Anthologie des poètes français contemporains/Lydie de Ricard

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Anthologie des poètes français contemporainsCh. Delagrave, éditeur ; A.-W. Sijthoff, éditeurTome deuxième (p. 42-45).


MADAME LYDIE DE RICARD




Bibliographie. — Aux Bords du Lez, publication posthume (Alphonse Lemerre, Paris, 1891).

Madame Lydie de Ricard a collaboré à la Lauseta, à l’Armanà de Lengado, et à la Revue des langues romanes, à la Cigale (Fischbacher), à l’Alliance Latine, etc.

Mlle Lydie Wilson, qui épousa en 1873 M. Louis-Xavier de Ricard, naquit en 1850, à Paris, d’une famille écossaise par son père et flamande par sa mère, mais d’un flamand très francisé, et peut-être mitigé de quelques gouttes de sang espagnol. Son père était dans le commerce, mais très passionné — en dilettante — pour la peinture autant que sa mère l’était pour la musique. « Ces deux courants, nous dit M. Louis-Xavier de Ricard, s’unirent en Lydie, qui, tout enfant déjà, — très réfléchie, très observatrice, — témoigna d’une organisation tout spécialement intellectuelle et artiste. Et, dès sa jeunesse, ayant assisté, chez mes parents, à l’éclosion et à tout le mouvement du Parnasse Contemporain, auditrice très attentive de nos théories et de nos vers, ses préférences allaient directement à nos maîtres, surtout à Leconte de Lisle ; leurs livres que je lui prêtais, ainsi que ceux de mes amis, décidèrent de ses tendances artistiques, en même temps que, passionnée de justice et de liberté, elle s’enquêtait en toute conscience des problèmes et de leurs solutions. Car ces deux préoccupations — l’art et l’équité — furent toujours son inséparable culte. »

Après un séjour en Angleterre, d’où elle rapporta deux admirations qui eurent une grande influence sur elle : Shelley et Robert Burns, elle s’occupa tour à tour de musique et de peinture, pour s’arrêter finalement à la poésie. Ce ne fut qu’en 1873, l’année même de son mariage, que son option fut faite.

Elle suivit son mari dans le Languedoc, à Montpellier, où il alla se rapatrier. Le Midi fut pour elle une révélation. Elle y trouva « la patrie et le climat de son âme ». Elle s’éprit, comme son mari, de l’histoire languedocienne, étudia littérairement le dialecte de Montpellier, remonta jusqu’aux troubadours et devint félibresse. Ce fut « dans le ravissement des sites et des dialectes languedociens » que Mme Lydie de Ricard s’essaya à composer, mais il fallut toute la persistance de son mari et de ses amis pour la décider à publier quelques-uns de ses poèmes. La plupart parurent dans la Lauseta, dans l’Armanà de Lengado, la Revue des langues romanes et dans la Cigale. Ce n’est qu’après sa mort, qui survint en 1878, que M. Louis-Xavier de Ricard réunit pieusement en un volume, sous ce titre : Aux Bords du Lez, ses œuvres tant françaises que languedociennes. « Morte jeune, dit-il dans sa préface, ce volume est loin de la contenir tout entière. Vers la fin de sa vie, — déjà malade de la maladie[1] qui devait si cruellement l’emporter et si tôt, — elle rêvait, éprise des légendes et des chansons populaires, d’essayer sous une forme très artiste à la fois, très subtile et très simple, l’éducation des âmes enfantines, — et des féminines presque aussi enfantines, sinon plus. C’était, selon elle, le grand rôle qui appartenait à la femme, de se faire par l’art l’éleveuse de toutes ces âmes, ignorantes ou obscures, et la consolatrice des dévoyés. Il ne lui fut pas permis de commencer la réalisation de ce rêve. »




RIEZ BIEN, LES FRAIS INNOCENTS


Riez, les poupons potelés
Aux bouchettes de lin sauvage !
Riez vos rires étoilés !
Rossignolets, rossignolez
Votre printanier babillage !
— Ô les blonds poupons potelés
Aux bouchettes de lin sauvage !

Mieux qu’un chamaillis aprilin,
Riez bien, les belles enfances !
Avec vos bouchettes de lin,
De lin sauvage et purpurin. —
Les chamaillis sont sans offenses
Qui rient au taillis aprilin.
— Riez bien, les belles enfances !

Oui ! laissez rire, les chéris,
Le lin vermeillet sur vos bouches ;

Vous qu’un sein joyeux a nourris
De lait blanc, de rêves fleuris,
D’amour, sans mélanges farouches
De sang ni de fièvre, ô chéris,
Sur le lin rose de vos bouches !

Riez bien, les frais innocents,
Émerveillez-vous bien des choses ;
Riez aux oiselets naissants,
Au ciel, aux astres fleurissants,
Aux arbres, aux moissons, aux roses,
À tout ! — Vous êtes innocents
Et ne connaissez rien des choses !

Trop tôt votre cœur n’aura plus
— Défeuillé de ses ignorances —
De nids pour les rires joufflus !
Et les rappels sont superflus
Des sereines indifférences,
Quand, tout brumeux, le cœur n’a plus
Son fouillis feuillu d’ignorances !

Riez, les poupons potelés
Aux bouchettes de lin sauvage !
Riez vos rires étoiles !
Rossignolets, rossignolez
Votre printanier babillage !…
Ô les blonds poupons potelés
Aux bouchettes de lin sauvage !

(Aux Bords du Lez.)


CRÉPUSCULE AU BORD DU LEZ


Je veux, assise emmi les blondes amarines,
Subir l’enchantement des extases divines
Au bord des eaux,
Et, dans l’ambre fluide et frais des crépuscules,
Laisser vibrer mon âme avec les libellules
Et les roseaux ;

Car le rêve, tandis que s’anuitent les prées
En la calme tiédeur de ces belles vêprées,
Devient lueur,

Et quand, pour les regards, les formes se font vaines,
Alors l’essaim charmant des visions sereines
S’éveille au cœur ;

Candides, et menant les rondes cadencées,
Qu’elles chantent en moi les intimes pensées
Ou, mieux encor,
Que très, très lentement se dissolve ma vie
Au pur embrasement de votre poésie,
Ô clairs soirs d’or !

(Aux Bords du Lez.)




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