Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Marie d’Agoult

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 232-234).



DANIEL STERN


1806 – 1876




Marie-Sophie-Catherine de Flavigny, comtesse d’Agoult, qui a rendu célèbre le pseudonyme de Daniel Stern, naquit à Francfort-sur-le-Mein le 1er janvier 1806, d’un père français et d’une mère allemande. Elle eut ainsi pour berceau la ville natale de Gœthe, de Gœthe qu’elle se rappelait avoir vu dans son enfance, et dont le génie universel était pour elle l’objet d’un culte presque domestique. À cette admiration pour l’auteur de Faust, son père spirituel, elle en devait joindre une égale pour le poète de la Divine comédie, développée par de fréquents séjours en Italie, cette terre de prédilection qui fut pour elle comme une troisième patrie. Toutefois son enthousiasme pour ces grands génies étrangers ne l’empêcha pas d’apprécier et d’étudier les maîtres de notre littérature ; elle se forma sous ces influences diverses comme sous un triple rayon. Il en résulta ce talent si riche et si varié, si compréhensif et en même temps si concentré et si personnel, qui la marque d’un caractère à part entre les grands écrivains contemporains.

Bien quelle ait débuté par le roman (Nélida, 1846), et qu’elle ait plus tard écrit des drames remarquables (Trois journées de la vie de Marie Stuart et Jeanne d’Arc), ce n’est pas dans les œuvres d’imagination qu’elle a laissé la trace la plus durable. Comme plusieurs de nos écrivains les plus illustres et les plus populaires, elle a su allier la poésie à la critique et l’art à l’érudition. Historien éminent dans son Histoire de la Révolution de 1848, la première en date et toujours la meilleure de celles qui ont été écrites sur ce grand événement contemporain, et dans l’Histoire des commencements de la République aux Pays-Bas que l’Académie française a couronnée, elle a fait de haute critique dans son Dante et Gœthe, ce beau livre où elle compose l’un avec l’autre ses deux maîtres les plus aimés. Elle s’est aussi montrée grand moraliste, à la façon de Gœthe, dans les Esquisses morales, un des livres originaux de ce temps, et des plus pleins de l’esprit moderne.

Ses vers sont en petit nombre. Poète par l’idée et le sentiment, elle n’avait pas pour la versification un don spécial. Ses vers, comme ceux de Chateaubriand, ce grand artiste dont le style lui donnait comme à Madame de Beaumont des frissons d’amour, sont nés de la volonté et du besoin de donner à la pensée une forme plus rare et plus achevée, une plus exquise exposition. Toutefois, ce n’est pas seulement à titre de curiosité qu’ils méritaient de prendre place dans cette Anthologie, mais aussi pour leur singularité et leur éloquence. La profondeur et la concentration sont les qualités caractéristiques de ces brèves poésies.

Madame d’Agoult est morte le 5 mars 1876. Tout le monde connaît la figure sculptée par Chapu pour son tombeau dans le cimetière du Père-Lachaise. Cette admirable figure de la Pensée est un des chefs-d’œuvre de notre école contemporaine. Elle symbolise dignement le génie de Daniel Stern.

L. de Ronchaud.
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L’ADIEU




Non, tu n’entendras pas, de ta lèvre trop fière,
Dans l’adieu déchirant un reproche, un regret,
Nul trouble, nul remords pour ton âme légère
                   En cet adieu muet.

Tu croiras qu’elle aussi, d’un vain bruit enivrée,
Et des larmes d’hier oublieuse demain,
Elle a d’un ris moqueur rompu la foi jurée
                      Et passé son chemin ;

Et tu ne sauras pas qu’implacable et fidèle,
Pour un sombre voyage elle part sans retour,
Et qu’en fuyant l’amant, dans la nuit éternelle
                     Elle emporte l’amour.

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LA STATUE DE GŒTHE À FRANCFORT

SONNET




Cétait par un long soir de la saison puissante
Qui prodigue à la terre et le fruit et la fleur,
Emplit de gerbes d’or le char du moissonneur
Et gonfle aux ceps ployés la grappe jaunissante.

Les derniers feux du jour et leur calme splendeur,
Au loin, du mont Taunus doraient la cime ardente.
Le bel astre d’amour qui brille au ciel de Dante
Montait sur la cité de l’antique empereur.

Sur le haut piédestal où ta gloire s’élève,
D’un regard de Vénus, doucement, comme en rêve,
Ô Gœthe ! s’éclairait ton grand front souverain,

Tandis que, de silence et d’ombre revêtue,
Craintive, je baisais au pied de ta statue
Le pli rigide et froid de ton manteau d’airain.


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