Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Xavier Marmier

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 331-334).



XAVIER MARMIER


1810




Xavier Marmier est né à Pontarlier. De ses nombreux voyages, il a rapporté une imagination vive, une façon toute singulière de voir les objets et de les rendre. Toutefois son esprit, au milieu des pampas de l’Amérique, des glaces du Saint-Laurent, ou des neiges de la Scandinavie, s’est conservé essentiellement mondain et parisien. Partout on le retrouve tel, même dans les descriptions de coutumes et de paysages américains.

M. Marmier a publié deux volumes de vers : Esquisses poétiques, (1831), et Poésies d’un voyageur, (1834-1878). Ces deux recueils suffisent à lui donner une place originale parmi les poètes de sa génération. De la précision, un tour bien particulier, une note véritablement attendrie, voilà ce que l’on constatera, avec un charme infini, dans : En Amérique, et Mélancolie.

M. Xavier Marmier vit tout entier en ces quelques strophes sincères qui avaient leur place marquée dans l’Anthologie.

A. L.
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EN AMÉRIQUE




Ami, j’ai voulu voir, j’ai vu les lieux lointains,
Qui longtemps ont séduit mes vagabonds instincts,
J’ai, dans le nouveau monde, en ma course nomade,

Passé par les déserts aux larges horizons,
Par les riches cités, par les fleuves profonds,
Rêvé près des grands lacs et des grandes cascades.

Du golfe Saint-Laurent au Rio de la Plata,
Des remparts de Québec à la morne pampa
J’ai suivi le contour des flancs de l’Amérique,
Sous les bois de sapins et les chênes altiers,
Sous les panaches verts des cimes de palmiers,
Sous le ciel froid du Nord et les feux du tropique.

Ici l’humble bateau du pêcheur canadien,
Ou le canot d’écorce, arrondi par l’Indien,
Là le hardi wagon qui bondit et s’élance
De la forêt sauvage à travers les llanos,
Le doux char havanais, le cheval des gauchos,
M’ont tour à tour porté de distance en distance.

Que d’imposants tableaux au sein de ces cités !
Sur ces lacs, sur ces mers, dans ces immensités,
Que de types humains, de races différentes,
Au comptoir du marchand, aux fermes du vallon,
Dans la case du nègre et l’enclos du colon,
Sous les ranchos en chaume et la toile des tentes !

Espagnols et Français d’un âge glorieux,
Indiens rôdant autour du sol de leurs aïeux,
Noirs d’Afrique achetés sur leurs plages cruelles,
Honnêtes Alsaciens, Anglais spéculateurs,
Et pauvres Allemands, ouvriers, laboureurs,
Fils de la vieille Europe aux étroites mamelles.


Étrange est cet aspect, splendides sont ces lieux
Où les Américains ardents, industrieux,
Portent de tous côtés leur fructueuse audace,
Abattant les forêts, défrichant le terrain,
Domptant le cours des eaux et lançant à grand train
Leurs bateaux à vapeur, leurs railways dans l’espace.

Oui, l’on se plaît à voir la fière humanité
Créer cet autre empire à son activité ;
Mais cet empire, ami, ce n’est pas notre France,
La France, cher pays, le plus beau, le meilleur,
Que l’on ne quitte point sans y laisser son cœur
Avec ses souvenirs, avec ses espérances.

Reste, reste au foyer où fleurit ton bonheur,
Où les dieux t’ont donné, dans leur rare faveur,
Les biens de la fortune et les trésors de l’âme,
Le domaine natal qui sourit aux regards,
L’intelligent travail, l’amour des vers, des arts,
Et la vie à passer près d’une noble femme.

Oh ! reste et plains celui qu’un inquiet besoin,
La soif de l’inconnu, portent toujours plus loin.
Qui sait combien de fois sur la terre fleurie
Dont il avait rêvé d’avance la splendeur,
Assis au bord des flots, solitaire, rêveur,
Il murmure en pleurant le nom de sa patrie ?


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MÉLANCOLIE




Je connais une vierge, une vierge du Nord :
Son front est pâle, hélas ! mais douce est son image ;
Elle aime à visiter, le soir, les champs de mort,
À rêver dans les bois et le long de la plage.

Même quand le printemps sourit à notre espoir,
Elle marche pensive et la tête baissée ;
Mais elle a tant de grâce, elle est si belle à voir,
Qu’on la suit pas à pas comme une fiancée.

Et moi je l’ai suivie avec entraînement,
Tantôt dans les forêts, tantôt au bord de l’onde.
Dès ce jour, elle vient me prendre à tout moment,
Dans le calme des champs, dans les rumeurs du monde.

Oh ! fuis-la, si tu veux garder la paix du cœur :
Cette vierge du Nord, c’est la Mélancolie.
Et quand on a connu son doux regard rêveur,
Et son muet baiser, jamais on ne l’oublie.



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