Anthologie féminine/Préface sur l’instruction des femmes et la carrière littéraire

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PRÉFACE

DE L’INSTRUCTION DES FEMMES

ET DE LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE POUR ELLES



Il y a quelques années le supplément, publié par le Figaro les dimanches, sous la direction habile de M. Périvier, posait de temps à autre à ses lecteurs des questions sur lesquelles il aimait à avoir l’opinion de personnes compétentes ; en février 1888, on lisait celle-ci : Nous dire des charmes que les jeunes filles ont perdus ou gagnés, comme esprit ou comme cœur, à la suite des transformations de l’enseignement depuis quelques années ?

De l’avis de M. Gréard, le vice-recteur de l’Académie de Paris : « Passionnées parfois quand il s’agit d’autrui, les femmes sont d’admirables juges, éclairés, discrets et sûrs, lorsqu’elles traitent de leurs intérêts les plus nobles : Mme de Staël ne s’étonnait pas sans raison qu’on se passât de leur suffrage dans une question où l’on ne peut se passer de leur concours. » M. Périvier appela à donner leurs opinions quatre femmes qui lui paraissaient, sans doute, par la divergence même des idées qu’elles devaient professer, offrir un contraste intéressant : Mme Alphonse Daudet, qui est tout sentiment et dont le talent littéraire rappelle de fort près celui de son mari ; la sémillante Étincelle, au style gracieux comme un Fragonard ou un Boucher ; Gyp, l’écrivain de la Vie parisienne par excellence, l’historien des pschutteux du XIXe siècle, et enfin la soussignée, Mme d’Alq, sans qu’elles se doutassent qu’on allait les mettre en comparaison.

Mme Alphonse Daudet critiqua, principalement et non sans raison, dans l’éducation moderne l’engouement des cours, qui sont prétexte de sortie du matin au soir et font des petites demoiselles Benoiton.

Étincelle annonça que « miss Positive » ferait son apparition dans ce monde parisien qui connaissait la jeune fille-ange, la jeune femme-fée, mais qui ne connaissait pas la demoiselle-pionne !

« Elle ne sera ni jolie, ni même propre : la science est exigeante. — Elle aura les ongles en deuil de nos collégiens et les cheveux courts en broussailles. — Elle sera brouillée avec les brosses, les savons, les frais parfums, les romans et l’idéal ! — (Pas polie pour les savants. Étincelle).

« Mais elle nommera toutes choses par leurs noms ! »

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Quant à Gyp, « il faut, dit-elle, apprendre aux filles à être honnêtes, bonnes et jolies (cela s’apprend tout comme le reste), et si les hommes, au lieu d’être aussi « forts », étaient un peu plus malins, ils se garderaient de rendre les femmes savantes. »

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Mme d’Alq :

« Du moment que la femme ne perd pas conscience des avantages de son sexe, qu’elle conserve le désir de plaire, si instinctif à la nature féminine, qu’elle s’instruit dans le but de posséder un nouveau charme à l’appui de sa beauté, charme qu’elle conservera plus longtemps que cette beauté fugitive, elle acquiert par l’instruction une chance de plus à son avoir

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« Le tort de l’enseignement actuel qui vise trop à remplir la tête, pendant qu’il isole le cœur, sans mettre dans la main d’instrument pratique pour les luttes de la vie, est d’être pareil pour toutes les situations sociales. Le fruit de l’arbre de la science (qui a été cause des malheurs de notre mère Ève, ne l’oublions pas !) demande à n’être absorbé qu’avec discernement, selon les tempéraments, les positions, les âges.

« La tâche naturelle de la femme est d’être épouse docile et dévouée, mère capable et tendre, maîtresse de maison adroite et attrayante ; ce qui lui est indispensable à savoir, on songe le moins à le lui enseigner ! Un homme préférera une femme intelligente à une savante, car il pourra toujours inculquer à la première la dose d’instruction qu’il voudra.

« Une femme ne doit pas être plus instruite que l’homme à l’alliance duquel elle peut aspirer, sans quoi elle serait la supérieure dans le ménage, ce qui les rendrait tous les deux fort malheureux. Le mari se trouverait humilié ; les rôles seraient intervertis.

« La femme riche ne peut que gagner aux transformations de l’enseignement, tandis que la femme pauvre y puise les tristesses des déclassées, puisqu’il ne peut lui fournir les moyens de sortir de sa position. »

La femme riche a tout à gagner à être instruite, très instruite, savante même ; c’est pour elle le seul moyen d’échapper à la frivolité qui l’enserre, et quelquefois au vice. Sera-t-elle ennuyeuse, comme le craint Gyp ? La femme n’est-elle donc bonne qu’à servir d’amusement, de jouet, qu’à divertir l’homme, comme une poupée, jolie, rieuse, mais qu’on jette de côté lorsqu’elle se fane et que le ressort fragile de la gaieté se brise ?

Que de bévues une femme qui n’est pas instruite peut commettre ! Que de sottises lui échapperont ! Comment pourra-t-elle tenir le salon de son mari, qu’il soit habile diplomate, savant de l’Institut, artiste célèbre, écrivain illustre, si elle ne connaît pas à fond les questions que l’on discute devant elle ?

L’éducation de la femme est faussée la plupart du temps, mais n’en accusez pas l’instruction. Elle est faussée par l’éducation. La femme réellement instruite et savante n’est pas plus pédante et ennuyeuse qu’elle n’est laide, sale et affublée de lunettes et de bas bleus. Pure fiction ! Ce sont les fausses savantes, les « poseuses » qui sont ainsi.

Il existe un malentendu et beaucoup d’exagération dans l’idée que l’on se fait des femmes instruites ou savantes que l’on confond avec pédantes. Étincelle se trompe en parlant comme elle le fait de la demoiselle-pionne. Pourquoi Étincelle, si jolie femme et si soignée elle-même, suppose-t-elle que ces pauvres sous-maîtresses ne peuvent être ni jolies ni propres ? qu’elles auront les ongles en deuil et seront brouillées avec le savon ? N’est-il point possible d’écrire sans se barbouiller d’encre ? Mme Delphine de Girardin écrivait toujours vêtue de blanc. Devons-nous nous imaginer que la mignonne et spirituelle Gyp, la sémillante Étincelle gardent à leurs doigts des traces de leur plume ?

Et si elles n’étaient pas des femmes instruites, aurions-nous le plaisir de les lire ?

Parce qu’on a rencontré, une fois en passant, une « pédante » ridicule et laide, on en conclut que la laideur et le ridicule sont le partage de la femme savante : bien des ignorantes sont aussi laides et ridicules ; elles le sont même davantage que les autres, et je puis garantir que parmi les femmes d’esprit et les jeunes filles qui passent leurs examens chaque année, il y en a grand nombre de fort jolies et même… ayant recours aux raffinements de la parfumerie !

Être jolie semble être, dans un certain monde, un devoir auquel une femme ne doit jamais faillir. C’est une dette qu’il faut qu’elle paie aux yeux. Si la nature ne l’a point faite belle, tant pis, elle apprendra à l’être, elle se fera une beauté factice. Quand on est jeune c’est encore facile ; mais le temps est impitoyable, il arrive implacable, mettant des pochettes sous les yeux, et sous le menton, des creux qui n’ont rien des mignonnes fossettes de l’enfance, des teintes singulières aux cheveux. « Fi ! que c’est laid ! Éloignez ce portrait ; plutôt la mort, mille fois ! » entends-je s’écrier la Paulette de « Autour du mariage ». Oui, il y en a qui préfèrent la mort ! Cependant, si elles étaient plus instruites, si elles savaient trouver dans la lecture, dans l’étude toujours nouvelle et si attrayante des sciences le moyen de se suffire à elles-mêmes et de conserver, par leur conversation, quelque attrait pour des hommes sérieux, elles supporteraient la vieillesse avec plus de sérénité.

Malgré les ajustements d’aujourd’hui si rajeunissants, la femme ne peut défier impunément les années : il y a une limite, tant reculée qu’elle puisse la rejeter ; de même que l’homme prudent épargne pour ses vieux jours, la femme doit faire provision pour quand elle ne paiera plus de mine. Pour ce moment… désagréable, elle doit réserver un fonds de bonté, de réputation, d’estime et d’érudition qui l’aideront dans ce passage du Rubicon.

D’ailleurs combien de jeunes filles sont capables de ces fortes études ? Le nombre en est tellement minime qu’il n’a pas lieu d’inquiéter. Les femmes savantes seront toujours en très petit nombre. En moyenne, l’instruction des femmes est peut-être un peu plus élevée qu’il y a quarante ans ; cependant, le nombre de jeunes filles trop ignorantes est encore de beaucoup plus fort que le nombre de jeunes filles trop savantes dont on nous menace.

Je connais des femmes qui n’ont jamais lu un livre sérieux et ne savent de la politique et des sciences que ce dont leurs maris veulent bien leur faire part ; j’affirme qu’elles ne sont ni plus recherchées, ni plus aimées, ni d’un commerce plus intéressant. Leur conversation ne roule que sur les potins de l’office et de la couturière. Il est vrai que leurs maris sont parfaitement libres d’aller au cercle, car elles bâillent aussitôt qu’ils ouvrent la bouche, et la conversation de leurs coiffeurs ou de leurs femmes de chambre les intéresse bien davantage.

Savante ou ignorante, une femme peut être affectée et ridicule, si elle manque de tact et de bon sens. Il est évident que la femme instruite a sur l’homme qui ne l’est pas (il y en a) une supériorité qui déplaît à celui-ci. Pour obtenir une égalité parfaite, on pourrait accorder à la femme le droit d’être savante, — et de faire partie de l’Institut et du Parlement si l’on veut, — à l’âge où elle perd sa beauté, et auquel ces messieurs arrivent aussi, seulement, à ces postes si recherchés, vers le neuvième lustre, pour cette moitié de la vie que l’étude facilite tant à passer agréablement et utilement, alors qu’on ne peut plus prendre sa part au plaisir.

Ah ! que M. Gréard ne met-il aussi dans le programme un cours de vertu, de bon sens pratique, de discernement, de philosophie[1]…, mais il faudrait des professeurs ! À qui donner de pareilles chaires ?

Pour les filles de classe peu fortunée, une instruction trop complète n’est pas une source de bien-être ; il n’est pas possible qu’elles sacrifient assez de temps pour l’acquérir réellement profonde et de façon à y trouver une carrière brillante. Pour la femme riche, un grand savoir est une ressource, si le malheur vient frapper à sa porte. Ne vaudrait-il pas mieux réserver pour celles-là la position si estimable d’institutrice, que de les laisser s’établir lingères ou maîtresses d’hôtel, tandis que la fille née dans le commerce ne souffrira nullement d’y rester ?

Précisément, on est à même de fournir à la première dans leurs raffinements les plus extrêmes, les moyens de rester dans sa sphère le cas échéant. Sans s’imposer aucun sacrifice, ses parents peuvent lui payer des professeurs de grand mérite ; peu importe qu’elle passe plusieurs années avant d’être capable de produire un tableau digne d’attention ou d’avoir acquis une voix remarquable ; elle peut suivre à loisir les cours de philosophie comparée, et aussi avoir un laboratoire. Qui pourra se plaindre que Mme de Rothschild fasse des expériences de chimie, ou que Mlle Canrobert passe ses journées dans son atelier, le pinceau à la main ? Quel mal y aura-t-il à ce que la princesse V… grave des eaux-fortes, et la comtesse de … compose des vers qu’elle fera imprimer ensuite luxueusement à ses frais, sans avoir besoin d’attendre après un éditeur ?

Dans une classe qui, sans être riche, a des horizons aussi élevés, existe une autre difficulté. L’instruction, les fréquentations, l’entourage créent des aspirations matérielles et intellectuelles, s’accordant mal avec ce qu’il est possible de réaliser, et font d’une position aisée, comparée à la pauvreté, une misère dorée qu’il s’agit d’améliorer sans se déclasser, c’est-à dire sans quitter son salon, sans rien perdre de son élégance, sans renoncer à la vie moderne.

La veuve ou fille d’officier supérieur, de nobles ruinés, de magistrats, ne peut pas se faire couturière ni blanchisseuse ; il ne lui reste que la position d’institutrice, et, outre que la concurrence est grande, la santé et la jeunesse sont là indispensables.

Pour ce cas particulier, s’offrent deux carrières vastes et libérales, praticables par la femme la plus délicate sans rompre avec les habitudes de son rang, et sans cesser de surveiller sa maison.

Dans les arts industriels et décoratifs, elle trouvera une foule de ressources. Les dessins à la plume, ceux sur bois, ainsi que la gravure, pour publications illustrées, journaux de modes, livres d’enfants, cartes de chromo, offrent un débouché considérable. L’aquarelle, la peinture sur bois (vernis Martin), sur faïence, sur étoffe, la terre cuite, les broderies d’art (ces dernières d’un rapport peu avantageux), sont autant d’occupations agréables, ne demandant pas des talents hors ligne.

A côté, il ne faut pas hésiter à placer la littérature, comme la carrière répondant le mieux aux affinités du sexe féminin. La carrière d’écrivain est la plus appropriée à la femme qui a passé sa jeunesse dans l’opulence, ou même dans une aisance très relative. La femme a tenu de tout temps une place honorable dans la littérature. Il est rare qu’elle se soit abaissée à chercher le succès dans le scandale ; on la trouve à la tête des genres les plus nobles, les plus purs, les plus gracieux. Il existe toute une filière de noms aimés, qui forment comme une lignée d’aïeules et de traditions aux femmes écrivains, à commencer par Christine de Pisan.

La femme de lettres se recrute dans tous les rangs de la société, en France, comme dans les autres pays. On compte dans le nombre plusieurs têtes couronnées, la reine Impératrice Victoria, la reine de Roumanie qui combat sous le pseudonyme de Carmen Sylva, l’archiduchesse Valérie, Mme Carnot, qui a traduit des ouvrages anglais sous la direction de son père. La presse périodique la plus sérieuse ne sait plus se passer d’un rédacteur féminin ; à l’Académie française, le prix d’éloquence et le prix de poésie sont fréquemment accordés à des femmes.

Il est donc irréfutable que la femme a une place bien marquée dans les lettres.

Sauf par exception, la femme écrivain évitera de s’aventurer sur le terrain de la politique et des finances ; rarement elle essaiera d'aborder la haute littérature et le théâtre. Il y a toute une catégorie d’écrits à la portée du talent littéraire féminin où il est facile de réussir : les livres pour l’enfance et la jeunesse, la nouvelle, les ouvrages de pédagogie et de compilation, les traductions de langues étrangères, le roman honnête. Une imagination fertile, l’observation fine et perspicace, un esprit sentimental et, par dessus tout, une loquacité proverbiale, sont accordés à l’unanimité au sexe féminin. La femme, bavarde par nature, aime à écrire ; ayant l’opportunité d’épancher le trop plein de son âme sur le papier, elle deviendra, incontestable avantage, plus taciturne dans sa vie privée.

A tout âge, la femme peut écrire ; infirme, souffrante, elle peut encore écrire dans son lit sans se fatiguer. En soignant ses enfants, sans s’éloigner de son ménage, elle peut s’acquitter de ce travail. La carrière d’écrivain est donc la plus appropriée à la femme instruite[2]

L. d’Alq. 

  1. La philosophie fait partie maintenant de l’enseignement des jeunes filles ; voir le rapport de M. Eugène Manuel sur le Concours de 1891.
  2. La dernière partie de cette préface a paru dans le Figaro du 22 septembre 1888, sous la rubrique les Carrières féminines, par Mme L. d’Alq.