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Anthologie des poètes du Midi : morceaux choisis/Léopold Dauphin

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Anthologie des poètes du Midi : morceaux choisis, Texte établi par Raoul Davray & Henry RigalSociété d’éditions littéraires et artistiques (p. 55-61).


LÉOPOLD DAUPHIN


Né à Béziers, le 1er novembre 1847, M. Léopold Dauphin a surtout écrit de la musique et des ouvrages didactiques, notamment, en collaboration avec Marmontel, le fameux solfège qui se trouve sur tous les pianos de débutants. C’est seulement en 1897 qu’il se décida, sur les instances de son ami Stéphane Mallarmé, à quitter un temps l’autel d’Euterpe pour celui de Polymnie. Son premier recueil, Raisins bleus et gris, parut précédé d’un « avant-dire » de son parrain, le poète d’Hérodiade. « Léopold Dauphin, expliquait laborieusement Mallarmé, ne traite la versification en tant que complément à son spécial don mélodique, ainsi que doit l’essayer tout compositeur aujourd’hui et produire une écriture spacieuse, discrète de livret : non, il ferme sur le vol des inspirations frémissantes, d’abord son piano, ou reploie le trop d’aile ; et, usant de droits, avec plus de caresse dans le rythme qu’un autre ou la diaprure assortie mieux des timbres, victoire, innée, que nous obtenons après étude, vise directement au chant parlé, tel qu’une intégrité résulte ou poème pur : il dispose, souriant, des accords d’image très exacts et relatifs à l’émotion. » Ce qui signifie, si je ne m’abuse pas sur ce langage « ésotérique », que M. Dauphin, poète-musicien, a un instinct très sûr du rythme, un art original d’orchestrer les images et un sens mélodique varié du vers. La couverture de la plaquette était ornée d’un joli dessin dû aux deux filles du poète, Jane et Madeleine Dauphin, qui ont épousé, l’une, M. Franc Nohain, l’autre, M. Adolphe Boschot, un musicographe distingué, auteur de très intéressants ouvrages sur Berlioz.

M. Léopold Dauphin a depuis publié quatre petits recueils de poèmes remarquables par l’invention rythmique. Il a collaboré au Progrès artistique sous le pseudonyme de Pimpinelli, au Chat-Noir, à l’Ermitage, à la Vogue, au Penseur, etc...

R. D.


BIBLIOGRAPHIE

Les œuvres. — Raisins bleus et gris, poésies, précédées d’un avant-dire de Stéphane Mallarmé. Paris, Vanier, 1897. — Couleur du Temps, poésies. Paris, Vanier, 1898. — Pipe au bec, suivi de les Fontaines du Bois-Joli, poésies, dessins par George Auriol. Paris, Vanier, 1900. — L’Ame de mon violon, poésies. Paris, Vanier, 1902. — Sourires de jadis, poésies. Paris, Messein, 1904. — Sainte-Geneviève de Paris, mystère en 4 parties et 12 tableaux, pour théâtre d’ombres, représenté pour la première fois sur la scène du Chat-Noir en 1892, avec des dessins de M. H. Rivière et de la musique de C. Blanc et L. Dauphin. Paris, Heugel. — Jean Garrigou, conte en prose, illustration de Léonce Petit. Delagrave. — Petite Anthologie des Maîtres de la musique. Paris, Armand Colin.

En préparation. — Mon Guignol, fantaisies d’humour lyrique dialoguées. — Simples rimes, poésies.

A consulter. — Des études sur l’œuvre de M. Dauphin ont été publiées par Stéphane Mallarmé, Charles Guérin, MM. Gustave Kahn et Henri de Régnier.




Métamorphoses.



Veux-tu bien croasser moins haut
L’oraison des pendus, corbeau,
Et broyer leur chair sans querelles ?

Tes croassements pleins d’horreur,
Tes grands gestes de péroreur
Glacent d’effroi les tourterelles.

Souviens-toi de l’heure où, comme elles
Blanches et douces, ton vol blanc
Ignorait la rouille du sang :

Dans l’azur alors sur tes ailes
(Apollon aimant Coronis)
Calme neigeait l’argent des lys.


(Raisins bleus et gris.)





Comme des flûtes.


Les cloches près de la mer
Ont une voix de prière
Dominant le bruit amer
De douceur particulière :

Leur vol sonore, au matin,
Ondulation dolente,
S’il plane vers le lointain
C’est comme d’une aile lente ;

Et le mode étant majeur
En plus l’exquise tendresse,
Dans les voiles du pêcheur
Comme un peu c’est l’allégresse.

L’espoir tinte ce même air
Des cloches près de la mer.


(Raisins bleus et gris.)





Les Couronnes.


Comme les couronnes de mois de Marie
Rondes sont nos rondes et le jasmin rit ;

Comme les couronnes des prix du mois d’août
Nos rondes sont rondes aux lauriers qu’on coupe ;

Comme les couronnes de nos mariées
Rondes sont nos rondes vers les orangers ;

Et comme couronnes d’immortelles d’or
Nos rondes sont rondes : la Tristesse est morte.


(Raisins bleus et gris.)





Au Jardin de la cure.


Dans l’ombre de l’église, au jardin de la cure
Qu’un mur bas treillagé clôture,
Des poiriers en quenouille et d’autres en cordon
Racontent joliment leur rêverie obscure
Aux carrés des fraisiers, aux cloches des melons ;

Quelque rigole d’eau rieuse, vive et claire,
S’efforce vainement de les distraire,
Et même le curé, sa messe dite enfin,
S’il vient près du banc vert lire son bréviaire
Ou cultiver ses plants, arrosoir, bêche en main ;

Ils disent la douceur de leur bonheur tranquille
Dans le calme (oh, loin de la ville !)
De ce tout petit clos villageois, ce pendant
Qu’alentour et sur eux la trame se parfile
Des carillons naïfs du vieux clocher chantant

Ou que, lent et meuglant par la proche montagne,
Le troupeau des vaches regagne
L’étable où près du seuil rit le frais abreuvoir
Et qu’aux chemins en pente et fleuris l’accompagne
Un doux son de clarine en allé vers le soir.


(Vers inédits.)





Pour y finir mes jours.


Simple afin que son charme à mes yeux mieux sourie,
Pour y finir mes jours j’aimerais un abri
Près d’un ruisselet clair longeant une prairie :
On y serait conduit par un sentier fleuri.

Les branchages feuillus et l’ombre fraîche et douce
De deux vieux marronniers s’étendraient près du toit
Dont les tuiles grimpant sous de riantes mousses
Couvriraient un étage à peine haut, étroit.

Des rosiers, lys, lilas, un gazon, une treille
Où, sur un banc, j’irais lire des chants divins
Et voir mûrir en août quelques grappes vermeilles
Uniment orneraient mon tout petit jardin.

Mes rêves éloignés de nos vilaines proses,
La voix d’une fontaine en bercerait l’azur
Et d’avril, au verger, les pétales blancs-roses
Sauraient en rajeunir le sourire encor pur.

L’âtre serait en fête où monterait la flamme
Ce pendant que, l’hiver, causant des jours défunts
Et de notre jeunesse, avec toi, chère femme,
Nous en évoquerions aussi les doux parfums.

Mes enfants, mes amis, dans cet abri modeste
Viendraient et tous partageraient notre bonheur :
C’est la joie et l’amour que leur dirait mon geste,
Puis, les voyant partir, l’ennui et la langueur.

Le ciel m’accorderait en outre cette grâce
D’y pouvoir secourir les malheureux passants :
Je mettrais du pain tendre en leur maigre besace,
Nul d’eux ne frapperait à mon seuil vainement.

Et là, quoique vieille et lasse, ma pensée
S’essaierait à voler vers de plus hauts sommets,
Désireuse d’atteindre en sa noble envolée
La Beauté dont je rêve et que toujours j’aimai.


(Vers inédits.)





Dans la Chambre ensoleillée.


Comme un royal manteau d’hermine et de beauté
Quand la neige est si proche ! aux Alpes d’à côté,
Ailleurs quand c’est la brume et le froid qui demeurent
Faut-il que nous ayons ici de telles heures
Toutes d’enchantement, comme estivales, dis ?
Et jouissions ainsi d’un pareil paradis !...
Dans ce pays quel doux hiver ! vois, c’est décembre,
Et le bon grand soleil dore toute la chambre :
Les meubles et les murs, rideaux blancs, clairs tapis,
Chantent comme en été chante l’or des épis,
Et, là, s’embellissant des parures d’un songe,
Dans la glace leur chant en écho se prolonge...
Par la fenêtre ouverte il entre une tiédeur
Et des mandariniers l’exquise et fine odeur !
Le ciel est tout azur, l’horizon sans nuage,
Et, non loin, sur la mer calme une voile nage
Qui mire dans le flot son rêve parfumé
De la senteur marine et du radoub aimé...
 
O la sérénité de ces heures bénies
Où des rayons vermeils vibrent les harmonies
Pour charmer tout notre être !... Et c’est comme un bonheur
Dont voudrait à quelqu’un rendre grâces le cœur.
Mais dans mon Ame aussi se mire un vague rêve
Embaumé de douceur et qu’un Amour achève,

Un Amour qui jamais ne saurait être vain
Puisqu’il est fécondant, idéal et divin ;
Et même fût-il vain, inutile chimère,
Un Amour que je veux semblable à la prière
Du haut et vert palmier dont tu vois vers les cieux
Les palmes s’élever et glorifier Dieu.


(Vers inédits.)