Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Alexandre Soumet

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 75-78).



SOUMET


1786 – 1845




Alexandre Soumet est né à Castelnaudary. Il vient à Paris en 1808, et publie un poème en trois chants, L’Incrédulité, qui lui vaut une place d’auditeur au Conseil d’État. En 1815, il remporte deux prix le même jour à l’Académie française. En 1822, il fait représenter deux tragédies en deux jours, l’une au Théâtre-Français, l’autre à l’Odéon. En 1845, ce sont deux grandes œuvres de lui, une tragédie et une comédie, que le Théâtre-Français donne dans la même soirée !

Malgré ces extraordinaires bonnes fortunes, le nom de Soumet n’est pas loin de disparaître. Ce fut un homme de transition, comme Casimir Delavigne ; aux classiques il parut hardi ; aux romantiques il parut timide. Si, faute d’habileté, il n’obtint pas à la scène les mêmes succès de juste-milieu que l’auteur de Louis XI il n’en fut pas moins beaucoup plus poète que lui. On trouve de fort beaux vers dans sa Jeanne d’Arc (1825), d’admirables pages dans sa Fête de Néron (1830). Pour cette dernière pièce il eut, il est vrai, un collaborateur, Belmontet ; mais les pages en question peuvent-elles être vraisemblablement attribuées au poète à qui l’on doit cet alexandrin fameux, adressé à Napoléon III pour la fête du 15 août :


Le vrai feu d’artifice est d’être magnanime ?

En 1840, Soumet publia un vaste poème théologique, La Divine Épopée, qui a pour sujet la rédemption des damnés par une nouvelle Passion du Christ en Enfer. C’est la grandiose hérésie d’Origène. Pour écrire dignement une pareille œuvre, il eût fallu être Dante ou Milton. Soumet échoua dans sa tâche. On peut extraire de ces deux volumes quelques fragments de premier ordre, mais on ne saurait lire l’ouvrage entier. Bien a pris au poète d’avoir écrit, entre temps, cette simple et touchante élégie, La Pauvre Fille, qu’il dédaignait sans doute, mais qui, presque à elle seule, fait vivre encore sa mémoire.

A. D.
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LA PAUVRE FILLE


             
Jai fui ce pénible sommeil
             Qu’aucun songe heureux n’accompagne,
             J’ai devancé sur la montagne
             Les premiers rayons du soleil.

             S’éveillant avec la nature,
Le jeune oiseau chantait sur l’aubépine en fleurs,
Sa mère lui portait la douce nourriture ;
             Mes yeux se sont mouillés de pleurs.

             Oh ! pourquoi n’ai-je pas de mère ?
Pourquoi ne suis-je pas semblable au jeune oiseau
Donc le nid se balance aux branches de l’ormeau ?
             Rien ne m’appartient sur la terre ;
             Je n’eus pas même de berceau.
Et je suis un enfant trouvé sur une pierre
             Devant l’église du hameau.

             Loin de mes parents exilée,
De leurs embrassements j’ignore la douceur,
             Et les enfants de la vallée

             Ne m’appellent jamais leur sœur !
Je ne partage pas les jeux de la veillée ;
             Jamais sous son toit de feuillée
Le joyeux laboureur ne m’invite à m’asseoir ;
             Et de loin je vois sa famille,
             Autour du sarment qui pétille,
Chercher sur ses genoux les caresses du soir.

             Vers la chapelle hospitalière
             En pleurant j’adresse mes pas,
             La seule demeure ici-bas
             Où je ne sois point étrangère,
             La seule devant moi qui ne se ferme pas.

             Souvent je contemple la pierre
             Où commencèrent mes douleurs ;
             J’y cherche la trace des pleurs
Qu’en m’y laissant peut-être y répandit ma mère.
             Souvent aussi mes pas errants
Parcourent des tombeaux l’asile solitaire ;
Mais pour moi les tombeaux sont tous indifférents,
             La pauvre fille est sans parents
Au milieu des cercueils ainsi que sur la terre.
             J’ai pleuré quatorze printemps
             Loin des bras qui m’ont repoussée :
             Reviens, ma mère ! je t’attends
             Sur la pierre où tu m’as laissée !

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LES ENFANTS DU PARADIS



Oh ! parmi tous ces cieux que réjouit Marie,
Celui qu’elle préfère est la jeune patrie
De ce peuple d’enfants, souriant et vermeil,

Dont le front eut à peine un rayon de soleil,
Qui n’ont pas adopté la terre pour demeure ;
Élus, pour qui l’exil ne dura pas une heure,
Qui sont victorieux sans avoir combattu,
Et pour qui l’innocence est plus que la vertu ;
Dont le pied rose et nu n’a pas touché nos fanges ;
Qui ne sont pas des saints, qui ne sont pas des anges ;
Qui n’ont pas dit : « Ma mère ! » à leurs mères en deuil,
Et n’ont à leur amour demandé qu’un cercueil !
Sous les arbres de nard, d’aloès et de baume,
Chaque souffle de l’air, dans ce flottant royaume,
Est un enfant qui vole, un enfant qui sourit
Au doux lait virginal dont le flot le nourrit ;
Un enfant, chaque fleur de la sainte corbeille ;
Chaque étoile, un enfant ; un enfant, chaque abeille.
Le fleuve y vient baigner leurs groupes triomphants ;
L’horizon se déroule en nuages d’enfants,
Plus beau que tout l’éclat des vapeurs fantastiques
Dont le couchant superbe enflamme ses portiques.
Là, sous les grands rosiers, ils tiennent lieu d’oiseaux
Quand le zéphyr d’Éden balance leurs berceaux,
Et que leur tête blonde et charmante et sereine
Se tourne avec orgueil du côté de la reine :
Car la reine est leur mère, oui celle que leurs yeux,
En se fermant au jour, ont rencontrée aux cieux.
Mais, lorsque vient à vous, enfants ! cette autre mère
À qui votre naissance ici-bas fut amère,
Pour que son pauvre cœur cesse d’être jaloux
Votre front caressé s’endort sur ses genoux ;
Sous ses baisers heureux votre bouche se pose ;
Votre béatitude entre ses bras repose,
Et, même au paradis, rien n’est plus gracieux
Que ce tableau d’amour chaste et silencieux.



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