Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Stéphane Mallarmé

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. 47-52).




STÉPHANE MALLARMÉ


1842




Stéphane mallarmé, né à Paris le 18 mars 1842, a donné une traduction en prose des Poèmes d’Edgar Poë, et publié dans de nombreux recueils périodiques des poésies qui n’ont encore été réunies qu’en un très rare volume photogravé sur le manuscrit de l’auteur.

M. Catulle Mendès a dit avec finesse, dans sa Légende du Parnasse contemporain, que M. Stéphane Mallarmé était ce qu’on appelle au collège un « auteur difficile. » Il est, en effet, plus aisé de sentir le charme pénétrant et mystérieux de M. Mallarmé que de définir et d’analyser ce charme. Lorsque tant de contemporains font de la peinture avec les mots, voici un poète qui s’en sert pour faire de la musique. Les initiés qui déchiffrent, à partition ouverte, des morceaux symphoniques tels que L’Après-midi d’un Faune savent distinguer, à travers le voile des lointaines correspondances et des vagues analogies, la pensée de M. Mallarmé, ou, pour mieux dire, son rêve. Ce qui est indéniable, c’est l’influence exercée par lui, dans ces derniers temps, sur tout un groupe de jeunes artistes en vers, — décadents, symbolistes, etc., — qui l’honorent comme un Précurseur et comme un Maitre, et, chez lui comme chez eux, il convient de saluer la noble ambition de découvrir un art nouveau. La place de M. Stéphane Mallarmé était donc marquée ici, et d’ailleurs nous avons seulement choisi dans son œuvre quelques poèmes qui sont accessibles à tous les lecteurs.

F. Coppée.





SOUPIR




Mon âme vers ton front où rêve, ô calme sœur,
Un automne jonché de taches de rousseur,
Et vers le ciel errant de ton œil angélique,
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
Fidèle un blanc jet d’eau soupire vers l’Azur !
— Vers l’Azur attendri d’Octobre pâle et pur
Oui mire aux grands bassins sa langueur infinie,
Et laisse, sur l’eau morte où la fauve agonie
Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
Se traîner le soleil jaune d’un long rayon.


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SONNET




Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui,
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent, glacier des vols qui n’ont pas fui ?

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui,
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris.


Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s’immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l’exil inutile le cygne.


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LES FLEURS




Des avalanches d’or du vieil azur, au jour
Premier, et de la neige éternelle des astres,
Mon Dieu, tu détachas les grands calices pour
La terre jeune encore et vierge de désastres.

Le glaïeul fauve, avec les cygnes au col fin,
Et ce divin laurier des âmes exilées
Vermeil comme le pur orteil du séraphin
Que rougit la pudeur des aurores foulées ;

L’hyacinthe, le myrte à l’adorable éclair,
Et, pareille à la chair de la femme, la rose
Cruelle, Hérodiade en fleur du jardin clair,
Celle qu’un sang farouche et radieux arrose !

Et tu fis la blancheur sanglotante des lis
Qui, roulant sur les mers de soupirs qu’elle effleure,
À travers l’encens bleu des horizons pâlis
Monte rêveusement vers la lune qui pleure !

Hosanna sur le cistre et sur les encensoirs,
Notre Père, hosanna du jardin de nos Limbes !
Et finisse l’écho par les mystiques soirs,
Extase des regards, scintillement des nimbes !


Ô Père, qui créas, en ton sein juste et fort,
Calices balançant la future fiole,
De grandes fleurs avec la balsamique Mort
Pour le poète las que la vie étiole.


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VERO NOVO




Le printemps maladif a chassé tristement
L’hiver, saison de l’art serein, l’hiver lucide,
Et dans mon être à qui le sang morne préside
L’impuissance s’étire en un long bâillement.

Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne
Qu’un cercle de fer serre ainsi qu’un vieux tombeau,
Et, triste, j’erre après un Rêve vague et beau,
Par les champs où la sève immense se pavane.

Puis je tombe, énervé de parfums d’arbres, las,
Et, creusant de ma face une fosse à mon Rêve,
Mordant la terre chaude où poussent les lilas,

J’attends en m’abîmant que mon ennui s’élève…
— Cependant l’Azur rit sur la haie en éveil,
Où les oiseaux en fleur gazouillent au soleil.


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SONNET




Quand l’ombre menaça de la fatale loi
Tel vieux Rêve, désir et mal de mes vertèbres,
Affligé de périr sous les plafonds funèbres
Il a ployé son aile indubitable en moi.


Luxe, ô salle d’ébène où, pour séduire un roi,
Se tordent dans leur mort des guirlandes célèbres,
Vous n’êtes qu’un orgueil menti par les ténèbres
Aux yeux du solitaire ébloui de sa foi,

Oui, je sais qu’au lointain de cette nuit, la Terre
Jette d’un grand éclat l’insolite mystère
Sous les siècles hideux qui l’obscurcissent moins.

L’espace à soi pareil, qu’il s’accroisse ou se nie,
Roule dans cet ennui des feux vils pour témoins
Que s’est d’un astre en fête allumé le génie.


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ÉVENTAIL




Ô rêveuse, pour que je plonge
Au pur délice sans chemin,
Sache, par un subtil mensonge,
Garder mon aile dans ta main.

Une fraîcheur de crépuscule
Te vient à chaque battement
Dont le coup prisonnier recule
L’horizon délicatement.

Vertige ! voici que frissonne
L’espace comme un grand baiser
Qui, fou de naître, pour personne
Ne peut jaillir ni s’apaiser.


Sens-tu le paradis farouche
Ainsi qu’un rire enseveli
Se couler du coin de ta bouche
Au fond de l’unanime pli !

Le sceptre des rivages roses
Stagnants sur l’or des soirs, ce l’est,
Ce blanc vol fermé que tu poses
Contre le feu d’un bracelet.





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