Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Georges Leygues

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 81-86).




GEORGES LEYGUES


1855




Georges Leygues, né à Villeneuve-sur-Lot, est maintenant député de Lot et Garonne, vivant d’entrer au Palais-Bourbon, il avait fait ses preuves de poète dans : Le Coffret brisé (1882) et La Lyre d’airain (1883), recueil couronné par l’Académie française. Il y a dans ce législateur un chercheur heureux de mots rares et de phrases à la fois très expressives et très musicales. Si par hasard le tumulte oratoire manquait parfois à ses discours et à ses rapports parlementaires, la précision et l’élégance du style, la conscience littéraire le feraient certainement remarquer.

Dans toute son œuvre M. Leygues ne s’est, semble-t-il, proposé pour objet que de plaire à la petite tribu des délicats. Même quand il chante en beaux vers dans La Lyre d’airain la patrie vaincue, il s’abstient de tout cri désordonné, de tout ce qui pourrait blesser l’oreille sensible d’un homme de goût. De l’émotion partout, mais rien qui détonne dans ses livres. Heureux qui sait respecter à ce point les bonnes lettres et la saine raison !

Les amis des choses exquises le deviennent fatalement des vers du député-poète.

Les œuvres de M. Georges Leygues ont été publiées chez Alphonse Lemerre.

E . Ledrain.




CRÉPUSCULE ROMANTIQUE




Quand le jour va finir et qu’on entend à peine
Les chants des laboureurs qui passent dans la plaine
               Et les cloches aux voix d’airain ;
Quand l’occident s’enflamme et que les hirondelles
Au bord des toits moussus viennent ployer leurs ailes,
               Et descendent du ciel serein ;

Lorsque des bruits confus passent dans la feuillée ;
Quand la lune apparaît, rougissante et brouillée,
               Sur la cime des bois jaunis,
N’avez-vous pas, fuyant vos bruyantes demeures,
Errant sans savoir où, laissé couler les heures,
               Tout plein de vos beaux jours finis ?

Et lorsque vous alliez sous l’ombreuse ramure
Des grands bois chevelus, dans la nuit calme et pure
               Écoutant parler votre cœur,
N’avez-vous pas, sortant de votre rêverie,
Surpris une ombre errant, là-bas, dans la prairie,
               Un fantôme doux ou moqueur ?

N’avez-vous pas saisi, dans l’éternel silence,
Quelque refrain joyeux, quelque vieille romance,
               Un de ces airs qui ne fuient pas ?...
Celui qu’en vous berçant on fredonnait peut-être.
Ou la chanson d’amour qu’à l’étroite fenêtre
               Le soir vous lui disiez tout bas ?...


Et sentant s’éveiller vos craintives pensées,
Au seul bruit de vos pas sur les herbes froissées,
               Au faible murmure du vent,
N’avez-vous pas ouvert le livre où tout se grave,
Celui des jours passés, et d’un doigt lent et grave
               Tourné les pages en rêvant ?

Oui ! car ce n’est qu’au soir, à l’heure où tout sommeille,
Quand le soleil descend dans sa couche vermeille,
               Lorsque s’apaisent tous les bruits,
Que l’âme doucement dit sa joie et ses peines ;
Et, sous le bleu regard des étoiles lointaines,
               S’ouvre comme une fleur des nuits !


(Le Coffret brisé)





LES FRANCS




Un jour, dans l’infini, grave et silencieux,
Odin, le dieu pour qui le temps n’a pas de voile,
Debout, comme un guerrier, sur le bord d’une étoile,
Dans i’espace plongeait son regard soucieux.

Comme les flots muets d’un océan sans borne,
La lumière à ses pieds roulait en écumant ;
Et lui, le front courbé, du haut du firmament,
Interrogeait toujours l’horizon sombre et morne.

Là-bas, dans le lointain, comme un globe perdu,
La terre se montrait à des millions de lieues
Avec ses continents vermeils et ses mers bleues,
Et jetait vers le ciel un sanglot éperdu.


Car près de l’Océan, pareils aux flots sauvages,
Des guerriers se ruaient à la mort par milliers,
Et, tels que des aurochs beuglant dans les halliers,
Faisient de leurs clameurs retentir les rivages.

Lors, Odin, attiré par ce grand bruit de fer,
Se pencha lentement au-dessus de l’abîme,
Et pris d’une âpre joie, à ce combat sublime,
Il regarda joyeux, avec un rire amer !

Des Francs et des Romains luttaient. Casques, armures,
Javelots, chars rompus, gisaient amoncelés.
Les sables noirs fumaient, de sang rouge gonflés,
Et les hommes tombaient comme des moissons mûres.

Les barbares chantaient : « Sur des coursiers sans frein
Nous combattons, le sol se couvre de cadavres.
Vautours chauves, corbeaux qui rôdez dans les havres,
Venez fouiller les cœurs avec vos becs d’airain.

« La vie est comme un songe, et les heures sont brèves !
Mais nous savons braver la mort en souriant...
La bataille grandit sous le ciel flamboyant,
Le sol frémit du choc impétueux des glaives ! »

Et, l’ardeur du combat les grisant peu à peu,
Dans la mêlée horrible ils volaient avec joie,
Plus prompts que des milans qui fondent sur leur proie,
Défiant le danger, farouches, l’œil en feu.

La plage n’était plus qu’une arène sanglante
Couverte de débris et d’épais tourbillons,
Où le fer et l’acier décrivaient des sillons,
Ainsi que des éclairs dans une nue ardente !


Cependant, au milieu des légions épars,
Les Francs frappaient toujours et leur main était lasse,
Mais soudain un long cri s’éleva dans l’espace :
Les Romains écrasés pliaient de toutes parts...

Le jour tombant mit fin à la grande tuerie.
Alors, flairant le sang qui coulait par ruisseaux,
Maigres et hérissés, de voraces oiseaux
Vinrent manger les morts dans la lande fleurie.

Là-bas, sur l’horizon, des chevaux éperdus,
Libres, les crins au vent, fuyaient la triste plaine,
Et la mer caressait de sa profonde haleine
Les blessés qui râlaient, par la douleur tordus.

Cependant les vainqueurs, enivrés par le rêve,
Épuisés de fatigue et les yeux demi-clos,
À côté des vaincus, au bruit lointain des flots,
Dormaient l’épée au flanc, étendus sur la grève.

Le silence se fit. La nuit sombre arriva,
Et sur le champ jonché des débris du carnage,
Impassible et glacée en son nid de nuage,
Dans un brouillard de sang la lune se leva !

Alors le dieu, du haut de son clair promontoire,
Jeta dans l’infini ces paroles : « Ô Francs,
« Vous qui savez braver la mort, vous serez grands,
« Votre nom redouté sera chargé de gloire !

« Tant que sous le ciel bleu le bouleau fleurira,
« Par Skinfax, fils du jour, vous aurez du courage ;
« Si longtemps que la mer battra son noir rivage,
« Votre race indomptable et forte durera ! »


(La Lyre d’airain)




LA LOUVE




J’ai fait un rêve étrange et dont le souvenir
S’est gravé pour jamais dans mon âme troublée.
J’errais dans les débris d’une ville écroulée,
Lorsque vers moi je vis une femme venir.

Hélas ! je reconnus la fière inconsolée.
Nous tendîmes nos mains qui ne purent s’unir.
Et grave, elle passa, de longs crêpes voilée,
Levant au ciel son front que rien n’a pu ternir.

Épiant tous ses pas d’un œil sinistre et louche,
Avec ses deux petits, une louve farouche
La suivait lentement et hurlait dans la nuit.

J’eus peur. Mais en marchant, sous sa robe défaite,
La femme laissa luire une épée, et la bête,
Soudain épouvantée, en sanglotant s’enfuit.


(La Lyre d’airain)