Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Marc-Antoine-Madeleine Désaugiers

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (pp. 33-37).



DÉSAUGIERS


1772 - 1827




Marie-Antoine-Madeleine Désaugiers, né à Fréjus, alla jeune à Saint-Domingue, où il assista à la révolte des noirs. De retour en France en 1797, il se livra à ses goûts pour le vaudeville et la chanson. Dans ce dernier genre, il s’est fait une réputation qui put se maintenir à côté de celle de Béranger.

« Malin sans méchanceté, dit Nodier, il a fait rire aux dépens de tout et ne s’est jamais permis de faire rire aux dépens de personne. On ne saurait compter ses épigrammes ni lui en reprocher une seule. » Sainte-Beuve accorda à quelques-uns de ces petits ouvrages « ce degré d’art dans le naturel qui, en chaque genre et même en chanson, constitue le chef-d’œuvre. »

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JEAN QUI PLEURE ET JEAN QUI RIT



Il est deux Jean dans ce bas monde,
Différents d’humeur et de goût :
L’un toujours pleure, fronde, gronde,
L’autre rit partout et de tout.

Or, mes amis, en moins d’une heure,
Pour peu que I’on ait de l’esprit,
On conçoit bien que Jean qui pleure
N’est pas si gai que Jean qui rit.

Aux Français une tragédie
A-t-elle éprouvé quelque échec,
Vite d’une autre elle est suivie :
Le public la voit d’un œil sec,
L’auteur en vain la croit meilleure ;
On siffle… son rêve finit…
Dans la coulisse est Jean qui pleure,
Dans le parterre est Jean qui rit.

Jean-Jacques gronde et se démène
Contre les hommes et leurs mœurs ;
La gaieté de Jean La Fontaine
Épure et pénètre les cœurs ;
L’un avec ses grands mots nous leurre ;
De l’autre un rat nous convertit :
Nargue, morbleu, du Jean qui pleure !
Vive à jamais le Jean qui rit !

Jean, porteur d’eau de la Courtille,
Un soir se noya de chagrin ;
Un autre Jean, jeune et bon drille,
Tomba mort-ivre un beau matin ;
Et sur leur funèbre demeure
On grava, dit-on, cet écrit :
« Le ciel fit l’eau pour Jean qui pleure,
Et fit le vin pour Jean qui rit. »

Auprès d’un vieux millionnaire
Qui va dicter son testament,

Le Jean qui rit est en arrière ;
Le Jean qui pleure est en avant,
Jusqu’à ce que le vieillard meure
Il reste au chevet de son lit.
Est-il mort, adieu Jean qui pleure !
On ne voit plus que Jean qui rit.

Professeurs dans l’art de bien vivre,
Dispensateurs de la santé,
Vous, que ne cessent pas de suivre
Et l’appétit et la gaieté,
Ma chanson est inférieure
À tout ce qu’on a déjà dit,
Et je vais être Jean qui pleure
Si vous n’êtes pas Jean qui rit.


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CHANSON À MANGER




Aussitôt que la lumière
Vient éclairer mon chevet,
Je commence ma carrière
Par visiter mon buffet ;
À chaque mets que je touche,
Je me crois l’égal des dieux ;
Et ceux qu’épargne ma bouche
Sont dévorés par mes yeux.

Boire est un plaisir trop fade
Pour l’ami de la gaieté :
On boit lorsqu’on est malade,
On mange en bonne santé.

Quand mon délire m’entraîne,
Je me peins la Volupté
Assise, la bouche pleine,
Sur les débris d’un pâté.

À quatre heures, lorsque j’entre
Chez le traiteur du quartier,
Je veux toujours que mon ventre
Se présente le premier.
Un jour, les mets qu’on m’apporte
Sauront si bien l’arrondir,
Qu’à moins d’élargir la porte
Je ne pourrai plus sortir.

Un cuisinier, quand je dîne,
Me semble un être divin
Qui, du fond de sa cuisine,
Gouverne le genre humain.
Qu’ici-bas on le contemple
Comme un ministre du ciel,
Car sa cuisine est un temple
Dont les fourneaux sont l’autel !

Mais sans plus de commentaires,
Amis, ne savons-nous pas
Que les noces de nos pères
Finirent par un repas ?
Qu’on vit une nuit profonde
Bientôt les envelopper,
Et que nous vînmes au monde,
À la suite du souper ?

Je veux que la mort me frappe
Au milieu d’un grand repas,

Qu’on m’enterre sous la nappe,
Entre quatre larges plats....
Et que sur ma tombe on mette
Cette courte inscription :
Ci-gît le premier poète
Mort d’une indigestion.


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