Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Auguste Dorchain

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. Illust.-141).



AUGUSTE DORCHAIN

AUGUSTE DORCHAIN






AUGUSTE DORCHAIN


1857




Auguste Dorchain, né en 1857 à Cambrai (Nord), fit ses études classiques au lycée de Rouen et son droit à Paris, où il débuta dans les lettres en 1881.

C’est un vrai jeune, d’esprit sain et bien équilibré, qui ne craint pas de se rattacher à ce qui s est produit de bon et de beau avant lui. Il possède le pittoresque des images, la curiosité de l’expression, en un mot la forme savante sans laquelle il n’y a plus de poésie nouvelle possible ; mais il ne croit pas que des sonorités étranges puissent remplacer l’idée absente, ni l’excitation maniaque des piqûres de morphine se substituer à l’inspiration même.

Dans son premier livre, La Jeunesse pensive (1881), il souffre, il cherche, il doute, comme tout homme digne de ce nom, mais il rejette loin de lui la mode ridicule de poser pour le Bas-Empire. Porté à fuir un hypnotisme énervant, il a déjà abordé le théâtre avec une comédie shakespearienne, Conte d’Avril (1885), qui a conquis le succès par son double mérite lyrique et dramatique. Il a, en outre, écrit plusieurs à-propos en vers, L’Odéon et la Jeunesse, Alexandre Dumas, À Racine, qui ont été fort appréciés.

L’Académie française a couronné La Jeunesse pensive et Conte d’Avril.

M. Dorchain est de ceux qui permettent d’espérer qu’en dépit des théories de quelques hallucinés, ni la France ni la Poésie ne sont encore mortes.

Ses œuvres ont été publiées par A. Lemerre.

Armand Rinaud.


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ÉRÔS ENCHAÎNÉ


I



Au seuil de la forêt, à l’ombre d’un grand arbre,
Un vieux Faune sourit dans sa gaine de marbre
Sous les regards du dieu de pampres couronné,
À ce socle rustique Érôs est enchaîné.

Triste, il rêve à Psyché : pour se rapprocher d’elle,
Souvent, pauvre captif, il a battu de l’aile,
Croyant rompre sa chaîne en un sublime vol,
Mais les tyrans divins l’ont cloué sur le sol.

Maintenant il succombe et sa tête se penche
Mélancoliquement sur son épaule blanche ;
Il s’est enveloppé de ses ailes, lassé,
Les ouvrant à demi, comme un oiseau blessé.

Derrière lui, lubrique, appelant la caresse.
Le Faune a beau chanter la chanson de l’ivresse,
Érôs ne l’entend plus : calme et silencieux,
De ses profonds regards il contemple les cieux.



II


Va, pauvre adolescent, ne baisse pas la tête !
Quand tu volais, la-haut, dans l’éternelle fête
De l’amour toujours chaste et toujours triomphant,
Ainsi que ta Psyché tu n’étais qu’un enfant ;


Mais sur la terre, hélas ! Psyché s’en est allée.
N’y poursuivais-tu pas la divine exilée,
Le jour où t’attira par ses folles chansons
Le satyre impudique, à travers les buissons ?

Imprudent ! tu prêtas une oreille attentive
Aux mots qui s’échappaient de sa bouche lascive.
Car ils flattaient alors, dans leur rythme moqueur,
Je ne sais quels instincts qui te troublaient le cœur.

Pourquoi te révolter ? C’est la Mère nature
Qui par ces durs liens à présent te torture
Et qui, marâtre, aveugle en sa fécondité,
Te verse la tristesse après la volupté.

N’espère plus, Érôs, t’enfuir loin de ce monde
Vers la sérénité des cieux inoubliés ;
Souffre et résigne-toi, car sur la terre immonde
Le Désir et l’Amour sont à jamais liés.


(La Jeunesse pensive)





LES ÉTOILES ÉTEINTES




À l’heure où sur la mer le soir silencieux
      Efface les lointaines voiles,
Où, lente, se déploie, en marche dans les cieux,
               L’armée immense des étoiles,

Ne songes-tu jamais que ce clair firmament,
               Comme la mer, a ses désastres ?
Que, vaisseaux envahis par l’ombre, à tout moment
               Naufragent et meurent des astres ?


Vois-tu, vers le zénith, cette étoile nageant
               Dans les flots de l’éther sans borne ?
L’astronome m’a dit que sa sphère d’argent
               N’était plus rien qu’un cercueil morne.

Jadis, dans un superbe épanouissement,
               D’un troupeau de mondes suivie,
Féconde, elle enfantait majestueusement
               L’amour, la pensée et la vie.

Tous ses bruits, un par un, se sont tus sous le ciel ;
               L’espace autour d’elle est livide ;
Dans le funèbre ennui d’un silence éternel
               Elle erre à jamais par le vide.

Pourtant, elle est si loin que depuis des mille ans
               Qu’elle va, froide et solitaire,
Le suprême rayon échappé de ses flancs
               N’a pas encor touché la terre.

Aussi, rien n’est changé pour nous : chaque matin
               La clarté de l’aube l’emporte,
Et chaque soir lui rend son éclat incertain...
               Personne ne sait qu’elle est morte.

Le pilote anxieux la voit qui brille au loin,
               Et là-bas, errant sur la grève,
Des couples enlacés la prennent à témoin
               De l’éternité de leur rêve !

C’est la dernière fois, et demain nos amants
               N’y lèveront plus leurs prunelles :
Elle aura disparu, — comme font les serments
               Qui parlent d’amours éternelles !

*
*       *


Lorsque la nuit, qu’étoile une poussière d’or,
               Couvre la ville aux sombres rues,
Sur ce triste pavé songes-tu pas encor
               À d’autres clartés disparues ?

Un enivrant parfum, comme d’un encensoir,
               S’exhale des roses pâlies.
Et le mystérieux apaisement du soir
               Te verse ses mélancolies.

Alors, épris d’un rêve impossible à saisir,
               En ton âme troublée et lasse
Ne suis-tu pas d’un chaste et douloureux désir
               Chaque jeune femme qui passe ?

Il semble que leurs yeux aient gardé les douceurs
               Des illusions éphémères ;
Souvent tu les dirais pures comme nos sœurs
               Et tendres ainsi que nos mères...

Parmi celles, pourtant, qui ce soir ont passé
               Et que tu crois encor vivantes,
Hélas ! combien déjà dont le cœur est glacé,
               Dont les lèvres sont décevantes !

Ami qui comme moi, quand revient le printemps,
               Rêves d’immuables maîtresses
Et portes en ton cœur inquiet de vingt ans
               L’indicible soif des caresses,


Si tu ne veux toujours et vainement sourtnr,
               Choisis vite une blanche épouse
Dont la fleur pour toi seul commence de s’ouvrir.
               De son vierge parfum jalouse.

Celle-là peut aimer, celle-là seulement
               Peut être constante et fidèle,
Et, sans craindre l’oubli de son premier serment,
               Tu vivras heureux auprès d’elle.

Mais n’abandonne pas à d’autres, un seul jour,
               Ton âme tendre de poète,
Ô rêveur qui pourrais prendre pour de l’amour
               Leur étreinte froide et muette !

Parfois, dans leurs regards clairs ou mystérieux
               Tu croiras voir luire une flamme...
Garde-toi ! le reflet est encor dans les yeux,
               Mais le foyer n’est plus dans l’âme.

Oh ! bien fou qui prendrait pour éclairer ses pas
               Ces lueurs trompeuses ou feintes !
Ne te retourne pas ! ne les regarde pas !
               — Ce sont des étoiles éteintes.


(La Jeunesse pensive)





CHANSON




Amants quelle erreur est la vôtre,
Quand vous vous croyez séparés !
Si vos cœurs sont faits l’un pour l’autre,
Tôt ou tard vous vous rejoindrez :

Ni le sort et son injustice,
Ni les pères et leurs serments,
N’empêchent que tout aboutisse
À la rencontre des amants.

Quelquefois, c’est votre cœur même
Qui met un obstacle à vos pas :
Tel ne croit pas aimer, — il aime !
Tel croit aimer, — il n’aime pas !
Mais comme il faut que les yeux s’ouvrent,
Un jour, après mille tourments,
Toutes les erreurs se découvrent
Pour la rencontre des amants.

Voici fleurir les giroflées,
Les anémones, les ajoncs,
C’est Avril ! Aux branches gonflées
Viennent d’éclater les bourgeons ;
Dans le jardin, dans la broussaille
S’envolent des baisers charmants ;
Tout sourit, tout chante et tressaille...
— C’est la rencontre des amants !


(Conte d’Avril)





À RACINE


(COMÉDIE FRANÇAISE, DÉCEMBRE 1887)




Maître, à qui l’on devrait un encens immortel,
Laisse nos humbles vers fumer sur ton autel !

Certes, ceux-là sont grands qui d’une main hardie,
Dans la prose d’une âpre ou folle comédie,

Sans nous calomnier ni flatter, nous font voir
Le reflet de la vie ainsi qu’en un miroir,
Montrant le ridicule ou le vice et la honte,
Afin qu’à ce spectacle une rougeur nous monte
Et que nous puissions prendre à ce reflet brutal
L’effroi de la laideur et le dégoût du mal.
— Mais si ceux-là sont grands, combien plus haut encore
Celui qu’éperdument la soif du Beau dévore,
Le poète sublime, au jeune aiglon pareil,
Qui dès le premier vol regarde le soleil,
Celui qui par le chant des vers, — moule de flamme
Où dans le moins de mots s’enferme le plus d’âme, —
Donne à son noble rêve une réalité,
Éternise pour nous la grâce et la beauté,
Et ravissant notre âme à la Splendeur première,
Nous fait monter aux yeux des larmes de lumière !

Ce chanteur, ce poète, ô Racine ! c’est toi !
— Tandis que, suscitant le courage et la foi,
Corneille de son âme espagnole et romaine
Pétrissait des héros à taille surhumaine,
Toi, du monde idéal tu pris l’autre moitié,
Et personne, évoquant l’amour et la pitié,
Ne peupla notre ciel de formes plus charmantes,
Poète des amants, poète des amantes !

Les femmes ! — Ah ! sinon Shakspeare, nul jamais,
Nul ne les sut aimer comme tu les aimais.
Toi seul as su chanter, toi seul as su comprendre
Ce qu’enferme leur cœur d’héroïque et de tendre,
Combien il peut lutter, par le sort combattu,
Que pour elles l’amour est presque une vertu,
Mère des passions et des vertus plus hautes,
Et qui reste vivante au milieu de leurs fautes,

Imposant le respect de leur cœur aveuglé,
Comme un temple debout sur un monde écroulé.

Ô pures visions ! ô troupe magnanime !
C’est Bérénice, Esther, Andromaque et Monime,
C’est Hermione et Phèdre aux tragiques douleurs,
C’est Junie aux doux yeux voilés de tendres pleurs,
Les amantes en deuil, les pâles fiancées,
Toutes, le sein meurtri, toutes au cœur blessées,
Mais toutes, sans se plaindre et sans vouloir guérir,
Fières de leur blessure, heureuses d’en mourir.

Écoutez-les parler : leur voix enchanteresse
Est comme une musique et semble une caresse :
Appels, soupirs, aveux... — et les plus chauds accents
Pour arriver au cœur ne troublent point les sens.
Regardez-les marcher : de leur blancheur vêtues,
Elles passent avec des gestes de statues ;
Elles gardent, ainsi qu’un souvenir du ciel,
Jusque dans la douleur le rythme essentiel
Et meurent en chantant, comme de divins cygnes,
Sans altérer la paix et la splendeur des lignes.
— Car tu nous fais rêver, poète aimé des dieux,
À l’âme harmonieuse un corps harmonieux,
Car, par un admirable et délicat mystère,
Tes vers laissent toujours, comme aux fleurs de la terre,
À chaque fleur de l’âme une suave odeur :
À la beauté la grâce, à l’amour la pudeur.

Depuis, hélas ! combien ont traîné sur la scène
L’équivoque grossière et la laideur obscène !
D’autres, pires encor, peut-être, ont insulté
À toutes nos raisons d’espoir et de fierté,
Sali, — pour dissiper, disent-ils, nos chimères, —

Celles qui sont les sœurs, les amantes, les mères,
Soufflé le vent de mort sur les fleurs du printemps
Et la peur de l’amour dans les cœurs de vingt ans...
— Ô Racine ! ô mon maître ! ô bienfaisant génie !
Pour nous avoir à flots versé de l’harmonie,
Pour avoir, en exemple à lui-même, montré
Dans ses nobles amours l’homme transfiguré,
Pour n’avoir pas connu l’ironie inféconde,
Pour avoir ajouté de la tendresse au monde,
Pour tes chants, des affronts et de l’oubli vainqueurs,
Voici la palme d’or, poète ! — et tous nos cœurs !





MUSIQUE AU BORD DE LA MER




Un soir, un soir d’été calme et propice au rêve,
Nous nous étions ensemble assis près de la grève,
Une ineffable paix tombait des cieux en nous,
Et, nous tenant les mains, unissant nos genoux,
Nous écoutions la plainte à peine saisissable
Des vagues qui là-bas se mouraient sur le sable.
— Tout à coup, dans la nuit, un violon lointain
Chanta : ce chant vers nous flottait, comme incertain,
Mais si mélancolique et si beau, qu’à l’entendre
On s’étreignait plus fort, on se sentait plus tendre.
On eût cru des baisers, des soupirs, des adieux...
Et nos rêves suivaient l’archet mélodieux.

« Ah ! tristes, chantait-il, sont les roses fanées !
Tristes, les jours perdus et les nuits profanées,

Les amours qu’un matin suffit à défleurir !
Tristes, la source impure et qu’on ne peut tarir,
La beauté que le temps inexorable emporte,
Et la virginité du cœur flétrie et morte !...
— Mais douces sont les fleurs et douces les amours
Qui naissent dès l’aurore et qui durent toujours !
Doux, les chastes baisers, charmants, les jeunes couples
Qui vont, les bras nerveux liant les tailles souples,
Errer au mois d’avril sous les ombrages verts,
Joyeux et l’un pour l’autre étant tout l’univers !
Beaux sont les fiancés qui, d’une âme ravie,
Marchent, pleins d’espérance, au-devant de la vie,
Sachant, si le malheur leur barre le chemin,
Qu’ils passeront quand même, en se donnant la main !
Beaux, les nobles amants qui, sans crainte ni doute,
Vers le même sommet ont pris la même route,
Dont le fier idéal n’est jamais abattu,
Qui sentent leur amour pareil à la vertu,
Et dont le cœur d’enfant peut se montrer sans voiles,
Profond comme la mer, pur comme les étoiles ! »

Ainsi le violon, sous le clair firmament,
Auprès des flots, chantait harmonieusement.
Puis s’assombrit le ciel et se tut la musique...
Et nous pleurions d’avoir, pendant cette heure unique,
Goûté, dans un accord grave et délicieux,
L’infini de l’amour, de la mer et des cieux !




TROIS SONNETS



I


PEUR DE LA VIE




Le soir descend sur nous, le soir silencieux.
Nous rêvons, enlacés depuis de longues heures,
Sans rien dire, oubliant le monde et ses vains leurres,
Comme si nous étions seuls vivants sous les cieux.

Mais voici que nos fronts deviennent soucieux ;
Tu te sens bien heureuse, et cependant tu pleures ;
Et moi, qui n’ai pas eu de minutes meilleures,
Ainsi que toi, pourtant, j’ai des pleurs dans les yeux.

C’est que la vision subite de la vie,
Comme une ombre, a passé sur notre âme ravie...
Alors nous frissonnons, nous nous serrons plus fort,

Et nous songeons tous deux que la nuit est trop brève,
Qu’il faudrait s’endormir ensemble dans la mort
Pour fixer à jamais la douceur de son rêve.



II


NOTRE RÊVE



Donc, en ce même instant, flottait à mon insu
Au fond de tes regards humides de tendresse
Ce rêve qui mettait dans les miens son ivresse
L n tréle et doux enfant de notre chair issu.

 
Notre enfant ! Quel espoir en lui serait déçu ?
Quels dons ne recevrait avec son droit d’aînesse
Ce fruit de notre force et de notre jeunesse,
Ce fils, en plein bonheur, en plein amour conçu ?

Car pour te révéler jusqu’au bout ma chimère
Je veux un fils : les fils ressemblent à leur mère.
Qu’il ait tes yeux, tes traits, ta fierté, ta douceur..

Et s’il doit retenir une part de moi-même,
Que son cœur seulement soit pareil à mon cœur,
Afin qu’un jour il sache aimer comme je t’aime !



III


RÉCONCILIATION



J’ai voulu de l’Amour séparer le Désir,
Quand ce maître fatal, d’un regard ou d’un signe
Liant ma chair fragile à quelque chair indigne,
M’imposait en dégoût la rançon du plaisir.

Depuis ce temps, — ô joie ! orgueil ! j’ai pu choisir
La beauté dont l’amour a des pudeurs de cygne,
Et j’ai compris, alors, quelle faveur insigne
Fit, quand s’aiment les cœurs, les bras pour se saisir.

Ô mon Amour unique ! à présent que je t’aime,
Je vois dans le Désir la Chasteté suprême,
L’ineffable lien de la terre à l’azur ;

Et sur ton sein pâmé lorsque mon sein se pâme,
Je me sens noble et fier, je me sens jeune et pur.
Comme si j’étreignais la forme de ton âme !