Anthélia Mélincourt/Le Torrent

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Mlle Al. de L**, traducteur des Frères hongrois.
Béchet (1p. 103-115).


LE TORRENT.


----


Anthélia n’avait pas le projet de se condamner au célibat ; mais elle n’avait pas encore rencontré dans le monde, ou dans les prétendans qui s’offraient, les qualités dont elle se plaisait à orner le compagnon futur de sa vie ; elle se défiait des jugemens précipités, et voulait connaître par elle-même l’état de la société.

Elle se trouvait heureuse, cependant, du long intervalle qui existait entre le déjeuner et le dîner ; retirée dans son appartement, elle y faisait ou retentir les cordes harmonieuses de la harpe, ou elle retraçait, sur la toile, les scènes majestueuses des montagnes ; quelquefois aussi s’échappant du château, entraînée par le charme d’un beau jour, elle descendait les marches inégales d’un escalier taillé dans le roc, qui conduisait au bord du torrent, dont les ondes, après avoir blanchi les bases du château, se perdaient dans la forêt. Anthélia s’y enfonçait avec lui, et admirait la nature dans toute son horreur. Des arbres s’élançant des rochers dans les nues, couvraient de leur ombre le torrent, et laissaient à peine pénétrer une clarté douteuse sous leurs voûtes ; mais bientôt la scène s’élargissait, et Anthélia, gravissant une colline, se perdait dans les solitudes de la montagne.

Par un beau jour d’automne et sous l’influence du soleil qui ajoutait encore à la majesté de ces monts, à demi dépouillés, dont un léger brouillard enveloppait la cime ; encouragée par le calme de l’air, la profonde tranquillité de la nature, que troublaient seulement le murmure de quelques sources, elle dépassa le terme de ses promenades ordinaires.

S’élançant légèrement sur la pente glissante du rocher qui formait les limites de la vallée de Mélincourt, elle descendit en traversant un petit bois de pin, dans une profonde vallée de l’aspect le plus romantique ; une source y formait un lac dont les eaux paisibles étaient traversées par un antique pont, formé de deux arches dont les piles s’appuyaient sur un rocher, que les eaux battaient de tous cotés. Un frêne avait poussé ses racines dans les fentes du rocher, et sa base noueuse offrait, aux voyageurs, un siège naturel, recouvert alors de feuilles jaunies, dépouille des bois, abandonnées aux vents ; ni le chant des oiseaux, ni le souffle des zéphirs, ni le bourdonnement des insectes ne troublaient le charme de cette scène. Anthélia éprouva l’influence du site ; elle traversa une arche du pont, et s’assit sur le tronc du frêne, absorbée dans cette contemplation qu’on ne peut décrire, mais qu’il est si agréable d’éprouver : sensation, plutôt que pensée, que l’attention dissiperait, si l’on voulait s’en rendre compte.

Elle fut tirée de sa rêverie, par les sons d’une flûte, qui parlaient du bois de pin qu’elle venait de quitter ; les notes en étaient sauvages et irrégulières ; mais leur effet était irrésistible : ils cessèrent ; Anthélia chercha des yeux d’où ils partaient. Elle vit, ou crut voir un individu qui traversait le bois. Il y avait dans sa tournure quelque chose de si extraordinaire, qu’elle crut que c’était un rêve de son imagination qui ne se formait pourtant pas ordinairement de semblables fantômes.

Elle n’eut pas un seul moment l’idée que cette vision fut l’annonce de quelque danser : si elle l’avait conçue, elle aurait été promptement dissipée, puisqu’elle ne vit plus rien. Cependant, si l’étranger qu’elle avait vu ou cru voir, avait eu des projets sinistres, il aurait pu les mettre sur le champ en exécution, puisqu’elle était seule et sans défense.

Elle se leva pour continuer sa promenade, et traversant la seconde arche du pont, elle se dirigea vers le haut de la montagne qui bordait l’autre côté du précipice. Sur son sommet on n’entendait point de bruit ; le murmure de l’eau ne frappait plus l’oreille ; l’air paraissait plus lourd, la vie et le mouvement y étaient suspendus, le sentiment de sa propre existence fut le seul qu’éprouva Anthélia, pendant quelques minutes.

Le vent se leva tout-à-coup, et chassa devant lui le léger brouillard des montagnes. Les nuages s’amoncelèrent avec une effrayante rapidité ; le ciel s’obscurcit et l’orage éclata avant qu’Anthélia eut pu le prévoir ou qu’elle eut découvert un abri. La pluie tombait par torrens ; les flancs de la montagne étaient sillonnés par une multitude de ruisseaux formés en un instant ; chaque fondrière devenait un étang, et d’une gorge sèche, quelques minutes auparavant, s’élançait un torrent impétueux, accru continuellement dans sa chûte.

La course d’Anthélia rapide comme celle des Orcades, était à chaque instant retardée par la pente du terrain sur lequel elle se trouvait y au moment où elle regagnait la vallée, elle était envahie par le torrent qui blanchissait contre les arches du pont. Anthélia avait dépassé la première quand du haut des rochers, un chêne dont, le tronc avait, peut-être, résisté depuis plusieurs siècles, aux autans et défié la hache des bûcherons, déraciné par la tempête, céda, pour la première fois, en se séparant du sol nourricier, et poussé par une force irrésistible qui le précipitait dans l’abîme, frappa l’arche qu’elle venait de traverser, et l’anéantit, laissant a peine quelques traces de son existence.

Les yeux d’Anthélia en suivaient les débris, même alors qu’ils avaient disparu ; elle contemplait la nature dans toute son horreur ; elle réfléchissait sut l’énergie de ce pouvoir auquel rien ne résiste, et dans ses méditations, elle oubliait toutes les difficultés qu’elle aurait pour regagner le château, si l’arche qui lui restait à traverser était également emportée. L’eau continuait cependant de croître et frappait avec force les fondemens du pont déjà ébranlé par la chûte de la première arche. Un bruit horrible tira Anthélia de sa rêverie. Le pont avait disparu ; elle était isolée sur le roc intermédiaire que les flots menaçaient également de submerger. Si les ondes couvraient le rocher, le frêne pouvait lui offrir encore un asile ; mais cet arbre antique ne serait-il pas déraciné ? La position de l’héritière était pénible ; elle s’y soumit néanmoins sans murmure. La fortune lui avait souri jusqu’alors ; mais ce n’était pas une raison pour quelle lui fut toujours favorable. Assise à la même place qu’elle avait occupée le matin, elle comparait le changement du temps, celui de sa position ; tout était beau, tout était facile alors… Elle regardait ce bois de pin où elle avait cru voir une figure si extraordinaire e d’où étaient partis les sons qui l’avaient frappée. La même musique se fit entendre ; elle ne put retenir un cri ; il attira un étranger qui, s’élauçant du bois, courut avec rapidité vers le bord du précipice ; ses gestes, témoignaient à Anthélia tout l’intérêt qu’il prenait à sa situation, et le désir qu’il avait de la secourir. Immobile pendant quelques minutes, l’inconnu mesure des yeux le précipice ; revole vers le bois, saisit un pin et cherche à le déraciner. Anthélia le suivait des yeux avec étonnement ; cet étonnement redoubla quand elle vit le pin céder à la force incroyable de l’étranger, et se séparer du sol. Son libérateur le chargea sur ses épaules ; arriva en un clin d’œil sur les bords du torrent ; il mesure des yeux l’endroit où la distance est le moins considérable ; il appuye les racines de l’arbre sur un point solide, et le laisse retomber de manière à ce que les branches de sa tête atteignirent l’île. Cette opération faite, il s’élance légèrement sur le pont qu’il vient de créer ; prend Anthélia dans ses bras, et la dépose sur l’autre rive avec une rapidité qu’on ne peut décrire.

Des cris se faisaient entendre dans le lointain : ils annonçaient l’arrivée de sir Hippy, de lord Anophel et de son révérend tuteur. On s’était aperçu, au château, de l’absence d’Anthélia, dès le commencement de l’orage ; cette circonstance avait rendu sir Hippy à demi fou. Tout le monde se mit à sa recherche ; le hasard seul, avait dirigé ces trois Messieurs du côté où elle se trouvait ; elle remerciait, en ce moment, son libérateur ; c’était sir Oran.

Sir Hippy accourut vers sa nièce (nom qu’il lui donnait souvent) il lui apprit qu’au moment où miss Danaretta lui avait annoncé que sa chère Authy n’était pas au château ; il souffrait d’une paralysie à la jambe droite ; il allait prendre une potion que le docteur Killquick lui avait ordonnée ; mais à cette nouvelle, il l’avait fait voler par la fenêtre, et il croyait, par parenthèse, qu’elle était tombée sur la tête du docteur qui traversait alors la cour, pour s’en retourner.

Anthélia lui fit connaître le service signalé que l’étranger venait de lui rendre. Sir Hippy l’en remercia par le serrement de main le plus cordial.

Lord Anophel s’approcha, et après avoir fixé sir Oran avec son lorgnon, il le salua ; sir Oran avança la main, saisit le lorgnon de sa seigneurie et le salua, après l’avoir regardé quelques minutes à travers le verre.

La colère du lord ne peut se décrire ; mais il avait entendu le récit d’Anthélia ; il voyait le pin déraciné, et jugea plus prudent de se taire.

Le révérend Grovelgrub, couvert d’une ample redingotte, et portant un parapluie, offrit l’un et l’autre à miss Mélincourt ; car la pluie continuait toujours. Anthélia le remercia et l’assura qu’elle était si complètement mouillée, que cela rendait toutes précautions inutiles.

Sir Hippy, qui était également mouillé et qui s’en a percevait seulement alors, voulut promptement retourner au château ; ajoutant, qu’il craignait qu’on ne fut obligé d’appeler le docteur pour sa nièce ou pour lui. Anthélia l’assura que pour sa part, les services du médecin seraient tout à fait inutiles ; elle se tourna vers sir Oran et l’engagea à dîner ; cette invitation fut réitérée par sir Hippy ; sir Oran répondit d’un geste en montrant avec la tête une direction opposée à celle du château ; il s’inclina poliment et prit congé de la société.

— Qui, diable est-il, dit, après quelques instans, sir Hippy, comme ils retournaient au château ; c’est sans doute un homme comme il faut, à en juger par sa tournure, quoique par parenthèse, le pauvre homme ne soit pas beau ; mais il est fort comme un Hercule ou un Rolland ; il déracine un pin, mylord, aussi facilement que votre seigneurie arracherait un champignon.

Sir, répondit lord Anophel, déjà fâché, je n’ai rien à démêler avec les champignons, et quant à ce gentilhomme, malgré sa tournure et même sa force, il faut convenir, que prendre mes lunettes est un trait d’impertinence pour lequel je serai forcé de lui demander la satisfaction d’un homme d’honneur.

Ils arrivèrent en cet instant à la porte du château.