Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Camille Macaigne

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. 107-113).




CAMILLE MACAIGNE


1843-1877




Camille macaigne, né à Saint-Quentin le 6 janvier 1843, décédé prématurément le 5 juin 1877, exerça le professorat d’abord au collège de Compiègne, puis au lycée de La Rochelle.

Après avoir donné une fidèle et élégante traduction des fables de Phèdre, M. Macaigne entreprit une vaste histoire de la Poésie au XIXe siècle, mais il ne put l’achever. Tout en menant de front l’exécution de ce grand travail et l’accomplissement de son devoir professionnel, il fit paraître de nombreuses poésies dans la plupart des publications périodiques de l’époque. Par les soins de sa veuve, très lettrée elle-même, ces poésies ont été réunies en un volume sous le titre de : Les Roses fauchées (1884).

Dans la préface de ce recueil posthume, M. Emmanuel des Essarts, qui avait contribué à rassembler la plus grande partie de l’œuvre interrompue par la mort, s’exprime ainsi : « Camille Macaigne était un artiste, car il possédait la souplesse du rythme, le secret musical de la rime, l’instinct de l’épithète significative et de l’heureuse alliance des mots. C’était un poète, car il avait le don de voir vite et juste, et de sentir avec intensité. Les sujets qu’il traite sont les thèmes éternels et qui toujours seront les plus fertiles en variations lyriques : les promenades à travers les champs et les bois, les charmants épisodes de la vie de famille, quelques scènes de l’antiquité, les jeux de la fantaisie et jusqu’aux discrètes émotions du patriotisme. »

Les poésies de M. Macaigne ont été éditées par A. Lemerre.

a. l.


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SAINT JEAN AUX BOIS




Perdu dans la forêt superbe,
Ce hameau se cache humblement,
Comme se dérobe dans l’herbe
La fleurette du sentiment.

Ce n’est pas son temple gothique
Que je me plais à visiter,
Ni le paysage rustique
Que le peintre vient consulter.

Sous ces grands chênes séculaires
Je ne porterai point mes pas,
Et leurs mugissantes colères
Ne me préoccuperont pas.

Je vais chercher sous l’ombre épaisse
La place où dort le souvenir,
Et, comme par une caresse,
Cet endroit sait me retenir.

Je répands une larme douce ;
Mon cœur est vivement touché,
Et, dans le vert tapis de mousse
Découvrant un muguet caché,


Je le ravis et je l’emporte,
Et je me retourne vingt fois
Vers ce village qui m’apporte
L’enivrant parfum de ses bois.


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L’HIVER
À Monsieur Victor de Laprade




Les vents glacés du Nord ont émondé les branches
Où les oiseaux jaseurs préludaient à leurs chants.
Les bouleaux ont frémi sous leurs écorces blanches,
Tout est mort dans les bois, tout est mort dans les champs.

Comme un vaste tombeau, ma forêt solitaire
Résonne sous les coups des vents impétueux,
Et le chêne attristé, dépouillé de mystère,
Frissonne avec ennui sous ses grands flancs rugueux.

Ce roi, que vous avez dans un divin langage
Autrefois célébré comme il le méritait,
Je n’irai plus lui rendre un poétique hommage
Comme au temps où l’Avril tout rayonnant chantait.

Je n’irai plus bercer mes rêves de jeunesse
Sous son dais tamisant la lumière des cieux,
Et j’attendrai, pensif, que le printemps renaisse
Avant d’aller courir près des papillons bleus.

Vos vers tout éclatants d’harmonie et de nombre
Que je buvais, puisant à la source du Beau,
Je ne les lirai plus sous ces arbres pleins d’ombre,
Qui du soleil de Juin me voilaient le flambeau.


Mais, auprès des tisons où la flamme pétille,
Dans ce cercle d’amour formé par les enfants,
Par la femme adorée, ange de la famille,
Attachant sur l’époux ses regards triomphants,

On me verra reprendre avec la même ivresse
Vos chefs-d’œuvre immortels que j’ai tant admirés,
Comme de vieux amis unis par la tendresse
Qui se sentent toujours l’un vers l’autre attirés.

Et, quand viendra le temps des floraisons puissantes,
Quand le premier bourgeon de l’orme jaillira,
J’irai questionner mes gazons et mes sentes
Pour savoir quand le scille aux yeux bleus s’ouvrira.

J’irai chercher des vers nouveaux dans ces retraites
Où la sérénité s’est fait un doux séjour,
Et j’y savourerai mes compagnons poètes
Comme un amant qui lit quelque billet d’amour.

Heureux si comme toi, forêt dodonéenne,
Qui pares de splendeurs tes rameaux rajeunis,
Qui, sous les buissons verts du blanchissant troène
Abrites les concerts suaves de tes nids,

Ma France bien aimée, après l’hiver rigide,
Comme en son beau printemps peut encor resplendir,
Et croissant en vigueur, sous ta puissante égide,
Ô mon Dieu, comme un chêne immense reverdir !


L’ADORABLE SCRIBE




Elle est auprès de moi, sa gentille faconde
Éclate en je ne sais combien de mots perlés :
C’est le babil humain le plus ailé du monde,
C’est le plus argentin des langages parlés.

J’étudie auprès d’elle, et dans sa main mignonne
Ayant assujetti le crayon frais taillé,
Elle trace des traits multiples et rayonne
Comme un poète après un vers bien émaillé.

Comme tous ses pareils elle est imitatrice,
Et quand elle me voit puiser dans l’encrier,
Elle tend, avec l’air pétillant de malice,
La main vers l’écritoire et me force à crier :

« Bébé, soyez donc sage ; en cette liqueur noire
« Vos roses petits doigts seraient vite tachés. »
Ainsi quand je lui conte une émouvante histoire,
Ses grands yeux bleus sur moi se tiennent attachés.

Un gros in-folio qui s’étend sur ma table
Semble me prodiguer ses reproches railleurs,
Mais de le déchiffrer je me sens incapable :
La science est trop grave, et mon livre est ailleurs.

Car, les mains sur le front, distrait de mes pensées,
Et, les doigts entr’ouverts, je regarde longtemps
Cette enfant qui me jette en phrases cadencées
Les caressants accords d’un oiseau de printemps.


L’allégresse déborde en mon âme si pleine
Que l’excès du bonheur la ferait se briser,
Et, buvant les parfums ambrés de son haleine,
J’étreins ce chérubin dans un profond baiser !

Puis, fière, elle m’appelle et me montre l’ouvrage
Tracé sur le papier qu’elle m’a dérobé ;
Moi, père, je souris en admirant la page
Et dis à l’écrivain : « C’est bien, charmant Bébé. »

Les yeux mouillés, je veux me remettre à la tâche,
Mais l’innocent démon redouble ses ébats,
Et, doux fascinateur, il jase et me détache
De tous les grands penseurs qui ne le valent pas.

Et je vois au milieu des lignes confondues
Passer le frais minois de cet être adoré,
Et mes distractions ne seront pas perdues
Puisque je suis heureux et puisque j’ai pleuré !


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OMPHALE




La molle Lydienne est pesamment ornée,
Car elle a dans sa main la massue au bois fort
Qui mettait les brigands et les monstres à mort,
Et son dos est couvert de la peau de Némée.

Le héros rampe aux pieds de la sirène aimée ;
Il porte, vil esclave oublieux de l’effort,
La longue stole jaune et, frangé sur le bord,
Un éclatant manteau de pourpre parfumée.


Et, tandis qu’un sang vif coule autour de son cœur,
Que des souffles puissants passent dans son haleine,
Hercule est devenu la fileuse de laine,

Et la royale amante, au sourire moqueur,
Assise sur son lit ciselé par Dédale,
Frappe le demi-dieu du bout de sa sandale.


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L’ESPÉRANCE




Déjà l’arbre verdi par l’Avril renaissant
Dans les airs attiédis se balance et se joue,
Et, comme le chantait le cygne de Mantoue,
Confie aux vents meilleurs son bourgeon florissant.

Tout germe, tout grandit sous un souffle puissant,
La Nature renaît à la force et secoue
Sous le baiser d’amour qui caresse sa joue
La torpeur au front pâle et dépourvu de sang.

Et, devant ces témoins de la vie éternelle,
Les chênes, dont les flancs, la tête solennelle,
Par la virilité se sentent envahis,

Moi qui n’ai jamais eu l’espérance illusoire,
Je rêve, chaque jour, ô France, ô mon pays,
Le rajeunissement de ton ancienne gloire.


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