Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Gustave Nadaud

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 99-105).

GUSTAVE NADAUD

1821


Gustave Nadaud, est né à Roubaix. Fils d’un négociant du Nord, il fit ses études au collège Rollin, et vint plus tard établir un magasin de tissus Place des Victoires.

Avec ses premières chansons, dont il composait lui-même la musique, il eut rapidement une grande vogue sous le second Empire. Quoique nous soyons loin de la Mimi Pinson d’Alfred de Musset, de la Musette de Murger et de la Lisette de Béranger, on ne peut nier cependant l’esprit, la verve et l’entrain de l’auteur des Deux Gendarmes.

Les œuvres de Nadaud se trouvent chez Jouaust.

A. L.



LE POMMlER



Le vent est un sublime orchestre
Qui fait vibrer l’écho terrestre
        Et fait l’arbre chanter.
Il souffle dans les branches folles
Des sons qui semblent des paroles
       Et qu’on pourrait noter.


Hier, je trouve sur ma route
        Un pommier qui causait.
Ému, je m’arrête, j’écoute.
        Voici ce qu’il disait :

Passant qui regardes mes pommes,
Tu vois sans doute que nous sommes
        En plus d’un point pareils ;
Mes fruits sont amers ou suaves,
Comme tes jours légers ou graves,
       Nébuleux ou vermeils.

Que d’espérances avortées
       Dans leur première fleur !
Que de croissances trop hâtées
       Que le ver perce au cœur !

Pourtant la sève germe et monte ;
Alors un prodigue sans honte
       Sur nous lève la main ;
Il cueille sa vendange verte,
Et vient couper l’artère ouverte
       Au miel du lendemain.

Ou bien c’est l’homme au cœur de marbre,
       L’avare froid et dur,
Qui laisse dessécher sur l’arbre
       Mon sang liquide et mûr.

Ainsi vous récoltez sans cesse,
Par trop de hâte ou de paresse,
       Le fruit vert ou gâté.


Le sage seul, parmi les hommes,
Cueille ses jours, cueille ses pommes,
        Dans leur maturité.




CARCASSONNE



Je me fais vieux, j’ai soixante ans,
J’ai travaillé toute ma vie
Sans avoir, durant tout ce temps,
Pu satisfaire mon envie.
Je vois bien qu’il n’est ici-bas
De bonheur complet pour personne
Mon vœu ne s’accomplira pas :
Je n’ai jamais vu Carcassonne !

« On voit la ville de là-haut,
Derrière les montagnes bleues ;
Mais, pour y parvenir, il faut,
Il faut faire cinq grandes lieues,
En faire autant pour revenir !
Ah ! si la vendange était bonne !
Le raisin ne veut pas jaunir :
Je ne verrai pas Carcassonne !

« On dit qu’on y voit tous les jours,
Ni plus ni moins que les dimanches,
Des gens s’en aller sur le cours
En habits neufs, en robes blanches.


On dit qu’on y voit des châteaux
Grands comme ceux de Babylone,
Un évêque et deux généraux !
Je ne connais pas Carcassonne !

« Le vicaire a cent fois raison :
C’est des imprudents que nous sommes.
Il disait dans son oraison
Que l’ambition perd les hommes.
Si je pouvais trouver pourtant
Deux jours sur la fin de l’automne…
Mon Dieu ! que je mourrais content
Après avoir vu Carcassonne !

« Mon Dieu ! mon Dieu ! pardonnez-moi
Si ma prière vous offense :
On voit toujours plus haut que soi,
En vieillesse comme en enfance.
Ma femme, avec mon fils Aignan,
A voyagé jusqu’à Narbonne ;
Mon filleul a vu Perpignan :
Et je n’ai pas vu Carcassonne ! »

Ainsi chantait, près de Limoux,
Un paysan courbé par l’âge.
Je lui dis : « Ami, levez-vous,
Nous allons faire le voyage. »
Nous partîmes le lendemain ;
Mais (que le bon Dieu lui pardonne !)
Il mourut à moitié chemin :
Il n’a jamais vu Carcassonne !





L’ÉPINGLE SUR LA MANCHE



Le roi se déshabillait
Avec Éloi, son valet.
En tirant la manche auguste,
Éloi se piqua. « C’est juste,
         S’écria le roi ;
         C’est ma faute, Éloi,
Car j’ai mis hier, dimanche,
         Je ne sais pourquoi,
Une épingle sur ma manche.

— Sire, Votre Majesté
A sans doute ainsi noté,
Pour en garder la mémoire,
Quelque projet méritoire ?
         — Oui, sans doute, Éloi,
         Répondit le roi,
À te croire, ami, je penche ;
         Mais pourquoi, pourquoi
Cette épingle sur ma manche ?

— Sire, Votre Majesté
Avait-elle médité
De renvoyer comme un cuistre
Son premier et seul ministre ?
         — Non, mon bon Éloi,
         Répondit le roi,
Laissons l’oiseau sur la branche ;
         Mais pourquoi, pourquoi
Cette épingle sur ma manche ?


— Sire, Votre Majesté
Aurait-elle décrété
De doubler mes honoraires
Aux dépens de mes confrères ?
         — Non, mon pauvre Éloi,
         Répondit le roi,
Ta demande est assez franche ;
         Mais pourquoi, pourquoi
Cette épingle sur ma manche ?

— Sire, Votre Majesté
Veut-elle faire un traité
Avec le roi de Navarre ?
La guerre est un jeu barbare.
         — Non, mon sage Éloi,
         Répondit le roi,
J’ai besoin d’une revanche ;
         Mais pourquoi, pourquoi
Cette épingle sur ma manche ?

— Sire, Votre Majesté
Aurait-elle contracté
Quelque emprunt ou quelque dette
Dont le paiement l’inquiète ?
         — Non, prudent Éloi,
         Répondit le roi,
Ce qu’on doit, on le retranche ;
         Mais pourquoi, pourquoi
Cette épingle sur ma manche ?

— Sire, Votre Majesté
Songeait-elle à sa santé ?
Elle aurait besoin peut-être
D’un médecin ou d’un prêtre ?

         — Non, mon brave Éloi,
         Répondit le roi,
Je suis ferme sur la hanche ;
         Mais pourquoi, pourquoi
Cette épingle sur ma manche ?

— Alors, Votre Majesté
Songeait à l’hérédité
De son trône de Castille ?
Elle n’a ni fils ni fille.
         — Oui, mon cher Éloi,
         S’écria le roi,
Va chercher la reine Blanche ! »
         Et voilà pourquoi
L’épingle était sur sa manche.