Anticléricalisme et Catholicisme

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Anticléricalisme et Catholicisme
Revue des Deux Mondes5e période, tome 32 (p. 851-870).
Anticléricalisme et Catholicisme


ANTICLÉRICALISME ET CATHOLICISME


« Il n’y a pas d’année où, soit en livres, soit en notes pour moi-même, je n’aie écrit la matière de trois ou quatre volumes de critique. » M. Emile Faguet, — car ces lignes sont de lui, — ne se vante point. Je suis convaincu que s’il recueillait tout ce qu’a produit sa verve intarissable, il n’aurait pas loin de cent cinquante volumes à son actif. Hâtons-nous, avant qu’il en écrive un autre, de lire le livre que le fécond écrivain vient de publier sur la question religieuse [1].


I

Il est fort intéressant, ce livre, et, comme tous ses aînés, il est suggestif, et il est vivant. Il provoque à la réflexion, et même à la discussion. C’est évidemment ce que veut l’auteur. M. Faguet est un étonnant excitateur d’idées ; la paresse intellectuelle lui est insupportable ; et je le soupçonne même, çà et là, de faire quelques sacrifices au paradoxe uniquement parce qu’il craint que son lecteur ne s’habitue trop vite à lui donner toujours raison. Renan disait qu’il ne pourrait avouer comme disciples que ceux qui le contrediraient ; et cette boutade, si elle n’est pas une moquerie à notre adresse, prouve simplement que Renan ne se connaissait guère lui-même. On a l’impression, en lisant M. Faguet, qu’il pourrait reprendre le mot sérieusement à son compte ; et cette impression est de celles qui ne trompent pas. On usera librement, dans les pages qui vont suivre, du droit que M. Emile Faguet reconnaît avec tant de bonne grâce à tout esprit sincère de discuter loyalement ses idées.

L’avouerai-je ? Le plus grave défaut peut-être de ce livre sur l’Anticléricalisme, c’est d’être en réalité… un second volume, — un second volume écrit et publié avant le premier. Je me hâte d’expliquer cette bizarre formule. L’anticléricalisme n’est pas ce que l’on pourrait appeler un état d’esprit primitif ; c’est, — le mot même en témoigne, — une doctrine de combat, une doctrine de réaction. L’anticléricalisme suppose nécessairement une religion ou, à tout le moins, une certaine conception de la religion contre laquelle il s’insurge et qu’il voudrait ruiner à tout prix. Imaginez un pays complètement irréligieux, ou, pour mieux dire, entièrement areligieux, un pays tout entier livré à l’indifférence religieuse : l’anticléricalisme n’aurait pas même l’ombre d’un prétexte pour y naître et s’y développer. Il s’ensuit que, pour bien connaître l’anticléricalisme dans sa vraie nature, dans ses causes, dans la diversité de ses attitudes et de ses manœuvres, ce qu’il faut étudier tout d’abord, et de très près, c’est la doctrine religieuse que l’anticléricalisme, — de son vrai nom, l’anticatholicisme, — veut anéantir et remplacer, à savoir, le catholicisme. L’anticléricalisme n’existe, pour ainsi dire, qu’en fonction du catholicisme : il en est la vivante contradiction et, le plus souvent, la grossière et haineuse caricature. Il y a lieu de posséder à fond l’original, quand on veut connaître la copie. Et voilà pourquoi j’aurais souhaité que le livre de M. Faguet sur l’Anticléricalisme fût précédé d’un autre, — qu’il nous doit, et qu’il nous donnera, j’espère, — sur le Catholicisme.

Son étude, si je ne me trompe, y eût gagné en ampleur, en précision et en vérité tout ensemble. L’idée maîtresse de son livre, idée qu’il développe d’ailleurs dans un premier chapitre, sur l’Irréligion nationale, avec une ingéniosité spirituelle, un entrain de style, une verve persuasive qui font le plus grand honneur à son talent d’écrivain, c’est que le Français est par nature foncièrement irréligieux. « Le fond de la race française, écrit-il, la généralité des Français me semble toujours avoir été peu capable d’embrasser et d’entretenir l’esprit religieux et le sentiment religieux… Nietzsche a dit, dans la même phrase, je crois, que le Français est essentiellement religieux et qu’il est essentiellement irréligieux. Il n’a pas tort, à la condition seulement qu’on mesure l’étendue des manifestations religieuses des Français et l’étendue des manifestations contraires. Le Français, ce me semble, a des dispositions naturelles essentiellement irréligieuses ; seulement, et précisément à cause de cela, par réaction des esprits nés religieux contre leurs entours, il y a eu des groupemens pénétrés de l’esprit religieux le plus intense ; il y a eu des îlots religieux singulièrement nets et pour ainsi dire aigus, comme il y a des îlots granitiques au milieu des pays calcaires, qui tranchent vigoureusement avec tout ce qui les entoure et se l’ont remarquer d’autant. Cela, ce me semble, à toutes les époques : vaudois, cathares, huguenots, jansénistes… » — Et les catholiques, dont on ne dit pas un mol dans toute cette jolie page, n’y en a-t-il donc jamais eu en France ? N’ont-ils donc pas formé, ne forment-ils pas encore la masse générale de la nation ? Et croirons-nous aisément que le pays de saint Bernard et de saint Vincent de Paul, de Bossuet et de Bourdaloue soit un pays foncièrement irréligieux [2] ? — Simples individualités, dira-t-on peut-être, « âmes douées de l’esprit de contradiction, » et qui, « par réaction contre leurs en tours, » ont été « provoquées au sentiment religieux. » — Il resterait à expliquer pourquoi la Gaule romaine s’est si promptement et si aisément convertie au christianisme ; pourquoi, durant tout le moyen âge, par la ferveur de sa foi et par les services de tout genre qu’elle a rendus à la papauté, la France a mérité le titre de « fille aînée de l’Eglise ; » pourquoi enfin elle a été par excellence le pays des Croisades, de la chevalerie et de l’art gothique. Ce sont là des faits généraux, des faits collectifs et ethniques qui ne cadrent pas avec cette thèse d’un tempérament national « essentiellement irréligieux. » Et qu’on ne dise pas qu’à partir du XVIe siècle tout change, et que le fond anticlérical du caractère français, jusqu’alors opprimé et masqué, se libère et s’épanouit enfin sans contrainte. Car la France alors ne s’est pas plus faite « libertine, » — et peut-être moins, — qu’elle ne s’est faite protestante : elle est demeurée catholique. Or sa fidélité à la religion traditionnelle n’a pas laissé d’être assez méritoire, et elle a eu d’incalculables conséquences historiques. Si, à la fin du XVIe siècle, la France était devenue protestante, les destinées générales du catholicisme auraient été profondément modifiées. On n’aurait pas eu en particulier ce magnifique épanouissement de la pensée catholique qui caractérise le XVIIe siècle français, et que l’Italie même, au siècle précédent, n’avait pas su réaliser. Et sans doute, l’irréligion, surtout pendant les deux siècles qui ont suivi, a fait des progrès. Mais d’abord, comme on se tromperait, — M. Faguet l’a très bien vu et très fortement dit, — si l’on croyait que la propagande encyclopédique a dépassé certaines couches sociales, et qu’elle a entamé au XVIIIe siècle cette « troisième France » dont nous parlions l’autre jour ! Et depuis, elle l’a entamée assurément un peu ; les idées voltairiennes, — qui se sont d’ailleurs singulièrement modifiées dans les classes supérieures, — sont descendues de proche en proche dans la petite bourgeoisie et jusque dans le peuple. Mais pourtant, et sans parler ici des diverses renaissances religieuses dont le XIXe siècle a été le témoin, à l’heure actuelle où trente années de « déchristianisation » méthodique ont sans doute produit leurs naturels résultats, peut-on dire, doit-on dire que la France soit profondément irréligieuse ? Nos hommes politiques l’ont cru, et ils commencent à s’apercevoir qu’ils se sont étrangement trompés. La vérité est que, à la prendre dans son ensemble, et exceptis excipiendis, la France d’aujourd’hui est restée très attachée à ses croyances héréditaires : on en jugera par ces deux faits d’ordre très différent, mais également significatifs : la France contemporaine est le pays du monde qui donne le plus pour les missions et pour le Denier de Saint-Pierre ; et c’est aussi le pays qui fournit le plus de missionnaires [3].

A un autre point de vue, — tous ceux qui, depuis une vingtaine d’années, observent et suivent d’un peu près le mouvement religieux contemporain en conviendront aisément, — il n’est aucun pays au monde, — non pas même l’Amérique, — où la vie intellectuelle au sein du catholicisme soit aussi développée, aussi intense que chez nous : on le verrait bien, si nous pouvions dénombrer ici tous les livres ou articles signés de prêtres qui, dans les ordres les plus divers, ont, en ces dernières années, fait honneur au clergé français. Chose plus caractéristique peut-être encore, les laïques, au lieu de se cantonner, comme ils n’y eussent pas manqué jadis, dans leurs spécialités, se sont passionnés pour l’étude du problème religieux sous toutes ses formes, et ils ont aidé les théologiens de profession à en mieux saisir les données actuelles, et peut-être à le mieux poser. Des travaux de très haute portée ont ainsi vu le jour. Grâce à cette active et toute spontanée collaboration des laïques et des prêtres, il s’est fait en France une véritable et singulièrement heureuse refonte des conceptions et des méthodes de la philosophie religieuse, de l’apologétique et de la théologie elle-même. De tels rajeunissemens, qui sont des œuvres avant tout collectives, n’ont jamais lieu à des époques de décadence religieuse. Que d’autres faits non moins suggestifs on pourrait rappeler ! Il n’est aucun pays catholique, — Renan ne nous eût pas désavoué, — qui ait une élite de prêtres comparable pour la distinction intellectuelle, l’élévation morale et religieuse, l’ardeur sacerdotale à ceux que forment quelques-uns de nos grands séminaires. Et enfin à ceux qui sont surtout épris d’activité sociale, on peut dire qu’à cet égard, on ne trouve nulle part l’exact équivalent de ce mouvement si français, si généreux et si plein d’avenir du Sillon. — Vaincu au point de vue politique, traqué, proscrit, persécuté, presque éliminé de la vie publique et des organisations officielles, jamais, en réalité, depuis Bossuet et saint François de Sales, depuis le XIIIe siècle peut-être, le catholicisme français n’a été plus fort, plus fécond et plus vivant.

On le sait bien à Rome ; et là est sans doute la vraie raison de la prédilection singulière que Léon XIII a toujours manifestée pour la France. Des esprits superficiels ont pu croire que son successeur aurait à notre égard des sentimens tout autres et certes, nos politiciens lui en ont fourni d’assez nombreux pré textes. Or, le nouveau Pape ne déclare-t-il pas à qui veut l’entendre qu’il aime la France « d’une tendresse particulière, » qu’il ne la rend nullement responsable des fautes ou des attentats commis par ceux qui la gouvernent, et qu’elle ne cesse pas d’être à ses yeux « la fille aînée de l’Eglise ? » Et faut-il croire qui l’expression d’une sympathie aussi continue, aussi persistante s’adresse à un peuple aussi « essentiellement irréligieux » que paraît le penser M. Emile Faguet ? J’ai peur que ce dernier nt se soit aventuré à soutenir un paradoxe historique.

Comment cela se fait-il ? Comment M. Faguet, si averti d’ordinaire, a-t-il pu se laisser en quelque sorte hypnotiser par le sujet de son livre, au point de ne vouloir voir dans la France de tous les temps que l’anticléricalisme ? Je crois le savoir, ou le deviner tout au moins. C’est que M. Faguet, toutes les fois qu’il parle de l’esprit français, ne peut s’empêcher de songer presque exclusivement à Voltaire. La confusion date déjà de loin chez lui. On se rappelle la conclusion de sa mémorable étude, sur Voltaire — ah ! les jolies pages, piquantes, spirituelles, piaffantes et caracolantes à souhait ! — « Ni Corneille, ni Bossuet, ni Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine ne me donnent l’idée, même agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je le vois et le connais… Voltaire, lui, nous ressemble. L’esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus spirituel qu’intelligent et beaucoup plus intelligent qu’artiste, c’est un Français… Voltaire est léger, décisif et batailleur : c’est un Français… Il est à peu près incapable de métaphysique et de poésie : c’est un Français. » — Autrement dit : expulsez de votre notion de l’esprit français, et Corneille, et Bossuet, et Pascal, et Racine, et Rousseau, et Chateaubriand, et Lamartine, et il vous restera Voltaire. Sans doute ; mais de quel droit mutiler ainsi, rétrécir et appauvrir notre conception de l’esprit français ? Et si Voltaire est assurément un Français, pourquoi Pascal n’en serait-il pas un autre ? « Celui-là n’est guère Français, écrit aujourd’hui M. Faguet, qui cherche en gémissant ; mais celui-là est très Français qui affirme fermement ce qu’il n’a pas approfondi, ou qui nie en riant ce qu’il fait le ferme propos de ne pas approfondir. » En d’autres termes, le vrai Français, c’est Voltaire ; et tout ce qui ne ressemble pas à Voltaire n’est pas français. « Le Français, dira-t-il encore, croit avoir tout dit quand il a dit : Je ne comprends pas ; et c’est une chose qu’il dit extrêmement vite. » Voltaire, peut-être, et avec lui la plupart des petits bourgeois français dont il est le type supérieur. On a publié récemment de très curieuses Notes inédites de Voltaire sur la Profession de foi du Vicaire savoyard [4] : ce sont des réflexions, souvent fort désobligeantes, écrites par le « patriarche » en marge d’un exemplaire de l’Emile. « Que faire, — s’écrie Rousseau, après le célèbre passage sur « la vie et la mort de Jésus » qui « sont d’un Dieu, » — que faire au milieu de toutes ces contradictions ? Etre toujours modeste, respecter en silence ce qu’on ne saurait ni rejeter, ni comprendre. » Et Voltaire d’écrire en marge : « Si tu ne comprends, rejette. » Ne le voilà-t-il pas tout entier ? Et ce mot n’est-il pas la formule même de sa nature d’esprit ? Mais, quoi qu’en dise M. Faguet, tous les Français n’y souscriraient pas. Il y en a qui, contrairement à la pensée de Voltaire, croient avec Pascal que « tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être. » Et qui sait si ce ne sont pas les plus nombreux ? Et ceux-là estiment que c’est un peu calomnier l’esprit français que de le rabaisser au niveau de celui de Voltaire.

Dirons-nous donc à noire tour que le Français est « essentiellement religieux ? » Nous ne le dirons pas, quoique assurément la formule fût peut-être plus voisine de la vérité que la formule contraire. Mais nous dirons simplement que le Français a, par nature, le goût et la passion même de l’apostolat. Le Français est un être essentiellement social ; il ne peut vivre et penser pour lui tout seul ; il éprouve l’impérieux besoin de faire partager sa conviction par d’autres : il est né apôtre. Et s’il s’est si facilement converti au catholicisme, c’est qu’il a reconnu comme une sorte de convenance intime entre ses instincts les plus profonds et une religion qui faisait de l’apostolat le premier des devoirs. Et cela est si vrai, cette disposition au prosélytisme est chez lui si puissante quelle subsiste au sein même de l’incroyance. Quand le Français devient incrédule, son incrédulité a un caractère presque religieux. C’est une foi à rebours. Il faut qu’il la communique et qu’il la répande. Son ardeur de propagande a changé d’objet : elle n’a pas changé d’intensité. On l’a bien vu pendant la période révolutionnaire, et depuis. Le scepticisme souriant, tranquille, discret, l’irréligion « à part soi » n’est pas notre fait. Il nous faut prêcher, combattre, — fortiter certare et argute logui, comme disait déjà César, — il nous faut convertir. Et c’est pourquoi la question religieuse est toujours chez nous à l’ordre du jour, toujours agitée, toujours vivante ; et c’est pourquoi aussi l’anticléricalisme est chez nous plus ardent, plus violent que partout ailleurs.

C’est de cet anticléricalisme-là, tel qu’il fleurit en France, que M. Emile Faguet a entrepris d’écrire l’impartiale histoire et de faire la critique. Il le suit depuis ses premières manifestations extérieures jusqu’à notre époque contemporaine, entremêlant, comme il se plaît si souvent à le faire, le récit des faits et l’exposition des idées, de discussions et de réflexions personnelles qui ne sont pas de son livre la partie la moins neuve et la moins intéressante. Est-il besoin de dire que le sujet est abordé et traité par lui avec une entière liberté d’esprit et que les solutions qu’il propose sont inspirées par le plus clairvoyant patriotisme et par le libéralisme le plus sage ? « Je pense, nous dit-il, apporter de l’impartialité dans cette étude, n’appartenant à aucune confession religieuse, ni, ce qui est peut-être plus important encore dans l’espèce, à aucun parti politique. » Et, sans partager sur toutes les questions qu’il discute toutes les idées de M. Faguet, on souhaiterait que son livre fût entre les mains de tous nos hommes politiques, pour inspirer leur conduite et leurs votes. On souhaiterait enfin que ce livre contribuât à constituer en France le « parti de modérés très énergiques » qu’appelle de tous ses vœux M. Faguet et qui, s’il se formait, s’il prenait conscience de sa force, qui est celle de la France même, serait sans doute le salut du pays.

De cette histoire, on goûtera vivement les chapitres consacrés par le sagace écrivain à l’étude de l’anticléricalisme au XVIIe et au XVIIIe siècle, et sous la troisième République. On aimera peut-être moins, ou, pour être plus exact, on discutera peut-être davantage les chapitres intermédiaires sur l’anticléricalisme pendant la période révolutionnaire, sous le Consulat et l’Empire, sous la Restauration, sous Louis-Philippe, sous la seconde République et le second Empire. Cela tient, si je ne me trompe, à ce que, dans le premier cas, M. Faguet nous apporte le résultat d’études entièrement personnelles, poursuivies pendant très longtemps, ou encore d’observations faites au jour le jour sur le vif des événemens contemporains ; et que dans le second, — on ne saurait tout savoir, tout lire et tout étudier également, — il a peut-être accordé trop de confiance à un guide que nous croyons peu sûr. Je veux parler du gros livre de M. Debidour sur l’Histoire des rapports de l’Eglise rt de l’Etat en France de. 1789 à 1870 [5]. A notre avis, ce livre, quelque « documenté » qu’il soit, ou paraisse être, est l’un des ouvrages les plus tendancieux et les plus inconsciemment partiaux qu’il y ait sur l’histoire des idées religieuses en France au XIXe siècle. On le dirait écrit pour préparer et pour justifier par avance la séparation de l’Eglise et de l’Etat : de fait, c’est là que les auteurs de la loi nouvelle ont puisé la plupart de leurs argumens historiques. En réalité, le livre de M. Debidour serait tout entier à refaire, et à toutes les pages, on y rencontre des erreurs de fait, et surtout d’appréciation qui sont parfois assez grossières. En voici un exemple très significatif : je le choisis entre bien d’autres, parce que, sur ce point, M. Debidour, ce qui m’étonne, a réussi à convaincre M. Faguet.

« Il est assez probable, écrit ce dernier, que presque personne en France ne le désirait [le Concordat de 1802]. Comme M. Debidour la fort lumineusement démontré, qui aurait pu le désirer ? Ni le clergé constitutionnel, qui n’avait besoin que d’un gouvernement fort ; ni le clergé « réfractaire, » qui n’avait besoin que d’un gouvernement libéral qui ne le fusillât point ; ni la masse des fidèles, qui n’avait besoin de rien, sinon que les églises fussent ouvertes, et qu’on ne la fouettât point quand elle y allait. » — Pour soutenir ce paradoxe, il faut que M. Debidour ait feuilleté d’une façon bien distraite les journaux, brochures, correspondances et mémoires du temps ; il faut qu’il ait bien profondément oublié les ouvrages publiés sur le Concordat ; auxquels il renvoie lui-même. En fait, le Concordat n’a eu contre lui que les généraux de Bonaparte, les derniers révolutionnaires, le clergé constitutionnel, les idéologues, et quelques protestans comme Mme de Staël, Benjamin Constant et Cuvier, qui avaient rêvé d’une conversion en masse de la France au protestantisme [6]. En fait, le Concordat a été désiré, souhaité, voulu par toute la France catholique [7] ; et il l’a été, parce que, dans une France qui était concordataire depuis plus de trois siècles, on ne concevait pas d’autre moyen de « légaliser, » pour ainsi dire, l’attachement du pays à sa religion, parce que l’on ne pouvait assurer définitivement la paix religieuse et même sociale, réorganiser l’Eglise de France, obtenir d’elle, relativement aux « biens nationaux » par exemple, les sacrifices nécessaires, que par une entente officielle et durable avec le Saint-Siège. C’est ce que Bonaparte avait admirablement compris : il n’était pas homme, en pareille matière, à faire œuvre inutile ; il savait bien que la pacification religieuse ne lui vaudrait, pas moins de popularité que ses victoires mêmes ; il savait bien que c’était là pour lui l’exact équivalent de ce qu’avait été pour Henri IV sa conversion au catholicisme [8]. Négocier le Concordat, c’était, à ses yeux, achever la conquête de la France. Et l’enthousiasme universel qui accueillit cette mesure, lui prouva surabondamment qu’il ne s’était point trompé, et qu’il avait réalisé le vœu le plus cher, le plus profond et le plus ardent de tout un peuple. Il y a des faits qu’il est peut-être bon, surtout à notre époque, de ne pas laisser travestir. De ce travestissement, M. Faguet n’est point responsable. Et même, je n’ai pas assez dit combien les objections mêmes qu’il provoque, il les rend souvent inutiles par l’empressement avec lequel il rétablit, dans le détail, la réalité des faits qu’il avait tout d’abord paru négliger. Quand d’ailleurs cette étude sur l’Anticléricalisme soulèverait plus d’objections encore, et de plus graves, que celles que nous lui avons adressées, il resterait que ce livre est plus, et mieux qu’un livre : c’est un acte de courage, le patriotisme et de raison. Fermement convaincu que « l’anticléricalisme a fait un mal énorme à la France, et qu’il continuera à lui en faire un qui est difficilement calculable, » M. Faguet a écrit son livre pour nous faire toucher du doigt ce mal qui nous mine et pour nous inviter à l’enrayer. Le remède, à ses yeux, nous l’avons dit, c’est la constitution d’un fort parti énergiquement libéral, « chose du reste, ajoute-t-il, qui ne s’est jamais vue, » parti qui imposerait sa volonté pacifiante aux anticléricaux et à leurs adversaires. « C’est donc aux libéraux, conclut il, à, être les plus nombreux. C’est pour en augmenter le nombre que j’ai écrit ces quelques pages, après d’autres, au cas où je pourrais avoir quelque force de persuasion. » L’entreprise était généreuse, et elle est singulièrement opportune. Essayons, à notre tour, en nous aidant du livre de M. Faguet, de nous demander s’il y a un moyen de sortir de l’impasse où l’anticléricalisme de ces dernières années nous a littéralement acculés.


II

L’anticléricalisme français contemporain a des origines ou des causes assez diverses. Il en est, n’hésitons pas à le dire, d’inavouables ; et pour s’en convaincre, hélas ! il n’est pas besoin de pénétrer dans le mystère des « loges » et des « ateliers » où s’élaborent toutes les lois persécutrices qu’enregistre ensuite un très docile Parlement ; il suffit de lire au jour le jour le compte rendu des Chambres, de feuilleter de loin en loin les journaux, les brochures ou les livres du parti jacobin. Un bas appétit du pouvoir, un désir effréné, et à peine déguisé, de participer à la grasse curée officielle des honneurs, des sinécures et des places, une soif inextinguible de jouissances matérielles, un désintéressement complet, absolu, de tout ce qui n’est pas la réélection prochaine, et l’espoir qu’en agitant sans cesse « le spectre clérical, » on sera l’éternel grand homme et l’éternel élu de sa province, ce sont là les nobles sentimens qui s’agitent au fond de l’a me de la plupart de nos modernes terroristes, qui leur dictent leurs votes, et qui bien souvent percent à travers la phraséologie de leurs discours. Je ne m’étonne pas qu’indépendamment du désir qu’ils ont toujours de conserver un bon « tremplin électoral » et du désir qu’ils ont eu de capter, sous une forme ou sous une autre, le « milliard » des congrégations, ils aient tenu à honneur de proscrire moines et moniales ; je ne m’étonne pas qu’ils s’érigent en ennemis personnels de l’Eglise, de ses dogmes, de sa morale : en effet, leur conception de la vie est tout autre que celle que suggère et qu’impose le catholicisme ; et ils n’ont que faire de la « morale révélée : » n’ont-ils pas « la morale indépendante, » — indépendante surtout de ce qu’ils appellent les préjugés vulgaires ? A bien des égards, l’anticléricalisme est comme une insurrection de toutes les parties fangeuses de la nature humaine contre tout ce qui est règle, abnégation, idéalisme, sacrifice et subordination volontaires de l’être individuel à quelque chose qui le dépasse.

L’anticléricalisme a toutefois des causes, — ou des prétextes, — d’un ordre un peu plus élevé. Il invoque habituellement des raisons politiques et sociales, dont quelques-unes ne laissent pas d’être assez spécieuses. Il reproche à l’Eglise, — s’il était équitable, il dirait : à certains catholiques, — d’être l’alliée naturelle de ce qu’il appelle « les partis de réaction ; » il l’accuse d’être l’ennemie née du régime que la France, voilà trente-cinq ans, s’est librement, donné, et des réformes « démocratiques » qu’il s’efforce d’accomplir ; il l’accuse d’avoir irrémédiablement lié sa cause à celle des monarchies tombées, à celle des intérêts « aristocratiques » ou « bourgeois » que les régimes déchus sont censés représenter. Encore une fois, une accusation de ce genre, dans su généralité et dans son absolutisme, est fausse, et elle est même calomnieuse. Elle est formellement démentie non seulement par les instructions, les déclarations et les Encycliques de Léon XIII, mais encore par l’histoire exacte, impartiale et complète du catholicisme français depuis 1870. Néanmoins, deux choses sont certaines, qui, par des esprits superficiels ou prévenus, peuvent être exploitées, et le sont tous les jours avec insistance, contre les catholiques français. Il est indéniable, d’une part, que, dans leur ensemble, les catholiques n’ont pas accueilli les débuts de la troisième République avec la faveur qu’ils ont témoignée à d’autres régimes, la Restauration et le second Empire, par exemple ; et que, trop longtemps, — comme s’ils avaient eu toujours à se louer des monarchies disparues, — ils ont cru inséparables la cause du « trône » et celle de « l’autel. » Et d’autre part, les directions de Léon XIII, si elles ont désarmé bien des hostilités, encouragé bien des initiatives, rassuré bien des consciences, n’ont pas été suivies avec l’unanimité qu’on aurait pu souhaiter. On a fourni ainsi à d’habiles ennemis tous les prétextes qu’ils cherchaient. Ils n’ont eu qu’à rappeler à leurs électeurs, en les exagérant d’ailleurs, toutes les imprudences, les maladresses ou les fautes que les catholiques ont pu commettre au cours des derniers siècles, quand ils étaient les plus forts ; et ils ont fait payer chèrement à ces éternels adversaires de « la société moderne » toutes leurs velléités, anciennes ou récentes, « d’émigration à l’intérieur. » Il faut bien avouer que, à cet égard, tout n’est pas faux dans les accusations dirigées par, les anticléricaux contre les catholiques de France.

Et tout n’est pas faux non plus dans les reproches d’ordre intellectuel ou moral que ses ennemis adressent au catholicisme. La grande objection, l’objection classique qu’on lui oppose, — combien n’a-t-elle pas défrayé d’articles, de livres et de discours ! — c’est qu’il est en contradiction irrémédiable, absolue avec la science, et, comme tel, il apparaît, dit-on, à tout esprit de bonne foi, comme une forme manifestement périmée de la pensée humaine. L’objection n’est pas très forte : elle ne saurait émouvoir quiconque a médité la célèbre théorie de Pascal sur les trois « ordres » de réalités et de connaissances, et quiconque, d’autre part, a suivi les discussions instituées en ces dernières années non seulement par des penseurs, mais par des savans contemporains, sur « la critique des sciences. » En fait, ce n’est pas la science, en tant que science, que l’on oppose ainsi à la religion ; c’est la science interprétée par une certaine philosophie ; c’est une certaine conception philosophique, non scientifique, de la science, conception que les savans qui pensent sont de nos jours unanimes à désavouer. Toutefois, cette objection, qui date des Encyclopédistes, comme M. Brunetière l’a très bien montré, a inquiété plus d’un bon, et même plus d’un grand esprit ; Renan et surtout Taine, on le sait, la jugeaient irréfutable ; et l’on conçoit qu’elle fasse encore impression sur des esprits peu au courant du mouvement des idées. Ayons même la loyauté de reconnaître que, présentée sous une forme un peu moins naïve, elle pourrait être assez embarrassante. A voir, à lire, à entendre beaucoup de catholiques, on se rend compte que leur façon de raisonner, et même de penser, n’est pas d’aujourd’hui : il y a, à n’en pas douter, un écart de plusieurs siècles entre leur « mentalité » et la « mentalité contemporaine. » D’où vient ce singulier phénomène ? Nous n’avons pas à le rechercher ici ; mais le fait est là, et il ne serait que trop facile à prouver. Que de fois, par exemple, dans des sermons de prédicateurs même instruits et distingués, n’entend-on pas développer des argumens qui feraient sourire de simples bacheliers ! Il est même arrivé que l’exemple descendît de plus haut qu’on ne voudrait, et, sous des plumes très justement réputées, on a rencontré des opinions à tout le moins singulières. N’est-ce pas de Mgr d’Hulst qu’est cette appréciation qu’on trouvera sans doute un peu inquiétante : « Les Pensées de Pascal, toujours sublimes, souvent fausses, sont presque un mauvais livre ? » Il semble encore que l’on se soit trop souvent fait de l’« orthodoxie » une conception étroite, ombrageuse, inquiète qu’on ait eu peur des « opinions libres, » peur du « laïcisme ; » et des laïques, peur des initiatives hardies et des idées ; et qu’ainsi d’une doctrine essentiellement positive, d’une doctrine dévie par excellence, on n’ait vu et développé que les côtés négatifs. Cela ne s’est pas fait sans dommage. Et l’on conçoit que des esprits, d’ailleurs sincères, mais peu informes, et trop intéressés ou trop prompts à rendre l’Eglise responsable des fautes de ses fidèles, aient pu conclure à une opposition profonde, irréductible entre le catholicisme et la pensée moderne.

Ce sont là, semble-t-il, les causes principales de l’anticléricalisme français contemporain. Elles ont créé un parti, non pas peut-être très nombreux, mais très énergique, admirablement organisé, et depuis longtemps, pour la lutte électorale, et, en tout cas, à l’heure actuelle, à peu près tout-puissant. Il a le pouvoir en mains, et il en use sans générosité, sans scrupules et sans défaillance. Jamais encore, sauf pendant la période révolutionnaire, l’exploitation et l’oppression d’un grand pays par une minorité, n’avaient été pratiquées avec une pareille impudeur ; jamais encore on n’avait affecté, à l’égard des sentimens vrais d’une nation, un pareil mépris. La France n’est assurément point « cléricale, » — au sens propre du mot ; — mais elle est encore bien moins anticléricale. Et la preuve en est que, sur une question qui aurait pu rallier les suffrages d’un certain nombre d’incroyans simplement libéraux, celle de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, nos maîtres d’un jour n’ont pas osé, sachant bien d’avance qu’ils seraient désavoués, en appeler au peuple ; ils ont décrété la séparation de leur autorité privée ; ils n’ont pas reculé devant un véritable coup d’Etat, espérant bien, peut-être à tort, — que leurs électeurs ne protesteraient pas contre un fait accompli. Car il ne faut pas oublier que la Chambre actuelle n’a pas même un quart de ses membres qui ont été élus sur un programme séparatiste ; et combien cette proportion eût-elle baissé encore si un referendum eût permis à l’opinion publique de s’exprimer en toute liberté sur une question aussi capitale ! Or si, parmi les séparatistes — de théorie tout au moins — il n’y a pas que des anticléricaux, on peut affirmer que l’anticléricalisme est chose à peu près inconnue parmi les antiséparatistes ; et, par cette simple statistique, où d’ailleurs on ne tient pas compte des femmes, puisqu’elles ne votent pas, on peut évaluer combien la « réaction anticléricale » est chose artificielle en France, et combien elle répond peu aux dispositions foncières et aux vœux secrets du pays. Mais ne fallait-il pas donner satisfaction à la franc-maçonnerie toute-puissante ? Ne fallait-il pas complaire à un ancien clerc que les hasards de la vie politique et la volonté d’un habile avocat, — qu’on essaie vainement de transfigurer en homme d’Etat, Waldeck-Rousseau, ont sacré durant près de trois ans président du Conseil ? Le mal fait au pays pendant ce temps-là, et dont nous commençons à voir les résultats, est incalculable. Les intérêts de la défense nationale entièrement négligés et même gravement compromis, au moment où il eût été le plus urgent de ramasser toutes ses forces, la guerre civile à la veille d’éclater, et même déjà ouverte : voilà, à voir froidement les faits, les conséquences matérielles de cette dictature anticléricale ; et l’on peut se demander combien il faudrait à la France d’un pareil régime pour disparaître entièrement du nombre des nations. Et ce n’est pas tout : nous nous aliénons comme à plaisir toutes les sympathies que nous valait à l’étranger notre titre de puissance catholique ; nous perdons peu à peu notre protectorat en Orient, et, comme M. Faguet l’a fait très justement observer, nous détachons de nous et nous rapprochons de l’Allemagne la catholique Alsace [9]. La « troisième France » finira-t-elle par ouvrir les yeux ? Finira-t-elle par s’apercevoir qu’on la trompe, qu’on la pille et qu’on travaille à sa ruine ? Se débarrassera-t-elle bientôt des fanatiques étroits et violens qui ont surpris sa confiance ? Les remplace-ra-t-elle par ces « modérés très énergiques » dont M. Faguet souhaite énergiquement l’avènement ? Nous le saurons dans quelques semaines. Ce pourrait être, en tout cas, un excellent moyen de « solutionner la question cléricale. »

Il y en a peut-être un autre, et celui-là est entre les mains des seuls catholiques. Il consisterait pour eux à s’efforcer, par tous les moyens en leur pouvoir, de ne pas fournir à leurs ennemis les prétextes d’hostilité qu’ils ont trop souvent fournis à ces derniers dans le passé et même dans le présent. Assurément, il n’est pas, ou il n’est guère en leur pouvoir de transformer en sentimens généreux et en idées élevées les passions dont ils sont les victimes, et de convertir en noblesse morale l’habituelle bassesse d’âme de la plupart de leurs persécuteurs. Mais ils peuvent ne pas donner prise aux reproches en partie justifiés qui leur sont adressés, et que nous rappelions tout à l’heure. Ils peuvent, à force de bonne volonté, de courage, de patience, de charité persévérante, dissiper peu à peu les préjugés dont ils sont l’objet.

En matière politique et sociale, les préventions seront, on peut le craindre, assez longues à faire tomber. Il y a quelque temps, M. Brunetière rappelait ici même quelle faute impardonnable ce serait au catholicisme français de songer à se constituer, ou à se reconstituer en parti politique. Dès 1876, un écrivain anglais [10], M. Hamerton, notait la terreur irraisonnée et puérile, mais d’autant plus profonde, qu’inspirait à nos paysans l’idée d’un retour à l’ancien régime, à la corvée, à la dîme, à tous les abus dont leurs pères avaient pu souffrir. Ce sentiment-là, habilement entretenu et exploité par nos politiciens radicaux, est peut-être dans nos campagnes plus vivace que jamais, et il suffit à expliquer, dans les pays restés très religieux, un grand nombre d’élections à première vue assez surprenantes. Les catholiques, depuis trente-cinq ans, n’ont pas toujours fait tout ce qu’il y avait à faire pour l’extirper. Si, au lendemain de nos désastres, ils avaient loyalement offert, et, au besoin, imposé leur collaboration aux organisateurs du nouveau régime ; s’ils s’étaient mis à l’œuvre avec entrain : s’ils avaient résolument adopté et divulgué, s’ils étaient efforcés de réaliser le programme social que quelques-uns des plus généreux et des plus avisés d’entre eux avaient déjà conçu et élaboré [11], s’ils étaient tous allés régulièrement voter, leur situation actuelle ne serait pas ce qu’elle est, et ils auraient fait évanouir bien des injustes méfiances. L’œuvre est à reprendre aujourd’hui, dans des conditions toutes différentes, au total peut-être meilleures. Il faut donc souhaiter que le clergé, d’une manière générale, s’écarte systématiquement de la politique et évite de donner des gages aux partis, surtout à ceux qui déjà ne l’ont que trop souvent compromis aux yeux des masses. Quant aux laïques que la vie publique attire, on suspectera sans doute longtemps encore leur loyalisme ; mais s’ils savent être patiens, intervenir et agir avec résolution et avec tact, on finira bien par rendre hommage à la sincérité de leurs convictions et à la générosité de leur zèle. Tous ensemble enfin, prêtres et laïques, devront être les infatigables représentans et les ardens défenseurs du « droit des humbles. » Dès qu’il s’agira de faire passer dans les mœurs, dans les lois et dans les faits un peu de cette « fraternité » qui est le dernier mot du christianisme, de réaliser plus complètement notre idéal moderne de justice sociale, de répartir plus équitablement entre ceux qui peinent et ceux qui jouissent les charges et les sourires de la vie ; il faut que les catholiques soient toujours, et au premier rang, sur la brèche ; il faut qu’à cet égard, ils donnent sans se lasser l’exemple de l’activité, de la bonté, du désintéressement ; il faut que d’eux viennent non seulement les collaborations les plus efficaces, mais les initiatives les plus fécondes. Surtout, il faut que toute cette action sociale ne soit inspirée par aucune espèce d’arrière-pensée politique ou d’ambition personnelle. Le pouvoir reviendra, ou ne reviendra pas aux catholiques, peu importe : l’essentiel pour eux est de faire œuvre utile, de remplir intégralement leur vie et leur devoir d’hommes et de citoyens. Il faut que leurs adversaires eux-mêmes sentent que si un jour les catholiques redevenaient les plus forts, s’ils rentraient en possession de la légitime part d’influence qui leur est due dans les affaires générales du pays, ils n’auraient rien à craindre de cette majorité nouvelle, ni « réaction, » ni « Terreur blanche, » ni représailles d’aucune sorte. Les catholiques ne revendiquent aucune espèce de privilège ; ils ne se réclament que du droit commun ; ils sauront respecter les droits d’autrui. M. Combes lui-même pourra finir en paix sa longue et glorieuse carrière ; on le laissera avec sa récente « médaille » présider aux destinées de la Gauche démocratique du Sénat ; on se contentera de ne plus l’appeler à la présidence du Conseil. Les dernières révocations de l’Edit de Nantes doivent être laissées à l’actif des anticléricaux.

La tâche intellectuelle qui s’impose aux catholiques français n’est pas moins urgente que la tâche sociale, et, en un certain sens, elle est peut-être plus essentielle encore. Car, que l’Eglise catholique ait été dans l’histoire, et qu’elle soit encore de nos jours une institution incomparable, de vie religieuse, d’énergie morale et d’activité sociale, c’est ce que bien des non-croyans d’aujourd’hui admettent de la meilleure grâce du monde ; et Taine, on s’en souvient, a écrit sur ce thème une fort belle page. Mais les mêmes incroyans admettent comme un fait acquis, évident, qu’il y a une contradiction que rien ne peut effacer ou pallier entre le dogme et la pensée moderne, et c’est ainsi qu’ils expliquent ce qu’ils appellent « l’éloquente médiocrité intellectuelle » des catholiques. S’ils avaient raison, s’il était vrai, et prouvé, que le catholicisme n’est après tout que la philosophie des esprits médiocres, il y aurait donc lieu de se demander si la religion catholique, correspondant à un état encore rudimentaire de civilisation et de culture, n’est pas nécessairement destinée à disparaître de la surface du globe, et à faire place à une doctrine plus épurée, plus large et plus haute. Pour ruiner à tout jamais l’objection dans les esprits, il ne suffira pas de prouver, par d’innombrables exemples, qu’en fait la croyance catholique la plus assurée n’est point inconciliable avec la vie de l’esprit la plus haute, la plus riche, la plus hardie ; il faudra encore et surtout que la pensée catholique reprenne conscience de toutes les ressources cachées de sa tradition, et qu’elle s’incorpore, pour ainsi parler, toutes les vérités découvertes en dehors d’elle, dans tous les ordres de recherches, et qu’elle a trop longtemps affecté d’ignorer. Elle le peut, sans changer sa nature, sans sacrifier aucune des vérités nécessaires ; elle le peut, et elle le doit. Elle le doit, parce que c’est la mission même de l’Eglise que de pouvoir « remplir tous les besoins » de l’homme de tous les temps ; parce que rien n’est plus conforme à sa tradition séculaire que de s’adapter d’âge en âge, et d’évoluer, et de progresser, et de s’enrichir sans s’altérer ; parce qu’il n’est pas plus difficile pour elle d’absorber, en quelque sorte, la culture moderne qu’il ne l’était aux temps apostoliques de s’assimiler la civilisation gréco-romaine, et, au XIIIe siècle, la philosophie d’Aristote. Quand cette assimilation sera achevée, quand cette remise au courant et au point sera un fait accompli, quand les résultats en auront passé dans renseignement et se seront imposés aux esprits les plus divers, aux humbles comme aux « habiles, » alors on s’apercevra qu’on a enfin trouvé, ou retrouvé, ce « pouvoir spirituel » des temps nouveaux, que tant d’esprits généreux et pénétrans du dernier siècle, — M. Faguet l’a très bien montré jadis [12], — ont essayé de constituer, et qu’ils ont été impuissans à fonder. Et peut-être, dans le monde élargi et renouvelé, une « chrétienté » nouvelle se formera-t-elle, où une humanité plus fortunée que la nôtre retrouvera enfin cet équilibre moral et cette vivante unité de vie spirituelle que nous souffrons surtout d’avoir perdus.

A cette œuvre de rénovation intellectuelle et morale, à cette refonte de la mentalité catholique, nulle part, nous l’avons dit, à l’heure actuelle, on ne travaille plus résolument et plus activement qu’en France. En philosophie, en histoire, en apologétique, des voies nouvelles ont été tentées, ou plutôt, et plus exactement, des traditions fâcheusement oubliées ont été ressaisies et reprises ; des efforts ont été faits, des travaux, ont été publiés qui se sont imposés à l’attention des plus prévenus d’entre les incroyans. Les ouvriers de ce mouvement sont trop généreux et trop vraiment chrétiens pour ne pas oublier les suspicions, les dénonciations, les inintelligences et même les injures dont ils ont été l’objet de la part de ceux-là mêmes qu’ils voulaient servir. Ils n’ont qu’à persévérer dans la voie qu’ils ont ouverte. Déjà les initiatives individuelles, déjà les sillons parallèles se rapprochent ; déjà les points de convergence se multiplient à l’horizon. On commence à entrevoir le moment où ces tendances communes viendront se grouper et se fondre dans une œuvre d’harmonieuse et puissante synthèse. Il faut souhaiter, pour le bien du pays, pour l’avenir général du catholicisme, que cette œuvre se réalise, que ce Génie du Christianisme adapté aux besoins de notre temps trouve un écrivain de forte pensée, de savoir et de talent pour récrire. Ce jour-là, l’anticléricalisme doctrinal aura vécu.


VICTOR GIRAUD.

  1. L’Anticléricalisme, par M. Emile Faguet, de l’Académie française ; 1 vol. in 16. Paris, Société française d’imprimerie et de librairie.
  2. On notera que la piquante recherche que fait M. Faguet des « causes psychologiques les plus générales de l’anticléricalisme en France » revient à l’énumération et à la description des principaux défauts français. M. Faguet l’avoue, du reste, avec son habituelle franchise : « Le Français, dit-il, est esprit fort dans l’âme, de pur tous les défauts qui se trouvent ordinairement en lui. » On ne saurait mieux dire, — à condition d’avouer que le Français a peut-être aussi quelques qualités, et que ce sont précisément ces qualités qui, lorsqu’elles dominent, entretiennent on lui la disposition religieuse.
  3. Il n’est pas mauvais de préciser cela par quelques chiffres. On sait que les missions catholiques sont surtout alimentées par l’Œuvre de la Propagation de la Foi. Or, durant l’année 1904, — le dernier exercice connu, — sur une somme totale de 6 493 307 fr. 71, la France, à elle toute seule, a fourni plus de la moitié, à savoir 3 510 043 fr. 24. Après la France, viennent les États-Unis, avec 784 714 fr. 60 ; la Belgique, avec 366 735 fr. 84 ; l’Alsace-Lorraine, avec 335 540 fr. 96 ; l’Allemagne, avec 330 365 fr. 88 ; l’Italie, avec 301 087 fr. 50. D’autres exercices, celui de 1898, par exemple, portent aux deux tiers de la somme totale la contribution française. En 1898, sur une somme totale de 314 421 505 fr. 10, depuis l’origine de l’œuvre, la France avait fourni les deux tiers, soit 204 421 505 francs. On notera, pour ce qui concerne la France, que les souscriptions annuelles sont rarement supérieures, mais souvent inférieures à 2 fr. 60. — Quant aux missionnaires, la France, à elle toute seule, fournit les deux tiers de leur contingent.
  4. Annales Jean-Jacques Rousseau, année 1905. Genève, A. Jullien, p. 272-284, — Ces Notes inédites ont été publiées par M. Bernard Rouvier.
  5. Histoire des rapports de l’Eglise et de l’État en France de 1789 à 1870, par A. Debidour. in-8° ; Paris, Félix Alcan, 1898.
  6. Voir là-dessus E. Bégin, Villers, Mme de Rodde et Mme de Staël ; Isler, Briefe an Ch. de Villers, et Mme de Staël elle-même, notamment dans ses Dix années d’exil (édition Paul Gautier, Plon, p. 52-53), dans ses Considérations sur la Révolution française, et dans le curieux écrit Des circonstances actuelles, etc., que M. Paul Gautier a fait le premier connaître ici même dans la Revue du 1er novembre 1899, et que M. John Viénot vient de publier au complet, à la librairie Fischbacher.
    Il est à noter que tous les protestans furent très loin de protester contre le Concordat ; plusieurs consistoires de France exprimèrent publiquement leur satisfaction ; et dans une lettre officielle « adressée par les ministres du culte protestant à Genève, au citoyen Portalis, » je trouve la remarquable déclaration que voici relativement au catholicisme : « Le sentiment de fraternité et de charité qui nous a fait partager avec l’émotion constante d’une vive douleur les calamités de cette Église, et nous a engagés à soulager comme les autres Églises protestantes, autant que nous l’avons pu, ceux des ministres du culte catholique qui ont cherché un asile dans nos murs, se change maintenant en un sentiment de joie à la vue de l’avenir qui s’ouvre pour cette Église. Notre vœu le plus ardent serait que toutes les communions chrétiennes n’en formassent avec le temps qu’une seule : et s’il nous était permis de dire ce que nous pensons sur les statuts relatifs ù la grande portion de l’Église chrétienne que nous venons de désigner, nous dirions que l’on ne pouvait ni moins, ni mieux faire. » (Moniteur universel du 23 floréal an X.)
  7. Sur tous ces points, les travaux récemment parus sont unanimes : voir notamment ceux de M. Albert Sorel, le livre de l’abbé Sicard, les Evêques pendant la Révolution, t. III : De l’exil au Concordat, et dans la Revue du 15 juin 1903, l’article de M. Georges Goyau sur les Origines populaires du Concordat.
  8. Sur cette conversion de Henri IV, M. Faguet a écrit dans son livre (p. 177-178) une page admirable de pénétration et de sens historique, à laquelle je renvoie.
  9. On ne saurait trop insister sur les dangers de toute sorte que le fanatisme anticlérical et maçonnique fait courir aux intérêts français. S’il est un fait établi par de nombreux et peu suspects témoignages, c’est bien celui-ci, que partout où pénètrent nos missionnaires, c’est l’influence française qui, pour le plus grand bien du pays, pénètre, se propage et, finalement, s’impose ; et pendant bien longtemps, nos ministres les moins « cléricaux » favorisaient au dehors ce qu’ils avaient quelque peine à tolérer en France. On est en train de changer tout cela. Il faut lire à ce sujet les pages puérilement déclamatoires et qui, d’ailleurs, n’articulent aucun fait précis, que M. Foureau a écrites sur la « colonisation des missionnaires, » dans le récent volume où il publie les Documens scientifiques de la mission saharienne Foureau-Lamy : « Gambetta, écrit-il, disait autrefois : L’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation. Quant à moi, je suis d’un tout autre avis, et je dis : Les missionnaires et les religieux sont de détestables articles d’exportation ; gardons-nous d’en expédier jamais à destination de nos colonies si nous voulons voir s’épanouir et prospérer dans la paix nos possessions d’outremer et si nous avons le souci de faire une œuvre profitable à notre pays. » (D’Alger au Congo par le Tchad, par F. Foureau, 3e fascicule, in-4°, Paris, Masson, 1905. p. 1160-1171.)
    De son côté, l’auteur de l’article Franc-Maçonnerie de la Grande Encyclopédie, après avoir célébré les « bienfaits » de « la Veuve » « dans les pays latins où elle soutient la lutte contre le cléricalisme, » fait sans ironie la suggestive déclaration suivante : « On peut regretter, dit-il, qu’elle n’ait pas organisé de propagande parmi les races inférieures, et les abandonne à l’action des missionnaires dont les effets sont si contestables. » — On ne saurait mieux faire entendre que les rites maçonniques sont exactement adaptés à la mentalité des nègres du Congo.
  10. Voyez sur le livre de M. Hamerton, dans la Revue du 1er septembre 1890, l’article de M. Jean Bourdeau, la France et les Français jugés à l’étranger. L’article a été recueilli dans le volume récent du même auteur, Poètes et Humoristes de l’Allemagne, in-16, Hachette.
  11. Voyez à ce sujet le livre de M. Georges Goyau, le Pape, les Catholiques et la Question sociale, 3e édition refondue. Paris, Perrin, 1899.
  12. Voyez à ce sujet les trois volumes des Politiques et Moralistes du XIXe siècle.