Anthologie contemporaine des écrivains français et belges (Série I)/Philémon et Baucis

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Anthologie contemporaine des écrivains français et belges, Texte établi par Albert de NocéeMessageries de la Presse ; Librairie Universelle (Anthologie Contemporaine)Première série (p. 10-14).

PHILÉMON et BAUCIS.


La première fois que je les rencontrai, je demeurai attendrie devant ce couple, auguste par la double majesté de l’âge et d’une tendresse qui semblait avoir traversé la vie toute entière. Elle ne sortait jamais sans lui ; lui n’allait nulle part sans elle. Et si doucement, si amoureusement unis ! Philémon s’inquiétait de tout pour Baucis : de l’air de la fenêtre, du foyer trop ardent, de la lumière éclatante, du froid de ses pieds, de la rougeur du teint, d’un affaissement de la taille, de la langueur du regard ; il la trouvait toujours la plus belle, la plus charmante, et le lui disait, ô triomphe ! devant toutes les autres femmes. À nul autre il ne laissait le soin d’envelopper ses épaules du manteau de fourrures ; c’est lui qui mettait sur ses souliers de satin les bottines doublées d’astrakan, qui nouait sous son menton le voile épais de dentelles, qui doucement la soutenait quand elle descendait l’escalier.

C’était touchant… jusqu’aux larmes.

Elle le suivait d’un œil attendri dans tous ses mouvements, souriait de ses mots, applaudissait à ses réparties. Jalouse avec cela ! Une inquiétude tendre rajeunissait son visage quand une belle fille s’approchait de lui, attirée par sa haute mine ; un geste imperceptible, un clignement d’yeux, une moue des lèvres demeurées gracieuses le ramenaient bien vite près de sa chaise. On sentait quelquefois qu’il y avait de l’orage dans l’air, mais l’ardeur encore verte des réconciliations se pressentait aux regards échangés.

Et pourtant, il y a déjà fameusement longtemps que la Nina, alors dans tout l’éclat de sa renommée galante, s’éprit de Raymond, de quelques années plus jeune qu’elle. C’était alors un pauvre petit peintre gagnant péniblement sa vie à faire des fonds chez Rafaëllo où il posait aussi quelquefois pour le torse. Ce fut dans cet atelier justement célèbre qu’elle le rencontra. Il v eut entre eux, paraît-il, ce fameux coup de foudre dont on s’est si souvent servi sans parvenir à l’user ; ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre ; ils ne devaient pluss e quitter.

Leurs amours discrètes, et pour cause, pendant quelques années, furent à la fin découvertes par le noble protecteur de la Nina. Un flagrant délit, s’il vous plaît. Impossible de nier. Il y eut là une scène à trois que je m’imagine, mais qui eut, grâce à quelque combinaison que l’histoire a malheureusement gardée pour elle, un résultat inattendu. Raymond passa au titre de protecteur sérieux, et le protecteur à celui d’amant aimé pour lui-même ; du reste, le résultat financier demeura identique.

Tout bonheur a une fin. Le prince mourut, peu après pour avoir été trop heureux. Il mourut le sourire sur les lèvres, se disant qu’il avait été enfin, au déclin de sa vie, apprécié comme il méritait de l’être. Par testament, il laissa à Nina une fort belle somme. La famille la lui disputa. Elle voulut plaider et le prenait de haut. Ah ! on verra de quel bois elle se chauffait. Tas de pleutres, va ! Des princes, des riches, des millionnaires disputant à une pauvre femme ce legs, dernier témoignage d’estime et d’amitié ! Il n’y a donc rien de sacré pour les grands seigneurs d’aujourd’hui ! Misère d’elle ! Si ça n’avait tenu qu’à sa volonté, tous les palais du monde eussent été en cendres, tous les nobles décapités ! Raymond calma cette juste colère, l’amena à transiger ; on offrait cent mille francs. Ils l’acceptèrent. Le noyau était fait ; au bout d’un mois ils étaient mariés.

Alors il eut un atelier très vaste, sobrement orné, où vinrent de nombreux visiteurs attirés par la beauté provocante de la femme du peintre. Ah ! qu’elle était jolie avec la volupté de son sourire et de ses larges yeux noirs ! Une taille si mince ! des épaules exquises. Un corps de déesse… Car le corps valait le visage au moins, et le seul succès de Raymond fut celui où, un jour, entraîné par ce violent amour de l’art devant lequel s’effacent les mesquines pudeurs bourgeoises, il exposa au Salon le portrait de sa femme, vêtue seulement de ses deux mains, qui voilaient son front rougissant. Quel triomphe !… On s’étouffait pour le regarder. Là, dans le cadre immense, toute nue, debout, de face, éblouissante, adorable, parfaite, ayant trouvé par un geste chaste le moyen d’être férocement impudique et de donner au nu toutes les saveurs d’un déshabillé.

C’est en la voyant ainsi que le grand peintre Humbert en devint follement amoureux. Il se fit présenter ; Raymond le reçut les sourcils froncés, la mine hautaine, tandis que la Nina riait sournoisement derrière son dos. Il ne fallait pas compter qu’il serait familièrement accueilli. Ses tentatives échouèrent ; à la fin on lui fît comprendre que lui, homme marié, ne pouvait venir seul chez Mme Raymond. Il devait amener sa femme, une charmante petite Italienne épousée quelques années auparavant. Humbert fit d’abord la grimace. Il n’était pas encore bien loin le temps où la beauté de Nina se taxait hautement sur l’asphalte parisien. Le mariage n’avait pas donné l’honorabilité. Mais il était si terriblement épris qu’après s’être donné toutes les bonnes raisons pour refuser, il trouva toutes les mauvaises afin d’accepter.

Il présenta donc Mme Humbert à Nina qui se fit charmante pour la recevoir ; d’autre part, Raymond tout à fait rassuré par la présence d’une femme aimée, quitta ses airs de capitan. Après quelques visites échangées, un certain nombre de dîners reçus et rendus, les ménages devinrent intimes, se montrèrent partout ensemble au bal, au théâtre, dans le monde ; l’été venu, ils louèrent sur une plage écartée une villa à frais communs et s’y installèrent en parfait accord.

Ce fut là, derrière un rocher, par un beau soir sans lune, sur un sable doux comme un oreiller que Nina et Humbert échangèrent leurs premiers baisers, tandis que dans le salon de la villa, Raymond accompagnait au piano la voix argentine de la jeune Italienne et qu ensemble ils chantaient dans la langue de l’amour les duos les plus passionnés du répertoire.

N’allez pas croire en lisant ce véridique récit que Raymond savait… Allons donc ! pour qui le prenez-vous ! Il faut être joliment perverti pour avoir semblable idée, et pour mon compte, elle ne m’est point venue ! Il était sûr de la fidélité de sa femme, voilà tout, et Mme Humbert persuadée de celle de son mari. Le plus malheureux des quatre était encore ce pauvre Humbert, qui non seulement était féru de passion, mais encore de jalousie. Quand la nuit arrivait, que Nina se retirait dans sa chambre avec Raymond, le peintre courait comme un fou sur la plage, regardant la fenêtre éclairée de la dame et, en vrai héros de 1840, déchirant de rage impuissante sa poitrine de ses ongles. Elle lui avait juré que… Mais va-t-on voir s’ils viennent. Jean ! Elle était si jolie, si tentante, Raymond si amoureux… Il n’y avait pas moyen de croire deux minutes de suite à ce que la belle avait promis.

Quelquefois, quand elle l’avait vu bien irrité, bien sombre, la Nina s’échappait de sa chambre, laissant Raymond endormi, et seulement vêtue de son peignoir venait le retrouver. C’étaient là de chères heures achetées par de terribles angoisses… S’il s’éveillait ? Nina frissonnait de terreur à cette pensée. Vite ! on mettait les baisers doubles, ils n’en étaient pas moins savourés. D’ailleurs, ce n’était point leur faute. La coupable était la mer, cette grande aphrodisiaque qui leur mettait tant d’ardeur dans les veines, tant de sang dans le cœur.

J’ai dit que la femme d’Humbert était jolie comme un ange, je dois ajouter qu’elle était aussi simple que belle… Une créature parfaite. On lui aurait aisément fait croire que les oies avaient des cornes et les poules des dents. Elle ne vit donc rien, d’autant mieux que Raymond s’occupait beaucoup d’elle, lui faisait mille compliments, sans parler du chant qui la passionnait en vraie fille de son pays, lui apprenait à nager le matin, l’après-midi s’asseyait à ses pieds sur le sable, et, à toute heure du jour, se montrait le modèle des cavaliers servants.

Cela dura ainsi trois belles années, trois années merveilleuses pendant lesquelles Raymond eut une chance inouïe. Ses petits tableaux, toujours les mêmes : un ciel orageux sur lequel se profilait un arbre tourmenté, se vendirent des prix fous. Il avait, disait-il, découvert un Américain fanatique de sa manière : oncques personne ne le vit. Il le tenait caché et faisait bien. Il put ainsi donner à sa femme des bijoux de grand prix, des diamants pour ses oreilles, des perles pour son cou délicat. Indépendamment de cela, il avait chez un banquier de ses amis une très forte somme déposée en son nom, qui chaque mois s’arrondissait encore… Du reste, le ménage Raymond était un modèle d’ordre. Jamais de dépenses inutiles. Nina s’habillait avec rien, son mari fumait les cigares de ses amis.

Quand Humbert mourut subitement, si subitement qu’il en courut de méchants bruits de suicide, Paris fut bien étonné d’apprendre que le grand artiste, dont les toiles se payaient si cher, qui en avait vendu une si grande quantité, ne laissait rien que beaucoup de dettes à sa jolie veuve. Celle-ci se lamentait fort, demandant où donc étaient passées les sommes considérables touchées par son mari. Mais Raymond lui persuada qu’il y a, au lendemain de la mort, des mystères qu’il ne faut pas chercher à comprendre. Il serait mal séant de faire du bruit autour d’un cercueil. Qui sait ce qu’on trouverait ? L’Italienne eut peur. Elle avait une petite dot ; Raymond, en ami dévoué, s’occupa de la lui faire rendre. Il y joignit quelques menus objets : un tableau racheté à la vente, une poignée de bijoux sans valeur, et, cela fait, lut conseilla de retourner dans sa famille. Il l’y conduisit lui-même. On n’agit pas mieux.

Quelque temps après la mort d’Humbert, Raymond ferma son atelier, sa vue baissait. Il s’occupait encore par un reste d’habitude prise de vendre des tableaux ; mais en homme qui n’attend rien de personne, son avenir étant assuré. On sentait cela à sa voix brève, au port de sa tête, à la façon conquérante dont il jouait avec les breloques de sa chaîne de gilet. Nina, elle, avait beaucoup vieilli. — Ces dernières années pesaient singulièrement sur sa belle tête.

Ce fut alors que riches, tranquilles, heureux, ils commencèrent une autre existence ; Raymond, encore actif, s’occupait de sa fortune ; Nina, vigilante, économe, sachant la valeur de l’argent, du temps, de la beauté, veillait à la maison. On ne pouvait lui reprocher que d’être hautaine avec les femmes, dure pour leurs faiblesses, sans pitié pour celles qui désertent le foyer conjugal.

Malheureusement, le ciel n’a pas béni leur union. Il y a quelquefois une apparente injustice dans l’inégale répartition de ses dons ; mais ils ont autour d’eux, néanmoins, une famille de nièces et de neveux, tenus avec une sévérité extrême et qui professent pour Baucis et Philémon la plus grande vénération… Ils disent d’eux : Quel exemple ! quelle vieillesse ! Admirable récompense d’une vie de labeurs !…

Oui, on les cite aux jeunes gens récalcitrants à se marier. Plus d’un, pressé par quelque bonne âme, cherchant pour refuser des raisons dans la fragilité du bonheur conjugal, s’est entendu dire :

— Regardez donc Baucis ! regardez Philémon !

Et je ne répondrais pas qu’il ne se soit pas incliné devant ce couple, auguste par la double majesté de l’âge et d’une tendresse qui semble avoir traversé la vie tout entière sans avoir rien perdu de son intensité.