Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Ferdinand de Gramont

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 348-350).



F. DE GRAMONT


1812




Le Comte Ferdinand de Gramond, né à Paris, publia en 1840 son premier volume : Sonnets ; plus tard, une traduction des Poésies complètes de Pétrarque (1841), et les Sextines, en 1872.

« C’est un de nos poètes les plus savants et les plus délicats, M. le comte de Gramont, qui, d’après la Sextine italienne de Pétrarque, crée la Sextine française, en triomphant d’innombrables et de terribles difficultés. La première Sextine du comte de Gramont parut à la célèbre Revue parisienne de Balzac, qui, se faisant critique pour une telle circonstance, se chargea lui-même d’expliquer aux lecteurs ce que c’est qu’une Sextine et de les édifier sur le goût impeccable et sur la prodigieuse habileté d’ouvrier qu’elle exige du poète. »

Théodore de Banville.


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LA CLAIRIÈRE




Non loin encor de l’heure où rougit la nuit sombre,
En la saison des nids et des secondes fleurs,
J’entrai dans un bosquet, non pour y chercher l’ombre,

Mais parce qu’on voyait, sous les feuilles sans nombre,
Palpiter des rayons et d’étranges couleurs,
Et l’aurore au soleil y disputer ses pleurs.

Mon sang, dans le trajet, teignit de quelques pleurs
Les aiguillons du houx et la barrière sombre
Que l’épine et la ronce aux vineuses couleurs
Avaient lacée autour de l’asile des fleurs.
Dans la clairière enfin quel m’apparut leur nombre,
Alors que du fourré j’atteignis la pénombre !

Harmonieux réseau de lumières et d’ombre !
Là tous les diamants de la rosée en pleurs,
Les perles à foison, les opales sans nombre,
Dans la neige et dans l’or ou le rubis plus sombre,
Frémissaient, et, filtrant de la coupe des fleurs,
Allaient du doux feuillage argenter les couleurs.

C’est alors qu’une Fée aux charmantes couleurs,
Sortant comme du tronc d’un grand chêne sans ombre
Qui défendait du nord le royaume des fleurs,
Apparut à mes yeux encor vierges de pleurs.
Elle me dit : « Ainsi tu fuis la route sombre,
Et de mes ouvriers tu veux grossir le nombre.

« Contemple mes trésors, et choisis dans le nombre ;
Avec art, à loisir, assemble leurs couleurs ;
Compose ta guirlande, et, si le vent plus sombre
En bannit le soleil et les sèche dans l’ombre,
Répands-y de ton âme et la flamme et les pleurs :
Des rayons immortels jailliront de ces fleurs. »

Je vous cueillis alors, chères et chastes fleurs,
Et je n’ai plus tenté d’accroître votre nombre.
Celle-là n’a voulu que mon sang et mes pleurs,


À qui je destinais vos royales couleurs ;
Et je suis revenu, pour vous sauver de l’ombre,
Vers la Fée elle-même, avec le cœur bien sombre.

Plus sombre en est le deuil qui s’entoure de fleurs ;
L’ombre pour nous calmer a des oublis sans nombre,
Mais aux couleurs du jour se ravivent les pleurs.


(Sextines)


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SUR LE SIÈCLE ACTUEL


sonnet




Le culte du passé ne me rend point injuste.
Je ne viens pas toujours m’attaquer au présent,
Parce qu’il garde au front quelque tache de sang
Des mains de la Terreur, sa nourrice robuste.

Par trois fois mesuré sur le lit de Procuste,
Ce siècle, il faut le dire, est beaucoup plus décent
Que celui dont la honte, en tous lieux s’exhaussant,
Dans les vers de Gilbert si rudement s’incruste.

Plus de crimes altiers, plus d’excès monstrueux,
De sanglant ravisseur, de traitant fastueux
Jetant sur le pavé les finances qu’il pille.

Le vice aime aujourd’hui la paix de la maison ;
La débauche se range, et l’on vole en famille ;
On est impie, infâme, avec calme et raison !


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