjours en Bohême, j’étudiais la langue et l’histoire du pays, en me bornant toutefois aux notions les plus générales. Cette année, je relus la Guerre des Hussites par Zacharias Théobaldus, et ce fut pour moi une source de plnisirs et d’instruction, defaire plus ample connaissance avec la Respublîca Bohemise par Strausky, avec l’histoire de l’auteur lui-même et avec le mérite de l’ouvrage.

Deux ouvrages importants me conduisirent à l’étude de l’ancienne architecture allemande, à l’appréciation de son caractère par celle de sa signification, à l’idée du temps où elle prit naissance. J’avais sous les yeux les .Monuments de l’architecture allemande par Moller, dont le premier cahier était achevé. Après des épreuves multipliées, le premier cahier de la Cathédrale de Cologne par Boisserée avait aussi paru. Une grande partie du texte, que j’avais déjà étudié en manuscrit, l’accompagnait, et l’on se persuadait toujours plus que, pour bien juger ces choses, la religion, les mœurs, le développement de l’art, le besoin, la disposition des siècles où florissait cette architecture, tout ensemble devait être considéré comme une grande et vivante unité. Il fallait également observer comment la chevalerie se rattachait à l’Église, pour répondre, dans un même esprit, à un autre besoin.

La plastique produisit peu, mais des choses intéressantes. La petite médaille offrant la figure de notre duc et cette légende : Doctarum fronlium prœmia, fut gravée à Paris par Barre. Je dus à l’affection du major de Staff (que ses campagnes avaient mené jusqu’en Calabre, et qui avait eu l’occasion de se procurer plusieurs jolies œuvres d’art) un petit Bacchus de bronze, vraiment antique et de la plus grande élégance. Connaissant la vivacité de mon goût pour ces ouvrages, il me fit présent de cette


1. Nous donnons cetle année au complet, sauf quelques lignes de la fin, pour qu’on puisse se faire une juste iiiée île l’activité de Goethe à l’âge de soixante et treize ans. statuette, qui me réjouit chaque fois que je la regarde. Mon vieil et bon ami Tischbein me fit la surprise d’une gemme portant pour empreinte une cigogne et un renard : travail grossier, pensée et exécution excellentes.

Je reçois TheClimate ofLondon de Howard. Posselt en rend compte. En Allemagne, les observations se continuent sur tous les chefs, et les tableaux en sont dressés régulièrement. L’inspecteur Bischoff de Durrenberg demande des observations barométriques comparatives, et l’on répond à son désir. On recueille et l’on continue avec attention des dessins de formes de nuages. L’observation et la médilation continuent du même pas ; en outre, au moyen d’un tableau symbolique et graphique, la marche uniforme de tant de baromètres (on pourrait dire de tous), dont les observations se présentaient d’elles-mêmes d’une manière parallèle, conduit à découvrir une cause tellurienne, et à faire attribuer l’élévation et l’abaissement du mercure, dans certaines limites, à une force attractive incessamment variable de la terre.

Cette année, à l’occasion de mon séjour en Bohême, la collection géologique de la contrée de Marienbad fut reprise et complétée. Je la rangeai en bon ordre dans une armoire, et, à mon départ, je la remis au docteur Heidler, comme une base pour les naturalistes qui viendraient ensuite. Le musée de Tépel me donne de beau schiste calcaire avec des empreintes de poissons et de végétaux, tiré de la seigneurie de Walsch. Agréable et instructive conversation avec M. de Bouch. A Éger, je trouvai l’attentif observateur de la nature, M. le conseiller Gruner, occupé à faire tirer de l’eau un chêne antique, colossal, qui était couché en travers au fond du lit de la rivière. L’écorce était noire comme du charbon.

Ensuite nous visitâmes l’ancienne carrière de pierre à chaux, de Dœlitz, où l’on avait trouvé la dent de mammouth qui, longtemps conservée comme un remarquable héritage de la famille propriétaire du fonds, se voit maintenant dans le musée de Prague. Je la fis mouler en plâtre, afin de la communiquer à M. d’Alton, pour qu’il en fît l’objet d’une étude approfondie.

Nous vîmes l’ensemble avec des étrangers de passage, et nous fîmes une nouvelle visite au problématique Kammerberg. Pour tout cela, nous trouvâmes d’utiles secours dans l’Histoire naturelle de Bohême par Dlaks.

M. d’Eschewege arrive du Brésil. Il nous montre des pierreries, des métaux et des roches. Le duc fait une emplette considérable. A cette occasion, on me remet la collection de pierres précieuses qu’on avait achetée de la succession Bruckmann. Ce fut pour moi une occupation très-intéressante, de passer en revue une collection formée par un amateur passionné, un connaisseur habile et sûr pour son temps ; d’y intercaler les acquisitions plus récentes et de donner à l’ensemble un agréable coup d’œil. Une cinquantaine de cristaux-diamants bruts, remarquables chacun à part, et plus encore dans leur enchaînement, aujourd’hui décrits et classés d’après leur formation par M. Soret, me donnèrent une idée toute nouvelle de ce remarquable et suprême produit de la nature. M. d’Eschewege nous fit voir ensuite des roches brésiliennes, qui nous prouvèrent de nouveau que les roches du nouveau monde sont parfaitement pareilles dans leur forme primitive à celles de l’ancien : ce que les observations, soit manuscrites soit imprimées, de ce savant nous avaient déjà fait connaître.

Je rédigeai une esquisse pour la culture des plantes dans le grand-duché de Weimar. Une pièce de bois de hêtre m’offrit un remarquable phénomène pathologique. C’était un tronçon refendu, détaché d’une tige, sur lequel il se découvrit que, bien des années auparavant, on avait entaillé dans l’écorce une croix régulière, qui, cicatrisée et recouverte, enfermée dans la tige, reproduisait dans la fente sa forme et son empreinte.

Mes rapports avec Ernest Metzer me donnèrent une nouvelle ardeur studieuse. Je me fis une idée claire du genre Junciis, qu’il avait exactement déterminé et décrit, et sur lequel je consultai encore l’ouvrage de Host : Gramma austriaea.

Je dois enfin mentionner avec reconnaissance un gigantesque cactus melocactus, que M. Andreae m’envoya de Francfort.

Pour l’histoire naturelle en général, il parut plusieurs ouvrages remarquables. La grande carte d’histoire naturelle de Wilbrand et Ritgen, en rapport avec l’élément de l’eau et la hauteur des montagnes, exposait la manière dont l’organisation se présente partout. Le.mérite en fut aussitôt reconnu ; ce beau tableau, si clair, fixé au mur, exposé pour l’usage journalier, commenté avec les amis, ne cessa pas d’être étudié et utilisé.

La suite de l’Allemagne gcognostique, par Keferstein, continua de me rendre de très-bons services ; elle en aurait rendu encore davantage, si la coloration eût été plus exacte. On fera bien de se redire souvent en pareil cas que, lorsqu’on veut distinguer par les couleurs, il faut que les couleurs soient distinctes.

La quatrième partie de mes Études morphologiques et d’histoire naturelle fut soigneusement méditée et rédigée, car, avec elle, devaient se clore pour cette fois les deux volumes.

Je trouvai un nouvel attrait à l’ouvrage de M. de Hoff, Histoire des changements de la surface terrestre prouves par la tradition. C’est un trésor auquel on voudrait toujours ajouter quelque chose, parce qu’on s’y enrichit.

.Vfin d’entretenir mon goût pour les mines et les minéraux, M. Mahr, qui se voue avec tant de zèle à ces études, m’envoya d’intéressantes empreintes végétales dans le schiste bitumineux. Je dus à M. de Redwitz des minéraux du Fichtelberg, plusieurs du Tyrol, et j’envoyai à ces amis diverses choses en échange. M. Soret augmenta ma collection d’échantillons importants, tirés de Savoie, de l’île d’Elbe et de lieux plus éloignés. Ses connaissances en crystallographie me furent extrêmement utiles pour la détermination des diamants et d’autres minéraux, qu’il s’agissait de dénommer exactement. Il voulut bien me communiquer à cet effet les mémoires qu’il avait livrés à l’impression, et les accompagner d’explications verbales.

Dans la Chromatique, y eus un grand succès, car je pus espérer enfin qu’un plus jeune que moi allait se charger d’approfondir et de défendre cette doctrine importante. M. de Henning vint nffe voir, et m’apporta des verres entoptiques admirablement réussis et des miroirs de verre noirs, qui, réunis ensemble, présentent, sans beaucoup d’aulres façons, tous les phénomènes désirables. L’entretien fut facile ; M. de Henning avait approfondi l’affaire, et j’eus bientôt répondu à quelques doutes qui lui restaient. Il me parla de ses leçons, dont il m’avait déjà communiqué l’introduction. Nous nous fîmes part mutuellement de nos idées et de nos expériences ; je lui remis un ancien mémoire sur les prismes combinés avec les lentilles, dont on avait fait jusqu’à ce jour dans l’enseignement une fausse application. Il m’encouragea de son côté à classer d’une manière plus juste et plus complète mes notes sur la chromatique. Tout cela se fit en automne et ne me donna pas peu de satisfaction.

Je préparai pour Berlin et j’expédiai un appareil entoptique. Cependant les verres entoptiques simples, avec les miroirs de verre noirs, conduisirent dans une nouvelle voie, augmentèrent les découvertes, étendirent les vues, et donnèrent lieu d’observer la propriété entoptique du fer en fusion.

Le tableau des couleurs fut revu et imprimé ; un instrument, exécuté avec un soin infini, pour faire voir le phénomène de la polarisation de la lumière selon les idées françaises, fut établi chez moi, et j’eus l’occasion d’apprendre à en connaître parfaitement la construction et la fonction.

Pour la zoologie, je trouvai des secours dans Carns, Idées sur l’assemblage des coquilles et des os-, et aussi dans un tableau qui rendait sensible aux yeux la filiation de toutes les transformations des vertèbres. Je reçus enfin la récompense de mes anciennes études générales, quand je vis devant mes yeux, jusque dans les détails, le développement que j’avais seulement pressenti. J’éprouvai la même impression quand je repris l’ancien travail de d’Alton sur les chevaux, et qu’ensuite je trouvai instruction et plaisir dans son ouvrage sur les tardigrades et les pachydermes.

L’aurochs trouvé dans la tourbière derrière l’Ettersberg m’occupa quelque temps. Il fut monté à léna, restauré autant que possible et recomposé. Par là, j’eus de nouveaux rapports avec un ancien ami, M. le docteur Koerte, qui me montra à cette occasion une grande obligeance.

L’Anthropologie de Heinroth me donna des éclaircissements sur ma méthode dans l’observation de la nature, au moment où je travaillais à terminer mes cahiers d’histoire naturelle.

M. Purkinje vint nous voir et nous laissa l’idée frappante d’une individualité remarquable, d’efforts et de sacrifices inouïs.

Comme je désirais, pour ma propre instruction, me faire une idée plus exacte et plus claire de la verrerie de Kunckel, que j’avais jusqu’alors considérée avec un préjugé sjmbre et sans véritable intérêt, j’eus quelques communications avec, M. le professeur Dœbereiner, qui me mit au fait des expériences et des découvertes les plus nouvelles.

Cette année, il y eut dans la société de Weimar un mouvement d’idées très-agréable. Deux jours par semaine étaient destinés H présenter chez moi à nos princes quelques objets intéressants, sur lesquels on donnait les explications nécessaires. Les sujets ne manquaient pas et la variété était grande, car l’ancien et le nouveau, les arts et les sciences, élaient toujours bien reçus. Chaque soir, se réunissait chez moi un cercle plus intime de personnes instruites. Et pour intéresser plus de monde à nos plaisirs, il fut convenu que, le mardi, on trouverait toujours bonne compagnie autour de ma table à thé. Nous avions de temps en temps d’excellente musique. De savants Anglais prenaient part à ces entretiens, et comme d’ailleurs je recevais volontiers vers midi de courtes visites d’étrangers tout renfermé que j’étais dans ma maison, j’avais toujours avec le monde des rapports plus intimes et plus solides peut-être que si je me fusse répandu et dissipé hors de chez moi.

FIN DES ANNALES.