Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Victor Hugo

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. Illust.-202).



Victor Hugo

VICTOR HUGO





VICTOR HUGO


1802 – 1885




Victor Hugo, né à Besançon, publia, en 1822, le premier volume des Odes et Ballades. La seconde partie des Odes et Ballades parut en 1826. Les recueils de poésie qu’il donna ensuite sont : Les Orientales (1828), Les Feuilles d’automne (1831), Les Chants du crépuscule (1835), Les Voix intérieures (1837), Les Rayons et les Ombres (1840), Les Châtiments (1853), Les Contemplations (1856), La Légende des siècles (1859), Chansons des rues et des bois (1865), L’Année terrible (1872), La légende des siècles, 2e série (1879), 3e série (1883), Les Quatre Vents de l’Esprit (1883), etc. Victor Hugo a composé plusieurs drames : Hernani (1830), Marion Delorme (1831), Le Roi s’amuse (1832), Lucrèce Borgia (1833), Ruy Blas (1838), Les Burgraves (1843), Torquemada (1882), etc.

Il a publié les romans suivants : Han d’Islande (1823), Bug Jargal (1825, Le Dernier Jour d’un condamné (1829), Notre-Dame de Paris (1831), Les Misérables (1862), Les Travailleurs de la Mer (1866), L’Homme qui rit (1869), Quatre-vingt-treize (1874).

Victor Hugo a laissé de nombreux manuscrits qui sont publiés par les soins de MM. Auguste Vacquerie et Paul Meurice.

Revenu d’exil en 1870, il est mort à Paris le 22 mai 1885.

« Victor Hugo est mort à quatre-vingt-quatre ans, mais il emplira de sa vie glorieuse le siècle tout entier. L’ordre, la symétrie, la logique, eussent voulu en effet qu’il demeurât cent ans parmi nous, comme il restera immortellement dans la mémoire des hommes. Son œuvre immense embrassait, d’année en année, une plus large sphère, par le débordement d’un prodigieux génie lyrique sans égal dans l’histoire des littératures. Nous assistons en lui à ce spectacle d’une volonté puissante, conforme à une destinée admirable ; nous saluons éblouis et respectueux, cette ascension énergique et sans arrêt d’un grand esprit vers la sérénité d’une conviction sublime. Il nous a quittés, plein de jours et plein de gloire, en léguant à la France l’œuvre magnifique de soixante années de génie, et les générations futures l’acclameront, car il a aimé ardemment la justice et la liberté, car il a exprimé le monde multiple des pensées et des sentiments avec un tel éclat et une telle intensité dans l’ampleur, que rien de ce qu’il nous a révélé ne peut s’oublier.

« Nul n’est un grand poète s’il n’est un grand artiste. L’expression est la pensée elle-même rendue visible. Dans le monde de la Poésie surtout, tel qui prétend négliger l’une pour l’autre ne pense ni n’existe. Victor Hugo, lui, contemple la beauté des choses d’un regard infaillible, et cette beauté resplendit vivante dans ses vers. Son œil saisit à la fois, avec une égale certitude, le détail infini et l’ensemble des formes, des couleurs, des jeux d’ombre et de lumière ; son oreille perçoit les rumeurs confuses et la netteté des sons divers dans l’harmonie universelle ; et ces perceptions innombrables, qui affluent incessamment en lui, s’animent et jaillissent en images splendides, toujours précises dans leur abondance sonore, toujours justes dans leur accumulation formidable ou dans leur charme irrésistible ; car les sentiments les plus délicats, les impressions les plus vives et les plus subtiles acquièrent, en passant par une âme haute et virile, une expression souveraine. La grâce et l’attendrissement des forts sont incomparables. Et c’est pour cela que Victor Hugo, le Lyrique, l’Épique, le Dramatique, le plus puissant de tous les Poètes, en est aussi, quand il le veut, le plus adorable. »

Ses œuvres ont été publiées par les librairies Lemerre, Testard, Hetzel et Quantin.

Leconte de Lisle.


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LES DEUX ARCHERS




Cétait l’instant funèbre où la nuit est si sombre,
Qu’on tremble à chaque pas de réveiller dans l’ombre
Un démon, ivre encor du banquet des sabbats ;
Le moment , liant à peine sa prière,
Le voyageur se hâte à travers la clairière ;
            C’était l’heure où l’on parle bas !

Deux francs-archers passaient au fond de la vallée,
Là-bas ! où vous voyez une tour isolée,
Qui, lorsqu’en Palestine allaient mourir nos rois,
Fut bâtie en trois nuits, au dire de nos pères,
Par un ermite saint qui remuait les pierres
           Avec le signe de la croix.

Tous deux, sans craindre l’heure, en ce lieu taciturne,
Allumèrent un feu pour leur repas nocturne ;
Puis ils vinrent s’asseoir, en déposant leur cor,
Sur un saint de granit dont l’image grossière,
Les mains jointes, le front couché dans la poussière,
            Avait l’air de prier encor.

Cependant sur la tour, les monts, les bois antiques,
L’ardent foyer jetait des clartés fantastiques ;
Les hiboux s’effrayaient au fond des vieux manoirs ;
Et les chauves-souris, que tout sabbat réclame,
Volaient, et par moments épouvantaient la flamme
            De leur grande aile aux ongles noirs !

Le plus vieux des archers alors dit au plus jeune :
« Portes-tu le cilice ? » — « Observes-tu le jeûne ? »
Reprit l’autre, et leur rire accompagna leur voix.
D’autres rires de loin tout à coup s’entendirent.
Le val était désert, l’ombre épaisse ; ils se dirent :
            « C’est l’écho qui rit dans les bois. »

Soudain à leurs regards une lueur rampante
En bleuâtres sillons sur la hauteur serpente ;
Les deux blasphémateurs, hélas ! sans s’effrayer,
Jetèrent au brasier d’autres branches de chênes,
Disant : « C’est au miroir des cascades prochaines,
            Le reflet de notre foyer. »

Or, cet écho (d’effroi qu’ici chacun s’incline !)
C’était Satan, riant tout haut sur la colline !
Ce reflet, émané du corps de Lucifer,
C’était le pâle jour qu’il traîne en nos ténèbres,
Le rayon sulfureux qu’en des songes funèbres
            Il nous apporte de l’enfer !

Aux profanes éclats de leur coupable joie,
Il était accouru comme un loup vers sa proie ;
Sur les archers dans l’ombre erraient ses yeux ardents.
« Riez et blasphémez dans vos heures oisives.
Moi, je ferai passer vos bouches convulsives
            Du rire au grincement de dents ! »

 
À l’aube du matin, un peu de cendre éteinte
D’un pied large et fourchu portait l’étrange empreinte.
Le val fut tout le jour désert, silencieux.
Mais au lieu du foyer, à minuit même, un pâtre
Vit soudain apparaître une flamme bleuâtre
            Qui ne montait pas vers les cieux.

Dès qu’au sol attachée elle rampa livide,
De longs rires, soudain éclatant dans le vide,
Glacèrent le berger d’un grand effroi saisi.
Il ne vit point Satan et ceux de l’autre monde,
Et ne put concevoir, dans sa terreur profonde,
            Ce qu’ils souffraient pour rire ainsi !

Dès lors, toutes les nuits, aux monts, aux bois antiques,
L’ardent foyer jeta des clartés fantastiques ;
Des rires effrayaient les hiboux des manoirs ;
Et les chauves-souris, que tout sabbat réclame,
Volaient, et par moment épouvantaient la flamme
            De leur grande aile aux ongles noirs.

Rien, avant le rayon de l’aube matinale,
Enfants, rien n’éteignait cette flamme infernale.
Si l’orage, à grands flots tombant, grondait dans l’air,
Les rires éclataient aussi haut que la foudre,
La flamme en tournoyant s’élançait de la poudre,
            Comme pour s’unir à l’éclair !

Mais enfin, une nuit, vêtu du scapulaire,
Se leva du vieux saint le marbre séculaire ;
Il fit trois pas, armé de son rameau bénit ;
De l’effrayant prodige eflrayant exorciste,
De ses lèvres de pierre il dit : « Que Dieu m’assiste ! »
            En ouvrant ses bras de granit !


Alors tout s’éteignit, flammes, rires, phosphore,
Tout ! Et le lendemain, on trouva dès l’aurore
Les deux gens-d’armes morts sur la statue assis ;
On les ensevelit ; et, suivant sa promesse,
Le seigneur du hameau, pour fonder une messe,
            Légua trois deniers parisis.

Si quelque enseignement se cache en cette histoire,
Qu’importe ! il ne faut pas la juger, mais la croire.
La croire ! Qu’ai-je dit ? Ces temps sont loin de nous !
Ce n’est plus qu’à demi qu’on se livre aux croyances.
Nul, dans notre âge aveugle et vain de ses sciences,
            Ne sait plier les deux genoux !


(Odes et Ballades)
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LAZZARA




Comme elle court ! voyez ! — par les poudreux sentiers,
Par les gazons tout pleins de touffes d’églantiers,
            Par les blés où le pavot brille,
Par les chemins perdus, par les chemins frayés,
Par les monts, par les bois, par les plaines, voyez
            Comme elle court, la jeune fille !

Elle est grande, elle est svelte, et quand, d’un pas joyeux,
Sa corbeille de fleurs sur la tête, à nos yeux
            Elle apparaît vive et folâtre,
À voir sur son beau front s’arrondir ses bras blancs,
On croirait voir de loin, dans nos temples croulants,
            Une amphore aux anses d’albâtre.

Elle est jeune et rieuse, et chante sa chanson,
Et, pieds nus, près du lac, de buisson en buisson,
            Poursuit les vertes demoiselles.
Elle lève sa robe et passe les ruisseaux.
Elle va, court, s’arrête, et vole, et les oiseaux
            Pour ses pieds donneraient leurs ailes.

Quand, le soir, pour la danse on va se réunir,
À l’heure où l’on entend lentement revenir
            Les grelots du troupeau qui bêle,
Sans chercher quels atours à ses traits conviendront,
Elle arrive, et la fleur qu’elle attache à son front
            Nous semble toujours la plus belle.

Certes, le vieux Omer, pacha de Négrepont,
Pour elle eût tout donné, vaisseaux à triple pont,
            Foudroyantes artilleries,
Harnois de ses chevaux, toisons de ses brebis,
Et son rouge turban de soie, et ses habits
            Tout ruisselants de pierreries,

Et ses lourds pistolets, ses tromblons évasés,
Et leurs pommeaux d’argent par sa main rude usés,
            Et ses sonores espingoles,
Et son courbe damas, et, don plus riche encor,
La grande peau de tigre où pend son carquois d’or,
            Hérissé de flèches mogoles.

Il eût donné sa housse et son large étrier,
Donné tous ses trésors avec le trésorier,
            Donné ses trois cents concubines,
Donné ses chiens de chasse aux colliers de vermeil,
Donné ses Albanais, brûlés par le soleil,
            Avec leurs longues carabines.

Il eût donné les Francs, les Juifs et leur rabbin,
Son kiosque rouge et vert, et ses salles de bain
            Aux grands pavés de mosaïque,
Sa haute citadelle aux créneaux anguleux,
Et sa maison d’été qui se mire aux flots bleus
            D’un golfe de Cyrénaïque.

Tout ! jusqu’au cheval blanc qu’il élève au sérail,
Dont la sueur à flots argente le poitrail,
            Jusqu’au frein que l’or damasquine,
Jusqu’à cette Espagnole, envoi du dey d’Alger,
Qui soulève, en dansant son fandango léger,
            Les plis brodés de sa basquine !

Ce n’est point un pacha, c’est un klephte à l’œil noir
Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour l’avoir,
            Car la pauvreté l’accompagne :
Un klephte a pour tous biens l’air du ciel, l’eau des puits,
Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis
            La liberté sur la montagne


(Les Orientales)
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SOLEIL COUCHANT




Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées ;
Demain, viendra l’orage, et le soir, et la nuit ;
Puis l’aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s’enfuit !

Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,

Sur les fleuves d’argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S’iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde immense et radieux !


(Feuilles d’automne)
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PUISQUE J’AI MIS MA LÈVRE




Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine ;
Puisque j’ai dans tes mains posé mon front pâli ;
Puisque j’ai respiré parfois la douce haleine
De ton âme, parfum dans l’ombre enseveli ;

Puisqu’il me fut donné de t’entendre me dire
Les mots où se répand le cœur mystérieux ;
Puisque j’ai vu pleurer, puisque j’ai vu sourire
Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux ;

Puisque j’ai vu briller sur ma tête ravie
Un rayon de ton astre, hélas ! voilé toujours ;
Puisque j’ai vu tomber dans l’onde de ma vie
Une feuille de rose arrachée à tes jours ;

Je puis maintenant dire aux rapides années :
« Passez ! passez toujours, je n’ai plus à vieillir !
Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées ;
J’ai dans l’âme une fleur que nul ne peut cueillir !

« Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre
Du vase où je m’abreuve et que j’ai bien rempli.
Mon âme a plus de feu que vous n’avez de cendre !
Mon cœur a plus d’amour que vous n’avez d’oubli ! »


(Chants du Crépuscule)
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LA VACHE




Devant la blanche ferme où parfois vers midi
Un vieillard vient s’asseoir sur le sol attiédi,
Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges,
Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges
Écoutent les chansons du gardien du réveil,
Du beau coq vernissé qui reluit au soleil,
Une vache était là tout à l’heure arrêtée.
Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée,
Douce comme une biche avec ses jeunes faons,
Elle avait sous le ventre un beau groupe d’enfants,
D’enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles,
Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles,
Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant
D’autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant,
Dérobant sans pitié quelque laitière absente,
Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante
Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous,
Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux.

Elle, bonne et puissante, et de son trésor pleine,
Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine
Son beau flanc plus ombré qu’un flanc de léopard,
Distraite, regardait vaguement quelque part.

Ainsi, Nature, abri de toute créature !
Ô mère universelle, indulgente Nature !
Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels,
Cherchant l’ombre et le lait sous tes flancs éternels,
Nous sommes là, savants, poètes, pêle-mêle,
Pendus de toutes parts à ta forte mamelle !
Et tandis qu’affamés, avec des cris vainqueurs,
À tes sources sans fin désaltérant nos cœurs,
Pour en faire plus tard notre sang et notre âme,
Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme,
Les feuillages, les monts, les prés verts, le ciel bleu,
Toi, sans te déranger, tu rêves à ton Dieu !


(Voix intérieures)
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TRISTESSE D’OLYMPIO




Les champs n’étaient point noirs, les cieux n’étaient pas mornes ;
Non ! Le jour rayonnait dans un azur sans bornes
                     Sur la terre étendu,
L’air était plein d’encens, et les prés de verdures,
Quand il revit ces lieux où par tant de blessures
                     Son cœur s’est répandu !

L’automne souriait, les coteaux vers la plaine
Penchaient leurs bois charmants qui jaunissaient à peine,
                    Le ciel était doré,

Et les oiseaux, tournés vers celui que tout nomme,
Disant peut-être à Dieu quelque chose de l’homme,
                    Chantaient leur chant sacré !

Il voulut tout revoir, l’étang près de la source,
La masure où l’aumône avait vidé leur bourse,
                    Le vieux frêne plié,
Les retraites d’amour au fond des bois perdues,
L’arbre où dans les baisers leurs âmes confondues
                    Avaient tout oublié !

Il chercha le jardin, la maison isolée,
La grille d’où l’œil plonge en une oblique allée,
                    Les vergers en talus.
Pâle, il marchait. — Au bruit de son pas grave et sombre,
Il voyait à chaque arbre, hélas ! se dresser l’ombre
                    Des jours qui ne sont plus !

Il entendait frémir dans la forêt qu’il aime
Ce doux vent qui, faisant tout vibrer en nous-même,
                    Y réveille l’amour,
Et, remuant le chêne ou balançant la rose,
Semble l’âme de tout qui va sur chaque chose
                    Se poser tour à tour !

Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire,
S’efforçant sous ses pas de s’élever de terre,
                    Couraient dans le jardin ;
Ainsi, parfois, quand l’âme est triste, nos pensées
S’envolent un moment sur leurs ailes blessées,
                    Puis retombent soudain.

Il contempla longtemps les formes magnifiques
Que la nature prend dans les champs pacifiques ;
                    Il rêva jusqu’au soir ;

Tout le jour il erra le long de la ravine,
Admirant tour à tour le ciel, face divine,
                    Le lac, divin miroir !

Hélas ! se rappelant ses douces aventures,
Regardant, sans entrer, par dessus les clôtures,
                    Ainsi qu’un paria,
Il erra tout le jour. Vers l’heure où la nuit tombe,
Il se sentit le cœur triste comme une tombe ;
                    Alors il s’écria :

« Ô douleur ! j’ai voulu, moi, dont l’âme est troublée,
Savoir si l’urne encor conservait la liqueur,
Et voir ce qu’avait fait cette heureuse vallée
De tout ce que j’avais laissé là de mon cœur !

« Que peu de temps suffit pour changer toutes choses !
Nature au front serein, comme vous oubliez !
Et comme vous brisez dans vos métamorphoses
Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés !

« Nos chambres de feuillage en halliers sont changées ;
L’arbre où fut notre chiffre est mort, ou renversé ;
Nos roses dans l’enclos ont été ravagées
Par les petits enfants qui sautent le fossé !

« Un mur clôt la fontaine où, par l’heure échauffée,
Folâtre elle buvait en descendant des bois ;
Elle prenait de l’eau dans sa main, douce fée,
Et laissait retomber des perles de ses doigts !

« On a pavé la route âpre et mal aplanie,
Où, dans le sable pur se dessinant si bien
Et de sa petitesse étalant l’ironie,
Son pied charmant semblait rire à côté du mien !

« La borne du chemin qui vit des jours sans nombre,
Où jadis pour m’attendre elle aimait à s’asseoir,
S’est usée en heurtant, lorsque la route est sombre,
Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.

« La forêt ici manque, et là s’est agrandie.
De tout ce qui fut nous presque rien n’est vivant ;
Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie,
L’amas des souvenirs se disperse à tout vent !

« N’existons-nous donc plus ? Avons-nous eu notre heure ?
Rien ne la rendra-t-il à nos cris superflus ?
L’air joue avec la branche au moment où je pleure,
Ma maison me regarde et ne me connaît plus.

« D’autres vont maintenant passer où nous passâmes.
Nous y sommes venus, d’autres vont y venir ;
Et le songe qu’avaient ébauché nos deux âmes,
Ils le continueront sans pouvoir le finir !

« Car personne ici bas ne termine et n’achève ;
Les pires des humains sont comme les meilleurs ;
Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve ;
Tout commence en ce monde, et tout finit ailleurs.

« Oui, d’autres à leur tour viendront, couples sans tache,
Puiser dans cet asile heureux, calme, enchanté,
Tout ce que la nature à l’amour qui se cache
Mêle de rêverie et de solennité !

« D’autres auront nos champs, nos sentiers, nos retraites :
Ton bois, ma bien-aimée, est à des inconnus.
D’autres femmes viendront, baigneuses indiscrètes,
Troubler le flot sacré qu’ont touché tes pieds nus !


« Quoi donc ! c’est vainement qu’ici nous nous aimâmes !
Rien ne nous restera de ces coteaux fleuris
Où nous fondions notre être en y mêlant nos flammes !
L’impassible nature a déjà tout repris.

« Oh ! dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mûres,
Rameaux chargés de nids, grottes, forêts, buissons,
Est-ce que vous ferez pour d’autres vos murmures ?
Est-ce que vous direz à d’autres vos chansons ?

« Nous vous comprenions tant ! doux, attentifs, austères,
Tous nos échos s’ouvraient si bien à votre voix !
Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystères,
L’oreille aux mots profonds que vous dites parfois !

« Répondez, vallon pur ! répondez, solitude !
Ô nature abritée en ce désert si beau,
Lorsque nous dormirons tous deux dans l’attitude
Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau,

« Est-ce que vous serez à ce point insensible
De nous savoir couchés, morts avec nos amours,
Et de continuer votre fête paisible,
Et de toujours sourire, et de chanter toujours ?

« Est-ce que nous sentant errer dans vos retraites,
Fantômes reconnus par vos monts et vos bois,
Vous ne nous direz pas de ces choses secrètes
Qu’on dit en revoyant des amis d’autrefois ?

« Est-ce que vous pourrez, sans tristesse et sans plainte,
Voir nos ombres flotter où marchèrent nos pas,
Et la voir m’entraîner, dans une morne étreinte,
Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas ?


« Et, s’il est quelque part, dans l’ombre où rien ne veille,
Deux amants sous vos fleurs abritant leurs transports,
Ne leur irez-vous pas murmurer à l’oreille :
« Vous qui vivez, donnez une pensée aux morts ! »

« Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines,
Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds,
Et les cieux azurés et les lacs et les plaines,
Pour y mettre nos cœurs, nos rêves, nos amours !

« Puis il nous les retire. Il souffle notre flamme.
Il plontre dans la nuit l’antre où nous rayonnons,
Et dit à la vallée, où s’imprima notre âme,
D’effacer notre trace et d’oublier nos noms.

« Eh bien ! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages !
Herbe, use notre seuil ! ronce, cache nos pas !
Chantez, oiseaux ! ruisseaux, coulez ! croissez, feuillages !
Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas.

« Car vous êtes pour nous l’ombre de l’amour même !
Vous êtes l’oasis qu’on rencontre en chemin !
Vous êtes, ô vallon, la retraite suprême
Où nous avons pleuré nous tenant par la main !

« Toutes les passions s’éloignent avec l’âge,
L’une emportant son masque et l’autre son couteau.
Comme un essaim chantant d’histrions en voyage
Dont le groupe décroît derrière le coteau.

" Mais toi, rien ne t’efface, Amour ! toi qui nous charmes,
Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard !
Tu nous tiens par la joie, et surtout par les larmes !
Jeune homme on te maudit, on t’adore vieillard.


« Dans ces jours où la tête au poids des ans s’incline,
Où I’homme, sans projets, sans but, sans visions,
Sent qu’il n’est déjà plus qu’une tombe en ruine
Où gisent ses vertus et ses illusions ;

« Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles
Comptant dans notre cœur, qu’enfin la glace atteint,
Comme on compte les morts sur un champ de batailles,
Chaque douleur tombée et chaque songe éteint ;

« Comme quelqu’un qui cherche, en tenant une lampe,
Loin des objets réels, loin du monde rieur,
Elle arrive à pas lents par une obscure rampe
Jusqu’au fond désolé du gouffre intérieur ;

« Et là, dans cette nuit qu’aucun rayon n’étoile,
L’âme en un repli sombre où tout semble finir,
Sent quelque chose encor palpiter sous un voile… —
C’est toi qui dors dans l’ombre, ô sacré souvenir ! »


(Les Rayons et les Ombres)
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J’AI CUEILLI CETTE FLEUR




Jai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.
Dans l’âpre escarpement qui sur le flot s’incline,
Que l’aigle connaît seul et peut seul approcher,
Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.
L’ombre baignait les flancs du morne promontoire ;
Je voyais, comme on dresse au lieu d’une victoire
Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,
À l’endroit où s’était englouti le soleil,

La sombre nuit bâtir un porche de nuées.
Des voiles s’enfuyaient, au loin diminuées ;
Quelques toits, s’éclairant au fond d’un entonnoir,
Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.
J’ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.
Elle est pâle et n’a pas de corolle embaumée,
Sa racine n’a pris sur la crête des monts
Que l’amère senteur des glauques goëmons ;
Moi, j’ai dit : « Pauvre fleur, du haut de cette cime,
Tu devais t’en aller dans cet immense abîme
Où l’algue et le nuage et les voiles s’en vont.
Va mourir sur un cœur, abîme plus profond.
Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.
Le ciel, qui te créa pour t’effeuiller dans l’onde,
Te fit pour l’Océan, je te donne à l’amour. »
Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour
Qu’une vague lueur, lentement effacée.
Oh ! comme j’étais triste au fond de ma pensée,
Tandis que je songeais, et que le gouffre noir
M’entrait dans l’âme avec tous les frissons du soir !


(Les Contemplations)
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À VILLEQUIER




Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,
Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;
Maintenant que je suis sous les branches des arbres
Et que je puis songer à la beauté des cieux ;

Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure
                     Je sors, pâle et vainqueur,
Et que je sens la paix de la grande nature
                     Qui m’entre dans le cœur ;


Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
Ému par ce superbe et tranquille horizon,
Examiner en moi les vérités profondes
Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;

Maintenant, ô mon Dieu ! que j’ai ce calme sombre
                     De pouvoir désormais
Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre
                     Elle dort pour jamais ;

Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles,
Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,
Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
Je reprends ma raison devant l’immensité ;

Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;
                     Je vous porte, apaisé,
Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire
                     Que vous avez brisé ;

Je viens à vous. Seigneur ! confessant que vous êtes
Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !
Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,
Et que lhomme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent ;

Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
                     Ouvre le firmament,
Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme
                     Est le commencement ;

Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,
Possédez l’infini, le réel, l’absolu ;
Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste
Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l’a voulu !


Je ne résiste plus à tout ce qui m’arrive
                     Par votre volonté.
L’âme de deuils en deuils, l’homme de rive en rive,
                     Roule à l’éternité.

Nous ne voyons jamais qu’un seul coté des choses ;
L’autre plonge en la nuit d’un mystère effrayant.
L’homme subit le joug sans connaître les causes.
Tout ce qu’il voit est court, inutile et fuyant.

Vous faites revenir toujours la solitude
                     Autour de tous ses pas.
Vous n’avez pas voulu qu’il eût la certitude
                     Ni la joie ici-bas !

Dès qu’il possède un bien, le sort le lui retire.
Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,
Pour qu’il s’en puisse faire une demeure, et dire :
« C’est ici ma maison, mon champ, et mes amours ! »

Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;
                     Il vieillit sans soutiens.
Puisque ces choses sont, c’est qu’il faut qu’elles soient ;
                     J’en conviens, j’en conviens !

Le monde est sombre, ô Dieu ! l’immuable harmonie
Se compose des pleurs aussi bien que des chants ;
L’homme n’est qu’un atome en cette ombre infinie,
Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.

Je sais que vous avez bien autre chose à faire
                     Que de nous plaindre tous,
Et qu’un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
                     Ne vous fait rien, à vous !


Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue ;
Que l’oiseau perd sa plume, et la fleur son parfum ;
Que la création est une grande roue
Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un !

Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
                     Passent sous le ciel bleu ;
Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ;
                     Je le sais, ô mon Dieu !

Dans vos cieux, au-delà de la sphère des nues,
Au fond de cet azur immobile et dormant,
Peut-être faites-vous des choses inconnues
Où la douleur de l’homme entre comme élément.

Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre
                     Que des êtres charmants
S’en aillent, emportés par le tourbillon sombre
                     Des noirs événements.

Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses
Que rien ne déconcerte et que rien n’attendrit.
Vous ne pouvez avoir de subites clémences
Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit !

Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme,
                     Et de considérer
Qu’humble comme un enfant et doux comme une femme
                     Je viens vous adorer !

Considérez encor que j’avais, dès l’aurore,
Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,
Expliquant la nature à l’homme qui l’ignore,
Éclairant toute chose avec votre clarté ;


Que j’avais, afftrontant la haine et et la colère,
                    Fait ma tâche ici-bas,
Que je ne pouvais pas m’attendre à ce salaire,
                    Que je ne pouvais pas

Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie
Vous appesantiriez votre bras triomphant,
Et que, vous qui voyez comme j’ai peu de joie,
Vous me reprendriez si vite mon enfant !

Qu’une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,
                    Que j’ai pu blasphémer,
Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette
                    Une pierre à la mer !

Considérez qu’on doute, ô mon Dieu ! quand on souffre,
Que l’œil qui pleure trop finit par s’aveugler,
Qu’un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,
Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler ;

Et qu’il ne se peut pas que l’homme, lorsqu’il sombre
                    Dans les afflictions,
Ait présente à l’esprit la sérénité sombre
                    Des constellations !

Aujourd’hui, moi qui fus faible comme une mère,
Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.
Je me sens éclairé dans ma douleur amère
Par un meilleur regard jeté sur l’univers.

Seigneur, je reconnais que l’homme est en délire
                    S’il ose murmurer,
Je cesse d’accuser, je cesse de maudire ;
                    Mais laissez-moi pleurer !


Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,
Puisque vous avez fait les hommes pour cela !
Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
Et dire à mon enfant : « Sens-tu que je suis là ? »

Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
                    Le soir, quand tout se tait,
Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,
                    Cet ange m’écoutait !

Hélas ! vers le passé tournant un œil d’envie,
Sans que rien ici-bas puisse m’en consoler,
Je regarde toujours ce moment de ma vie
Où je l’ai vue ouvrir son aile et s’envoler !

Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure,
                    L’instant, pleurs superflus !
Où je criai : « L’enfant que j’avais tout à l’heure,
                    Quoi donc ! je ne l’ai plus ! »

Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,
Ô mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné !
L’angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,
Et mon cœur est soumis, mais n’est pas résigné.

Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame,
                    Mortels sujets aux pleurs,
Il nous est malaisé de retirer notre âme
                    De ces grandes douleurs.

Voyez-vous ! nos enfants nous sont bien nécessaires,
Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin,
Au milieu des ennuis, des peines, des misères
Et de l’ombre que fait sur nous notre destin,

Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
                    Petit être joyeux,
Si beau, qu’on a cru voir s’ouvrir à son entrée
                    Une porte des cieux ;

Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même
Croître la grâce aimable et la douce raison ;
Lorsqu’on a reconnu que cet enfant qu’on aime
Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,

Que c’est la seule joie ici-bas qui persiste
                    De tout ce qu’on rêva,
Considérez que c’est une chose bien triste
                    De le voir qui s’en va !


(Les Contemplations)
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BOOZ ENDORMI




Booz s’était couché, de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire,
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d’orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n’avait pas de fange en l’eau de son moulin ;
Il n’avait pas d’enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d’argent comme un ruisseau d’avril.
Sa gerbe n’était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :
« Laissez tomber exprès des épis, » disait-il.


Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.
 
Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu’il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière.


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Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;
Près des meules, qu’on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres.
Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d’Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l’homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu’il voyait,
Était encor mouillée et molle du déluge.


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Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s’étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.


Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu’au ciel bleu :
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l’âme :
« Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
Et je n’ai pas de fils, et je n’ai plus de femme.

« Voilà longtemps que celle avec qui j’ai dormi,
Ô Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l’un à l’autre,
Elle à demi vivante, et moi mort à demi.

« Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j’eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;
Le jour sort de la nuit comme d’une victoire ;

« Mais, vieux, on tremble ainsi qu’à l’hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l’eau. »

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l’extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.


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Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une Moabite,
S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,


Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu’une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle.
Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lis sur leur sommet.

Ruth songeait, et Booz dormait ; l’herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C’était l’heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles.
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.


(La Légende des Siècles)
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SAISON DES SEMAILLES, LE SOIR




Cest le moment crépusculaire.
J’admire, assis sous un portail,
Ce reste de jour dont s’éclaire
La dernière heure du travail.

Dans les terres, de nuit baignées,
Je contemple, ému, les haillons
D’un vieillard qui jette à poignées
La moisson future aux sillons.

Sa haute silhouette noire
Domine les profonds labours.
On sent à quel point il doit croire
À la fuite utile des jours.

Il marche dans la plaine immense,
Va, vient, lance la graine au loin,
Rouvre sa main, et recommence.
Et je médite, obscur témoin,

Pendant que, déployant ses voiles,
L’ombre, où se mêle une rumeur,
Semble élargir jusqu’aux étoiles
Le geste auguste du semeur.


(Chansons des Rues et des Bois)


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L’EXPIATION


I





Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l’aigle baissait la tête.
Sombres jours ! L’empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche, une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre :
Il neigeait. Les blessés s’abritaient dans le ventre
Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelés
Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
Pleuvaient ; les Grenadiers, surpris d’être tremblants,
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n’avait pas de pain et l’on allait pieds nus.
Ce n’étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre ;
C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d’ombres sur le ciel noir.
La solitude, vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense linceul ;
Et, chacun se sentant mourir, on était seul.

— Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?
Deux ennemis ! le Czar, le Nord. Le Nord est pire.
On jetait les canons pour brûler les affûts.
Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus.
Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.
On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,
Voir que des régiments s’étaient endormis là.
Ô chutes d’Annibal ! Lendemains d’Attila !
Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,
On s’écrasait aux ponts pour passer les rivières.
On s’endormait dix mille, on se réveillait cent.
Ney, que suivait naguère une armée, à présent
S’évadait, disputant sa montre à trois cosaques.
Toutes les nuits, qui vive ! alerte ! assauts ! attaques !
Ces fantômes prenaient leurs fusils, et sur eux
Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux,
Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,
D’horribles escadrons, tourbillons d’hommes fauves.
Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.
L’empereur était là, debout, qui regardait.
Il était comme un arbre en proie à la cognée :
Sur ce géant, grandeur jusqu’alors épargnée,
Le malheur, bûcheron sinistre, était monté ;
Et lui, chêne vivant par la hache insulté,
Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches,
Il regardait tomber autour de lui ses branches.
Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.
Tandis qu’environnant sa tente avec amour,
Voyant son ombre aller et venir sur la toile,
Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile,
Accusaient le destin de lèse-majesté,
Lui se sentit soudain dans l’âme épouvanté.
Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,
L’empereur se tourna vers Dieu ; l’homme de gloire

Trembla ; Napoléon comprit qu’il expiait
Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,
Devant ses légions sur la neige semées :
« Est-ce le châtiment, dit-il. Dieu des armées ? »
Alors il s’entendit appeler par son nom,
Et quelqu’un qui parlait dans l’ombre lui dit : « Non. »


II



Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !
Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
La pâle mort mêlait les sombres bataillons.
D’un côté c’est l’Europe, et de l’autre la France.
Choc sanglant ! Des héros Dieu trompait l’espérance ;
Tu désertais, victoire ! et le sort était las.
Ô Waterloo ! je pleure et je m’arrête, hélas !
Car ces derniers soldats de la dernière guerre
Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre,
Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,
Et leur âme chantait dans les clairons d’airain !

Le soir tombait ; la lutte était ardente et noire.
II avait l’offensive et presque la victoire ;
Il tenait Wellington acculé sur un bois.
Sa lunette à la main, il observait parfois
Le centre du combat, point obscur où tressaille
La mêlée, effroyable et vivante broussaille,
Et parfois l’horizon, sombre comme la mer.
Soudain, joyeux, il dit : « Grouchy ! » — C’était Blücher !
L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme.
La mêlée en hurlant grandit comme une flamme.

La batterie anglaise écrasa nos carrés.
La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés
Ne fut plus, dans les cris des mourants qu’on égorge,
Qu’un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ;
Gouffre où les régiments, comme des pans de murs,
Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs
Les hauts tambours-majors aux panaches énormes,
Où l’on entrevoyait des blessures difformes !
Carnage affreux ! moment fatal ! l’Homme inquiet
Sentit que la bataille entre ses mains pliait.
Derrière un mamelon la garde était massée,
La garde, espoir suprême et suprême pensée !
— « Allons ! faites donner la garde ! » cria-t-il ;
Et Lanciers, Grenadiers aux guêtres de coutil,
Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires,
Cuirassiers, Canonniers qui traînaient des tonnerres,
Portant le noir colback ou le casque poli,
Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli,
Comprenant qu’ils allaient mourir dans cette fête,
Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.
Leur bouche, d’un seul cri, dit : « Vive l’empereur ! »
Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,
La Garde impériale entra dans la fournaise.
Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché,
Regardait, et sitôt qu’ils avaient débouché
Sous les sombres canons crachant des jets de soufre,
Voyait, l’un après l’autre, en cet horrible gouffre,
Fondre ces régiments de granit et d’acier,
Comme fond une cire au souffle d’un brasier.
Ils allaient, l’arme au bras, front haut, graves, stoïques.
Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !
Le reste de l’armée hésitait sur leurs corps,
Et regardait mourir la Garde. — C’est alors

Qu’élevant tout à coup sa voix désespérée,
La Déroute, géante à la face effarée,
Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,
Changeant subitement les drapeaux en haillons,
À de certains moments, spectre fait de fumées,
Se lève grandissante au milieu des armées,
La Déroute apparut au soldat qui s’émeut,
Et se tordant les bras, cria : « Sauve qui peut ! »
Sauve qui peut ! affront ! horreur ! Toutes les bouches
Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches,
Comme si quelque souffle avait passé sur eux,
Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux,
Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles,
Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles,
Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil !
Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient ! — En un clin d’œil
Comme s’envole au vent une paille enflammée,
S’évanouit ce bruit qui fut la grande armée,
Et cette plaine, hélas ! où l’on rêve aujourd’hui,
Vit fuir ceux devant qui l’univers avait fui !
Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre,
Waterloo ! ce plateau funèbre et solitaire,
Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants,
Tremble encor d’avoir vu la fuite des géants !

Napoléon les vit s’écouler comme un fleuve ;
Hommes, chevaux, tambours, drapeaux ; — et dans l’épreuve
Sentant confusément revenir son remords,
Levant les mains au ciel, il dit : « Mes soldats morts,
Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre.
Est-ce le châtiment cette fois, Dieu sévère ? »
Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon,
Il entendit la voix qui lui répondait : « Non. »


(Les Châtiments)
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SOPHOCLE À SALAMINE




Me voilà, je suis un éphèbe,
Mes seize ans sont d’azur baignés ;
Guerre, déesse de l’Érèbe,
Sombre guerre aux cris indignés,

Je viens à toi, la nuit est noire !
Puisque Xerxès est le plus fort,
Prends-moi pour la lutte et la gloire
Et pour la tombe ! Mais d’abord,

Toi dont le glaive est le ministre,
Toi que l’éclair suit dans les cieux,
Choisis-moi de ta main sinistre
Une belle fille aux doux yeux,

Qui ne sache pas autre chose
Que rire d’un rire ingénu,
Qui soit divine, ayant la rose
Aux deux pointes de son sein nu,

Et ne soit pas plus importune
À l’homme plein du noir destin
Que ne l’est au profond Neptune
La vive étoile du matin.

Donne-la-moi, que je la presse
Vite sur mon cœur enflammé !
Je veux bien mourir, ô déesse,
Mais pas avant d’avoir aimé.


(Nouvelle Légende des Siècles)



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CHANSON DE GRAND-PÈRE




Dansez, les petites filles,
 Toutes en rond.
En vous voyant si gentilles,
           Les bois riront.

Dansez, les petites reines,
           Toutes en rond.
Les amoureux sous les frênes
           S’embrasseront.

Dansez, les petites folles,
           Toutes en rond.
Les bouquins dans les écoles
           Bourgeonneront.

Dansez, les petites belles,
           Toutes en rond.
Les oiseaux avec leurs ailes
           Applaudiront.

Dansez, les petites fées,
           Toutes en rond.
Dansez, de bleuets coiffées,
           L’aurore au front.

Dansez, les petites femmes,
           Toutes en rond.
Les messieurs diront aux dames
           Ce qu’ils voudront.


(L’Art d’être Grand-Père)


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PROMENADE




Le soleil déclinait ; le soir prompt à le suivre
Brunissait l’horizon. Sur la pierre d’un champ
Un vieillard, qui n’a plus que peu de temps à vivre,
S’était assis pensif, tourné vers le couchant.

C’était un vieux pasteur, berger dans la montagne,
Qui jadis, jeune et pauvre, heureux, libre et sans lois,
À l’heure où le mont fuit sous l’ombre qui le gagne,
Faisait gaiment chanter sa flûte dans les bois.

Maintenant riche et vieux, l’âme du passé pleine,
D’une grande famille aïeul laborieux,
Tandis que ses troupeaux revenaient de la plaine,
Détaché de la terre, il contemplait les cieux.

Le jour qui va finir vaut le jour qui commence.
Le vieux pasteur rêvait sous cet azur si beau.
L’océan devant lui se prolongeait, immense,
Comme l’espoir du juste aux portes du tombeau.

Ô moment solennel ! les monts, la mer farouche,
Les vents, faisaient silence et cessaient leur clameur.
Le vieillard regardait le soleil qui se couche ;
Le soleil regardait le vieillard qui se meurt.


(Les Quatre Vents de l’Esprit)


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