Anthologie (Pierre de Coubertin)/II/XII

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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 53-56).

Vespasien et ses successeurs.

À la mort de Néron, dont le règne inspiré par Sénèque avait bien commencé puis si vite dégénéré en orgie bestiale, les armées provinciales entrèrent en scène. Il y en avait trois principales : l’armée du Rhin, l’armée d’Orient et l’armée du Danube ou d’Illyrie. Les deux premières, composées chacune de huit Légions, s’ignoraient, non seulement parce que leurs cantonnements étaient distants, mais parce qu’elles étaient différemment recrutées — la première presque entièrement composée de Celtes et de Germains des confins formant, en général, des Légions distinctes — la seconde, renfermant une forte majorité d’asiatiques, Syriens, Égyptiens, Cappadociens, etc… Quant à l’armée d’Illyrie, elle était divisée en deux groupes, l’un en contact avec les troupes d’orient, l’autre avec celles d’occident. Elle pouvait ainsi servir d’appoint soit à droite, soit à gauche. Il y avait encore, plus isolées, l’armée d’Espagne et celle d’Afrique. Dans tous ces corps, l’attachement à l’unité romaine était grand mais l’esprit de corps ne l’était pas moins et à mesure que parvenaient de Rome des nouvelles propres à en ébranler le prestige, certains nationalismes commençaient à marquer leur inquiétant éveil.

Galba, proconsul en Espagne, fut acclamé à Rome par les Prétoriens qui bientôt lui substituèrent Othon, tandis que les Légions de Germanie élevaient Vitellius. Une année suffit à ces trois empereurs de hasard pour s’entretuer (68-69). L’armée d’orient lasse d’obéir aux autres choisit alors Vespasien. Il était occupé avec son fils Titus à réduire la Palestine. Il fut proclamé à Alexandrie le 1er juillet de l’an 69. Cette fois, l’empire romain avait un chef.

Vespasien, qui n’était plus jeune et qui était d’extraction modeste, n’avait accepté le pouvoir suprême qu’avec hésitation. Originaire du pays sabin, son grand-père simple sous-officier de l’armée de Pompée, était devenu, par la suite, receveur des contributions. Son père avait été s’établir chez les Helvètes et y fonder une banque. C’est là, à Aventicum (Avenches), sur les bords du lac de Neuchâtel que Vespasien avait été élevé. Fonctionnaire civil, puis militaire, il s’était distingué en Germanie et en Bretagne. Chargé du proconsulat d’Afrique, il y avait laissé une part de sa fortune, témoignage d’une rare intégrité. La disgrâce avait failli tomber sur lui, cruelle et complète parce qu’au théâtre, il s’était endormi pendant que Néron chantait ! Pourtant, en raison de ses capacités et de la confiance qu’il inspirait, il s’était vu confier la mission d’en finir avec les Juifs.

Laborieux, plein de bon sens, énergique et modéré tout à la fois, il faut reconnaître à ce bourgeois provincial sa qualité de véritable fondateur de l’empire. Le règne de Vespasien (69-79) fut décisif. Il détermina et inaugura l’ère heureuse et féconde qui devait se prolonger jusqu’à la mort de Marc Aurèle. Le premier souci de Vespasien fut d’épurer le Sénat et le second d’assurer la transmission régulière du pouvoir. Il rétablit, pour se l’attribuer temporairement, la charge de la Censure : intéressant scrupule qui montre le souci persistant de se couvrir de la vieille légalité romaine. En tant que Censeur, il élimina du Sénat tous les indignes, les tarés qui s’y étaient introduits, puis il appela à Rome et inscrivit dans l’ordre sénatorial mille familles gauloises, espagnoles ou africaines choisies parmi les plus recommandables par leur situation, leurs vertus et leur culture, afin de préparer de la sorte une pépinière de dirigeants intègres et respectables. Quant à l’ordre de succession, il le fixa d’office dans sa famille. Il avait deux fils, Titus et Domitien. Par malheur Titus, bon et gracieux, (encore que la façon dont il laissa son armée se comporter après la prise de Jérusalem, entache son nom), ne régna que deux ans (79-81). Domitien qui vint ensuite (81-96) eut la tête tournée par les grandeurs. À la différence de son père demeuré simple et économe et qui, volontiers, plaisantait sur le caractère divin dont l’affublaient les courtisans, Domitien se montra assoiffé d’hommages. L’empire l’apprécia, parce qu’il savait remplir avec habileté et exactitude ses devoirs de gouvernant mais Rome l’exécra. Plein de morgue, débauché, entouré d’un luxe excessif, il fit surtout peser sur elle le poids d’une cruauté folle, ordonnant de mettre à mort sur le moindre soupçon ceux qu’il croyait en train de comploter contre lui. Son assassinat fit l’effet d’une délivrance. Il ne laissait point d’héritiers. Le Sénat choisit l’un de ses membres, le vieux sénateur Nerva qui ne fut qu’un président sans prestige et sans autorité. Le seul acte pour lequel on lui doive marquer quelque gratitude, fut la désignation de Trajan comme son successeur. Et parce que cette sorte d’« adoption politique », en dehors de tous liens de famille, aboutit à un remarquable résultat, la pratique s’en imposa cent années durant. Trajan (98-117) choisit Adrien (117-138), qui désigna à son tour Antonin (138-161) lequel adopta Marc Aurèle (161-188).

Ce fut le triomphe du cosmopolitisme. Trajan était né en Espagne ; Antonin venait de Nîmes. Adrien passa la plus grande partie de son règne à voyager. Quant à Marc Aurèle, il incarnait cette philosophie stoïcienne qui « confondant tous les hommes et tous les peuples dans un principe d’égalité morale » travaillait comme le christianisme naissant dans un sens anti-romain. Ainsi se poursuivait le découronnement de Rome. Trajan essaya encore de lutter. Il s’indignait, raconte Pline, que l’on considérât Rome « non comme une patrie, mais comme une hôtellerie ». Il n’y put rien. Il semblait impossible de la remettre debout moralement. Malgré le sang nouveau infusé par Vespasien, le Sénat restait incapable et apathique. Rome ne s’intéressait qu’aux jeux sanglants du Cirque et en voulait à Marc Aurèle d’en être l’adversaire. Son indigne fils Commode (180-193), qu’il eût la faiblesse d’imposer en place du candidat qu’on lui suggérait, donna sur ce point toute satisfaction à la populace, mais ce fut au prix de la plus criminelle tyrannie. On vit alors que ceux qu’on appelle du nom de l’un d’eux, « les Antonins », à savoir les quatre empereurs Trajan, Adrien, Antonin et Marc Aurèle, n’avaient point su malgré tous leurs mérites, leur sagesse, leurs bonnes intentions, utiliser la force qui leur venait de la confiance des provinces pour donner à l’empire une constitution robuste et saine. Ils avaient eu tout un siècle pour le tenter ; il leur eût suffi, parmi les rouages existants, de développer les assemblées provinciales ; bien des cités de l’empire avaient les leurs, mais trop restreintes comme compétence et juridiction. Qu’on augmentât leurs attributions et c’était la santé générale, le coup de bistouri sauveur donné à l’abcès romain. Maintenant il allait être trop tard.