Anthologie féminine/Mlle Du Sommery

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Anthologie féminineBureau des causeries familières (p. 163-167).

Mlle DU SOMMERY (de Fontette)

(1720-1790)


Il ne faut pas se faire d’illusions, beaucoup d’œuvres remarquables sont ignorées ou tombent dans l’oubli, s’il ne s’est pas fait de bruit autour de leurs auteurs, et surtout si ceux-ci n’ont laissé personne après leur mort qui ait de l’intérêt à en faire. Mlle du Sommery est de ce nombre ; son nom est à peu près inconnu aujourd’hui, parce qu’elle n’a pas eu un salon brillant comme Mmes de Tencin, du Deffand, des amis comme d’Alembert ou Diderot, etc. Elle était une moraliste. « Une vieille demoiselle de condition qui s’est occupée toute sa vie de l’étude des hommes et des lettres. Tous ceux qui fréquentent les assemblées publiques de l’Académie française la connaissent. Elle n’en a jamais manqué une seule, et sa figure est remarquable : c’est une grande brune presque noire, des sourcils fort épais, de grands yeux pleins d’esprit et d’attention. Son livre prouve combien elle s’est nourrie de la lecture des Maximes de La Rochefoucauld et des Caractères de La Bruyère[1].

L’expression a presque toujours de la finesse et de la précision.

« Sa conversation était piquante et caustique, sachant braver le ridicule et saisissant ceux des autres avec beaucoup de finesse ; elle plaisait par sa franchise, même par sa bizarrerie. Elle était implacable surtout pour les bavards, les sots et les fais, mais serviable pour tous et d’une infatigable charité[2]. »

Elle a publié avec beaucoup de succès :

Doutes sur diverses opinions reçues dans la société, dédiés aux mânes de M. Saurin, membre de l’Académie française (décédé en 1781). — 1782 ;

Lettres de Mme la comtesse de L… à M. le comte de R… — 1785 ;

Lettres à Mlle de Tourville, roman. — 1788 ;

L’Oreille, conte philosophique. — 1789.

Elle édita ces Lettres comme ayant été écrites par une contemporaine de Mmes de La Fayette et de Sévigné, dont elle imite parfaitement le langage, ce qui donna lieu à de grosses dissertations entre de Sepchênes et de Gaillard ; on les attribua à Mme Riccoboni, puis à Mme de Genlis, et cela ne fit que contribuer à son succès. Grimm disait qu’on « y trouvait de la grâce, de la facilité, un goût fort sage, et le meilleur ton ».

Dans ces Lettres, elle exprime d’une façon fort originale son opinion sur la sémillante marquise. Elle trouvait sa réputation surfaite, et se tenait en défiance contre les épanchements maternels où l’art épistolaire entrait, selon elle, pour beaucoup[3].


LETTRE DE LA COMTESSE DE L.
· · · · · · · · · · · · · · · ·

Mme de Grignan se trouve fort mal du séjour de Paris. Je la vis la semaine dernière chez Mme de Coulanges. Je la trouvai maigrie et abattue ; elle se plaint de sa poitrine. Mme de Sévigné pleure tendrement sa mort en sa présence ; elle lui dit pathétiquement qu’elle est pulmonique, étique, asthmatique, et tout ce qu’il y a de plus funeste en ique ; de façon que cette mourante beauté, que je ne crois malade que des oppressantes caresses de madame sa mère, partira ces jours-ci pour Grignan......


MAXIMES

Il se trouve parmi les gens de lettres un petit nombre de beaux parleurs, mais infiniment peu de bons causeurs.

Le mauvais ton rend le commerce de beaucoup de gens insoutenable.

Le bon ton est une facilité noble dans le propos, une politesse naturelle dans les expressions, une décence dans le maintien, une convenance dans les égards, un tact qui nous avertit également de ce que nous devons rendre aux autres, et de ce que les autres doivent nous rendre.

On donne le nom de prudence à cette basse politesse qui n’ose ni blâmer le vice, ni louer la vertu.

La fortune ne change pas les mœurs, elle les démasque.

Il est encore plus absurde de nier ce qu’on n’entend pas que de le croire.

Un souper délicat dédommage d’une conversation languissante. Si l’on ne buvait ni ne mangeait, que de maisons dans lesquelles on ne pourrait tenir un quart d’heure !


CARACTÈRES

L’homme d’airs[4] réunit tous les défauts : il est impertinent, suffisant, pédant, fat, affecté, important, dédaigneux ; Narcisse en est un modèle. Personne plus que Narcisse ne s’entend à donner une fête… Il sait à peu près tout ce qu’on peut savoir de bagatelles, ce qui le fait passer parmi beaucoup de gens pour homme de goût et homme de lettres : il a des livres, des tableaux, des coquilles, des nains, des singes, des perroquets, des chevaux, des chiens, c’est l’homme le plus affairé du royaume. Je ne sais comment il suffit à ces grandes occupations. — Cet homme utile à sa patrie passe neuf heures dans son lit, quatre à sa toilette, deux avec ses bêtes, autant avec le marchand de colifichets.


  1. Grimm, dans sa Correspondance littéraire.
  2. Hippolyte de Laporte.
  3. Eugène Asse, Une Femme moraliste au XVIIIe siècle
  4. Ce que nous appelons aujourd’hui « petit crevé » ou « p’chutteux ».