Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Gabriel Marc

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 430-432).




GABRIEL MARC

1840


Gabriel Marc est né à Lezoux (Puy-de-Dôme). Il vint de bonne heure à Paris, débina dans le Parnasse contemporain de 1866, et, sous les auspices de Théodore de Banville, son parent, et de Charles Asselineau, publia son premier recueil de vers, Soleils d’Octobre (1868). Il a donné depuis deux autres recueils : Sonnets Parisiens (1875) et Poèmes d’Auvergne (1882), qui montrent, par leur diversité, la souplesse du talent de l’auteur. Les Sonnets Parisiens sont des caprices funambulesques et de spirituelles fantaisies. Dans les Poèmes d’Auvergne, le poète oublie momentanément Paris et chante, dans une langue simple et robuste, les paysages, les mœurs, les traditions de son cher pays natal, apportant ainsi, comme il le dit lui-même, « une pierre nouvelle à l’édifice inachevé, mais en pleine construction, de nos poèmes de province. »

Ses oeuvres ont été publiées par A. Lemerre et G. Charpentier.

Auguste Dorchain.



MON RÊVE


Mon rêve, c’est d’aller, quand je serai très vieux,
Dans mon pays d’enfance où dorment mes aïeux,
Vivre modestement dans une solitude ;
D’y mener sans regret et sans inquiétude


Une existence calme et douce, en revoyant
Les bois et les vallons où je courais enfant ;
De m’asseoir aux beaux jours sur l’herbe des clairières,
Près des mêmes genêts et des mêmes bruyères,
Toujours comme autrefois prompt à m’émerveiller ;
Et d’entendre au lointain quelque ménétrier
Marier, en jouant bourrée ou montagnarde,
Mes rimes aux accords de sa vielle criarde.

(Poèmes d’Auvergne)



SOLEIL LEVANT



La nuit vient, disions-nous. Les grandes épopées,
La passion, l’amour, l’idéal infini,
Tout est mort. L’art vaincu s’en va comme un banni,
Et le monde s’éclaire aux lueurs des épées.

Mais voilà que soudain les ombres dissipées
S’écartent, et l’on voit que tout n’est pas fini.
Écoutez. — C’est le cor farouche d’Hernani
Qui dit aux nations : « Vous vous êtes trompées. »

Non, le soleil n’est pas couché. Superbe encor,
Il luit. Si Josué retarda son essor,
Plus puissant, le poète empêche qu’il ne sombre.

Il chante, et de l’aurore on sent le pur frisson ;
Il chante, et le soleil, vainqueur de la nuit sombre,
Majestueusement remonte à l’horizon.

(Soleils d’Octobre)



PAYSAGE



Le long du Bas-Meudon, par les soleils d’avril,
La Seine est scintillante et claire. Les feuillages
Tendres et vaporeux s’accrochent aux treillages,
Et, joyeux, les oiseaux reprennent leur babil.

L’air est frais, et l’on sent comme un parfum subtil
De sève qui déborde. Échappés aux mouillages,
Des canots bigarrés mêlent leurs fins sillages,
Et l’eau, comme un miroir, reflète leur profil.

Dans les îlots touffus, pleins d’herbes et d’arbustes,
Les saules aux tons gris près des chênes robustes
Ont l’air, tout frissonnants, d’être peints par Corot.

On ne songerait plus à la cité voisine,
Si l’on ne voyait poindre, au-dessus d’un îlot,
La cheminée énorme et rouge de l’usine.

(Sonnets Parisiens)