Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Charles de Pomairols

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. 84-91).




CHARLES DE POMAIROLS


1843




Charles de Pomairols, né le 23 janvier 1843 à Villefranche de Rouergue (Aveyron), publia en 1879 son premier volume de vers sous le dire de : La Vie meilleure, dénomination qui semble marquer pour lui le passage de l’analyse intellectuelle à la vie de sentiment. Ce recueil a été suivi, à un intervalle assez rapproché, d’un second volume : Rêves et Pensées, publié en 1881 et couronné par l’Académie française. Un troisième volume intitulé La Nature et l’Âme a paru en 1887.

C’est l’étroite alliance de l’intelligence et du coeur, du savoir et de l’émotion, qui distingue les poésies de M. Charles de Pomairols, écloses dans la pleine maturité de son esprit. Leur originalité devait naître de cette alliance quon sent s’accomplir dans ses ouvrages depuis le premier jusqu’au plus récent. L’idée s’y pénètre toujours davantage du sentiment aui l’accompagne ; l’art y bénéficie de ce progrès naturel, et le vers y devient de plus en plus facile, harmonieux et coloré. La poésie de M. de Pomairols, par ses sources mêmes, est essentiellement moderne. Elle est un fidèle miroir de l’état intellectuel et moral d’un homme de haute et délicate culture à notre époque en France. Elle charme par une tendresse discrète et grave, par une grande profondeur d’analyse et par une aspiration constante vers le plus noble idéal.

Les œuvres poétiques de M. Charles de Pomairols se trouvent chez M. Lemerre.

Sully Prudhomme.


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LE BOIS




Un pré, fût-il très vaste et plein d’îles de fleurs,
Dans sa libre étendue offre un banal spectacle,
Car on peut d’un coup d’œil l’embrasser sans obstacle
Et saisir d’un regard sa masse de couleurs.

Un bois même petit paraît toujours immense,
Car on ne peut le voir tout entier à la fois,
Et toujours il nous garde en l’ombre des sous-bois
Des recoins inconnus dont l’attrait recommence.

Toujours vus un par un et sans lien entre eux,
Sous les arceaux profonds les détails s’accumulent ;
On n’épuise jamais les incidents nombreux,
Et les lointains portés d’arbre en arbre reculent.

Un tronc plus lumineux, des ormes en bouquet,
Une pierre moussue, un nid, une broussaille,
Nous font hâter le pas vers l’heureuse trouvaille,
Et le mystère change en un monde un bosquet.

Auprès du même lieu l’on passe et l’on repasse,
Et comme on l’aborda jadis d’un autre point,
L’œil désorienté ne le reconnaît point.
C’est plaisir de se perdre en un si mince espace.

C’est plaisir de trouver sous l’azur étouffant,
À deux pas de son seuil, un pan de forêt vierge
Dont l’ampleur rétrécie encore nous submerge,
Rêve pour le poète et jouet pour l’enfant.

(Rêves et Pensées)
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APPARITION




En quittant, le soir, ta maison
Qui brille à l’Est sur la colline,
J’ai marché vers l’autre horizon
Suivant la pente qui s’incline ;

J’ai traversé le clair ruisseau,
Puis, j’ai remonté l’autre pente,
Et je me suis assis en haut
Pour bien voir ta vitre flambante.

Et c’est ainsi comme il convient :
Toi, jeune, fraîche, gaie et rose,
Ta place est là d’où l’aube vient,
Et la mienne au couchant morose.

J’ai regardé luire au soleil
Les fenêtres de ta demeure,
Et les feux de l’astre vermeil
S’y poser longtemps jusqu’à l’heure

Où le dernier rayon du jour,
Qui semble avec un regret morne
Comme moi quitter ce séjour,
S’est perdu dans le ciel sans borne.

La nuit vient, et pourtant mes yeux
Sont fixés dans l’ombre profonde
Vers ce point entre terre et cieux
Qui seul les charme dans le monde.


Je ne vois plus, le souvenir
M’éclaire de sa lueur triste
Qui sous mon front va se ternir :
Il me semble que rien n’existe.

Tout à coup, en face de moi
Apparaît un reflet blanchâtre
Qui met l’horizon en émoi :
Est-ce un feu nocturne de pâtre ?

Derrière le coteau frangé
La lune ronde comme un globe
Monte, et sur son disque orangé
Qui sitôt me ramène une aube,

Se dessinent fidèlement,
Ô merveille, ô prompte revanche !
Le haut pignon, le toit charmant
Où tu reposes pure et blanche.

Et voyant dans tout l’horizon
Ce seul point distinct par fortune,
Je bénis avec un frisson
L’astre amoureux, la douce lune,

Qui vient de l’infini lointain,
De sa course encor toute blême,
Me montrer avant le matin
La maison de celle que j’aime.


(Rêves et Pensées)


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NAISSANCE DES NYMPHES


D’ARTÉMIS




C’est la nuit, dans un coin reculé de l’Hellade,
Où les pentes des monts, dressés en escalade
Au-dessous de l’azur immobile des deux,
Plongent dans un vallon noir et mystérieux
Qu’emplit la majesté sereine du silence ;
L’air se recueille, et pas un souffle ne balance
Son repos endormi sans haleine et sans voix.
La lune blanche monte à la cime des bois
Où son arc léger vibre, et dans la masse sombre
Du vallon dessiné comme une coupe d’ombre,
Creux abîme où se glisse à peine son regard,
Elle éclaire ici, là, par surprise, au hasard,
Et fait des profondeurs paraître à son approche
Le tronc svelte d’un arbre, un blanc contour de roche.
Une clairière vague avec de pâles fleurs,
La face d’une source où scintillent des pleurs.
Et ces formes, brillant seules dans la nuit noire
D’où ressort la candeur de leur éclat d’ivoire,
Sous le rayon divin semblent des corps charmants,
Vierges au port léger, aux souples mouvements,
Jeunes filles aux yeux doux comme des fleurs pures,
Laissant traîner encor leurs brunes chevelures
Derrière elles ainsi que des morceaux de nuit,
Et levant leurs blancheurs dans l’ombre qui les suit.
Et toutes, s’effaçant de leur place à mesure
Que la lune rayonne une lueur plus sûre,

Viennent au bord des bois accompagner en rond
La brillante Artémis qui les passe du front
Et de son fin croissant d’argent clair les domine,
Car les dieux souverains dont le ciel s’illumine
Dépasseront toujours en leur sublime vol
Les filles des forêts, des sources et du sol.


(La Nature et l’Âme)


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APRÈS LA MORT DU PÈRE



Cette terre, ces champs, ces vignes, que mon père
Remplissait tout le jour de son geste puissant
Et qu’il entretenait dans leur beauté prospère,
Sont vides,… et c’est moi qui gouverne à présent.

Les générations tour à tour se remplacent,
Dit le sage insensible avec tranquillité.
Ces froids raisonnements par où les pleurs s’effacent
Ne pénétreront pas dans mon cœur révolté !

Oh non ! non ! D’aussi loin, père, qu’il me souvienne,
Dès le premier éveil de mes regards d’enfant,
Cette terre fut vôtre, ô père, et non pas mienne !
Elle n’est pas à moi, le respect le défend.

Elle est à vous encore, et mes yeux sont humides
Lorsque pour commander ma voix s’élève ici ;
Et lorsque je m’essaie à des ordres timides,
J’interroge tout bas : Père, est-ce bien ainsi ?


C’est votre œuvre qui dure, et vous êtes le maître,
Et si l’orgueil glaçait les sentiments que j’ai,
Je craindrais de vous voir, ô mon père, apparaître
Sous l’ombre de vos bois comme un spectre affligé !


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DANS LE MIROIR D’UNE ÂME




Parfois un homme triste, humble, découragé
Par l’idéal lointain dont il se sent rongé,
Subit amèrement la destinée ingrate
D’être à soi-même objet de dégoût et d’ennui,
De juger sa misère et de ne voir en lui
Ni force, ni vertu, ni grâce qui le flatte.

Pourtant il est aimé d’une femme au grand cœur :
Et quel charme aussitôt relève sa langueur !
Par quelle nouveauté le sort le dédommage !
Car il peut, se penchant sur cette âme, s’y voir
Changé par le reflet du féerique miroir
En une merveilleuse et rayonnante image,

L’image de lumière et de noble contour,
L’image de beauté sans tache que l’amour
Dans le cœur généreux de l’amante fait naître,
Portrait qui nous ravit d’un tendre étonnement
Et se laisse sans honte accueillir un moment,
Puisqu’on apparaît là tel qu’on eût rêvé d’être !


(La Nature et l’Âme)


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LE PREMIER PRINTEMPS




À chaque avril qui vient je m’attriste et je dis :
Les printemps sont comptés que je peux voir encore,
Le jeune renouveau dont le sol se décore
Me charmera vingt fois, qui sait ? peut-être dix.

Puis un autre viendra, n’en doute point, mon âme !
Qui trouvera mes yeux fermés à son azur,
Le printemps le plus doux peut-être et le plus pur
Qui jamais eût touché mes regards de sa flamme.

Oh ! ce premier printemps qui sourira si beau,
Avant que ma pensée éteinte ait l’habitude
De l’ombre, du silence et de la solitude,
Qu’il sera difficile à passer au tombeau !

Plus tard j’aurai cessé le rêve de la vie,
Mais l’avril inconnu qui sèmera ses fleurs
Sur ma tombe nouvelle et molle encor de pleurs,
Troublera mon repos d’une suprême envie.


(La Nature et l’Âme)