Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Hégésippe Moreau

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 289-294).



HÉGÉSIPPE MOREAU


1810 – 1838




Hégésippe Moreau naquit à Paris en 1810. Ses parents l’emmenèrent tout petit à Provins, où son père avait trouvé une place de professeur. Orphelin de bonne heure, ce fut grâce à une voisine charitable qu’il fut placé au petit séminaire d’Avon, près Fontainebleau. Il y composa ses premiers vers à l’âge de douze ans.

À Paris, tantôt ouvrier typographe, maître d’études, rédacteur irrégulier de petits journaux payant mal, il passe par toute une série de souffrances, de déceptions et de misères. Si quelques rayons de soleil apparaissent sur le fond noir de sa vie, ils sont rares et s’éteignent vite. Sa prose et ses vers nous racontent le poète qui meurt à 28 ans sur un lit d’hôpital, à la Charité. En prose, son œuvre se compose de quelques contes charmants, le Gui de chêne, la Souris blanche, les Petits souliers ; en poésie, d’un mince volume ayant pour heureux titre Le Myosotis, la fleurette bleue du souvenir, « L’avenir n’oubliera ni la prose ni les vers. »


Au cimetière Mont-Parnasse,
Parmi la foule de ces morts
Que le temps inflexible entasse
Comme un avare ses trésors,
Une tombe gît sous la mousse,
Dépassant à peine le sol,
Où dort une mémoire douce
Comme le chant du rossignol.


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LA FERMIÈRE




Amour à la fermière ! elle est
Si gentille et si douce !
C’est l’oiseau des bois qui se plaît
         Loin du bruit dans la mousse ;
Vieux vagabond qui tends la main,
        Enfant pauvre et sans mère,
Puissiez-vous trouver en chemin
        La ferme et la fermière !

De l’escabeau vide au foyer
        Là le pauvre s’empare,
Et le grand bahut de noyer
        Pour lui n’est point avare ;
C’est là qu’un jour je vins m’asseoir,
        Les pieds blancs de poussière ;
Un jour… puis en marche ! et bonsoir
        La ferme et la fermière !

Mon seul beau jour a dû finir,
        Finir dès son aurore ;
Mais pour moi ce doux souvenir
        Est du bonheur encore ;
En fermant les yeux, je revois
        L’enclos plein de lumière,
La haie en fleur, le petit bois,
        La ferme et la fermière !

Si Dieu, comme notre curé
        Au prône le répète,
Paie un bienfait (même égaré),
        Ah ! qu’il songe à ma dette,

Qu’il prodigue au vallon les fleurs,
         La joie à la chaumière,
Et garde des vents et des pleurs
         La ferme et la fermière !

Chaque hiver, qu’un groupe d’enfants
        À son fuseau sourie,
Comme les anges aux fils blancs
        De la Vierge Marie ;
Que tous, par la main, pas à pas,
        Guidant un petit frère,
Réjouissent de leurs ébats
        La ferme et la fermière !



ENVOI


Ma chansonnette, prends ton vol !
        Tu n’es qu’un faible hommage ;
Mais qu’en avril le rossignol
        Chante, et la dédommage ;
Qu’effrayé par ses chants d’amour,
        L’oiseau du cimetière,
Longtemps, longtemps se taise pour
        La ferme et la fermière !

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LA VOULZIE




Sil est un nom bien doux fait pour la poésie,
Oh ! dites, n’est-ce pas le nom de la Voulzie ?
La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles ? Non ;
Mais, avec un murmure aussi doux que son nom,

Un tout petit ruisseau coulant visible à peine ;
Un géant altéré le boirait d’une haleine ;
Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots,
Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots.
Mais j’aime la Voulzie et ses bois noirs de mûres,
Et dans son lit de fleurs ses bonds et ses murmures.
Enfant, j’ai bien souvent, à l’ombre des buissons,
Dans le langage humain traduit ses vagues sons ;
Pauvre écolier rêveur, et qu’on disait sauvage,
Quand j’émiettais mon pain à l’oiseau du rivage,
L’onde semblait me dire : « Espère ! aux mauvais jours
Dieu te rendra ton pain. » Dieu me le doit toujours !
C’était mon Égérie, et l’oracle prospère
À toutes mes douleurs jetait ce mot : « Espère !
Espère et chante ! enfant, dont le berceau trembla.
Plus de frayeur : Camille et ta mère sont là.
Moi, j’aurai pour tes chants de longs échos… » Chimère !
Le fossoyeur m’a pris et Camille et ma mère ;
J’avais bien des amis ici-bas quand j’y vins,
Bluet éclos parmi les roses de Provins ;
Du sommeil de la mort, du sommeil que j’envie,
Presque tous maintenant dorment, et, dans la vie,
Le chemin dont l’épine insulte à mes lambeaux,
Comme une voie antique est bordé de tombeaux.
Dans le pays des sourds j’ai promené ma lyre ;
J’ai chanté sans échos, et, pris d’un noir délire,
J’ai brisé mon luth, puis de l’ivoire sacré
J’ai jeté les débris au vent… et j’ai pleuré !
Pourtant je te pardonne, ô ma Voulzie ! et même,
Triste, j’ai tant besoin d’un confident qui m’aime,
Me parle avec douceur et me trompe, qu’avant
De clore au jour mes yeux battus d’un si long vent.
Je veux faire à tes bords un saint pèlerinage,
Revoir tous les buissons si chers à mon jeune âge,

Dormir encore au bruit de tes roseaux chanteurs,
Et causer d’avenir avec tes flots menteurs.


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LA FAUVETTE DU CALVAIRE




Oh ! non, je n’irai pas sous son toit solitaire
Troubler ce juste en pleurs par le bruit de mes pas ;
Car il est, voyez-vous, de grands deuils sur la terre
Devant qui l’amitié doit prier et se taire :
                     Oh ! non, je n’irai pas.

Lorsque de ses douleurs le blond fils de Marie,
Mourant, réjouissait Sion et Samarie,
            Hérode, Pilate et l’enfer,
Son agonie émut d’une pitié profonde
Les anges dans le ciel, les femmes en ce monde,
            Et les petits oiseaux dans l’air.

Et sur le Golgotha noir de peuple infidèle,
            Quand les vautours, à grand bruit d’aile,
            Flairant la mort, volaient en rond,
Sortant d’un bois en fleur au pied de la colline,
            Une fauvette pèlerine
Pour consoler Jésus se posa sur son front.

Oubliant pour la croix son doux nid sur la branche,
Elle chantait, pleurait et piétinait en vain,
Et de son bec pieux mordait l’épine blanche,
            Vermeille, hélas ! du sang divin ;

             Et l’ironique diadème
Pesait plus douloureux au front du moribond,
Et Jésus, souriant d’un sourire suprême,
            Dit à la fauvette : « À quoi bon ?.…

« À quoi bon te rougir aux blessures divines ?
Aux clous du saint gibet à quoi bon t’écorcher ?
Il est, petit oiseau, des maux et des épines
Que du front et du cœur on ne peut arracher.

            « La tempête qui m’environne
            Jette au vent ta plume et ta voix,
Et ton stérile effort au poids de ma couronne,
Sans même l’effeuiller, ajoute un nouveau poids. »

La fauvette comprit, et, déployant son aile,
Au perchoir épineux déchirée à moitié,
Dans son nid, que berçait la branche maternelle,
Courut ensevelir ses chants et sa pitié.

Oh ! non, je n’irai pas, sous son toit solitaire,
Troubler ce juste en pleurs par le bruit de mes pas ;
Car il est, voyez-vous, de grands deuils sur la terre
Devant qui l’amitié doit prier et se taire :
           Oh ! non, je n’irai pas.



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