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Antoine déchaîné

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Arthème Fayard et Cie (p. Titre).
RENÉ BENJAMIN

GRANDES FIGURES

ANTOINE
DÉCHAÎNÉ



PARIS
ARTHÈME FAYARD & Cie, ÉDITEURS
18-20, rue du saint-gothard


ANTOINE DÉCHAÎNÉ


I

Le dimanche, si j’ai deux heures à moi, un de mes plus vifs plaisirs est d’aller les passer chez Antoine. Par la vieille rue Dauphine, j’arrive au vieux Pont-Neuf. La Seine ; Henri IV ; le Louvre ; tout le vrai Paris en une image, chère à mes yeux de vrai Parisien ; et me voici devant la maison de madame Roland, cette française héroïque et charmante. Je ne monte jamais l’escalier, sans que mon cœur ait une tendresse pour cette grande jeune femme trépassée ; puis soudain mon esprit se tourne vers l’homme vivant qui habite ce vieux logis. Il a toujours eu pour moi de l’importance ; je me trouve essoufflé devant sa porte ; et quand mon doigt fait retentir sa sonnette, je me dis en me redressant que j’arrive chez un des contemporains les plus magnifiques.

Cette pauvre humanité n’est pas riche en types singuliers. La plupart appartiennent à des genres qu’on reconnaît au premier coup d’œil. La vie sociale a trop brimé la bonne nature : elle ne fait plus guère que de la confection en séries. Aussi, quelle chance, quand on rencontre, comme dans les livres d’histoire, une figure qui se détache, s’impose et dit : « Je suis moi ; il n’y a que mon nom qui puisse me désigner. » C’est le destin d’Antoine.

La surprise qu’il procure est un trait de bien des génies. Au Jugement Dernier, ils sembleront une foule ; on ne les distinguera plus ; la Terre aura tourné si longtemps. Mais durant cette courte existence nos yeux mortels en connaissent peu ; notre misère, rien qu’à leur vue, prend de la fierté ; et c’est pourquoi je suis heureux, lorsque le dimanche je vois Antoine, un des grands hommes de mon époque.

Il m’a fallu dix ans pour devenir son ami, je veux dire pour être à mon aise auprès de lui, car j’ai commencé par le trouver admirable mais terrible. Il m’avait joué une comédie à l’Odéon ; je l’avais observé en silence : il était absorbé par mille soucis ; je me disais qu’il ne fallait pas lui voler son temps ; qu’étais-je ? un ignorant devant sa riche expérience. Mais le démon du théâtre, loin de me délaisser, me posséda. Je revins vers Antoine avec des manuscrits. Il les lut chaque fois sur l’heure et ses décisions, favorables ou non, me remplirent toutes d’une terreur sacrée. C’est qu’il a dans l’éloge, comme dans le blâme, une violence qui transit. Maintenant encore que j’ai pris sur moi, et que je sais le juger dans la sérénité, j’éprouve une émotion qu’aucun autre lecteur ne me donne, quand ayant parcouru ma prose, il lance, sans me dire bonjour :

— Épatant, mon vieux, votre affaire !

Ou bien :

— Qu’est-ce que vous avez ? Êtes-vous malade ? Avez-vous bu ? Ah ! mon vieux, il faut faire attention ! Si vous n’en avez pas conscience, c’est grave ! J’ai lu ça et je reste effaré.

Il dit si brutalement ce qu’il a senti qu’il en est lui-même un peu pâle.

— En tout cas, il n’y a pas deux choses à faire. Vous allez immédiatement me f… ça dans le feu !

Les hommes de mon âge, comme leurs aînés, n’ont en personne un conseiller plus rude, plus vrai, plus inspiré qu’Antoine. Tous le sentent, mais la vanité chez beaucoup se rebiffe, et plutôt que d’avouer leurs faiblesses, ils disent qu’Antoine est « exagéré ». Parbleu ! Peut-il avoir les mots et les gestes du vulgaire ? Antoine est un orage tonnant sur le théâtre. Gare aux âmes timorées ! Depuis trente ans, il fonce, menaçant, plein de passions. Il force, emporte, passe, et le ciel après lui, s’ouvre frais et plus clair. Quand la vie quotidienne, banale, avec ses imbéciles et ses mensonges, ses livres sans objet et ses journaux prévus, me pèse trop aux épaules, je sens le besoin de visiter Antoine, comme on aspire, par les jours étouffants de l’été, à voir des huées prometteuses d’air et de mouvement.

Il reste chaque dimanche chez lui pour recevoir. Une pièce pour les amis, claire et chauffée l’hiver, une seconde pour les raseurs plus sévère et sans feu, et il va de l’une à l’autre, expédiant ceux-ci, s’attardant près de ceux-là, à moins que soudain, s’imposant à soi-même une sorte de pénitence, il ne subisse volontairement le discours d’un importun. Il se met à l’épreuve pour voir un peu. Il s’enferme avec le fâcheux, qui est dans le ravissement. Doux, résigné, Antoine écoute. Il approuve, il sourit. On l’attend ; il ne revient plus. Quand tout à coup, les amis à côté entendent une explosion. C’est Antoine qui éclate ! Est-ce que l’indiscret a été trop loin ? Il se croyait pourtant triomphant, mais le voici noyé dans un débordement de rage, tel qu’Antoine seul en peut avoir. Le pauvre, terrifié, prend la fuite ; une porte claque ; Antoine reparaît.

— Ah ! le salaud !

Le masque d’Antoine, quand il rentre sur ce mot-là, exprime à la fois la passion et l’amusement ; il ne sait plus s’il faut rire ou encore se fâcher ; il vient de « gueuler » comme il dit, à l’imbécile pernicieux qui doit descendre en flageolant, que c’était trop, qu’il y avait des limites, qu’il voulait le voir sur-le-champ décamper. L’autre disparu, il se juge et s’amuse. Son œil frise et sa bouche goguenarde répète :

— Ah !… Ah ! le salaud !

C’est une de ses expressions préférées. Grosse et triviale, elle dit d’abord sa colère devant les ratés et les truqueurs, tous les misérables qui déshonorent le théâtre et la vie. Mais sur ses lèvres elle glisse, si spontanée et si narquoise qu’elle veut dire encore plus : « La société, quelle blague ! »

La société… pas l’art ! À l’art il a donné et donne encore toutes ses forces. Ses fauteuils, ses chaises, ses tables sont encombrés de manuscrits, qu’il reçoit et lit. Il vous en passe une pile : « Asseyez-vous ! » À plus de soixante ans, il a la même ardente curiosité qu’à vingt-huit, quand il courait Paris, cherchant des pièces pour son Théâtre Libre. Il se dit toujours, un peu fiévreux, qu’il tient peut-être l’œuvre de talent… ou de génie. Il ne se lasse ni ne se blase. Presque tout est médiocre. Et après ? Il espère, même quand il dit : « Ah ! les salauds ! »

La preuve, c’est que pour parapher cette phrase, d’un geste plein de confiance il remonte son pantalon. Son pantalon ne tient pas à des bretelles : sujétion qui l’horripilerait. Il a des mains pour le remonter. Quelquefois aussi, il se roule autour des reins une ceinture rouge, une ceinture bizarre de figurant terrassier. La tenue d’Antoine est invraisemblable : elle n’appartient qu’à lui, comme ses gestes et ses idées. Quand il s’habille, il prend ce qui lui tombe sous la main. Je me figure que sa garde-robe est un magasin d’accessoires en désordre. Il puise au hasard. Et il dit : « Ça va !… Ça va !… Je m’en fous ! » Il ajoute même volontiers : « Et si ça ne va pas, je m’en fous encore ! » Puis, il grimace :

— Je n’ai pas le sou, moi ! Peux pas m’habiller comme Pétrone ou comme monsieur de Fouquières ! À mon âge, je me couche à une heure du matin et me lève à sept, pour gagner de quoi bouffer !

C’est la vérité. Il est tous les soirs au théâtre, en vue de son feuilleton du dimanche, où il n’a qu’un souci : mettre en lumière l’homme de talent ; et le matin, au saut du lit, il prend son porte-plume.

Cette destinée d’artiste est d’une variété cruelle et merveilleuse. Le hasard aidant, et le malheur aussi, qui toujours l’a chassé de partout, il a été curieusement, avidement, vers tout ce qui tentait son goût. Il crée le Théâtre Libre, trouve des auteurs, fait des acteurs. C’est le début d’une grande œuvre, qu’un instant les dettes vont compromettre. Mais le voici chez lui, au Théâtre Antoine. Une salle pleine tous les soirs ; il continue de jouer ses auteurs, quand, un jour, il s’aperçoit qu’au lieu d’inventer, il recommence, et que lui, l’homme aux huissiers, il a dans Paris la réputation de gagner de l’argent. Aussitôt, il se regarde dans sa glace : « Qu’est-ce que je fabrique ici ? » Il a fait surgir une nouvelle génération dramatique : qu’elle travaille ; lui a soif de chefs-d’œuvre. Le grand répertoire le fascine : Shakespeare, Molière, Gœthe. Il veut les monter sur une grande scène ; il lui faut l’Odéon. Clemenceau arrive au pouvoir : il l’obtient. Il y entre avec la jeunesse de sa foi. Il y travaille tel un cheval ; y fait d’admirables choses, lesquelles restent un enchantement pour la mémoire des hommes qui les ont vues sans fiel ni parti pris ; et il s’endette, se ruine, est forcé de démissionner puis de fuir. La guerre éclate. Il la vit avec tout son cœur, plein de contradictions fougueuses, ainsi que tous les rares hommes vrais, qui ne posent pas pour la galerie. Un de ses fils est tué, un autre blessé ; lui, se montre un jour généreux, confiant, enthousiaste ; le lendemain, navré, écœuré, rageant, pestant. Et pour vivre, pour nourrir sa « carcasse », il commence à faire du cinéma.

Le théâtre d’abord est tombé si bas qu’il n’y a plus place pour lui dans cette misère. Ensuite, cet essai d’art nouveau le sollicite et le tente : c’était fatal. Le cinéma à peine né, la niaiserie, la vulgarité, la platitude, la convention, le mélo, la petite fleur bleue, le cabotinage accourent et se disputent à qui sera parrain et marraine. Tout de suite, Antoine voit le danger, et suivant sa nature qui est double, qui est complète, qui lui fait pressentir le pour et le contre, il grogne :

— C’était prévu… et c’est bien fait !

Car il n’aime pas être dupe ni sensible à propos de bottes. Seulement, il ne se résigne jamais à la laideur ni à la bêtise, en sorte que la minute d’après, il proteste :

— Il y aurait tout de même quelque chose d’admirable à faire avec ça !

Ce conditionnel lâché, soyez certains qu’Antoine empoignera le cinéma : ce n’est plus qu’une affaire de temps. Comme pour le théâtre, il n’aura pas peur de la lutte ; une fois de plus, il sera Antoine tout entier, sans concessions ; et il vivra là un rêve magnifique. Antoine travaille. Badauds, vous pouvez regarder : il fait ce qu’il croit et ce qu’il veut !

— Au fait, quand pars-tu pour Arles ? demande son fils qui, sur la table de la salle à manger, vient d’ouvrir un dossier de paperasses, où on lit ce titre : L’Arlésienne.

Si Antoine est toujours pressé de faire quelque chose, moi je suis toujours pressé de savoir ce que fait Antoine. Je dresse l’oreille :

— Iriez-vous tourner le drame de Daudet ?

Tout juste. Sa valise est faite. Il part dans deux jours ; et il me jette à brûle-pourpoint d’un ton qui est à la fois une invite et un défi :

— Ça va être épatant ! Vous venez voir ?

Antoine allant ressusciter cette poignante histoire en pleine Provence : je n’ai nul besoin de réfléchir ; je m’écrie :

— Pour sûr que je vais voir !

Quelle aubaine ! Moi qui bâille à l’idée d’imaginer de toutes pièces des histoires entre les quatre murs de mon cabinet, j’exulte à l’idée de suivre à la piste la vie si riche, tragique ou drôle, et je saute sur la chance royale qui m’est offerte. Pour ma plume, plaisir assuré. Je vais travailler dans le vif, sur un modèle exceptionnel. Je vais vivre un chapitre du « roman » d’Antoine. Voulez-vous le vivre avec moi ? Pourquoi cet homme, du fait qu’il existe, passionnerait-il moins ma lectrice qu’un héros fictif et romanesque ?… Quoi ?… J’entends mal ?… Vous dites, monsieur, qu’il faut transposer ?… Ah ! vous avez des principes ?… Excusez-moi, je n’en ai guère et crois qu’il ne faut rien, sinon ne pas assommer ceux qui lisent ! Molière et La Fontaine n’ont pas eu d’autre règle. Contentons-nous-en. Laissez les « théories » aux pions qui ne créent jamais. Le vieil Homère n’a rien transposé. Il a appelé Achille Achille, Hector Hector. Permettez que de loin et faiblement je m’inspire de ce poète éternel, et que j’appelle Antoine Antoine, au lieu de le désigner sous un nom rocambolesque, en le mêlant à des aventures que j’irais chercher sous l’os de mon crâne. Elles sont là, les aventures, à ma portée. Je n’ai qu’à prendre le train pour Arles.

— Patron, je vous rejoins à la fin de la semaine !

Ma décision ravit Antoine. Il aime aussi la volonté chez les autres. Il me regarde en face. Tout son visage rit. Il a l’âge de son cœur, qui va bon train en ce moment. Et dans cette pièce charmante, tout éclairée des reflets de la Seine, au cœur du vieux Paris, qui a tant battu, tant vécu, devant la statue d’Henri IV, ce père de la bonne humeur, il est inoubliable d’ardeur saine, et de joie devant les promesses du lendemain.

— Vous allez voir, mon vieux, dit-il d’une voix de gorge où s’entend un ronronnement de plaisir, vous allez voir cette chose épatante… je ne dis pas qu’on peut faire… mais qu’on devine, qu’on approche, et qu’il faut du moins indiquer à ceux qui nous suivront. Dame, c’est la lutte, la belle lutte ! D’abord avec l’argent, et celle-là, je commence à y être rompu : toute ma vie s’est passée dans l’ombre des huissiers. On me donne cent cinquante mille francs pour tourner L’Arlésienne ; en Amérique, j’aurais deux millions et ce ne serait pas trop ! Nous étions prévenus ; en France c’est toujours avec cette largeur de vues qu’on aborde une grosse affaire. Mais il y a mieux : il y a la lutte… avec tous les humains ! Il faut bien vous mettre en tête que je suis un intrus, moi, au cinéma, un monsieur qui n’a pas appris le « métier », c’est-à-dire ne s’est pas assimilé les bonnes petites recettes par lesquelles, à tous coups, sur commande, on peut fournir un film, parfaitement écœurant. J’ai l’œil neuf : quel danger ! J’arrive avec le seul désir de réaliser une belle chose : quel scandale !

Antoine prend des papiers sur la table et me les tend :

— Jetez les yeux là-dessus, mon vieux, vous allez comprendre. C’est un scénario que j’ai eu la folie de composer en ne pensant qu’à lui. Depuis quinze jours je relis Daudet ! Positivement, ils ont raison de dire tout bas que je suis timbré. Ils le disent tout bas ; à Arles, ils le crieront !

Et à cette idée, il part de rire, puis, s’asseyant, la cigarette au coin de la lèvre, il lâche avec une joyeuse tranquillité :

— Quels salauds !…

Le temps de rêver à cette définition, il reprend :

— Là-bas, d’abord, je vais tuer l’opérateur… Le tuer ! Vous allez voir ce type-là maigrir, dépérir et finalement crever !

Je demande : « Qui est-ce ? »

— Je n’en sais rien, et je m’en fous : ils sont tous pareils. L’opérateur, c’est l’ennemi, un oiseau qui a la mentalité de son objectif et de sa manivelle. Dès que je dirai un mot, il sera égaré, il tournera à l’envers, et… c’est d’ailleurs, le seul espoir que je garde, car quand il tournera à l’endroit, ce sera à vomir !…

La lèvre rieuse grimace. Le regard se fait aigu.

— Ce qu’il ne faut pas manquer, Benjamin, c’est l’arrivée des crabes. J’aurai tous les échantillons connus : le jeune premier qui va commencer à soupirer dès la gare de Lyon ; le sociétaire de la Comédie-Française, qui demandera du pain avec cette voix du ventre qu’il a dans Hernani ; une femme charmante que j’ai été dénicher dans un music-hall, où tous les soirs elle montrait son académie et à qui il faudra faire comprendre d’abord qu’il est préférable de rester habillée ; enfin, là grande cantatrice de notre cher et national Opéra, avec qui je prévois du bonheur : tous les trois mots, elle va vouloir gueuler la Marseillaise ; c’est son métier, à cette femme : ce sera effarant !…

Antoine se relève et reprend ses papiers. Le visage se déride :

— De toutes façons, on va se payer une large bosse !

Il s’étire :

— Puis la grande beauté du cinéma, mon vieux, c’est qu’on turbine en pleine nature ! Pendant trente ans, je me suis empoisonné à répéter dans la poussière et dans des salles obscures : cette compensation était bien due à ma vieillesse.

Sa vieillesse : le mot est drôle ! Je lui tends la main, et je dis gaiement :

— Alors, entendu. À vendredi.

Il me reconduit :

— Aimez-vous la bouillabaisse ? Je vous en ferai faire de ma façon.

Dans l’ombre de l’antichambre, ses yeux luisent :

— C’est que c’est un pays digne des dieux ! Relisez Daudet avant de partir, pour vous en aller comme moi avec de la musique plein les oreilles.

Je dis : — Pourvu qu’on n’étouffe pas !

Il hausse les épaules, et d’une voix de gavroche :

— La chaleur, ça n’existe pas ! On sue et on boit. M’avez-vous déjà vu boire ? Ah ! moi, quand j’ai soif, il n’y a plus d’Arlésienne, mon vieux, plus de cinéma, plus rien au monde ! Je bois ! Et quand je bois… dame, ça aussi c’est un spectacle ! … Au revoir et à bientôt !

II

Cinq jours après, je débarque à Arles par un matin torride. Il me semble, dès la gare, à peine ai-je fait trois pas sur la route poudreuse, que je vais voir Antoine commander et s’agiter. Mais je tourne par les petites rues biscornues de la ville sans le rencontrer nulle part, et j’arrive jusqu’à l’hôtel, sur la place du Forum. À ce mot, que vos yeux n’imaginent rien d’imposant. Le Forum romain déjà n’était pas vaste : comme Antoine l’explique lui-même : « Cicéron et ses adversaires étaient des gens qui pouvaient se chamailler par la fenêtre ! » Le Forum d’Arles est petit et familier. Est-ce même une place ? Ce n’est qu’un carrefour ; mais quand on y a vécu, c’est le plus touchant du monde, car il est à l’abri sous huit platanes géants qui le défendent contre les feux du superbe et dangereux été. Malgré ses hôtels, ses boutiques, ses cafés chétifs, malgré ses voitures en station, en dépit de tout ce qu’il a de banal, le Forum d’Arles est un coin charmant, vers lequel on revient toujours, car c’est comme un creux d’ombre, où l’on a du répit. On s’assied, on boit frais, on cause. Frédéric Mistral est là, en bronze, à peine plus grand que le commun des hommes, avec sa canne de promeneur et son vaste chapeau de poète. Des oiseaux se sont oubliés sur ses épaules. Il pend à sa barbiche quelques toiles d’araignées ; personne ne s’en soucie ; la ville est bien autrement mal tenue ! Elle n’en est pas moins toute poésie. Flânons rêvons, devisons. Sur la place du Forum, l’heure passe, légère, sans même que l’on y songe…

— Nom de Dieu !

Ça, c’est Antoine ! Oui, oui, Antoine que je cherchais et que je trouve. Je ne le vois pas encore, mais il n’y a que lui au monde qui prononce avec cette vigueur : « Nom de Dieu ! » D’un juron à la portée de n’importe qui, par l’accent, par la voix qui monte, puis éclate sur le de, il a fait sa chose à lui, qui permet de dire : « Il est ici », et de ne plus douter… Je lève le nez. C’est parti du premier de l’hôtel, derrière ces persiennes-là. J’entre, je monte. Je ne me suis pas trompé. Je l’entends : il parle, il « gueule »… Au bout d’un couloir plein d’ombre, une porte ouverte laisse deviner l’ombre d’une chambre, où j’entrevois trois ombres d’hommes. Lui est couché ; sa massive silhouette se carre sur un lit et il parle à deux fantômes, qui ne bougent ni ne soufflent :

— Puisque je suis crevé et ne peux plus mettre un pied devant l’autre, vous allez trimer à ma place… Il fait chaud ? Collez-vous tout nus, je m’en fous, je ne suis pas de la police, mais travaillez ! Parcourez-moi cette ville, où nous n’avons d’ailleurs que l’embarras du choix pour faire quelque chose d’admirable, et trouvez-moi la maison de l’Arlésienne. Il faut que ça soit très beau et crapuleux. Compris ? Bien. Ensuite, vous demanderez au maire l’autorisation de tourner dans Arles, et s’il vous la refuse, vous lui direz qu’on s’en passera. Après…

Un des fantômes balbutie :

— C’est que…

— Quoi, mon vieux ?

— J’ai trente lettres à écrire.

— Vous les écrirez cette nuit ! Les lettres, prétexte pour faire la sieste ; je connais ça ; passons. Après, vous prendrez une auto. Vous irez d’abord sur les bords du Rhône me repérer le quai d’embarquement, car Vivette doit prendre le bateau ; puis pour la même Vivette, vous courrez la campagne et me dénicherez son mas à elle et à la Renaude. Il faut qu’il soit simple, touchant, parlant, et nous dispense de laïus sur l’écran. Voilà. Allez, filez, dépêchez et, en sortant, faites-moi monter deux bouteilles d’eau de Vittel, que je vais avaler d’un trait, pour essayer d’emporter les saloperies que j’ai là-dedans !

Il se prend les reins, se tourne avec effort, m’aperçoit, et lance :

— Ah ! c’est vous, mon vieux ? J’ai failli crever ! Réveillé en sursaut, cette nuit, j’ai crié : « Nom de Dieu ! »

Il l’a redit avec la même truculence, qui marque qu’en effet, il n’a que « failli » crever. Il ajoute :

— J’espère être debout demain ! En attendant, vous allez suivre ces messieurs : mon régisseur… mon opérateur… Ça va vous initier au métier…

Ils sortent. Lui me retient par la manche :

— Vous allez voir des types effarants, qui commencent à ne pas en f… une datte !

Je demande : — Leurs noms ?

— Je ne sais même pas s’ils en ont un. C’est l’opérateur ; le régisseur. Pareils dans toutes les troupes. Aucune personnalité ; mais le même but : embêter le patron et faire des notes de frais ! Au revoir ! Rappelez-leur mon eau de Vittel !

Sur le Forum, je rejoins mes deux fantômes, qui maintenant ont pris forme. Ils sourient avec goguenardise. Le régisseur est un homme court et replet, d’aspect farce par son pantalon d’une toile jaune serin, et certain canotier trop petit pour sa tête de chansonnier comique. L’œil rieur, le nez friand, la bouche qui place chaque mot pour un effet ont l’air de suivre une ritournelle qu’il entend seul. Les mains aux poches, il dit avec un sourire averti.

— Pauvre patron, s’en fait-il assez !

Et il cligne de l’œil vers l’opérateur, jeune homme fade qui joue au blasé flegmatique, indiquant par une moue que son calme n’est pas de la mollesse, mais de la philosophie.

— Avec moi ses nerfs s’apaiseront.

— En attendant, dit le régisseur, on va se balader tout doucettement dans Arles, en faisant de l’œil à ces dames et à ces demoiselles.

— Et, dit l’opérateur, si on en trouve une, qui veuille de nous, on adopte sa maison pour y travaillotter.

— En route !

Nous voilà partis à petits pas. C’est une ville adorable. Le passé y est partout vivant, et le temps lui a donné mille émouvantes figures. Ce sont des toits provençaux sur de vieilles pierres gauloises. On se frotte à des murs qu’ont frôlés les soldats ou patriciens du Grand Empire, et l’on retrouve sur les masques des Arlésiens de maintenant, le souvenir de la mâle beauté de certaines têtes romaines.

— Halte ! dit le régisseur. Regardez devant vous !

— Ce mur ? Eh bien ?

— Maison de l’Arlésienne !

— Ça ?… Mon petit vieux, vous avez reçu un coup de soleil… Ça ?

— Oui, ça… qui a un caractère énorme !

— Aucun. On se croirait à Ivry.

— Enfant !…

— Vous avez pris ce qui a le moins de caractère ! Tenez, faites demi-tour… À la bonne heure !

— Ceci ?

— Oui, mon petit vieux.

— On se croirait à Bondy !

— Avec l’enfilade de la rue et la perspective des Arènes ?

— Je n’avais pas vu les Arènes.

— Vous vieillissez !

— Un peu,… et ça m’est égal…

— Je t’en fiche ! Je te donnerais mes vingt-huit printemps…

— Que je te les rendrais !

— Vraiment ?

— Car avec vos vingt-huit printemps, je ne serais pas sûr d’arriver à mes cinquante-sept. Ah ! mais ! Tandis que moi, maintenant, qui ait trente ans de moins à m’offrir, c’est entendu… je les ai vécus ces trente ans-là !

Il fait des yeux ronds, et de l’index souligne sentencieusement ce qu’il dit :

— Je les ai même bien vécus ! J’ai été un type bougrement heureux. Toujours su tirer au renard comme il fallait, combiner un petit train de vie paisible, gagner suffisamment, et me payer un bon cigare, chaque fois que j’en ai eu envie ! Ceci dit, j’adopte votre maison avec allégresse. On voit les Arènes : je veux bien ; je veux tout. Pendant ce temps-là, l’heure tourne et… il n’y a que le patron qui se fasse de la bile inutilement.

Il se plante devant la maison :

— Elle est épatante !

Il sort une tabatière.

— Je vais m’offrir une prise en son honneur.

Et avec une minuscule cuiller d’argent, tirée de son gousset, il se met sous chaque narine un peu de poudre de tabac qu’il renifle.

— L’embêtant, dit l’opérateur, c’est qu’il n’y a pas de balcon. N’a-t-il pas dit qu’il voulait un balcon ?

— Il y a ce qu’il dit… et ce qu’on fait, réplique le régisseur. Moi, j’admire Antoine, parce que luimême ne fait jamais ce qu’il dit. Antoine s’échauffe, se monte le bourrichon, et gueule qu’il veut ceci et rien que ceci ! Après quoi ; on lui trouve cela. Il suffit de le lui dire en le regardant dans les yeux. Il se calme brusquement et conclut : « Parfait ! C’est cela que j’avais demandé. »

— Au surplus, reprend l’opérateur ; on peut lui avoir son balcon… ailleurs. On le fera sceller. C’est une affaire de galette. Qu’on la dépense à ça ou à autre chose…

— Puissamment raisonné ! dit le régisseur.

— Seulement, j’ai chaud ! dit l’opérateur.

— Allons boire, dit le régisseur.

— Allons ! dit l’opérateur. Et tutu pan pan ! Et zou la rigolade !

— Nom de Dieu ! s’écrie tout à coup le régisseur.

Il a pris le ton d’Antoine et il stoppe brusquement.

— Quoi ? fait l’opérateur.

— J’ai oublié son eau de Vittel !

Une voiture passe. Il fait signe au cocher :

— Au Forum, dare dare !

Mais le cocher est un méridional pas pressé, au visage comme une nuit d’été, constellée de taches de rousseur. L’homme se retourne lentement sur son siège :

— Va-t-on directemengne ?… Pour ces messieurs de Paris ce serait plusse beau par les remparts.

— Bonne idée, dit l’opérateur.

Alors, au petit pas du cheval qui s’émouche, nous faisons le tour de la ville. Il y a sous les platanes du cours extérieur des troupeaux de moutons qui somnolent serrés, près de leurs bergers, de leurs chiens, de leurs mules, lesquelles portent les tout petits agnelets. Le cocher se tourne encore pour expliquer que ce sont les troupeaux en route vers la montagne et qu’ils se reposent à l’ombre, durant les heures brûlantes, avant de reprendre leur marche de nuit.

— Ah ! être berger ! soupire le régisseur.

— Voilà qu’il a sa crise ! dit l’opérateur. Sa petite cri-crise de poésie ! Pauvre bonhomme !

— Et nous n’aurons pas bu ! soupire le régisseur. C’est un métier effarant ! Il faut quelqu’un pour nous aider.

— Eh bien ! dit l’opérateur, il n’y a qu’à le dire au pa…

Sa phrase est coupée nette :

— Qu’est-ce que vous foutez là à vous baguenauder dans une bagnole !

C’est Antoine sur le trottoir, qui hurle en se tenant les reins.

— Où allez-vous ? Vous avez oublié mon eau de Vittel !

Ensemble, ils ont sauté de la voiture.

— Oh ! patron, dit le régisseur en s’épongeant, je vous jure que nous avons fait quelque chose comme boulot !

Il a l’essoufflement de l’homme épuisé.

— M’avez-vous trouvé mon mas ? demande vivement Antoine.

— Pardon, c’est la dernière chose…

— Et le ponton sur le Rhône ?

— Nous avons trouvé la maison de l’Arlésienne.

— Ça, je m’en fous ! hurle Antoine. Je commence par le mas !

Le régisseur affecte le plus grand calme. Il tire sa tabatière.

— Patron, ce soir nous aurons trouvé le mas, comme le reste. Ne vous faites pas de bile et ayez confiance !

— Ah ! parbleu, non je n’ai pas confiance ! La preuve : je me suis tiré de mon lit, au risque d’en claquer !… Alors vous pouvez vous f… dans le vôtre. Je vais, comme toujours, faire tout moi-même.

— Mais, patron…

— Plus de discours ! La moitié du travail du cinéma qui devrait être muet, ce sont les discours… Où est votre voiture ? Vous n’avez pas renvoyé votre voiture ?

— À la minute !

— Ça, c’est effarant !… Maintenant il faut retourner à pied jusqu’au Forum !… Et j’ai les reins en bouillie. Je sens que je vais crever dans la rue !

— Patron… vous n’êtes pas raisonnable, chantonne le régisseur.

Antoine se retourne, fumant :

— Habituez-vous donc, mon vieux, à des phrases qui veulent dire quelque chose ! Je suis venu ici faire un film : je cherche à faire un film.

— Est-ce une raison pour vous tuer ?

— Taisez-vous. Voilà une autre voiture… mais il n’y a pas de cocher ! Benjamin, montez avec moi !

Le régisseur met sa main en porte-voix :

— Eh ! Un cocher !

Un grand diable au teint brûlé, aux cheveux ardents, aux mollets nerveux, se tient à deux pas et dévisage Antoine en riant. Antoine interpelle :

— Qu’est-ce que tu as, toi ? Trouve donc un cocher au lieu de te f… de moi.

— Voilà, monsieur Antoine ! réplique l’autre en saluant.

— Ah ! elle est forte ! dit Antoine. Comment est-ce qu’il me connaît, celui-là ?

Et il le regarde en deux bonds gagner l’autre bout de la place.

— C’est épatant comme il est foutu !

L’autre revient, riant toujours.

— Et cette gueule ! dit Antoine. Il sort du bagne, ce type-là !

— Le cocher arrive, dit le type.

— Et toi, demande Antoine, d’où arrives-tu ?

— D’Amérique, répond l’autre avec tout l’accent de la Camargue.

— Ça y est !… fait Antoine, je vous l’avais dit !

Puis le regardant mieux :

— Il est formidable ! Je vais l’engager et le faire tourner. Régisseur !

— Patron ?

— Tâchez donc de m’engager ce numéro-là, qui ne doit rien f… dans la vie. Il portera nos accessoires et les appareils. Hein ? Puis expédiez vos lettres d’ici le dîner. Dès que les crabes arriveront, vérifiez les habits, les chaussures ; on commence à tourner demain matin, ne l’oubliez pas, j’y tiens absolument… Ah ! voilà le cocher. Enfin ! Pas pressé le cocher !… Nom de Dieu, je sens mes reins qui se décomposent. Cocher, vous allez me balader par la ville, comme si j’étais un cadavre, vous entendez, respectueusement. Je veux aller au tout petit pas.

Nous partons. Il fait d’affreuses grimaces.

— Je suis foutu… Trop vieux… Peux plus faire ce métier-là… Seulement, je n’ai pas le sou, il faut bien que je trime ! Arrêtez, cocher ! Arrêtez !… Regardez-moi ça si c’est beau !… Pas vous !… Vous, repartez… et moins vite ! Oh ! je vais crever sur ces pavés romains. Cocher, sortez-nous de cette rue, bon Dieu ! Je veux voir les ruelles ; menez-nous dans les ruelles, ce qu’il y a de plus sale et de plus fripouillard.

Le cocher s’épanouit :

— Le pavé, monsieur, sera pas meilleur.

— Je me fous du pavé ; je suis là pour un film. Faites ce qu’on vous demande, mon vieux… et ne raisonnez pas.

Nous descendons vers le Rhône. Brusquement, il crie :

— Ça y est ! J’ai ce que je veux ! Magnifique ! Benjamin, regardez ça !… Et vous, arrêtez-donc, nom de Dieu… puisque vous m’entendez gueuler que c’est admirable !

Il descend et geint :

— C’est le dernier film que je fais. Je vais y rester. Je vais m’effondrer tout d’un coup. Ça peut d’ailleurs être épatant. Si l’opérateur n’est pas une huître, il tournera ça : Antoine râlant sur les routes… Ça peut faire de l’argent. Tous ceux qui n’ont jamais pu me sentir en vie viendront me voir crever !

Il remonte dans la voiture.

— Emmenez-nous, cocher ! Plus vite ! Je veux voir les bords du Rhône. Pourquoi est-ce que vous me regardez ? Regardez-donc votre cheval, mon ami ! Vous connaissez le Rhône ? Eh bien, menez-nous y !

Il se renverse sur la banquette.

— Quelle andouille !

Nous voici sur le quai. Nous arrivons au pont.

— Ah !… ah ! bon Dieu ! crie Antoine, les salauds !

Son mot habituel et expressif s’adresse cette fois aux ingénieurs qui, il y a cinquante ans, ont eu l’audace pédante de jeter sur le Rhône, d’une rive à l’autre, une offensante ferraille massive.

Il répète, en accentuant :

— Les salauds ! Activez, cocher ! C’est immonde ! Au galop, mon vieux !

— Ah ! fait le cocher, sur les ponts, l’ordre est d’aller au pas.

Alors, Antoine éclate de rire :

— Quelle société !… Menez-nous au ponton de débarquement.

— Monsieur…

— Quoi monsieur ?

— Il n’y en a plus !

— Plus de quoi ?

— Plus de bateaux de voyageurs sur le Rhône comme au temps de Daudet.

Antoine tique et me souffle :

— Ça, c’est pour m’épater. Monsieur a des lettres et veut causer.

Alors, tout haut :

— N’importe. Où était-il, ce ponton ? Dans la tache de soleil ? Bon. Ça va. J’ai vu. Menez-moi maintenant chez un loueur d’autos.

— Mon cheval ne va pas assez vite ?

— Mais ne raisonnez donc pas, mon vieux ! Vous êtes là sur votre siège comme un arbitre du monde. Je dis : un loueur d’autos ! Fouettez votre rosse et allez-y ! Tenez, tenez, arrêtez !… En voilà un… vous ne l’avez même pas vu ! Se tenant toujours le dos, il pénètre dans la maison. Le cocher me regarde et dit :

— L’est pas commode, mais l’est rigolo !

Vingt secondes à peine : Antoine reparaît, me fait descendre, règle la voiture. Et deux minutes plus tard nous roulons dans une torpédo vers Fontvieille et le moulin de Daudet. Il m’explique :

— Il faut que je trouve moi-même le mas de Vivette, parce que je le vois, je l’ai dans les yeux je sais ce que Daudet a dit. Les autres idiots ne savent pas, ils n’ont pas lu. C’est un poète, alors ils rigolent ; ils s’en f… Ils aiment mieux lire des saloperies… Dieu, que c’est beau cette Provence !… Ah ! si je n’étais pas agonisant !

Nous filons vers les Alpilles, où les troupeaux tout l’été, paissent dans l’air vif. Elles sont harmonieuses et mesurées. Elles font à cette campagne, où tous les tons sont légers en dépit de ce qu’on croit, où les saules, les oliviers, les chênes-cèdres, l’herbe, les rochers, l’air même, vibrant dans la chaleur, n’offrent à l’œil que des gris délicats, elles font un horizon bleuté, bucolique et virgilien. Les toits des mas, brûlés de soleil, sont en tuiles d’un rose doux ; et les moulins de Daudet qui, sur la colline, se disputent à trois l’honneur de l’avoir abrité, quand il écrivait sous le nez des lapins, dans un rayon de lune, ses contes de poète, — les moulins lézardés et sans ailes à présent sont la seule émotion de ce pays spirituel.

L’erreur des étrangers pressés, qui parcourent le Midi, c’est d’y chercher partout des effets grandiloquents dans une nature violente. L’antique Provence, qui fut toujours la terre des idées subtiles et des mœurs raffinées, n’est pas un pays clinquant et tapageur. Regardez le Rhône, en sa force, comme sa couleur est sobre. Admirez cette ville d’Arles, vers laquelle Frédéri galopait, le cœur en détresse ; dès qu’il en voyait monter les clochers roux, il arrêtait son cheval, et la vision, dans la chaleur, de cette cité si vieille, sage et dorée, mettait un frein chaque fois à son cruel amour ; alors, il s’en retournait au pas en songeant à Vivette, et dans l’odeur du soir, qui montait de toutes les herbes grillées sur les vieux rocs, il arrivait au mas qu’Antoine cherche aujourd’hui.

Antoine le cherche, le trouve, s’enchante, car son âme de vieux Parisien sent au vif ce pays latin. Quand au bout d’un chemin creux il découvrit ce mas avec des fleurs, un paon, dans la cour un mûrier, ses yeux eurent une flamme de l’âge de son plaisir. Pendant tout le retour il ne parla plus ; il rêvait à Daudet, et en sa compagnie imaginait les scènes dont il nous animerait cette maison, simple et noble, de qui le vieux toit, de loin, se découpe sur les Alpilles.

Le régisseur attendait, quand l’auto devant l’hôtel s’arrêta. Mais Antoine fit un signe :

— Veux rien entendre… Vais me f… au lit !

Il ne voulait pas lâcher sa rêverie délicieuse.

— Patron, rien qu’un mot. J’ai trouvé un type épatant, un antiquaire, qui connaît trois mas admirables…

Antoine avait commencé de monter l’escalier ; il se tourna ; et, cette fois, avec une netteté qui n’admettait plus de réplique :

— Laissez, mon vieux, vos antiquaires où ils sont. Foutez-nous la paix avec ces bêtises-là ! Je ne travaille pas dans le faux, ni dans le truqué. Et puisque, une fois de plus ; j’ai fait votre boulot, couchez-vous la conscience satisfaite… Les crabes sont arrivés ? Bien. Pas de discours. Demain, à huit heures, tout le monde en bas, et en tenue. On tourne au mas. Bonne nuit !

Encore deux marches : il s’arrête de nouveau :

— Faites-moi porter trois bouteilles de Vittel. Je vais boire et pisser toute la nuit. Demain, je serai d’attaque.

Puis il monte.

Le lendemain, comme huit heures sonnent, il redescend. Il a le visage serein. L’opérateur s’empresse.

— Vous allez mieux, monsieur Antoine ?

— C’est fini. On travaille !

Il serre des mains et un premier pli marque son front :

— Le régisseur, qu’est-ce qu’il fout ?

Une voix crie du premier :

— Patron, je descends…

— Vous êtes en retard, mon vieux !

Le régisseur dégringole en pyjama rose.

— C’est que j’ai été toute la nuit malade… si malade !

— Qu’est-ce que vous aviez ? demande froidement Antoine.

— Les reins, patron ! Même chose que vous.

— Même chose ? Alors, parfait ! Moi, c’est fini, donc vous c’est fini !

Et il se retourne pour rire.

Il avise les acteurs qui sont là ; il cligne de l’œil ; d’abord la petite Vivette.

— C’est comme ça que vous comptez vous coiffer, mademoiselle ?… Tout à fait toquard… Complètement raté ! Qu’est-ce qui vous coiffe ? Une Cochinchinoise ?

Le régisseur répond :

— Une Arlésienne authentique.

La bouche d’Antoine se crispe :

— Vous, mon vieux, montez vous habiller ! On part dans cinq minutes !

Deux pas vers le jeune premier :

— C’est avec ce veston que vous jouerez ?

— Euh… oui, monsieur Antoine.

— Vous voulez dire : « Non, monsieur Antoine… » Et vous, monsieur Mitifio, c’est ça vos godasses de gardien de chevaux ?

— Dame, le régisseur…

— Tout ça est dérisoire ! Il faut remplacer tout ça… Où est le type que j’ai fait engager ?… Le rouquin… qui sort du bagne ?

Le régisseur crie de sa fenêtre :

— En face… au café… il se rafraîchit.

Antoine bride les yeux et croise les bras :

— Ah ! le salaud !

L’autre accourt.

— Tu bois quand c’est moi qui parle ? dit Antoine. Que je t’y reprenne ! Tu vas nous mener chez un marchand d’habits et chez un marchand de chaussures. Compris ? Allez, oust ! Les intéressés, suivez !

Ils ne suivent pas : ils précèdent. Ils ont un port avantageux. Ils marchent en se faisant valoir. Les petites vendeuses, qui préparent les étalages des magasins, les suivent d’un œil rêveur.

— Premiers ravages du cinéma ! murmure Antoine, goguenard.

Puis commence la bataille avec les marchands. Chez le premier, il demande un veston neuf qui ait l’air vieux. La vendeuse le considère avec stupeur.

Plaît-il ?

Il marmonne :

— Il n’y a plus une ville en France où on comprenne le français !

Puis il s’assied, et posément :

— Mademoiselle, je vais m’efforcer d’être clair : avez-vous dans votre magasin un vêtement dont vous aimeriez vous débarrasser ?… ce qu’on appelle un rossignol ?

L’étonnement s’accroît. Alors il se lève et regarde lui-même dans les rayons.

— Celui-là, couleur cul de bouteille…

Le rouquin est planté au milieu de la boutique. Il le pousse dehors :

— Va me chercher une livre de cerises : je crève de soif !

Et il passe chez le marchand de chaussures.

Trois femmes s’empressent, tirent des cartons, exhibent des souliers noirs, jaunes, fauves. Nerveux, il articule :

— Je me fous de tout ça. Je veux des godasses de gardien de chevaux !

Alors, nerveuses aussi, les trois femmes s’ébrouent :

— Mais on n’en a pas !

Cette éruption féminine apaise Antoine sur-le-champ. Il reprend, très doux :

— Inutile de vous fâcher…

Et à la cantonade :

— Il n’y a plus rien dans ce pays, ni Arlésienne, ni gardiens ; tout ça, légende et bobard !

Il tire un billet de cent sous.

— Madame, je n’aime pas déranger les gens pour rien. Donnez-moi… n’importe quoi… des espadrilles.

Le régisseur entre dans la boutique. Il demande :

— Trouvez-vous quelque chose ?

Antoine, écœuré, répond :

— Il n’y a plus rien à trouver. Immense bobard !

Le régisseur saute sur le mot comme un chat sur un oiseau.

— Ah ! n’ai-je pas été le premier à vous le dire ?… Tartarin ! C’est un pays où il ne faut rien prendre au sérieux…

— Non. Même pas vous ! fait Antoine… A-t-on recoiffé la petite ?

— On est en train, patron.

— Le cheval qu’on a loué, est-il au mas ?

— J’allais vous demander…

— Envoyez-le immédiatement par le rouquin. Qu’est-ce qu’il fout, celui-là ? Il n’est jamais revenu avec mes cerises ! Ah !… ça ne va pas ! Dans un quart d’heure il faut être parti.

Il rentre à l’hôtel, fourre son scénario dans sa poche, fait signe à l’auto, la remplit, monte à côté du chauffeur et crie :

— Pressons ! Pressons ! Nous ne sommes pas ici pour rigoler !

Le régisseur sourit. Antoine éclate :

— Vous pouvez rire, mon vieux. Si Daudet vous voyait, il vous fouterait dans un de ses livres. Allons, en route !

On démarre. Il fait « ouf ! » et sourit à son tour.

— Ça y est tout de même. On est parti !

Rues d’Arles. Remparts. Campagne. La matinée est légère et radieuse. Voici Montmajour, Fontvieille ; voici le mas. On descend. On sort les appareils. Et Antoine de s’émerveiller :

— Celui-ci est épatant ! Il a l’air devoir dix objectifs. Il vous braque, vous tient. Pas besoin de vous dire qu’il vient d’Amérique…

Une brise lui apporte l’odeur des foins coupés, qui forment deux meules auprès du mas ; il la respire avec volupté. Ce coup d’air parfumé, c’est un élan à toutes ses facultés qu’engourdissait un rien de mauvaise humeur.

— Ce mas est fantastique !

Il rôde autour, tandis qu’on monte les appareils. Il place Vivette, la Renaude. Le paon fait son apparition.

— Ah ! dit l’opérateur, il va nous boucher tout, celui-là !

Et il fait : « Ch !… Ch !… »

— Comment ! Comment ! crie Antoine furieux, vous n’aurez jamais rien d’aussi beau, monsieur !

Et, montrant Frédéri, dont le cheval caracole :

— Si vous croyez qu’il ne vaut pas ça !…

Puis pressé : « Tournons, mes enfants, tournons ! »

D’un geste brusque, il arrache son col qui le gênait. Il indique la scène : Frédéri arrive avec Vivette en çroupe. La Renaude les entend ; elle sort.

— Tout le monde y est ? On tourne !

Il a lancé cette annonce comme un coq salue le jour. Puis il suit la scène :

— Marchez !… Avancez  !… La Renaude, sortez !… Arrêtez-vous… Vivette, sautez !… Bien… Laissez venir le chat ! C’est admirable, un chat !… Vous, faites un geste d’adieu… Pas un rond de bras, monsieur ! Un geste d’adieu ! Et filez ! Fouettez votre cheval ! Ça y est… à peu près !

Il regarde l’opérateur, qui dit avec suffisance :

— Je crois que ça ne sera pas mal.

Alors, l’œil brillant, Antoine annonce :

— Il y a eu un vol d’hirondelles épatant !

Le voilà épanoui. Il ajoute :

— Frédéri est un daim, mais on s’en tirera… Croyez-vous que ce mas est admirable !

Il tire, sa montre :

— Onze heures et quart. Nous serons à table à midi. On va boire comme des trous.

Puis il allume une cigarette et conclut pour lui-même dans la première bouffée, d’une voix satisfaite et volontaire :

— On a tourné ! C’est tout ce que je voulais. Maintenant, ils sont en route, il n’y a plus qu’à les faire marcher… et ça me connaît !

III

Chaque soir, depuis qu’on a commencé le film, Antoine, tel un général, signe les ordres pour le lendemain. Ils sont brefs et impératifs. Programme de la journée ; noms des artistes qui seront utilisés, et la note finale : « À huit heures, tout le monde, en bas (heure militaire) ». Puis la griffe : A. A. (André Antoine). Or, il arrive qu’à huit heures moins cinq le régisseur frappe à sa porte. Antoine s’éveille en sursaut :

— Est-ce que tout le monde est prêt ?

— Encore quelques minutes, dit le régisseur avec un sourire.

— Ah ! engueulez-les, mon vieux ! réplique Antoine. Il faut toujours commencer la journée par une engueulade ; sans quoi, rien ne marche.

Là-dessus, il saute du lit, s’ébroue dans sa cuvette, s’habille en deux temps et descend, l’air furieux, exprès.

Il entre dans la salle à manger. Il dit au garçon, sans avoir rien demandé :

— Mais servez-moi donc, bon Dieu ! C’est votre métier, pourtant ! Pas la peine d’avoir un métier !

Puis, prêtant l’oreille :

— Qu’est-ce qu’on entend ?

Sur la place, une voix grave, ample, profonde une voix tragique monte, éplorée.

Un rire secoue les épaules d’Antoine.

— C’est le Sociétaire ! Il est donc là ?

Le régisseur entre.

— Voulez-vous prier la Comédie-Française dit Antoine, de parler moins et de s’habiller. Nous allons ce matin en Camargue, et je l’emmène !

— Patron, le voici : il voulait justement vous serrer la main.

— Bonjour, mon vieux, murmure Antoine, le nez dans son café au lait. Vous descendez du train ? Bon voyage ? Paris, toujours à sa plaçe ? Et à la Comédie, on joue toujours comme mes savates ?

— Ah ! ah ! s’esclaffe le Sociétaire. Le patron n’a pas changé !

Le Sociétaire a de la grandiloquence jusque dans la forme de son corps. Son beau torse paraît toujours gonflé d’un discours pathétique. Il ne parle qu’une jambe en avant, tel le chevalier d’un tableau de genre, et ses sourcils se froncent dès qu’une ombre s’étend sur ses pensées.

Antoine, qui ne le regarde pas, ne l’écoute pas davantage,

— Patron, j’ai fait choix d’une barbe, annonce le Sociétaire.

— Ce matin, nous filons en Camargue ! dit Antoine.

— J’espère qu’elle conviendra, soupire avec solennité le Sociétaire.

— Ça va être la grande journée, continue joyeusement Antoine. En voiture et en route !

Mais… un Sociétaire du Théâtre-Français ne monte pas en auto sans prendre d’abord la pose d’Œdipe sur les degrés de son palais, parlant au peuple de Thèbes ; puis d’une voix emphatique :

— Où est mon manteau ? Ai-je mes fards Qui veut bien tenir ma barbe ?

Antoine le pousse :

— Foutez-vous là, mon vieux, sur le strapontin !

Il obéit, et, sitôt assis, admirant Antoine qui s’agite, il dit d’une voix de torrent grossi par les pluies :

— Quel phénomène !… et quel génie !… C’est le Napoléon du théâtre !

Mitifio est monté. La dame de bien qui va jouer l’Arlésienne est montée. Le régisseur, souriant, dit : « Montons ! Montons ! » Antoine s’installe près du chauffeur :

— Direction : la Camargue !

Et, déjà, il ouvre les yeux grands.

Dans une torpédo suivent l’opérateur, les appareils, les écrans, le rouquin, tout pêle-mêle, pieds par-dessus tête. Les passants regardent, le rouquin rit et l’opérateur chante :

— Et zou ! Et zou ! Et il n’y a pas à s’en faire !…

À peine roule-t-on dans la campagne que le Sociétaire déclare : « C’est lamentable ! Pays plat, pays surfait, de la crotte ! » Et il donne à son opinion une largeur, une richesse, un creux qui font songer respectueusement à cette scène glorieuse sur laquelle il évolue d’ordinaire.

Il ne regarde pas ceux à qui il s’adresse : il est habitué à jouer devant des salles obscures.

— En ai-je parcouru des plaines, des gorges, des montagnes !

Il a dit « plaines » d’une voix unie, qui s’est enflée pour « gorges » et s’apaise sur « montagnes » afin d’évoquer la sérénité des hauts sommets. Il n’a pas une âme ordinaire. C’est une harpe. Ses cordés ont gardé des souvenirs harmonieux qui, à tout instant, s’échappent. Et quand lé souvenir manqué, le ton reste, cette vibration qui donné à la moindre de ses phrases un émoi majestueux. L’Arlésienne le considère. Quel curieux visage elle a, cette fille ! Toujours si calme, d’une dédaigneuse indifférence : il a fallu le verbe passionné du Sociétaire pour la rendre attentive. Et, du coup, la voici moins belle. Car sa vraie beauté, c’est l’énigme qu’elle présente. Au music-hall, où sa demi-nudité est la seule attraction, on ne remarque pas son teint mat d’apathique, prunelle sans feu, le pli d’écœurement de sa lèvre, qui lui donnent, dès qu’elle met une robe comme les autres, une beauté sournoise, contre quoi l’on sent bien qu’un homme pourra venir s’abîmer. Antoine l’a choisie pour ces qualités redoutables. Et le « Sociétaire » dans la voiture l’appelle Madame sur un ton noble qu’elle mérite par son air pensif dès qu’il parle.

Aussi il n’arrête pas de parler, plus que l’auto de rouler. Il conte que presque tous ses voyages il les fit pour le cinéma.

— Quels débuts !… Nous avons tourné la bataille de Wagram dans la plaine de Pantin !…

Ce souvenir le terrifie : il a un recul.

— Vingt-cinq équarisseurs nous avaient fourni des chevaux crevés. Odeur immonde et formidable, qui flotte encore dans mes narines !

— Pouah ! fait l’Arlésienne.

— Oui, madame !

Le progrès du cinéma l’amène au progrès en générale. Il enfle les poumons :

— Avez-vous vu, en gare de Valence, arriver le rapide de Paris ? Ça, c’est l’image du Progrès, avec une majuscule, le Progrès de la Science — échec fatal du Christianisme et toutes les religions. La gare de Valence est à la sortie d’un tunnel, gouffre noir qui symbolise les ténèbres du passé !

Chemins de fer ; aéroplanes ; astronomie : puissance de l’homme !

Il parle depuis bientôt trente kilomètres : cette auto est un discours qui passe. Il est d’ailleurs seul à s’écouter. L’Arlésienne a repris sa moue inattentive. Le régisseur glisse une main vers sa taille et murmure :

— Dis-moi, belle brune, quand je serai ton amant.

Elle ferme les yeux, puis, nonchalante :

— Idiot !

Et, pendant ce temps, Antoine, qui n’est pas dans la limousine, mais qui sait ce qui s’y dit, Antoine, à côté du chauffeur, prend le vent et boit de la lumière. Toujours avec Daudet, ses yeux ne perdent pas un tournant de route. Il emmène des gens qu’il va faire jouer et qui s’abandonnent, insouciants ; mais lui regarde, respire, comprend cette Camargue singulière, dans laquelle tout à l’heure il va « mettre en images » quelques scènes de son drame. Eux, sans responsabilités, s’en vont, au gré de leur vague destin, derrière lui. Lui, le cœur battant, se passionne pour cette nature. Campagne plate, a dit le Sociétaire ; certes, quand on ne sait pas les légendes qui s’y dressent partout devant la mémoire. Tout à coup, Antoine voit l’envol d un flamant rose. Il se tourne, montre l’horizon, et, comme on ne distingue plus rien :

— Ah ! le salaud !

Le Sociétaire a ri :

— Les visions du patron !

Peut-il y avoir quoi que ce soit dans cette campagne en friche ? Et, parlant, il ne voit même pas qu’on arrive aux Saintes-Marie-de-la-Mer, dont les maisons et l’église, entre la terre et le ciel, font une liaison inattendue. C’est là que Mireille est morte, frappée par le soleil. C’est le lieu des légendes, des débarquements magnifiques, des voix célestes mêlées aux plaintes humaines. Elles sont bien modestes, pourtant, ces Saintes-Maries, car on approche et elles s’élèvent à peine ; mais le vent du large nous pousse une bouffée d’air salin où s’éveille toute l’histoire du merveilleux village, et Antoine, ravi, jette un triomphant :

— Nom de Dieu !

Voici la mer, la plage, les voiles sur les vagues. Il fait arrêter ; il saute à terre.

— Croyez-vous, me dit-il, que j’ai été un crétin de m’escrimer pendant trente ans à faire fabriquer des décors ! Le cinéma, maintenant, se fout de moi : il me dit : « Vieux daim, tu ne t’attendais pas à celle-là ? Moi, je te fais jouer des pièces dans la Nature, la vraie… » Il va plus loin : la pièce qu’il me force à jouer, c’est celle qui m’a le plus humilié de toute ma carrière : l’Arlésienne, — belle chose, c’est entendu ! — mais pendant mes sept ans d’Odéon, tandis que je me crevais à monter des chefs-d’œuvre que tous les salauds du public ne voulaient voir sous aucun prétexte, elle était toujours là, la garce, à me faire de l’œil : « Prends-moi encore un soir ; ton théâtre sera plein ! » Je la reprenais, il était bondé… et je pestais. Et maintenant, c’est avec elle encore que j’arrive aux Saintes-Maries, mais cette fois je trouve tout épatant, et nous allons vivre une journée… comme n’en méritent pas les andouilles que je traîne. Quel ciel ! Quelle mer !… C’est beau que c’en est effarant !

Il le pense avec une sincérité si fervente que sa voix frémit. Mais comme tous les délicats, il a peur d’être sensible ; alors, goguenard, il dit au chauffeur :

— Le marquis, où est-ce qu’il perche ?

L’homme désigne un point blanc sur la plaine.

— Bon, j’y vais à pied ; roulez ; je vous rejoins.

Et comme je marche à côté de lui, dans l’air de la mer, qui, pour l’odorat et l’imagination, est un enchantement, il m’explique :

— Nous allons chez un « bonhomme » qui possède des chevaux et des taureaux. Je vais y chercher des « accessoires ». C’est un marquis !

Il ajoute :

— Je ne sais pas ce qu’il a foutu de son marquisat. Je sais seulement qu’il est éleveur. J’espère que ça va être rigolo !

Il a ses yeux brillants des meilleurs jours. Lui qui disait, l’avant-veille : « Je vais crever sur les routes ! » quel entrain !

Nous marchons dans une plaine en friche, salée comme la mer qui la borde, où les ondulations du terrain semblent de petites vagues molles, arrêtées tout à coup. Des bouquets de tamaris, du thym, de la lavande, des salicornes, — nous sommes sur une terre sauvage où le grand maître c’est le vent du large. Il nourrit le sol et les bêtes avec le sel et l’eau, et tandis qu’il apporte aux hommes tous les mirages, il donne aux chevaux de la fougue et aux taureaux du sang. Il faut le respirer, l’écouter, s’en nourrir, avant d’aborder la vie sauvage et superbe de ce coin de Provence. Antoine fut inspiré de finir la route à pied. Nous arrivons au mas, étourdis par la brise de mer.

C’est une maison qui tient de la ferme, de l’abri, de la hutte. Une haie séchée forme, au devant, un enclos, au milieu duquel, isolé et comique, pousse démesurément un aloès, qui va fleurir et mourir. Mur blanc, contrevents verts, une porte en treillis fin qui défend des moustiques. Au bruit de nos pas, cette porte s’ouvre et un petit homme paraît, vêtu d’un pantalon en toile écrue et d’une chemise rouge vif, sur laquelle sont semées des fleurettes blanches et bleues. Il est mince, souple, cocasse. Il a deux petits yeux aigus, dans un visage halé, que surmonte un cent de cheveux, comiquement peignés en deux coques que sépare une raie soignée. Il s’avance avec cérémonie. Une lettre d’Antoine l’a prévenu de cette visite. Il ne perd pas de temps. Après trois sourires d’usage, il dit :

— Alors… si vous voulez voir les chevaux et les taureaux ?

L’étrangeté du paysage et de l’homme, l’odeur du vent, la pauvreté des choses, tout surprend : il faut se ressaisir pour se croire en France ; je songe à de merveilleuses histoires de Sioux…

Mais à la suite du marquis nous tournons le mas, enjambons quelques mares d’eau salée, et, soudain, derrière des tamaris, apercevons un troupeau de chevaux gris et de taureaux noirs.

— Voici, dit le marquis, c’est ma manade.

— Épatant ! fait Antoine.

Il y a dans ce mot bref une naïve admiration, en même temps que : « Je connais ça ! »

Le marquis, qui tient sa noblesse personnelle pour inséparable des gloires de la Provence, essaye, depuis la guerre, qui semblait avoir tout ruiné, de reconstituer cette race de cavales et de taureaux de courses. En sorte que ce troupeau, immobile et comme égaré, prenant l’air et le soleil sur une terre sèche qu’empâtent des paquets de bouse, c’est l’espoir de fêtes et de jeux, prochains et nouveaux dans la tradition du passé. La Provence est un pays que la réalité n’explique pas toute : il faut partout rêver sur elle. Dans la tête de ce marquis souriant, quelle imagination travaille ? Il est loin d’être le marquis habituel des images ; c’est le gardien-chef d’une manade. Quelle passion le soutient et le conduit ?…

— N’approchez pas, dit-il, les taureaux se sauveraient !

— C’est épatant ! répète Antoine.

La troupe est descendue d’auto. Elle vient nous retrouver. Le marquis est charmant avec tous, quoique son sourire soit de convention et que son œil se méfie.

— Monsieur Antoine, balbutie-t-il, — il a un petit rire avant chaque phrase, — vous me ferez bien l’amitié de partager mon repas modeste… Je ne peux malheureusement point inviter toute votre aimable troupe, mais je tiens à vous avoir… ainsi que monsieur le régisseur…

— Trop aimable ! dit ce dernier.

Là-dessus, le marquis s’excuse, rit encore, rentre dans la maison : Antoine expédie la troupe à l’auberge des Saintes-Maries-de-la-Mer, où le Sociétaire part en disant :

— Vous me laisserez commander, les enfants, et vous verrez avec moi comme on mange !

Et, un quart d’heure après, le marquis reparaît, toujours gracieux, toujours souriant, toujours en chemise rouge :

— « Messieurs, si vous voulez entrer… »

On entre… et on ne voit plus rien. L’air du dehors est si lumineux que nous arrivons tout maladroits devant la femme et la fille du marquis, qui nous attendent en Arlésiennes. Leurs robes, châles et coiffures, sont d’une élégante recherche, mais le couvert, sur une table sans nappe, est mis simplement, frugalement, à la bonne façon campagnarde. Il y a là un contraste charmant. Ces deux femmes, dans leurs costumes apprêtés, sont à elles seules une fête provençale, et le repas est celui qui convient à la vie qu’on mène sur cette terre, sobre et nue, qu’est la Camargue.

Antoine, en s’asseyant, regarde autour de lui. Il y a des dessins au mur, des photographies aussi, qui sont les images de la vie des troupeaux : Taureaux surpris par l’orage. — Une ferrade. — Un départ pour les courses. Et, dans un coin, voici mes Sioux à qui je songeais : têtes de chefs indiens, les plus grands cavaliers du inonde avec quelques Persans et quelques Camarguais.

— Épatant ! Épatant ! dit toujours Antoine.

Puis il regarde la jeune fille de la maison. Il songe à Vivette :

— C’est effarant, dit-il, ce que nous faisons.

C’est de l’Opéra-Comique, du mauvais Opéra-Comique. Nous avons pris nos renseignements chez des coiffeurs de théâtre, au’lieu qu’il fallait venir ici.

Sur cette déclaration, le marquis devient plus confiant. Il s’excuse de ce qu’il sert.

— Pauvre petit vin du pays… Et ce coq est bien coriace !

Et il essaye, tout en mendiant l’indulgence pour sa cuisine à l’huile, d’expliquer doucement à ces Parisiens ce qu’est le taureau pour les âmes provençales. La jeune fille, droite sur sa chaise, est immobile, mais les yeux, où court la flamme de sa jeunesse, suivent à mesure, tout ce qu’évoquent les paroles du marquis. Quand un instant la conversation tombe, on entend, autour du mas, les cloches du troupeau ; et ces sonnailles évoquent la haute montagne, sur une plaine rase comme elle, où la pensée des hommes imaginatifs se nourrit de la même poésie.

— Le taureau, reprend le marquis, il faut bien comprendre qu’à nos yeux c’est… un demi-dieu.

Il sourit, comme pour s’excuser.

— Le taureau est un tel objet de respect que les femmes, quand elles en rencontrent un, essayent de le faire toucher par leurs petits enfants.

La jeune fille frémit à ces mots.

— Comme vous vibrez, mademoiselle ! remarque aussitôt le régisseur.

Elle rougit avec grâce, et le marquis répond :

— C’est qu’elle a toujours vécu sous notre ciel… Elle monte nos chevaux. Elle figure à nos fêtes.

— Tiens, tiens, fait mielleusement le régisseur.

— Enfin, l’amour du taureau, dit le marquis, est vraisemblablement un reste du culte de Mithra… culte pas plus absurde qu’un autre…

— Absurde ? dit Antoine. C’est épatant !…

— N’est-ce pas, poursuit le marquis, nous sommes entourés de tels mystères !… Ainsi, moi, ma manade, mon troupeau, est frappé à chaque anniversaire de Mistral, à qui la Provence doit sa résurrection légendaire, poétique, morale.

— Comment ça ? demande Antoine.

Il y a un silence. Le régisseur est immobile. Le marquis ne sourit plus.

— Monsieur Antoine, j’avais un taureau superbe ; il s’appelait justement Provence. Il a été tué le jour de la fête de Mistral dans un combat d’amour.

Il a dit ces mots « combat d’amour » sans emphase, en homme pour qui la passion est une des heures normales de la vie ; mais la jeune fille, sans baisser les yeux, a comme une onde qui court sur son visage.

— La tête de Provence, dit le marquis, fut gardée par un de mes amis. On vient de loin, chez lui, pour la voir.

Une minute, il s’attarde à ce souvenir, puis reprend :

— J’avais un autre beau taureau. Il s’appelait Mithra. Il est mort cette année, à la même date.

— Ça, c’est inouï ! dit Antoine.

— Est-ce une offre des génies du sol, fait le marquis, aux mânes du grand Mistral ?

— Mystère ! susurre le régisseur.

Et il regarde la jeune fille.

Elle lui passe les plats d’une main agile et jolie. Elle est ardente et fine. Et sa jeunesse — ô merveille ! — donne une note de vieille latinité à ce repas, où chaque plat provençal s’accompagne d’un récit sur le pays, ses bêtes et ses gens. On la sent fière, quoique timide. Elle parle peu : il y a de la ferveur dans ses paroles. Et tandis que le régisseur, cervelle théâtrale, se dit en face du marquis : « Tartarin !… Tartarin ! », cette jeune fille, aux épaules étroites, à la tête petite, à la bouche mince, aux narines volontaires, aux prunelles décidées, s’émeut pour la centième fois de ces histoires, contées sans gestes ni phrases, et qui sont la nourriture choisie et mesurée de son esprit.

Quand Antoine se lève de table, il dit :

— Étonnant, marquis, votre déjeuner !…

— Oh ! Monsieur Antoine, ce sacré coq…

Il répète avec brusquerie :

— Je vous dis : étonnant !… Et maintenant, au travail ! Car nous sommes venus pour tourner l’Arlésienne.

Nous mettons le nez dehors.

— Voilà du vent et des couleurs… Ça va être dix fois plus beau !… Monsieur le marquis, votre plaine en friche, quand nous sommes arrivés, ressemblait aux terrains vagues de la Garenne-Bezons. Maintenant, ces saloperies de petites plantes vertes, sous la brise de mer, deviennent roses ! Dieu, que c’est beau ! Mais je bavarde… Monsieur le marquis, en attendant de vous voir opérer dans vos fêtes provençales, il nous faut aujourd’hui, tout de suite, un cheval de gardien de chevaux, un cheval sauvage, une cavale, quelque chose d’épatant.

— Ah ?… Ah ? fait le marquis qui croise les bras et reprend sa tête têtue… Et… pourquoi faire au juste ?

— Pour f… l’Arlésienne dessus. Elle vient réclamer ses lettres au gardien Mitifio. Monsieur le Marquis, c’est une scène qui peut être admirable. Il faut donc qu’elle le soit. Mais tout dépend du canasson. Notre sort est entre vos mains ; vous pouvez être la gloire du film !

Le marquis sourit et disparaît. Il va chercher ; il se tâte ; il… se méfie ; il voudrait bien donner un cheval… pas trop bon : il a peur pour ce cheval. Mais ce satané Antoine paraît avoir un œil… Alors, il revient et dit :

— Est-ce que cette dame… qui va monter le cheval… monte bien ?

— Pouh ! dit Antoine. Elle s’adapte à tout !

Le marquis part, en rêvant.

— Je crois, remarque le régisseur, qu’il va nous chercher ce qu’il a de plus camelote… C’est une vieille ficelle, cet entrepreneur de fêtes.

— Ah ! Messeigneurs, interrompt une voix magnifique, je doute que vous ayez déjeuné aussi somptueusement que nous.

C’est le Sociétaire de retour, entre Mitifio et l’Arlésienne.

— Oh ! oh ! dit le régisseur, la brune enfant a l’air d’avoir un coup de chaleur ?

— Un vin lyrique ! dit le Sociétaire.

Antoine regarde et applaudit :

— Parfait ! Si elle a bu, elle va se laisser aller à sa nature : elle jouera comme un ange.

Puis il expédie le Sociétaire :

— Allez mettre votre barbe. Pour qu’elle ne se décolle pas, vous resterez à l’abri du vent et vous attendrez qu’on vous fasse signe.

Il regarde la brune enfant :

— Vous, enlevez-moi cette coiffure ridicule et écoutez. Vous accourez d’Arles sur votre zèbre, ventre à terre…

Le marquis, à ce moment, apparaît, tenant un cheval par un licol. « Ventre à terre » lui arrive, porté par le vent, en pleine figure. Il recule. Mais Antoine l’a vu et crie :

— Bravo ! Voilà la bête qu’il me faut !… Madame, vous venez demander vos lettres à Mitifio. Vous les voulez. Vous arrivez, enragée, à moitié folle. Lui sort de sa cabane. Sa cabane est ici ; c’est cette hutte en roseaux… Monsieur Mitifio, approchez et écoutez. Vous l’avez vue de loin galoper sur la route. Vous sortez de votre cabane. Vous prenez son cheval par la bride et, au moment où elle saute à terre, vous lui saisissez le bras et lui dites dans le nez : « Qu’est-ce que tu viens f… ? »

Mots, gestes, il dit, il mime ; il joue la scène. Puis il ordonne : « En selle ! » après avoir lui-même décoiffé l’Arlésienne. Il a tiré les cheveux ; il a noué n’importe comment sur la tête un fichu noir, et comme elle protestait, disant :

— Ça sera joli !

— Mais je ne veux pas, madame, a-t-il crié, je ne veux à aucun prix que ça soit joli ! Joli ! Ce mot résume toute l’ambition du cinéma ! Joli… et écœurant, n’est-ce pas ? Je vous dis que c’est une femme enragée ! A-t-elle eu le temps de faire des frisettes !

Il écume, et deux secondes après, comme il la voit à cheval, il ne peut s’empêcher de dire :

— Qu’elle est belle, nom de Dieu !

Longue et noire, sur son petit cheval couleur écume de mer, qui dresse les deux oreilles en arrivant dans le vent, la jupe collée aux jambes, son châle plaqué sur les épaules, elle a un air tragique et fatal.

— Colomba ! crie Antoine.

Le revoici d’une gaillarde humeur. Il se grise des odeurs marines et de la forme des nuages.

Puis, après avoir fait répéter et dit : « On tourne ! », il entre dans une colère noire contre Mitifio :

— C’est très mauvais, monsieur ! Vous ne pensez pas une seconde ce que vous jouez ! Vous jouez avec votre derrière : on s’en fout de votre derrière ! Recommencez ! Reprenons tout ! Attention ! On tourne !… Plus vite, monsieur ! Plus vite ! Prenez-la donc ! Engueulez-la ! Et vous, madame, répondez ! Non ! Non ! Ce n’est pas ça ! C’est de plus en plus raté !

Il s’éponge fiévreusement avec un foulard rouge qu’il vient de tirer d’une poche, et parlant aux tamaris, bougonne :

— Le film est foutu. — Rien à tirer de ce type-là. Je vais télégraphier à Paris qu’on me le rembarque…

Après quoi, la scène se tourne à peu près, sans que cette fois il dise un mot. Alors, il roule une cigarette, et riant soudain :

— Je suis complètement abruti de me faire de la bile !

Il y a un intermède : le cheval s’est échappé. Et le rouquin, par ses enjambées et ses appels de bras, l’a fait fuir irrémédiablement jusqu’à l’horizon.

— Salaud ! dit Antoine.

Est-ce le rouquin ? Est-ce le cheval ?

Le marquis a enfourché une autre bête et part pour ramener la première.

— Allons, fait Antoine s’asseyant, les enfants s’amusent.

Dès que le cheval est retrouvé, sans remercier le marquis, il tombe sur le rouquin :

— Qui t’a dit de te mêler de ça, espèce d’andouille ! Si tu veux courir les chevaux et les taureaux, tu as les arènes d’Arles.

— J’y serai dimanche ! répond fièrement le rouquin.

Antoine le regarde et grogne :

— Effarant, ce type-là ! Un culot !

Puis, tout de suite :

— Mes enfants, ne perdons pas de temps. Voici de plus en plus de vent et de plus en plus de nuages ; c’est de plus en plus épatant ! Nous allons partir dans l’auto ; Mitifio nous suivra à cheval, et on va tourner ça : Mitifio galopant le long de la mer avec les Saintes-Maries dans le fond. Mitifio file au Castelet, où, à son tour, il veut demander à Balthazar les lettres qu’a gardées Frédéri… Vous m’écoutez, n’est-ce pas, monsieur Mitifio ? Il faut que votre galopade à vous soit dix fois plus énergique et plus folle que celle de l’Arlésienne. Il faut forcer votre cheval. Si vous le crevez, je m’en fous !…

— Ah !… s’écrie le marquis.

— On le paiera ! lance Antoine.

— Mais, Monsieur Antoine…, dit le marquis.

— Monsieur le marquis, dit Antoine, est-ce vous ou moi qui tournez le film ? Je sais ce que je veux et ce qu’il faut ! En route !

Le marquis n’a pas eu le temps de protester. Partie l’auto. Mitifio suit. Alors, le marquis s’épanche dans le sein du régisseur :

— Ils vont me crever ce petit cheval, qui est ma meilleure bête !

Le régisseur dodeline de la tête :

— Ne vous effrayez pas… Je connais le patron.

Il tire sa tabatière et offre au marquis.

— Oh ! merci…, dit ce dernier, fiévreux, en regardant la route. C’est qu’un cheval, ça ne se fabrique pas en deux jours. Ils ne savent pas ce que c’est qu’un cheval !

— Mais si !…

— Eh ! non !

— Ah ! mon Dieu ! dit encore l’apaisant régisseur, qui se met une cuiller de tabac dans les narines.

— Voyez ! fait le marquis, il galope… Il suit l’auto ! Un cheval, ce n’est pas fait pour galoper !… Tenez, on ne les voit plus… Ils vont me le crever !

À cette minute, je regarde bien le marquis, et je le comprends : la passion parle, sans fard, ni précaution ; il est tout lui-même : il n’est plus ni prudent, ni méfiant, ni aimable.

— C’est que, dit-il, fronçant les sourcils, ramassé sur son inquiétude, — je connais ces petits chevaux-là. Ce sont des bêtes nobles et d’un sang généreux. Si on veut les forcer, elles ne reculent pas ; elles vont jusqu’au bout ; elles se font crever !

Les autres, à l’horizon, ont disparu. Allant de long en large, devant son mas, sans écouter ce qu’on lui dit, il parle seul par petites phrases :

— Un cheval… c’est comme une œuvre d’art. Un cheval… ce n’est pas une auto ! C’est une bête merveilleuse, dont le cavalier doit être le cerveau… faisant un tout avec elle.

Ce n’est plus un éleveur ; c’est un artiste, tout comme Antoine, qui à la même minute, doit hurler à Mitifio :

— Plus vite, monsieur ! Plus vite ! Foutez-lui donc des coups d’éperon !

Enfin… Dieu est grand, le hasard l’est aussi, et Antoine rentrera sans avoir crevé la bête. Soudain le marquis, qui cligne des yeux, bredouillera :

— Ah !… les voici qui reviennent !

Il reconnaît son cheval, quand il n’est encore qu’un point noir. Même à cette distance, il peut dire :

— Il galope… toujours ! C’est terrible !

Et je le vis faire alors une chose paternelle et émouvante. Il courut à son écurie, et il en ouvrit les deux portes grandes, pour que sa bête s’y jetât, quand elle apparut harassée, les naseaux rouges, les flancs battants, noire de sueur. Elle galopa jusqu’à sa litière vraiment, où elle s’arrêta d’un coup, tremblant sur ses pattes fines, tandis que Mitifio donnait sur la mangeoire, et que le marquis promenait déjà une main douce et caressante le long du poitrail de ce cher animal, dont il cherchait le cœur intrépide.

Mais Antoine avait sauté de l’auto : il exultait :

— Ils ont été épatants ! Lui a galopé, comme un dieu, et l’autre tourné comme un diable — dans le grand vent, qui les empoignait et avait l’air de leur f… des couleurs ! C’était prodigieux ! Quand on verra ça sur l’écran, une bouffée de Camargue entrera dans la salle !

C’est bien elle qui l’a grisé. Il est rouge de hâle, transpirant d’émotion. Il fait partie, à cette minute, des forces de la Nature répandues sur cette plaine inculte, et si belle. Ah ! il est loin de se demander, comme le régisseur, où commence la tartarinade, où elle finit, si le marquis est un farceur, lequel des deux roule l’autre. Il tient entre ses mains une chose splendide, qu’il vient de faire naître. La poésie l’assiste ; elle l’inspire ; il la suit, la talonne, l’étreint, et chacune de ses phrases, chaque juron, chaque éclat, c’est une déclaration passionnée qu’il lui fait.

Le marquis soigne et ménage ses chevaux pour l’amour de sa province. Antoine les ferait crever pour son film. Ils créent de la beauté, tous les deux. En cette minute passagère, où ils se sont heurtés violemment, ils n’ont eu l’un pour l’autre que de la colère ; et pourtant, je songe qu’ensemble ils embellissent la vie, la légende et la vérité.

— On dit toujours vaguement « la Provence », remarquait Antoine, au cours du déjeuner. Dites-nous, monsieur le marquis, où est donc le cœur de cette Provence ?

— Où ? répondit finement le marquis… Mon Dieu, monsieur Antoine, là où il bat.

Puisqu’ils étaient l’un et l’autre passionnés a le faire battre, le cœur de la Provence fut avec eux, ce jour-là, dans la Camargue.

IV

Dimanche. Repos toute la matinée. Ainsi en a décidé le patron, non par égard pour la troupe, dont il dit : « Ils n’ont encore rien foutu ! », mais pour s’apaiser soi-même, car ses nerfs sont exaspérés.

— Un matin, déclare-t-il, je vais prendre le train sans rien dire, et ils finiront le film comme ils l’entendront.

En attendant, ce dimanche-là, il ne se lève pas ; … il ne se repose guère : il tempête dans son lit.

— Ils freinent, parbleu, tant qu’ils peuvent ! C’est la grande joie du cinéma. Mais moi, j’ai dit que je serais à Paris dans trois semaines, et j’y serai ! Je les connais, les gaillards ; ils ont gâché le métier ; ils en ont fait, en dix ans, une chose innommable. Ils viennent de passer dix-huit mois dans les Alpes pour tourner trois mille mètres de pellicules. Ici, en trois semaines, j’en tournerai quinze cents… en dépit de Monsieur l’Opérateur… qui n’est pas photographe pour rien ; chaque fois que j’indique quelque chose, il proteste sourdement, son instinct s’alarme : il lève les bras : il dégage sa responsabilité ! Et derrière… ou devant lui, comme vous voudrez, il y a toute la bande, qui ne pense qu’à boulotter, à se balader et à échanger des bobards. Mais voici mieux : depuis hier, ils jouent l’Arlésienne pour de bon : ça, alors, c’est effarant ! Ils ne sont pas foutus d’interpréter le drame de Daudet ; mais ils se sont pris eux-mêmes à leurs rôles ! Ça y est : Mitifio est amoureux, et l’opérateur lui dispute son Arlésienne. C’est à qui la remettra toute nue !… Elle ne bronche pas. Elle veut bien se déshabiller pour quinze cents personnes, mais pour un monsieur seul, elle n’est pas pressée. Alors, tous deux s’éner vent, et ratent ce qu’ils font. J’ai d’abord un peu gueulé. Maintenant, je compte sévir. Je vais en remettre un des trois au train : car chacun de ces bougres-là obéit à sa destinée confuse qui est toujours de retarder les choses. Finir un film en un mois, quel scandale ! Eh bien, ils vont voir. Ils vont au repos, ce matin ; qu’ils en profitent ; tantôt ça va marcher ! Je reste au lit pour prendre des forces… et déjà je me sens en forme !

Cette perspective le fait éclater de rire : c’est la fin ordinaire de ses rages, qui ne sont que la forme exagérée de ses convictions ; mais la violence de termes dont il les affuble l’amuse lui-même, et une joie saine épanouit tout à coup son visage brouillé par la colère. En riant donc il prononce :

— Effarant !

Et il ajoute :

— Si c’était moins embêtant, ça serait d’ailleurs moins rigolo.

Là-dessus, il se lève, heureux.

Une heure après, il est à table ; nous sommes seuls. Il dit au garçon :

— Personne n’est là ? Je m’en fous. Servez.

Le garçon s’incline, bredouille et casse un verre en se tournant.

— Qu’est-ce qu’il a celui-là encore ? dit Antoine. Il ne fait plus que des boulettes. Est-il amoureux comme les autres ?

Je raconte alors ce que je sais. Ce garçon, ce timide et charmant garçon, qui sert à table et nettoie les chambres, qui apporte les entremets après avoir vidé les seaux de toilette, cet humble dont l’habit, par la constellation des taches, indique au moins la variété des travaux, ce laborieux qu’Antoine rabroue, est… un auteur dramatique, qui en servant, quand il entend parler théâtre, est obligé de faire effort, pour ne pas crier : « Moi aussi, m’sieur Antoine, j’en fais ! »

— Pauvre type ! dit Antoine en m’écoutant, je voyais bien qu’il était marteau !… Mais alors, il faut que je l’engueule à fond, pour qu’il n’ait pas la velléité de me montrer ses navets !

Le garçon reparaît. Il regarde Antoine avec des yeux ardents. Ses taches, sur son habit, ont l’air de miroiter. Et Antoine rugit :

— Qu’est-ce que c’est que ça ? (Il se penche sur un ravier.) Des sardines ? Vous vous foutez de nous, mon vieux ? À Arles, des sardines ? Voulez-vous m’apporter des olives et du saucisson. Et au galop ! Je veux avoir fini avant que les autres nous tombent sur le poil.

Il n’a même pas achevé sa phrase qu’ils sont là. On les a prévenus que le patron tempêtait à table : ils arrivent, moutons affolés. Aussitôt, Antoine, s’apaise. Il se lève même pour la grande cantatrice, arrivée le matin.

— Bonjour, madame. Avez-vous fait bon voyage ?

— Abominable ! J’ai changé trois fois de train. Ma femme de chambre s’était trompée…

— Eh bien, c’est votre femme de chambre qu’il faut changer, madame !… Enfin, vous êtes là, et toujours belle.

— Ne soyez pas trop indulgent !

— Ça, vous pouvez être tranquille.

Elle le regarde, les yeux noyés :

— Vous allez me faire marcher à la baguette ?

— Et comment !

Elle prend une attitude pensive.

— Si vous saviez avec quelles appréhensions j’arrive — moi qui n’ai jamais fait de cinéma !

— Alors, madame, mangez quelques hors-d’œuvre, dit Antoine, c’est excellent pour votre cas !

On sourit ; on s’assied ; on déjeune. Le Sociétaire ouvre la bouche, et, au lieu de l’emplir de nourriture, voici qu’il se met à parler. Et il parle tout de suite avec une sonorité telle que son oreille ne perçoit même plus quand d’autres parlent aussi. Antoine, qui se sent bien, dans son bon équilibre, le regarde, le déguste, l’excite, le défie ; bref, le met en scène, lui donnant l’occasion de déployer son génie.

Cet homme étonnant vient de terminer les hors-d’œuvre en luttant contre un pessimiste imaginaire :

— Non ! s’écrie-t-il. Je vous dis que la bonté existe dans le monde !

Il fait chanter les mots :

— La Parisienne de Becque est une chose inutilement, cruelle.

Ses narines s’épatent.

— Je connais les Parisiennes ! Pour que cette pièce-là fût vraie, il faudrait, après les trois actes que nous connaissons, que cette femme, dans un quatrième, se rachetât. Moi, je veux bien le faire, le quatrième ; je le vois ; je le sens ! Il y aurait un enfant malade. Et elle serait au chevet de cet enfant, et elle dirait, le cœur bouleversé : « C’est fini !… je n’irai pas ! Non ! Non ! Plus de rendez-vous ! Je suis la Parisienne : tête folle à mes heures, mais cœur de mère d’abord ! »

Cette déclaration dramatique a figé le garçon.

— Allons, mon vieux, dit Antoine, la suite !

Le Sociétaire, hagard, répond :

— Il n’y a pas de suite ! Le rideau tombe… tombe doucement : il faut que ce soit réglé…

Et il raconte comment une fois, à la Comédie, le rideau n’est pas tombé :

— Le souffleur, dans son trou, venait de tourner de l’œil !

Le garçon apporte le rôti :

— Moi aussi d’ailleurs, dit le Sociétaire, j’ai failli, un jour, me trouver mal. Pourtant, patron, vous connaissez ma résistance : je suis bâti à chaux et à ciment Eh bien, un jour que je jouais don Ruy Gomez, j’ai cru que je mourais !

La cantatrice le suit d’un regard ému.

— Je ne sais pas, madame, si vous m’avez vu dans don Ruy Gomez. J’y donne vraiment tout ce que je peux. C’est un formidable effort !… Bref, ce jour-là, j’avais dit en m’habillant : « Apportez-moi le plus riche costume du théâtre ! » Il y a des soirs ainsi où l’on se sent à la hauteur des chefs-d’œuvre… Et on m’a apporté un caparaçonnage magnifique… Vraiment, j’étais beau à mon entrée en scène !… Mais… j’ai cru n’en jamais sortir ! J’avais lancé jusqu’au fond de la troisième galerie ma tirade des portraits. Un triomphe ! Quand tout à coup… j’ai senti que j’éclatais !… Emprisonné dans ce vêtement d’apparat, qui était pour un figurant muet, j’avais dépassé mes forces !… J’étais écrasé. Je me suis dit : « Pourrai-je achever ? » Oui ! Je me suis raidi ; j’ai pu ! Mais, je suis remonté dans ma loge en hurlant : « Arrachez-moi ça ! Délivrez-moi, nom de Dieu ! » Et on a été obligé de me fendre mon habit du haut en bas !

— Quelle nature ! soupire la cantatrice.

— Oh !… murmure le garçon, qui attend, planté, la serviette sous le bras.

— Que voulez-vous, dit le Sociétaire modeste (il s’adresse autant au garçon qu’à la cantatrice), je crois à ce que je fais.

Il se sert amplement de la moutarde :

— Même quand je fais l’amour, j’y crois !

On sourit. Il reprend :

— Et j’ai été sur ce chapitre-là un gaillard, un mâle puissant, je vous jure ! Je n’ai pas couru la brune et la blonde au hasard, pour un simple et léger plaisir. Non. J’ai été chaque fois convaincu, disons le grand mot, amoureux.

Le garçon lui tend une assiette propre. Il rend son assiette sale et, rêveur :

— L’amour !

Le garçon soupire. Antoine remarque :

— Vous savez, mon vieux, qu’il faut avoir fini de déjeuner à une heure et demie tapant.

— Patron, je mange ! Parler ne m’empêche pas de manger. Et parlant d’amour, je pense à ce que j’ai vu jadis, grâce à mon ami Georges… vous le connaissez, patron ?

— Qui, mon vieux ? Georges V ?

— Non : Georges Albert.

— Albert Ier ?

— Georges Albert, qui tient un haras près de Besançon.

Antoine ne répond plus et fait signe qu’il veut de l’eau de seltz.

— Donc, dit le Sociétaire, Georges Albert m’avait dit : « As-tu déjà vu un étalon couvrir une jument ? »

Il a donné de la voix sur cette phrase, si généreusement, qu’à plusieurs tables les bouches se taisent et les oreilles se dressent. Un père de famille qui déjeune, tout près, entre ses deux filles, devient attentif et un peu angoissé. Mais le Sociétaire n’est plus dans la salle à manger de l’hôtel du Forum, à Arles. Il est au haras de Besançon. Il assiste à des choses surprenantes et magnifiques, et il les décrit avec la liberté de son âme éprise de toute la vie.

D’une voix sonore et cuivrée, vraie trompette de l’Amour, il dépeint à ces gens, assemblés, semblait-il, pour un repas, l’étalon qui hennit et, superbe, s’élance sur la jument. Le père de famille, pâle et aux abois, essaye avec un couteau de faire du bruit sur son assiette. Mais, lyrique et tonitruant, le Sociétaire continue d’évoquer l’Amour dominateur. Lui-même il s’est dressé, imitant la bête, et, debout, il a l’air de couvrir la table.

L’effet est immense. Antoine vient de vivre une minute délicieuse et il savoure la gêne de tous les convives qui ont été saisis, peut-être séduits (le garçon paraît enflammé ; l’Arlésienne, stupéfaite, demeure, la prunelle fixe) ; mais il leur reste à présent comme une fatigue de cette scène imprévue, et Antoine, charitable, fait diversion en demandant le café.

— Pressons, mon vieux, pressons ! Nous avons un travail fou, tantôt !

Soudain il a repris son masque contracté des heures de travail.

Il se lève, nerveux ; il m’explique :

— Aujourd’hui, c’est la journée d’Arles : je tourne tout l’après-midi dans Arles. Cette histoire-là, comprenez-vous, c’est un triptyque ! J’ai, d’une part, les scènes sauvages de la Camargue ; de l’autre, le drame à la ferme de Castelet (ça pour demain et jours suivants) ; mais au milieu, j’ai Arles, la ville de cette femelle ! (il désigne l’Arlésienne qui ne bronche pas). Car il faut qu’on la voie partout dans sa ville. Je veux la « tourner » devant Saint-Trophime, aux Alyscans, aux courses : il y a des courses tantôt, où des marchands d’oranges s’amusent avec quelques vaches crevées. Et enfin, il faudra placer deux ou trois belles scènes, devant sa propre maison, dans sa ruelle ignoble.

En trois phrases, il m’a dit tout le plan du drame et celui de sa journée. Journée surprenante. On le verra aux quatre coins de la ville, qu’il animera cinq heures durant, de sa passion dramatique.

On le trouve d’abord, ainsi qu’il l’annonça, avec sa troupe devant le portail de Saint-Trophime. Il veut que devant les vieux saints de pierre se profilent la silhouette exquise de Vivette, et le visage fatal de l’Arlésienne. On tournera donc deux scènes dans la lumière de cette place, où les promeneurs s’arrêtent, surpris par ce gros homme qui fonce sur ses acteurs, les prend, les mène, joue avant eux, crie quand ils jouent.

— N’avancez pas, monsieur ! (il court sur un passant) vous voyez bien qu’on tourne un film ! Madame, une seconde, suspendez votre promenade une seconde !

La jeune femme interpellée répond par un sourire ironique. Debout contre la fontaine, qui tient le milieu de la place, elle trempe ses doigts dans l’eau verte et trouble, dont on devine la fraîcheur en plein midi, car elle a la couleur du Rhône et doit venir comme lui des montagnes. Mais tout en baignant sa main, qui est jolie, elle suit des yeux la scène, et dès que tout est tourné, elle confie à Vivette :

— Votre coiffure n’est pas plus d’Arles que de Paris…

Antoine a entendu. Il se retourne, vengeur :

— Si, madame, elle est de Paris ! Elle est même de Montmartre ! Et… c’est votre faute ! Nous ne pouvons plus prendre nos modèles qu’à Montmartre, puisque des femmes comme vous, les plus belles de ce pays, se promènent devant Saint-Trophime, avec la robe et le chapeau d’une Parisienne, place de l’Opéra !

Une heure après, il est aux Alyscans, pestant encore contre les sarcasmes de cette Arlésienne, mais ébloui par sa beauté.

Sur cette vieille voie romaine, bordée de tombeaux vides, où la mort n’est plus qu’un souvenir qui donne aux lieux de la majesté, il veut illustrer par le film une rencontre du faible Frédéri et de la cruelle Arlésienne. Encore elle ! Elle sera partout, comme il a dit. Arles dans le drame, c’est elle et ce n’est qu’elle. Il faut qu’avec son châle étroit, sa robe longue, ses petits pieds qui se dérobent, elle passe avec son amant, devant tout ce qui fait la splendeur et le renom de cette ville.

Les courses ! Il y a des courses ? Qu’elle y soit !

— Et pourvu qu’elle n’y soit pas seule… marmonne Antoine, car ce sont des courses immondes. Il n’y aura pas un chat. L’organisateur m’a demandé vingt louis pour me permettre de tourner : je serai toute sa recette. C’est un salaud !

L’homme ainsi désigné est aux portes des Arènes, lorsqu’Antoine y entre, suivi de sa troupe. Il salue chacun mielleusement, et le hasard veut qu’il arrive du monde.

— Allons, dit le régisseur, il ne vous a pas volé !

— Comment ! dit Antoine furieux. Il a loué tous ces gens-là avec mon argent !

Parmi ces gens-là il place ses acteurs, d’abord la grande cantatrice, qui a revêtu le beau costume de Rose Mamaï. Elle arrive, dolente :

— Monsieur Antoine !

— Madame ?

— Vous n’avez pas pris de place pour ma femme de chambre ?

— Non, madame.

— Oh !

— Voulait-elle courir un taureau ?

— Elle voulait… voir, cette pauvre fille !…

— Nous, madame, nous travaillons !

— Mais même pour travailler, monsieur Antoine, je n’aurais pas été fâchée de l’avoir avec moi… Si mon châle se défait…

— Je vous le referai.

— Et mes cheveux ?

— Je m’en charge aussi. Vous êtes la mère de Frédéri, madame. Vous n’êtes plus du Théâtre National de l’Opéra. Vous avez un gros, un très gros embêtement, et vous vous foutez de vos cheveux !

— Mais… qu’est-ce que je fais d’autre ?

— Je vais vous le dire. Pendant la course, quand je vous ferai signe, vous allez apercevoir tout à coup l’Arlésienne avec Frédéri. Le patron Marc vous poussera le coude : « Oh ! votre fils !… » Vous chercherez des yeux, vous trouverez, et vous tâcherez de faire une gueule de circonstance.

— Comment ?… Comme ça ?…

— Non, madame ! Ne vous exercez pas maintenant à des mines de théâtre. Vous penserez, le moment venu à ce qu’il y a à faire, et vous le ferez !

Il la place, la laisse, va à l’opérateur, met l’Arlésienne près de lui, me dit :

— Je la lui confie, pour qu’il ne rate pas mes pellicules.

À Mitifio, qui est en bas, il indique un jeu de scène important ; puis il s’assied ; et tout en suivant pour son compte la course qui commence, il fait aux uns, aux autres, à droite, à gauche, les signaux promis.

La course est piteuse, mais la journée s’écoule, splendide, et les arènes avec leurs arcades et leur tour carrée se découpent d’une façon glorieuse sur le ciel d’un bleu profond. Vieilles pierres ; firmament éternellement jeune ; le jeune cœur d’Antoine retrouve devant elles de vieilles émotions :

— Quelle splendeur !

Puis, écœuré :

— Regardez-moi les miteux qui font les singes là-dedans !

Et il crie :

— Assez ! Rentrez chez vous ! On vous a trop vus !

Est-ce que le taureau entend ? Il vient d’attraper d’un coup de corne à la fesse un affreux fuyard, déguisé en torero. La cantatrice se cache les yeux.

— Emmenez-moi ! supplie-t-elle. Je ne peux plus voir ça !

Antoine devient cramoisi :

— Comment plus voir ça ? Mais c’est bien fait ! Un péteux qui ne sait pas son métier !… Tenez, tenez, regardez la gueule du taureau, madame, il est dégoûté ; il cherche la sortie ; il demande la porte !

— Je veux qu’on m’emmène ! gémit-elle encore.

— Madame, reprend froidement Antoine, c’est le moment de jouer votre scène. Attention ! Second taureau. C’est à vous… Ah ! Celui-là est immonde, il meugle comme une vache !… Cinq cents francs pour tourner ça !… L’opérateur !

— Monsieur Antoine ?

— Prenez, mon vieux !

— Quoi donc ?… Il n’y a rien ?

— Justement. Prenez cet animal qui ne veut rien f… et qui renifle dans le sable. Je veux ça comme document !… Et vous, madame, allez-y ! Allez ! L’autre vous pousse le coude. Vous voyez l’Arlésienne. Prenez un air effaré. Pas cette tête-là… On croirait que vous voyez l’Arlésienne à l’Odéon, dans les décors de Ginisty !… Là… Bon. Bien. Étonnant ! Ça y est. Vous y avez mis le temps, mais ça y est ! Merci… Et maintenant, vous pouvez filer : je n’ai plus besoin de vous.

Elle ne filera pas. Heureuse de l’effet, la grande cantatrice soupire :

— Je vais essayer de rester…

— Pas moi ! dit Antoine. Je crève de chaleur et de soif. J’ai ce que je voulais et j’en ai trop vu. Au revoir !

Un signe à l’opérateur, un à Mitifio, un au régisseur ; et ce sont les ruelles populeuses et crasseuses, le long du Rhône, qui maintenant vont voir Antoine.

À la seconde où son auto démarre devant les arènes, la grande cantatrice s’en échappe, et essoufflée :

— Il y a bien une petite place pour moi ?

Antoine lève les yeux au ciel :

— Non, madame !…

— Monsieur Antoine, soyez gentil !

— Madame, vous n’êtes pas de la scène de la ruelle !

Il a fait signe au chauffeur qui accélère. Il prend rageusement une embrasse :

— Je vais la réexpédier à l’Opéra.

Puis il demande au régisseur :

— C’est prêt où nous allons ? Les gens sont prévenus ?

— Et payés ! répond l’autre avec suffisance.

On arrive. En revoyant les lieux, Antoine s’enthousiasme :

— Ça pue ! C’est ignoble et admirable !

Mais son plaisir est vite gâté. À la maison choisie, porte close. Il cogne. Il appelle. Rien. Alors, dévisageant le régisseur :

— Vous m’avez foutu dedans !

— Oh ! patron !…

On entend une voix à l’intérieur :

— C’est de nous qu’on s’est foutu !

— Quoi ? fait Antoine. Qu’est-ce qu’on grogne là-dedans ?

La voix reprend :

— On ne grogne pas ! On dit ce qu’on a à dire. Tas de grossiers !

Antoine fait trois pas. Il agite les mains, et en sourdine :

— Je sens que je vais gueuler.

Il cherche seulement après qui. Le Sociétaire se présente :

— Patron, laissez-moi arranger ça…

Antoine éclate :

— Vous ici ? Vous n’êtes pas de la scène de la ruelle : disparaissez !

— Patron…

Le Sociétaire a sa voix douloureuse :

— Je vois que vous ne me connaissez pas. Je ne suis pas un embêteur, patron ! Je voulais…

— Ah ! il est effarant ! s’écrie Antoine. Celui-là, il est pur ! Je comprends qu’on lui ait foutu douze douxièmes !

Il n’écoute plus. Il aborde une femme du peuple. D’une main il enlève son chapeau, de l’autre il tend un billet de cent sous, et il demande qu’elle intercède auprès de la propriétaire de la maison. Car il est buté. Depuis trois jours il rumine la scène à jouer, et le voici persuadé que, dans Arles, il n’y a pas une seule autre maison qui puisse convenir. C’est dans celle-ci qu’a travaillé son imagination : il la veut ; il l’aura. Galvanisée par l’autorité de son regard, où il y a du feu, la femme au billet de cent sous réussit à faire entrebâiller la porte. Antoine regarde son régisseur.

— Bon à rien, mon vieux, à rien ! Pouvez compter sur moi : c’est le dernier film que vous faites ! Je vous conseille de chercher une place de gardien de square ou de musée !

Là-dessus, de son portefeuille il tire d’autres billets, enlève de nouveau son chapeau et, à un mètre de la maison, commencé à dire, à voix haute :

— Ces gens-là ont parfaitement raison ! On les empoisonne et on ne les paie pas : nous sommes répugnants !

Une tête de femme farouche se montre.

— Madame, dit Antoine, je vous fais toutes mes excuses…

Il a un pied sur le seuil. Un pas encore, il est dans la place. Deux minutes s’écoulent : il parlemente. Et il ressort, l’œil amusé. Qu’est-ce qu’il voit ? Là grande cantatrice arrive, tordant ses chers petits pieds sur les pavés de là ruelle, appuyée à l’épaule du rouquin, qui la soutient et la guide, et elle pousse des cris de chinoise torturée, mendiant un regard d’Antoine. Aussitôt, il détourne les yeux. Mais déjà le régisseur, vexé de son échec, a dit brutalement, prenant la voix du patron :

— Demi-tour, madame ! Vous gênez ici !… Au bout de la ruelle, madame !

Et la grande cantatrice, indignée, toujours une main sur l’épaule de son guide, telles les reines d’Opéra quand elles lancent leur morceau, se rebiffe, s’ébroue :

— En voilà des façons de me parler !… Mais, monsieur, je ne vous permets pas !… Est-ce là les mœurs du cinéma ? En ce cas, je ne ferai plus de cinéma ! Je n’ai jamais tenu, moi, à faire du cinéma !

Onctueux et noble, le Sociétaire intervient :

— Madame, il ne faut pas s’irriter.

— Cher monsieur, s’il n’y avait que des hommes galants comme vous…

— Chère madame, Antoine est un génie ! Et notre régisseur, un ami à moi, un ami de vingt ans !

Hochant la tête, battant des yeux, elle a lâché l’épaule du rouquin après qui Antoine hurle :

— Vous, je vous fais régler ce soir : je ne veux plus voir votre gueule !

Et elle s’appuie au bras généreux du Sociétaire. Antoine murmure :

— Ça va ! L’Opéra et la Comédie-Française : les deux bobards étayés l’un sur l’autre !

Voici la ruelle libre. Le Sociétaire a fait merveille : sa voix suppliante, son geste magistral ont convaincu les curieux : hommes, femmes, enfants, une chèvre, la cantatrice, tout le monde se tasse, à distance. Et elle, attendrie, minaude :

— Mon cher Sociétaire, regardez cette petite fille exquise, devant moi. Ce teint brûlé de bohémienne.

Sur l’enfant elle se penche :

— Es-tu d’ici, petite ? Les jolis yeux !… Et cette nuque !… Ces poignets !… Moi, c’est toujours les attaches que je regarde… Cette petite m’impressionne. On croirait qu’elle lit nos destinées. Elle voit peut-être l’avenir… Petite, sais-tu lire dans les lignes de la main ?

L’enfant ne répond pas.

— Ah ! soupire-t-elle, j’aime tant qu’on lise dans les lignes de ma main !

Mais un petit chien nouveau-né, sorti on ne sait d’où, vient lécher ses souliers. Aussitôt, elle répand sur cette faible bête son attendrissement.

— Est-ce mignon ! Que j’aimerais avoir un chien !

Le Sociétaire déclare :

— Vous n’aurez qu’à me le dire, quand vous en voudrez un. Mon excellent ami Jean…

— Nom de Dieu !

Une colère d’Antoine les interrompt. Elle a pour victime l’opérateur. Celui-ci, jaloux de Mitifio qui avait assis l’Arlésienne sur ses genoux et lui fardait à deux mains la figure, vient, dans un mouvement de rage, de fausser son appareil, en sorte qu’il lui faut courir à l’hôtel en chercher un autre :

— Cette histoire-là, dit froidement Antoine, ne va pas continuer !

— Quelle histoire ? fait l’opérateur. Ce sont ces sales pavés…

— Non, monsieur !

— Pardon, monsieur Antoine…

— Je vous dis : « Non, monsieur ! » Je n’ai pas les yeux dans ma poche.

— Vous m’avez donné un ordre si brusque…

— Naturellement, monsieur ! Nous sommes ici pour saisir la vie : nous l’attrapons, quand elle passe. Vous, vous attendez régulièrement qu’elle soit passée. C’est ce que vous appelez le cinéma. Je ne le comprends pas comme vous, et vous êtes ici pour le comprendre comme moi.

— Monsieur Antoine…

— Il n’y a pas de monsieur Antoine ! Dans ce moment-ci, je me fous d’être Antoine ou pas Antoine ! Vous avez passé dix-huit mois dans les Alpes à attendre que le bon Dieu vous apparaisse sur le Mont-Blanc. Ici, nous prenons sur le vif des hommes et des femmes. Pas besoin de se demander pendant trois heures ce que ça donnera demain sur un écran, en songeant à des écrans qui, hier, n’ont rien donné. Il faut prendre, monsieur, il faut tourner ! Et puisque maintenant, vous ne pouvez plus tourner, à cause d’un geste inadmissible, il faut filer à l’hôtel dare-dare, et être revenu… en partant !

L’opérateur, sans souffle, s’éclipse. Antoine roule une cigarette et dit à Mitifio :

— Donnez-moi des allumettes, mon vieux !

De loin, le régisseur confie au jeune premier :

— Il est terrible avec les allumettes. Regardez-le. Il allume… et il fourre la boîte dans sa poche : ça y est… Dans une demi-heure, ce sera à vous : « Une allumette, mon vieux ! » Et il vous fera aussi votre boîte. Puis, dans une heure, à moi. Il aura ce soir dix boîtes en poche. Alors commence le mystère. Qu’est-ce qu’il en fait ? Les met-il de côté ? Est-ce qu’il les jette en se couchant ? Demain matin, il apparaîtra les poches vides, et son premier mot sera : « Donnez-moi donc une allumette, mon vieux ! »

Tout en parlant, il a poussé du pied une boîte à ordures qui attendait qu’on la photographiât, en travers de la ruelle.

— Ça, c’est fort ! crie Antoine. Voulez-vous me laisser cette saloperie où elle est !… Ah ! ils sont effarants ! Ils s’y mettent tous ! Vous ne voyez pas que cette boîte à ordures c’est de la vie ! La vie ! Combien de fois faudra-t-il que je gueule ce mot-là ! Pour l’amour de Dieu, n’arrangez pas la vie !… Que j’ai soif !… Saloperie de température !… Et on dit que le Midi est une blague !

Il déboutonne la ceinture de son pantalon :

— Je crève là-dedans… Je m’épaissis… Peux plus travailler. Monsieur Mitifio !

— Monsieur Antoine ?

— Puisque vous avez entrepris de grimer mademoiselle, pendant que l’autre n’est pas là, voulez-vous me pâlir cette figure !

— Trop pâle, vous ne craignez pas…

— Non, monsieur ! Les yeux de cette femme sont admirables, cernés, plombés. Ne me recouvrez pas ça avec vos fards qui ôtent toute expression.

— Bien, monsieur.

Il dévisage Frédéri :

— Et vous, qu’est-ce que vous avez ? Une pomme dans la bouche ?

— Monsieur, c’est un appareil de mon invention… pour m’élargir les joues. Je trouvais que j’avais l’air trop pensif…

— Si vous pensez à la découverte de l’Amérique, peut-être !… Mais il faut penser à votre Arlésienne, monsieur. Vous n’y penserez jamais trop. Il faut y penser tout le temps.

— J’y pense tout le temps, monsieur !

La réponse a été si nette, elle contient peut-être une allusion si ferme, qu’Antoine reste coi. Le régisseur sourit.

— Pas bête, ce type-là, grogne Antoine qui se détourne. À défaut de talent, il a du caractère. J’ai vu ça l’autre jour, quand il galopait. Il allait aussi vite que le vent de la Camargue, Il y aura, grâce à lui, quelques mètres épatants !

Il remonte son pantalon. Sa cigarette s’est éteinte : il demande des allumettes au régisseur, et les empoche. Puis revenant à l’Arlésienne :

— Vous avez un corsage à rendre amoureux un paralytique ! Quel costume !… Ah ! enfin, voilà l’autre qui revient avec un appareil ! Ne perdons pas de temps. Il me dirait : « Il n’y a plus de lumière !… » Qu’on se rassemble et qu’on m’écoute. Voici ce qu’il s’agit de faire. Primo : Frédéri reconduit l’Arlésienne chez elle. Il la mène à sa porte. Il l’embrasse sur le seuil : il faut un baiser un peu éperdu. Puis il regarde jusqu’à ce que la porte soit fermée, et la porte se ferme lentement, parce que l’autre est une garce… Mademoiselle, quand vous regardez froidement, vous avez un œil épatant : il faudra me faire cet œil-là. Bon. Maintenant, secundo : le pendant. Mitifio reconduit l’Arlésienne. Celui-là est gardien de chevaux : c’est une brute. Il vient de lui faire une scène. Ils se sont jeté des noms de poissons à travers la figure. Il la ramène jusqu’à sa porte ; il la prend, lui tord les poignets, puis la flanque chez elle d’une poussée.

Les deux scènes, indiquées avec cette vigueur, sont esquissées mollement par les trois artistes. Aussitôt, il s’exaspère.

Les badauds, au bout de la ruelle, commencent à se passionner.

— C’est quelque chose de tourner un film, dit une femme.

— Monsieur, hurle Antoine à Frédéri, voulez-vous laisser votre chapeau et ne pas arranger vos cheveux : c’est un geste de jeune premier !

— Il voit tout, dit un homme, rien ne lui échappe !

— Sacré vieux ! reprend un autre, il s’y connaît en cinéma…

— Mademoiselle, crie Antoine, ne touchez pas à votre châle !

— Monsieur, il vient de se déchirer…

— Tant mieux ! Pour une fois, ça aura l’air vivant ! À vous, monsieur Mitifio… Dépêchons !… Prenez-la par les bras, et serrez-la jusqu’au sang !

— Non, tout de même ! crie l’Arlésienne.

— Quoi, non ?

— Il va me casser !

— S’il vous casse, on vous paiera ! Vous, prenez-la et poussez ! Poussez ferme dans la porte ! Non ! Ce n’est pas ça du tout !

— Ah ! geint une femme du peuple, la pauvre actrice, elle gagne pas ses sous à rien faire.

Le Sociétaire se penche sur elle avec une paternelle noblesse :

— Vous avez la preuve que le cinéma n’est pas un métier de fainéants.

— Je ne sais si je pourrai m’y habituer, soupire la cantatrice.

Mais Antoine, pour indiquer la scène à Mitifio, se met cette fois à la jouer lui-même. Il marche vers l’Arlésienne, les épaules rondes, ramassé sur soi ; le visage exprime la haine ; les poings sont serrés. On le sent capable de la tuer. Brusquement, il l’empoigne : une rage le tient. Elle ne pèse pas dans ses doigts ; il la fait tourner. Sa bouche est sur la sienne ; il aurait peut-être envie d’un baiser ; il crache une injure. Et, brutalement, il la jette dans le couloir de sa maison, où elle s’écroule à reculons.

La scène a été si violente, si passionnée, si belle, il s’y est montré si fort, si humain, si vrai, que le peuple, l’humble peuple ignorant, pris et bousculé malgré lui, a un « Oh ! » d’admiration, qui est un succès imprévu et touchant. Antoine en est ému. C’est une des minutes poignantes pour lesquelles il travaille. Il les guette, les chasse, et il les vit, comme un tireur, qui serre tout tiède en ses deux mains un oiseau merveilleux.

— Je vous dis que c’est le Napoléon du théâtre !

L’opérateur est ébranlé. Le régisseur affirme sentencieusement :

— Depuis vingt ans que je le connais, je l’ai rarement vu aussi beau !

Antoine passe en s’épongeant, et pour détourner l’attention qui le gêne :

— Jamais souffert de là chaleur comme ça ! Je crève de soif !

Il monte dans l’auto :

— Au café ! Mes enfants, le travail est fini. Maintenant, je me fous de tout, et on boit !

Le Sociétaire accourt :

— Patron, vous êtes le Na…

— Au café ! Je paie une tournée à tout le monde.

— Monsieur Antoine ! Monsieur Antoine ! crie la grande cantatrice. Il y a bien cette fois une petite place pour moi ?

Elle boite sur le pavé et tend les bras. Antoine crie :

— Je vais vous envoyer rechercher !

L’auto n’est pas arrêtée, place du Forum, qu’il lance déjà au garçon de café :

— De la glace, mon vieux, tout de suite !

— Dans quoi ? demande le garçon.

— Je m’en fous ! Je crève ! Et apportez dix verres, quinze verres : j’offre une tournée… On a eu une journée épatante. Vous vous êtes tous conduits comme des rosses, mais ça marche, et il y aura de belles choses !

On vient de lui apporter de quoi boire. Il vide la moitié d’un verre, le garde dans la bouche en gonflant les joues, avale, fait : « Pouh ! » et dit :

— Ça, c’est quelque chose.

Puis, regardant la place :

— On n’a rien offert au père Mistral. Il a l’air de vouloir descendre de son socle pour s’asseoir avec nous.

Les autres boivent aussi : silence.

— Épatant, ce Forum ! dit Antoine.

Et il s’emplit d’air, lentement, les poumons.

Tout à coup, il regardé le régisseur.

— Vous n’avez pas renvoyé l’auto ?

— À qui ?

— À la reine d’Opéra.

— Sacrebleu !

— Eh bien, elle doit faire une musique ! dit Antoine.

Le régisseur va donner ses ordres : il lève le bras. Le rouquin, qui guette sur la place, croit qu’on veut le rafraîchir : il accourt et dit :

— Oh !… ce que vous voudrez : un bock… ou un café glacé.

Antoine éclate de rire :

— Celui-là est formidable !

— Veux-tu filer avec l’auto, commande le régisseur, et reprendre là-bas tous les gens qui restent.

L’Arlésienne a devant elle un verre de Bénédictine.

— Vous n’avez pas soif, vous ? reprend Antoine. À quoi pensez-vous ?

— À moi, dit le régisseur.

— Idiot ! fait l’Arlésienne. Je ne pense à rien, et ça me suffit : je vais prendre un bain.

— Garçon, crie Antoine, un autre verre, mon vieux ! Celui-là est ridicule. Apportez-moi ce que vous avez de plus grand, avec une seconde carafe… Ils n’ont pas soif, eux, ils sont épatants !

Trompe d’auto, et arrivée sur le Forum de la grande cantatrice, que n’a pas quitté le Sociétaire. Antoine crie :

— On vous attend ! Qu’est-ce que vous prenez ?

Mais la grande cantatrice fait mine de ne pas entendre et, tout droit, rentre dans l’hôtel.

— Qu’est-ce qu’elle a ? demande Antoine.

— Elle a… elle est nerveuse, répond le Sociétaire.

— Qu’elle prenne donc aussi un bain ! dit Antoine.

L’Arlésienne se lève :

— Je vais me f… dans le mien.

Le Sociétaire la suit sous les platanes.

— Chère amie, je voudrais vous parler…

Elle dit, traînant sur les mots :

— Tu veux donc aussi me faire la cour ?

Et elle ricane. Ils s’asseyent à l’écart. L’opérateur pâlit.

— Il veut lui raconter, dit Antoine, avant qu’elle remonte, comment il a manqué mourir dans don Ruy Gomez.

Et ils regardent tous avec amusement ou irritation. Le Sociétaire fait des gestes. On entend :

— Non, mon petit, non !
ou encore : — Si c’était moi, ah ! pauvre enfant !

Antoine se lève et dit :

— Je vais me flanquer tout nu dans ma cuvette !

Puis au régisseur :

— Faites préparer de la glace pour dîner, hein ? Au dîner, pas un mot sur le cinéma : ceux qui en parleront, à l’amende. Et après le dîner, un poker, où je vous gagnerai et autant que je voudrai.

— Ça c’est à voir, dit le régisseur émoustillé.

— C’est tout vu ! dit Antoine.

Il est rouge et heureux.

— Vous avez un rude coup de soleil sur la joue droite, dit l’opérateur.

— Et je garde la gauche pour demain ! réplique Antoine.

Puis il entre dans l’hôtel.

Dès qu’il n’est plus là, le Sociétaire revient.

— À moi de boire ! Je ne l’ai pas volé !

Il a les mouvements d’un homme ému, qui vient de consommer un acte important. Et comme son âme est généreuse, il fait profiter les autres, tout de suite, de son émotion :

— Ça y est : je lui ai ouvert les yeux !

— À qui ? dit le régisseur.

— Ces femmes-là sont terribles !

— Quelles femmes ? dit le régisseur.

— Ne fais pas l’âne : tu sais ce que je veux dire. Moi, vois-tu, je ne blague pas du matin au soir, parce que la vie ne blague pas toujours. Je vois ce qui se passe dans la troupe.

— Quelle troupe ? dit le régisseur.

— Et comme j’aime Antoine, profondément, — quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse — car ce qu’il dit et ce qu’il fait, il n’en est pas toujours responsable — comme je l’aime pour son génie…

La cantatrice apparaît.

— J’ai soif…

Elle s’assied. On lui sert à boire, et le Sociétaire continue :

— Il ne faut pas mettre des bâtons dans les roues à un homme pareil : ce n’est pas bien ! Aussi, j’ai été carrément la trouver ; et je lui ai dit, dans les yeux : « C’est mal ce que tu fais là ! »

— Effectivement, dit le régisseur, si c’est mal, ce n’est pas bien.

Et il chantonne. Le Sociétaire lui tourne le dos. Fatal et frémissant, il ouvre son cœur à la cantatrice :

— Madame, aucun être humain n’a le droit d’en faire souffrir un autre !

— C’est vrai… soupire-t-elle.

— La cruauté de ces femmes-là vient de leur inconscience. Or moi, je suis peut-être coco, mais dès que l’amour paraît, je dis : « Attention : c’est sacré ! »

— Que c’est vrai ! affirme encore la cantatrice.

— Ce n’est pas la première fois d’ailleurs que je m’érige en donneur de conseils. Il y a deux ans, une femme d’ami, qui n’avait pas plus de tempérament qu’un salsifis, madame — je le savais par le mari — me faisait de l’œil et m’agaçait. Un jour je l’ai prise… oh ! seulement par les poignets, comme le patron faisait tout à l’heure, et je lui ai dit : « Ça suffit ! Ne t’avise plus de m’exciter. Ne joue pas avec le feu. Moi, quand je m’allume, c’est un incendie !… »

— Puis-je reprendre l’eau de seltz ? demande le garçon.

— Et je l’ai bien regardée pour ajouter ceci : « Le jour où je m’allumerai, je ne tournerai pas autour de toi ; je te prendrai à la minute ; et où que nous soyons, je te posséderai ! »

— Ah ! c’est bien… bredouille la cantatrice.

Le Sociétaire s’essuie le front, boit lentement, et dit, tournant la tête comme s’il s’adressait à tous les clients du café :

— Aujourd’hui, c’est pour Antoine, parce que je l’admire, que j’ai voulu mettre de l’ordre dans la troupe.

Deux messieurs approuvent. Ils ont entendu, et compris, car ils sont au courant. La place du Forum, c’est le quartier général d’Antoine : on y parle tout haut des secrets de ses comédiens. C’est du théâtre pour Arles, du théâtre qui vit, et qui grouille. Tantôt des éclats partent de l’hôtel, tantôt discussion véhémente au café, tantôt embarquement compliqué en auto. Les gens n’ont qu’à regarder et à écouter. Car les bagages sont dans des chambres, mais les histoires campent sur la place. Et grâce à Antoine, raison d’être de tout ce remue-ménage, elles sont infinies : c’est à qui, dans la troupe, parlera de lui, pour l’exalter, le débiner, imiter son accent : « Vous êtes mauvais, monsieur ! » C’est à qui, en somme, le subira le plus totalement : les Arlésiens comme ses artistes. Ne l’ont-ils pas tout à l’heure applaudi ? Chez eux il est chez lui. Une fois lavé, rafraîchi, apaisé, il redescend sur le Forum, regarde Frédéric Mistral comme un vieux camarade et déclare :

— Bonne journée, hein ? Bon boulot ?

Puis au Sociétaire qui sourit :

— Qu’est-ce qu’il y a, chère « Comédie-Française » ?

— Rien, patron ; je vous admire !

— Vous feriez mieux de me donner des allumettes.

— Tout de suite !

En trois enjambées, le Sociétaire est au bureau de tabac. Il en sort radieux :

— Patron, vous n’allez pas me croire ! Ce Midi est fabuleux ! Je demande des allumettes. Le buraliste me répond : « Voilà, monsieur le Sociétaire ! »

— Eh bien quoi ? dit Antoine, gouailleur, de sa voix du nez, — c’est un type qui a été à Paris, et qui vous a entendu.

— Pensez-vous ?

— Si je le pense ? Donnez-moi votre boîte… Quand on vous a entendu, mon vieux, on en a pour la vie !

Et pendant que le Sociétaire devient rose de plaisir, Antoine, comme par hasard, empoche les allumettes.

V

Antoine était si pressé d’aller « tourner » à la ferme du Castelet, qu’il est parti seul ce matin, n’ayant plus la patience d’attendre sa troupe. Il a laissé une simple note : « Tout le monde me rejoindra à neuf heures. »

C’est que le Castelet représente ce qu’il a de plus beau à faire. Au Castelet, il va vraiment « tenir » Daudet. On y jouera l’essentiel du drame ; le Castelet, c’est le mas de Rose Mamaï ; Antoine va placer cette détresse humaine dans un décor divin ; et il est parti, parce que c’est la Poésie qui l’a réveillé, sorti de son lit, mis en route.

Il a de la Camargue des galopades dans le vent ; d’Arles tout ce qui du passé peut émouvoir nos cœurs ; et il va prendre à présent au Castelet la campagne de Provence, dans l’intimité de sa vie quotidienne et magnifique. Il cherchera les couleurs et les odeurs, et par la beauté ou l’élégance d’un geste, il tentera d’exprimer la valeur qu’a la vie sur cette terre d’élection.

Pour ce travail superbe et rare il exhibe un foulard couleur sang et une casquette de palefrenier ; et c’est un des traits d’Antoine que le comique de sa tenue dépend de son émotion : plus elle est vive, plus il se déguise. Il a l’esprit ailleurs.

Au chauffeur il a dit : « Dépêchons ! » comme s’il était en retard et que tout le monde l’eût précédé. Dès qu’il est au Castelet, il s’impatiente :

— Qu’est-ce qu’ils f… ! Ont-ils tous crevé sur le chemin ?

Puis, il va de long en large :

— Dieu, que c’est beau !

La ferme du Castelet, au haut d’un rocher, domine un tournant de la route d’Arles à Fontvieille. Était-elle un château protecteur des passants ? Fut-elle un repaire guettant les voyageurs ? Du temps que la vie sociale était plus âpre, à coup sûr, ces pierres abritèrent d’autres hommes que des paysans, et l’on y vit des scènes encore plus noires que la mort du pitoyable Frédéri.

Tout de suite, on évoque son suicide devant ce grand roc à pic. Car d’un côté la ferme rejoint la route par un chemin d’une pente douce, — et c’est le côté qui regarde vers Arles, — mais de l’autre, face à Fontvieille et aux Alpilles, la chute est rude et dramatique ; à cette vue le cœur se serre ; et tout près des peupliers tremblent.

Antoine étudie, place ses scènes ; et le fantôme de Daudt l’assiste, car on voit son moulin de la ferme du Castelet, comme lui voyait la ferme en écrivant ses lettres. Tout est prêt. Il ne manque que la troupe.

Une heure, qu’il est là à se ronger ! Dire qu’autrefois, quand il avait des acteurs, il suait sang et eau pour avoir des décors ! Aujourd’hui, la Nature le comble, mais il est seul, et ne voit rien venir…

Si : un nuage sur la route ; c’est eux ! Il ne regarde pas davantage. Il se retourne vers le Castelet… Mais quoi ? Ils ne sont pas encore là ?… Ce n’était pas eux ! C’est un troupeau de moutons, avec chiens, mules, berger, qui, bêlant, piétinant, à la fois docile et égaré, s’en va dans la poussière, vers la fraîche montagne, où l’herbe est, paraît-il, remplie de fleurs autant que les cieux d’étoiles.

Antoine s’arrête, regardant de tous ses yeux cette image de la Provence, qui est d’hier, d’aujourd’hui, de demain, d’une beauté sensible à toutes les âmes de tous les temps. Mais Antoine n’a pas d’appareil. Il rage… Il n’a que sa mémoire pour s’enrichir… en vain.

Alors, son cœur bouillant se décide à la colère. L’œil farouche, il scrute l’horizon, et il injurie ces gens qui ne viennent pas… et… et… que voici ! Ah !… En même temps qu’il les voit, il s’apaise.

— Ce sont des chameaux, réfléchit-il. Ils s’attendent à être engueulés. Je ne broncherai pas.

En effet, ils descendent de voiture dans le silence ; ils tendent le dos. Et Antoine les dévisage simplement.

Dans ce pays gris, aux tons discrets, un débarquement de femmes et d’hommes fardés devient une exhibition cruellement théâtrale. Antoine le sent, mais il sourit :

— L’appareil, lui, souffrira pas !

Il ajoute à part :

— L’opérateur non plus.

L’opérateur est encore collé à son Arlésienne, et le régisseur annonce que Mitifio est au lit.

— Parfait, murmure Antoine, le drame continue.

— Il a une forte sciatique…

— Sciatique du désespoir. Et voilà l’autre tout seul avec sa donzelle : il va être plus doux qu’un agneau : ça marchera comme sur des roulettes… Avez-vous une galette à l’anis ?

— Une ga… ?

— Un panier à couvercle ?

— Un pa…

— Vous avez tout oublié ?

— Patron…

— Ne vous défendez pas, mon vieux ! Vous voyez que je ne suis plus en colère : je me cuirasse ; j’avais prévu. Quand on veut quelque chose, inutile de donner des ordres : il faut agir soi-même. Par conséquent, c’est moi qui ai tort, mais c’est vous qui allez retourner à Arles… Et le patron Marc n’est pas là ?

— Mais…

— De mieux en mieux. L’Équipage non plus ?

— Patron… on ne pouvait pas amener tout le monde.

— Qui est cette personne ?

— Ma femme de chambre, dit la grande cantatrice.

— Pourquoi faire, madame ? dit Antoine.

— Pour me coiffer, m’habiller…

— Et nous faire rire ! Bien. Très bien. Remarquez : je ne fais plus aucune objection ; je suis au point ; il paraît qu’il faut que ça marche comme ça au cinéma. Je m’habitue ; je tends le dos ; mes questions ne sont que curiosité. En somme, vous venez d’Arles, et il n’y a plus qu’à y retourner chercher la galette, le patron Marc, l’Équipage, et le panier à couvercle. Eh bien, vous allez faire tout ça, dont je vous remercie d’avance. D’autant plus que pendant ce temps, nous essaierons de travailler avec ce que nous avons. Monsieur l’opérateur consent-il à me suivre ?

Et il annonce à la grande cantatrice :

— À vous, madame, dans dix minutes.

Puis il se met à parcourir la ferme avec l’homme de la photographie, expliquant :

— Vous voyez quelle gueule ça a !

— Dame oui, c’est…

— Donc, il faut me prendre ça sous toutes ses faces, à la fois le Castelet et le pays, pour qu’on ne voie pas le Castelet, sans sentir le pays, et qu’on ne voie jamais le pays sans l’essentiel pour nous : le Castelet.

— Ce ne sera pas commode… dit l’opérateur.

— Monsieur, reprend Antoine avec tranquillité, si c’était commode, je ne serais pas ici… Nous allons commencer par prendre dans cette ferme admirable, Rose Mamaï, la mère. Vous êtes au courant de l’histoire ?

— C’est-à-dire…

— La voici pour la vingtième fois. Son fils Frédéri a découché ; il n’est pas rentré ; elle est affolée. Nous allons la voir ici et là, partout. Elle tourne, ne faisant rien nulle part. Ses yeux fouillent la campagne : « Être mère, quel enfer !… » Ça dans la lumière heureuse de la matinée que nous vivons.

Ce disant, il monte de terrasse en terrasse. Il dit : « Je veux ça, monsieur… Ça aussi… Je veux ce rempart, avec cette ligne de saules bruissant dans une coulée de pré… Là, il y a une bergerie sous une voûte de vieille chapelle ; c’est prodigieux : je veux ça… Je veux le puits… Je veux l’auge… Je veux les portes de l’écurie, avec ces ailes de chouette, clouées dessus. Tout ça épatant ! … Regardez maintenant l’abbaye de Montmajour… Regardez, monsieur, au lieu de faire des yeux de somnambule ! Montmajour est en pleine lumière. Une merveille. Bon. Il ne vous reste donc qu’à placer votre appareil et à m’appeler notre grande cantatrice, pendant que je pose mes fesses une minute sur ces pierres vénérables.

Mais ce n’est pas la grande cantatrice qui vient : c’est le régisseur.

— Patron…

— Quoi encore de cassé ?

— Rose Mamaï vient de manger un œuf cru avec du miel… Elle se sent toute chose… Elle a envie de rendre.

Antoine ne répond plus. Il fait une grimace qui veut dire : « C’est formidable, mais je m’attends à tout !… » Puis, il se lève avec effort, accablé tout de même.

— Quel âge peut avoir cette femme-là pour faire des insanités pareilles ! Un œuf cru et du miel ! Ce n’est pas une femme de chambre qu’il lui faut : c’est une bonne d’enfant !

Il redescend dans la cour.

— Où est-ce qu’elle est ?

— On l’a étendue sur un lit, dit le régisseur, qui ouvre la porte de la ferme.

— Eh bien, madame, fait Antoine en entrant, il faut rendre, il faut absolument vous dépêcher de rendre tout ça !

— Ah !… Comment ? geint la grande cantatrice.

— Comme vous voudrez, dit Antoine avec douceur.

Il s’approche du lit et la considère :

— Puis une autre fois, il ne faut jamais avaler un œuf cru au miel, sans savoir comment le rendre… surtout quand on a un contrat, madame, où cette scène-là n’est pas prévue.

Il regarde le fermier.

— Vous n’auriez pas du vin blanc ?

— Oh ! dame, si, dit le fermier.

— Donnez-en donc un bon verre à madame.

— Ça va être affreux ! gémit la grande cantatrice.

— C’est pour vous faire rendre, madame, dit Antoine de sa voix du nez… Après, ça va aller très bien. Je vous laisse, et vous attends dans dix minutes… C’est ça.

Il sort et trouve la troupe installée sous un hangar, entre le puits et l’écurie, au milieu des charrettes.

Le Sociétaire, dont l’organe éloquent n’est jamais las, est en train de raconter que son ami Paul René, l’auteur dramatique, est le premier tireur de France :

— Il se met un œuf sur la tête, sa propre tête, après avoir installé en face de lui une carabine, dont le canon le regarde. Il prend un revolver. Il tire. La balle touche la gâchette de la carabine qui part, et le plomb vient percer l’œuf en plein milieu, sur sa tête !

— Ce n’est pas croyable ! dit la petite Vivette, mais c’est merveilleux. Et vous avez une façon de raconter…

— Sans enjoliver.

— Oui, mais cette voix profonde sur les finales…

— Ça, dit modestement le Sociétaire, c’est l’école de Got.

Antoine s’est éloigné. Il a fait signe au régisseur et sur un ton pacifique :

— Je désire travailler, ce matin, dans le silence absolu. À aucun prix, je ne veux entendre plus longtemps tous ces bobards-là ! Je n’ai à tourner. qu’avec la cantatrice. Vous allez donc réunir tous les autres, tous, — et les prier, en trois minutes, de f… le camp à cinq cents mètres, dans la campagne. Quand je suis arrivé seul, tout à l’heure, c’était magnifique : il y avait des colombes sur le puits, des poules sur le crottin, des mouches partout Maintenant, il n’y a plus que le crottin, sans poules, et les mouches ne sont même pas toutes sur le Sociétaire qui remplace les colombes. Je veux que cette ferme garde son expression et sa vie. Chassez-moi les parasites !

Le régisseur s’incline, s’éloigne, ordonne ; personne ne regimbe. La troupe redescend le chemin d’arrivée, et Antoine, qui ne peut s’empêcher de rire, les montre au doigt, disant :

— Les émigrants !

La porte de la ferme s’ouvre. La grande cantatrice vient de rendre. Elle apparaît pâle et chancelante :

— Épatant ! dit Antoine. Ne changez surtout rien à cette tête-là ! Et au travail !

Allègrement, il la place dans la cour, près du puits, sur les terrasses. Elle est inquiète ; elle demande :

— Est-ce ça ? Suis-je bien ? Indiquez-moi, monsieur Antoine !

— Non, madame. Rien à vous indiquer. Ce que je demande est très simple. Vous attendez votre fils, c’est tout. Ne tripotez pas votre robe ; ne pensez pas à vos cheveux. Tout doit se passer sur votre visage. Regardez la campagne, qui est épanouie, elle, par l’été. Et vous ne voyez que ça devant vous, l’été, qui vous fait mal, alors que vous guettez passionnément votre enfant, dont la vue vous ferait tant de bien.

Tandis qu’il parle, les poules, reprenant la place libre, viennent picorer jusqu’à ses pieds, et un vieux coq chante victoire.

— Le chameau, crie Antoine, a-t-il fini de gueuler, quand je parle !

Il regarde la Cantatrice :

— Vous ne pouvez pas vous douter de la gueule admirable que vous avez devant, cet horizon de montagnes régulières ! C’est du même style. Je savais ce que je faisais en vous amenant. Monsieur notre régisseur prétend que vous n’avez pas un profil d’Arlésienne. Vous avez le profil que devraient avoir les Arlésiennes. Vous êtes la Rose Mamaï idéale. Et. pour comble de bonheur, voilà le mistral !

— Il va me décoiffer, crie la grande Cantatrice.

— Bravo ! Rien de plus beau que le vent dans les cheveux. Restez là, les coudes sur le parapet. Très bien. Et vous, tournez ça !… Mais tournez donc, Monsieur !… Madame, toujours le même sentiment : l’attente ! Le poing enfoncé, qui crève la joue dans l’angoisse !… Bon ! Très beau !… Arrêtez ! Ça sera épatant !

Il travaille ainsi deux heures dans la joie et la foi, sans même s’apercevoir qu’il esquinte pour de bon cantatrice et opérateur. Celui-ci, nerveux, gâche cinquante mètres de pellicules. Antoine se pique, se bute et lance tout à coup :

— Allons bouffer ! Ça suffit pour ce matin. Il doit être midi.

Il est même une heure. C’est peut-être la faim qui, tout à coup, l’indispose. Bref, il arrive grommelant dans le pré où s’est réfugiée la troupe :

— Vous n’avez même pas été foutus de préparer le déjeuner ?

Ce n’est pas faute d’y avoir songé. Ils n’ont pas eu d’autre pensée depuis qu’on les a chassés de la cour, car ils sont venus retrouver le panier aux victuailles et ils se sont demandé deux heures durant : « Faut-il l’ouvrir ? Faut-il le laisser ? Si on l’ouvre… il fumera ! Si on le laisse… »

Ils l’ont laissé : il fume tout de même. C’est un prétexte ; il est d’une nature volcanique : il faut toujours s’attendre à une éruption. Celle-ci est grave.

Il s’assied au pied d’un arbre :

— Je veux tout de suite manger et boire !

Alors, ils sont dix à la fois à ouvrir le panier et à se ruer vers lui avec serviette, couverts, nourriture, boisson.

— Prenez, patron ! Si, si, prenez !… Patron, préférez-vous du saucisson ou des sardines ?

— Je m’en fous, monsieur, je veux manger ! Je travaille comme un cheval, je me crève, j’ai le droit de manger !

Alors, on lui met de tout ce qu’on trouve dans des assiettes et on lui tend des verres pleins.

Il dit : « Posez tout ça là ! »

Puis il commence à avaler, nerveusement, furieusement. Il mange des olives et leurs noyaux, du jambon sans couper le gras, des sardines avec la peau et les arêtes. Il mange des cerises, une poire et ensuite du veau froid, et il ne cesse de pester, seul contre son arbre :

— Écœurant !… Des pellicules à cinquante sous le mètre ; c’est cher pour de l’amour ! Tout ça parce que sa donzelle n’était pas avec lui !…

Il crie :

— Du café maintenant ! Je veux du café !… Et je veux le régisseur aussi !

Le régisseur se présente en hâte, tenant un litre de liquide noir.

— Voici, patron !

— Mon vieux, ça ne peut pas continuer !

— Quoi donc ?

— Nous sommes dix-neuf à bouffer, dix-neuf, et il y a une seule personne qui a travaillé ce matin ! C’est ce que j’appelle du gâchis !

— Patron, vous n’êtes pas juste…

— Pas juste ?

— Vous devriez être content !

— De qui ?

— De vous… et de quelques autres ! Vous abattez, sans vous en rendre compte, un travail formidable ; vous vous trouverez ayant fait, dans un laps de temps très court, deux fois plus de mètres de pellicules que n’importe quel metteur en scène, et ayant dépensé à peu près vingt-cinq mille francs de moins qu’il n’était prévu…

— Qu’il n’était… Ah ! çà mais… Mais ah ! çà…

Antoine balbutie, bredouille, s’étouffe.

Le voici rouge comme son foulard, à croire qu’il a un coup de sang. Il est littéralement égaré par ce que ses oreilles entendent. Est-ce que cet être-là se paye sa tête ? Est-il fou ? alcoolique ? Il en a une minute d’épouvante, et on sent qu’après elle il va éclater, tel le tonnerre sur les sommets. Déjà le régisseur s’immobilise, ses yeux se fixent, — quand, tout à coup, le Sociétaire, cette riche nature, se présente à brûle-pourpoint et apaise par sa seule vue et une seule phrase cet orage concentré, déjà terrifiant :

— Patron… un petit verre d’eau-de-vie ?

Parole d’honneur, il en tient un litre. Essoufflé, il ajoute :

— J’ai été la chercher loin… mais j’en ai.

Est-ce l’effet de l’imprévu ? Est-ce l’admiration qu’il a pour les débrouillards ? Le redoutable Antoine se dégonfle et grogne :

— De la gnole ?… Ah ! ça, c’est épatant !…

Il en accepte un bon fond de verre. Il est heureux de nouveau, comme il était le matin. Le mistral lui lève sous le nez les cornes de son foulard. Il rit :

— Le vent augmente. Excellent ! Ça met de la vie !

Le vent court ; il s’élance. Il s’en vient sur les choses et les gens avec le bruit de la mer, ranime odeurs, couleurs, et donne à tout tant de force et de ton qu’il est l’annonce de la Poésie.

La plaine ondule ; sur les vieux rochers secs le romarin frémit ; la route blanche s’envole par nuages légers, pareils à des fantômes. Les avoines moutonnent ; les peupliers chantent ; les saules troussés paraissent d’argent ; il n’y a pas un brin d’herbe qui ne vibre et ne vive ; et le plus vieux mur est rajeuni par les ombres qui dansent en se profilant sur lui. Après tout, ce doit être le vent qui a emporté aussi la colère d’Antoine… Dans cette vie de l’air, passionnée et fougueuse, il est redevenu gouailleur. C’est avec bonhomie qu’il dit :

— Retravaillons !

Et maintenant, tout autour de cette ferme, il va peupler cette vieille terre, que le vent vivifie, de scènes humaines, charmantes, comiques, terribles.

On verra au pied du Castelet arriver Vivette, qui vient de son mas. La voiture s’arrête ; le cheval s’émouche ; la petite descend, chargée comme une abeille, ainsi que dit Daudet. Elle est charmante, les bras levés, quand elle prend des mains de l’homme qui l’a conduite ses paquets, sa galette, son panier. Antoine pense comme le patron Marc :

— Quel joli perdreau de fille !

Puis, voici Balthazar avec l’Innocent. Pour la première fois, depuis quatre jours qu’on le promène, le Sociétaire joue enfin. Et il joue lentement, posément, avec la dignité qui convient à son titre. Antoine est en joie.

— Ça y est ! Le soupir, qui lève les épaules… Et la tête qui dodeline ! Parbleu !

Quand le jeu est fini, le Sociétaire demande :

— Ça va, patron ?

— Si ça va ! On se croirait au Théâtre-Français ! Quant à l’Innocent, c’est un enfant dont le visage est tout charme, le geste alerte, le petit corps léger, mais il n’en est déjà plus à son premier film, et Antoine, qui l’a placé sur un rocher disant : « Tu vois passer ton frère. Tu cries : « Emmène-moi ! » Et tu ne fais aucun geste, — surtout aucun ! » — Antoine le juge cruellement :

— Pouh ! Déjà conventionnel, commercial et foutu !

Mais il ne désespère pas : accident normal !… De même pour le jeune premier, Antoine est narquois… et heureux à l’idée que celui-là, depuis trois jours, se retient de manger, afin de porter sur son visage toutes les traces de sa fièvre d’amour.

— Vous allez voir, dit Antoine, le talent que ça va lui donner !

Il le fait monter à cheval :

— Désespérant, votre cheval !… Un air fonctionnaire et bourgeois… Et puis, ne tapez pas dessus, monsieur. Vous n’êtes pas officier de cavalerie : vous êtes Frédéri. Vous avez sauté sur votre bête ; vous marchez vers Arles. Soudain, vous avez une hallucination. En arrivant à un tournant de la route, aux grands pins, en passant brusquement du soleil dans l’ombre, vous croyez voir votre Arlésienne. Un recul : vous retenez votre cheval. Seconde de stupeur : vous repartez.

L’autre essaye ce jeu difficile. Et Antoine, calme, lui coupe ses effets.

— Non, monsieur ! Pourquoi lever la tête ? Ce n’est pas dans le ciel que vous voyez cette femme. Est-ce la sainte Vierge qui vous apparaît ?

— Monsieur Antoine, dit Frédéri, c’est la faute du cheval.

— Non, monsieur, reprend Antoine, sur le même ton paisible qui souligne sa sévérité, votre cheval, lui, est vrai, toujours vrai — tandis que vous, vous jouez faux !

— Pardon, monsieur Antoine, c’est vous-même qui traitiez mon cheval de bourgeois !

— Eh bien, monsieur, il est vrai dans sa bourgeoisie ! Ne discutez donc pas avec moi ! Si vous ne voulez pas faire ce que je dis, ne le faites pas ; continuez vos ronds de bras et toute votre pâtisserie. Mais ne discutez jamais. C’est d’un amour-propre puéril qui aggrave votre cas !

Aussi clairement que les autres jours il voit les faiblesses et les défauts, mais il semble aujourd’hui que le vent actif et toujours jeune de cette Provence lui soit un conseiller merveilleux. Le vent a l’air de lui dire : « Tout passe… comme moi : la beauté… et la bêtise… Une de plus… une de moins ; je suis là qui souffle pour emporter tout. » Antoine entend et comprend.

Il remonte vers la ferme. Bêtes et gens y ont une vie simple, lente et merveilleuse, qu’il voudrait d’abord ne pas déranger, pour y mêler doucement, si possible, la vie, hélas ! artificielle de ses cabotins. Voici deux mules, chargées de leurs colliers rouges, qui sortent de l’écurie. Le premier frémissement des naseaux à l’air du dehors, l’œil noir et brillant, l’oreille qui pointe : « Quelle vérité ! » pense Antoine. Comment la saisir ? Comment la garder ? Ah ! cinéma impuissant et dérisoire ! … Que faire aussi pour ne pas troubler ces deux colombes, qui sont, bec à bec, unies si tendrement sur la margelle du puits ? Se doutent-elles qu’on essaye de ranimer dans cette demeure une vieille histoire d’amour ? Sont-elles un symbole, elles, divinement blanches, avec leurs pattes fragiles, du même rose que les tuiles du toit ?

Hélas ! la cantatrice les fera fuir. Elle sort, s’agite, demande de l’eau de Vichy. Antoine ricane… Hélas ! le Sociétaire s’approchera aussi des mules et voudra compter leurs dents pour savoir leur âge. Hélas ! l’Arlésienne dira :

— Alors, Ça ne fait pas l’amour, ces animaux-là ?

— Dame, il paraît que non, dit le Sociétaire.

— Où avez-vous pris ça ? fait le Régisseur.

— Qu’est-ce que vous dites qu’ils ne font pas ? demande l’Innocent.

Antoine est provisoirement résigné. L’après-midi est si beau… Montmajour, cette splendeur aux trois quarts écroulée, forme une grande ombre romantique, et tout le soleil s’inclinant donne sur Fontvieille et les moulins ; qu’il détaille et rajeunit. L’heure changeant, ce n’est plus la même campagne. La grande magie des ombres, qui s’allongent ou se ramassent, lui font un nouveau visage, et c’est le temps qui le façonne comme celui des humains. Féerie de l’été ; elle aide Antoine à ne plus voir le réel, dans sa platitude ou sa sottise. La poésie provençale le captive, le berce, l’apaise et lui donne la philosophie qui convient quand, à la première teinte du crépuscule ; il enlève sa casquette anglaise, son horrible casquette, et dit à sa troupe :

— C’est pour avoir l’honneur de vous remercier !

Aussitôt, comme des enfants, hommes et femmes sautent sur leurs pieds :

— Vive le patron !

Le régisseur, qui sort d’une botte de foin, où il rêvait à un travail épuisant, soupire :

— Voilà douze heures que nous sommes sur le trimard !

Et le Sociétaire, mettant sous son bras sa boîte de fards et son paquet de nippes, lance au ciel, en prenant les nuées à témoin :

— Il y a deux hommes que j’admirerai toujours : Robespierre et Jésus-Christ !

En vérité, c’est à la petite Vivette qu’il parle, et elle en conçoit une forte admiration ; qu’elle exprime par ses yeux candides :

— Jésus-Christ, continue-t-il, a flanqué une tape définitive à cette chose formidable et haïssable : l’Empire romain. Robespierre est l’inventeur des Droits de l’Homme. À l’un comme à l’autre, je tire un grand coup de chapeau !

— Mesdames, Messieurs, dit poliment Antoine, en voiture, s’il vous plaît.

Il cligne de l’œil à la grande cantatrice :

— Cette fois, il y a une petite place pour vous…

— Oh ! fait-elle doucement, je ne demande plus rien.

Elle le regarde avec un sourire dévot :

— Vous m’avez matée.

Alors, il sourit aussi. Il empile sa troupe dans deux autos. Chacun s’efface. Il dit : « Montez ! Montez ! » Le régisseur est le dernier. Il fait froidement :

— Notre chère Arlésienne va vous prendre sur ses genoux.

Et il regarde l’opérateur. Puis, il ajoute :

— Benjamin et moi rentrerons à pied. Il fait une soirée épatante… Une fois à l’hôtel, vous vous mettrez à table. Vous ne vous occuperez pas de nous. Je serai là pour le poker.

Il fait signe aux chauffeurs : ils partent. Dès le premier tour de roue, une nuée de poussière cache les voitures et il dit :

— Regardez : les embêtements de la vie ne sont que de la fumée !

Puis il ouvre son veston ; il respire l’air du soir.

— Nous ne sommes pas pressés. Nous allons avoir un retour admirable…

Le vent tombait. Le ciel était devenu d’une légèreté de rêve. Fontvieille avait pâli ; les moulins se doraient. Les oliviers étaient beaux le long de la route ; et nous songions comme Mistral : « Que d’oliveuses il doit falloir pour cueillir les olives de tant d’arbres ! » Puis, nous nous retournions, pour voir encore le Castelet, rose sur son rocher.

Antoine me dit :

— Sentez-vous ?… L’odeur du Rhône !

Ah ! le Rhône ! le Vent ! C’est vrai qu’avec ces deux forces magiques on pouvait oublier les misères de tant d’êtres falots dont se composent toutes les troupes en voyage. Ils sont de cette race innombrable d’humains que la Destinée n’a pas assez marqués, que rien ne guide en somme, et qui s’en vont sur le chemin de la vie, attirés ou poussés par n’importe quoi. Ils passent leur existence dans des voitures ou dans des trains ; les paysages défilent : ils sont indifférents. Et leur cervelle, secouée de la même façon que leur corps, ne se pose pas plus sur les idées qu’un papillon sur les fleurs. Alors, parmi ces ballottés, Antoine, c’est le Rhône ou le Vent. Il commande, il s’impose, et il soulève dans le cœur de ceux qu’il mène une confuse admiration.

Cet excessif, d’ailleurs, leur rend leur sympathie. Il est brutal, mais, la journée finie, il sait s’attendrir sur des gens qui n’ont que des défauts légers et parfois des bontés charmantes.

— Quels gosses ! dit-il, après avoir affirmé : « Toute la France est peuplée d’incapables comme ceux-là. »

Il les dénonce, puis, aussitôt, pardonne. Et, par ce va-et-vient si sincère de son âme, il est sceptique, sans devenir blasé.

Je n’oublierai pas ce retour avec lui vers la vieille ville d’Arles. Il revenait las, mais heureux d’un effort parmi de belles choses. Et il parlait déjà de ce qu’il tenterait le lendemain.

— Le travail du cinéma, disait-il, quelle merveille ! Il donne toujours cinquante fois ce qu’on attendait.

Arles aussi, Arles étalée sur l’horizon, dans l’or pâli de cette soirée de juin, donnait plus que notre espoir à nos pensées rêveuses. Nous marchions dans la poussière sèche de la route encore aveuglante et les pieds blancs comme des pèlerins, nous n’avions pourtant le souci ni de la fatigue, ni de la chaleur. Antoine imaginait, et moi je « vivais » Antoine ; et je me disais :

— Ce film, même s’il est manqué, aura toujours servi à faire vivre à cet homme, qui mesure et pénètre la vie, un rêve de plus. L’art, le plus grand, n’est que cela : une chimère qu’on tient un instant. Que j’ai de chance devoir vu au travail cet esprit et ce cœur ardents !

Les Antoine, on les compte. Je remercie le destin de m’avoir fait connaître, suivre et aimer celui-là. Et peu m’importe si certains esprits ricanent ou me plaignent pour cette phrase naïve que je viens d’écrire. Je me soucie d’eux moins que du nuage qui passe. J’ai l’habitude de me servir de ma plume pour énoncer ce que je pense, sans timidité. Ma tête aussi paraît ridicule à certains : Je la risque tout de même, ne pouvant offrir mieux. Pourquoi aurais-je peur des mots qui disent mes convictions ?

Un jour, le fils d’Antoine, qu’on appelle Jambonneau, pour des raisons lointaines et oubliées (mais le nom reste, et il est d’une drôlerie sympathique comme celui qui le porte), un jour, Jambonneau m’a dit avec confiance, tendresse, piété :

— N’est-ce pas… que mon père est un grand bonhomme ?

Jambonneau, vous pouvez supprimer de votre phrase le point d’interrogation. Ce que vous avez dit là est vrai, comme de constater que la vie, avec ses douleurs, ses joies, ses fatalités, est belle pourtant à qui sait la comprendre. Antoine, sceptique et crédule, rieur ou furieux, brutal puis craintif, cruel mais indulgent, toujours riche malgré ce qu’il donne, toujours jeune malgré son âge, Antoine a tous les visages de la vie. C’est pourquoi je l’aime comme elle. Et dans cette pensée, mon ami, je vous dédie ces pages, voulez-vous ?

Saché, Juillet 1921.

POST-SCRIPTUM


Il n’est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse estimer.
La Bruyère.


Ce récit a été publié une première fois dans les Œuvres Libres de septembre 1921. Il avait, sous cette forme, vingt lignes de plus ; mais la Justice française, après deux séances de délibérations en la Première Chambre du Tribunal de la Seine, me condamna à les supprimer le 25 avril 1922. Ayant appris des Maîtres que la brièveté est une vertu, chaque fois qu’un directeur de théâtre ou de journal, un éditeur ou un juge m’impose des coupures, je sens en mon âme le même allégement qu’en mon manuscrit. Les magistrats savaient, sans doute, par leur police ce trait heureux de mon caractère : aussi, pour m’humilier avec plus de certitude, ont-ils ajouté à leur jugement que j’aurais, en outre, avec Arthème Fayard, qui avait publié ma prose, à payer mille francs de dommages-intérêts pour nous apprendre à respecter la Société.

À qui allèrent ces mille francs ? À une jeune artiste de music-hall qui s’était sentie diffamée en me lisant et demandait qu’en sa faveur les juges, citoyens justes par essence, nous dépouillassent, Fayard et moi, de cent billets de mille.

Elle avait été soutenue, à l’heure de sa détermination, par toute la gent du théâtre et du cinéma, qui gloussait, croassait, s’étouffait à lire les « choses abominables » qu’ingénument j’avais écrites sur cette troupe promenée par Antoine à travers la campagne d’Arles. — J’avais tenu à ne nommer personne : ils tinrent tous à se reconnaître ; et avec cette passion du martyre si ordinaire aux comédiens, ils se désignèrent publiquement : « C’est moi ! C’est loi ! C’est elle ! C’est nous ! »

Leurs cris d’attirer les journalistes. Ceux-ci, au lieu de courir ce jour-là chez le ministre des Finances, qui parlait d’augmenter de 85 % tous les impôts directs et indirects, afin de pouvoir réduire de moitié la taxe sur les chiens et les pianos, réduction souhaitée par l’ensemble du pays, ceux-ci se retrouvèrent chez la jeune artiste qui jouait l’Arlésienne et chez Mme Bréval de l’Opéra. C’est la première qui se décida à un procès ; mais la seconde s’abandonnait à une colère farouche. Par téléphone, elle avait averti déjà tous ses amis que c’était elle la « grande cantatrice ». Elle le redit aux journalistes, ajoutant : « Que ceux qui veulent ma photographie lèvent la main ! » Puis (je tiens le fait d’une femme de chambre qui, l’ayant quittée, entra à mon service) dans ce désarroi elle reprit un œuf au miel, après lequel elle se vit forcée de se mettre au lit.

L’opérateur, suffoqué d’avoir lu « qu’il était bête comme sa manivelle », livra aussitôt son nom à la publicité et pria le Syndicat des opérateurs d’étudier si en sa personne tous les Français exerçant sa profession n’étaient pas atteints et ridiculisés.

« Le Sociétaire »… le Sociétaire n’avait rien lu. Depuis son retour d’Arles, il n’a cessé de parler. Homme épris des vieilles traditions françaises, la conversation est pour lui un devoir national. On l’entoure ; on le questionne : il ne comprend rien. Trente voix lui disent : « C’est vous ! » Trente plumes, le lendemain, écrivent : « Oui, c’est Ravet ! » Il prend une noble attitude et déclare : « Les plaisanteries de Monsieur Benjamin me laissent indifférent. Je tâche à être au cinématographe comme au théâtre : humain et naturel avec ampleur ! » Puis ; comme les journalistes, carnet en main, l’interrogent encore : « Est-il vrai que vous ayez raconté l’histoire de l’étalon ? » Il répond d’une voix forte : « Non ! Ce qui est vrai, c’est ceci. » Et il la recommence.

Ce n’est pas tout. Le temps que M. Ravet, qui ne lit rien, se soit reconnu, d’autres qui lisent ont cru se reconnaître. Ils appartiennent tous à la Comédie-Française. Un seul demeure dans le doute : la rumeur publique le désigne cependant, jusqu’au jour où, dans les couloirs de la maison de Molière, il laisse tomber cette remarque fière et convaincante :

— Si c était moi, l’auteur aurait écrit mon nom !

Dans les cafés, chez les coiffeurs, au théâtre, au sein des rédactions, huit jours durant, on discute et on s’échauffe sur ce pauvre écrit… diffamatoire. Les personnages qui, d’abord, ont tenu à se reconnaître d’après certains traits d’une « odieuse ressemblance » proclament maintenant très haut qu’il n’y à là que « les fumées de mon imagination ».

— La preuve, dit le régisseur de la troupe, en avalant un demi ; ce sont les propos prêtés à Madame Bréval : « J’ai fait un voyage abominable ! Changé trois fois de train. Ma femme de chambre s’était trompée… » Or, chacun sait que de Paris à Arles on ne change pas, donc qu’on ne peut pas se tromper !

Là preuve est faite : tout ce que j’ai dit est faux. Pourquoi alors M. Paul Souday, qui est un esprit indépendant nourri d’une seule passion, la vérité, écrit-il dans le même temps (Paris-Midi, 16 septembre 1921) : « M. René Benjamin est un petit réaliste, enregistreur d’instantanés plaisants. Je n’étais pas à Arles ; mais je parierais que tout ce qu’il raconte est rigoureusement exact. »

Blanc d’un côté, noir de l’autre. Bravo ! On va pouvoir aller devant la Justice. Et, en effet, je ne sais quel huissier me fait parvenir quatre pages d’un charabia compact, dont je ne puis même pas prendre connaissance et qu’aussitôt je remets à la poste à l’adresse d’un ami friand de toutes les bêtises humaines.

On est en automne 1921. Avez-vous le souvenir de cette saison chaude, dorée, somptueuse, bienfaisante ? Je suis en Touraine, le corps heureux, l’âme au repos. On me télégraphie : « Qu’allez-vous faire ? » Je réponds : « Je pêche. Je vais continuer de pêcher. » Depuis trois semaines, sur le bord de l’Indre, je guette un brochet de huit livres, tapi dans les hautes herbes : c’est une chasse au fauve passionnante.

Mais… des fauves, il n’y en a pas que dans l’Indre. De plus chétifs, et aussi de plus félins, rampent à Paris dans les petits journaux et les petites revues. Ils commencent à projeter leur petit venin. Des amis généreux m’envoient toute une sale prose, où je lis qu’on ne sait quelle épithète me convient le mieux : celle de sot ou bien de malhonnête, car au « lion » qu’est Antoine, je viens — ô noirceur ! — de donner le coup de pied de l’âne ! On espère bien que le lion, si je retourne chez lui, me jettera dehors. J’y retourne : nous tombons dans les bras l’un de l’autre ; et Antoine résume la situation de son mot familier, redoutable, si vrai, si utile :

— Quels salauds !

Pourtant, l’artiste qui jouait le personnage de l’Arlésienne persiste à vouloir me traîner devant les tribunaux de mon pays et elle constitue avocat. Une amie de music-hall lui donne un nom et une adresse. L’homme à robe noire quelle pressent s’enthousiasme : « Benjamin ! Excellent ! Il s’est payé la tête des juges ! Je saurai le rappeler à l’audience. C’est un procès gagné ! » Ceci dit, il n’y pense plus. L’hiver passe ; les jours s’allongent, les honoraires aussi ; le bruit m’arrive qu’on va plaider ; un soir, je réfléchis :

— Tout de même, il faudra que je dise deux mots à mes magistrats. Campinchi (j’avais remis le dossier de mon affaire à Me Campinchi) discutera devant eux les questions de droit : cuisine dont un humble mortel ne saurait se mêler. Mais… il n’y a pas que le droit : un écrivain a des « raisons » qu’un tribunal ne connaît pas. Messieurs, voici les miennes !

« On prétend que ma manière a été diffamatoire : je réponds que je n’avais pas le choix entre plusieurs manières. Mon sujet s’imposa. Je me devais de le traiter comme j’ai fait. J’avais décidé un portrait d’Antoine. Le présenterais-je sous la forme d’un roman ? d’un récit à clefs ? d’un récit sans clefs ? — Un roman ? Appeler Antoine Floridor et généraliser un type qui vaut par ses particularités ? C’est manquer le but. — Un récit à clefs ? Pour attirer l’attention ? J’ai le dégoût de la réclame. — Il me fallait donc prendre mon modèle sur le vif, ainsi que l’ont fait de tous temps les auteurs de mémoires.

« Mon personnage central bien décidé, même question se pose pour les comparses et le sujet. Le sujet, je ne saurais le changer. J’ai fait le voyage d’Arles. Ce sera de l’Arlésienne que je parlerai, non… de Pêcheur d’Islande.

« Mais une artiste joue l’Arlésienne : faut-il changer ses traits ? Je l’observe et je remarque que le trait essentiel de son caractère est d’émettre, à tout bout de champ, des propos d’une ingénuité impudique sur l’amour. Type fréquent au théâtre : je lui trouve aussitôt une valeur expressive et suis bien forcé de m’y tenir. Au surplus, je prétends l’avoir peinte avec honnêteté, bonne humeur et galanterie. Avec honnêteté, car je n’ai jamais, comme l’ont dit des journaux en termes métaphoriques, « sauté le mur de sa vie privée ». Je n’ai touché qu’à sa seule vie publique, la montrant à table ou sur le Forum, telle quelle se faisait voir à tous, et les cochers de la place comme les garçons de restaurant eussent écrit ce que j’ai écrit s’ils avaient eu le goût d’écrire. Avec bonne humeur : même mes ennemis l’ont concédé. Avec galanterie, car une femme de théâtre est surtout sensible à ce qu’on dit de sa beauté, et je l’ai louée. Si je n’ai loué que cette vertu naturelle, c’est que je ne pouvais pas être à son égard dans le même état d’esprit que si j’avais traité de la vie de Jeanne d’Arc !

« Conclusion, Messieurs les Juges : du point de vue de l’art et même des relations mondaines, j’ai fait ce que je devais, puisqu’il m’était impossible de rien faire d’autre. Reste la question du dommage causé. Pour l’évaluer, convient-il de ne considérer que l’adversaire, qui n’est qu’une partie de la société ? Peut-être ai-je fait du bien au tout : ce serait l’excuse du mal que j’ai pu faire à la partie. Or, ce récit, qui, de toute évidence, n’incite ni à la débauche ni à l’anarchie, il a semblé qu’il faisait rire ; le rire aide à l’hygiène publique. De plus, il avait une prétention : remettre tranquillement, au nom du cher bon sens, à leur vraie place quelques êtres falots qui, dans nos temps lâchés, se poussent au premier rang. On dit qu’en politique, depuis un siècle et demi, les hommes sont égaux : ils ne sauraient l’être sous l’œil d’un écrivain. Antoine est une figure de premier plan ; les autres n’étaient que des utilités. Dès qu’on compose, on place ; dès qu’on place, on juge ; dès qu’on juge, on ne peint pas les imbéciles du même pinceau que les génies. L’égalité en art est un mot privé de sens.

« Je me demande si devant la Justice il en a davantage. Nous croyons être égaux, parce que nous nous présentons ensemble sur des bancs pareils. Nous ne le sommes… que le temps que le tribunal décide lequel aura perdu. Une certaine allégresse intérieure m’indique que je ne serai pas forcément celui-là ! »

Vous avez bien compris que cette plaidoirie, je ne la faisais qu’à mes pieds, devant mon feu. Mais l’ayant faite une première fois, me voici tout brûlant du désir de la refaire, et le jour où vient le procès je fais demander par mon avocat la permission de me défendre en personne. Le Président fait répondre qu’il est le maître de son audience — ce qui, d’ailleurs, n’est pas exact — et il refuse.

Piqué, je dis tout haut : « De quoi a-t-il peur ? »

Puis le sens du ridicule l’emporte sur mon dépit ; et je ris de moi-même. Serais-je vexé ? Aurais-je une plaidoirie rentrée ? Ah ! que c’est drôle ! Ainsi, tout ce cabotinage a réussi à m’aveugler à mon tour, et je voulais jouer, moi aussi, mon petit air dans la danse.

Soyons raisonnable : cette histoire, de quelque côté qu’on la prenne, n’a aucun intérêt. Elle représente seulement une vague agitation humaine dans le milieu des cabotins, et Bossuet récrirait de nos jours son Discours sur l’Histoire universelle qu’il ne pourrait lui accorder la moindre place. Pourtant, c’est la Première Chambre, la grande Première Chambre, dans la salle où Marie-Antoinette fut condamnée, qui, durant trois heures d’horloge, le 4 avril 1922, s’est occupée de cette pauvreté. Des magistrats siègent là, qui sont accablés d’affaires violentes ou misérables ; et, pendant trois heures, il a fallu que ces hommes graves étudiassent le cas de l’Arlésienne.

Mon défenseur — je l’ai dit déjà — était Me Campinchi. Il a été étourdissant. Je ne l’indique pas parce qu’il était mon avocat ; mais je l’ai pris comme avocat parce qu’il est étourdissant. Cet homme est la vie et l’intelligence mêmes. Il a plaidé cette affaire de haut, comme il convenait. Et il a dit, avec la verve de Figaro : « Messieurs, on vous fait perdre votre temps ! »

L’adversaire a été vraiment d’une médiocrité… éminente. Par gratitude, à la sortie, j’ai tenu à lui serrer la main ! Si on n’a pas fréquenté le Palais, on n’a point d’idée de la misère d’arguments où peut tomber un avocat. C’est une profession lamentable, dès quelle n’est plus exercée brillamment. Lisez « Un Client sérieux », de Courteline, et ne dites pas : « C’est chargé ! » car ce petit homme en robe, payé par l’Arlésienne, a joué le Client Sérieux. Il n’a pas parlé de la femme de César parce qu’en une demi-heure il ne pouvait pas aborder tous les genres de divagation, mais il m’a désigné d’un doigt vengeur, me traitant d’écrivain « infâme » ! Puis, fiévreusement, il a saisi dans son dossier une page copiée à la machine et, relevant noblement ses manches :

— Messieurs, vous n’êtes pas sans savoir que Monsieur Benjamin a écrit sur vous, sur le Palais, un livre… un livre…

Il ne trouvait pas d’épithète. Alors, il s’est écrié de nouveau :

— … Un livre infâme ! En voici un extrait où il dit… que vous dormez tous !!!

Ah ! il n’a pu le lire son extrait ! Un rire homérique a répondu. Cinquante avocats étaient là qui éclataient : un des trois magistrats, celui qui siégeait à droite du Président, était parti pour le pays des rêves ! Il l’était si bien que ce petit scandale ne l’éveilla même pas. Enfin, me désignant toujours, cet orateur, prenant à témoins le Ciel et la Civilisation, soupira :

— Comment, à notre époque, un homme a-t-il pu écrire sur une femme des choses semblables !

À notre époque !… À moi d’étouffer. Et voilà Fayard près de moi, Fayard, qui est un joyeux vivant, pris de la même gaîté. Cet « à notre époque » est grand comme tout le monde. Sublime adversaire ! Il venait de trouver, sous la forme la plus comique, l’argument le plus précis contre sa cliente. Elle pouvait le remercier par des bonbons pralinés ! Il avait mis dans le mille, donnant aux juges le spectacle du ridicule démagogique avec lequel je m’efforce d’égayer mes contemporains. À notre époque ! Cela veut dire : « Grâce à ce large esprit humanitaire, qui a tout mêlé, tout brouillé, nous vivons enfin, messieurs, un siècle unique, où n importe quelle artiste de music-hall a le droit d’occuper la Justice et de réclamer d’elle un jugement admiratif contresigné par la Première Chambre ! »

Mais, Monsieur l’Avocat, c’est cela la bouffonnerie ou… la tristesse de votre histoire ! Vous qui montrez de l’esprit quand vous dînez en ville (je le sais, j’ai dîné avec vous), pourquoi plaider de fâcheuses causes où, mal à l’aise, vous entonnez un air qui ne sonne pas vrai ? Un bon mouvement : avouez qu’un des côtés piteux de « notre époque » c’est ce public, affadi par des journaux et des magazines qui n’ont comme rédacteurs que des photographes béats. — Malheureux public, il promène une fade admiration sur tous et toutes, éclairé par la Presse, dont les lumières rappellent celles des halls de gares et des salles de danse. J’ai le malheur, pour moi, de distinguer des ombres.

Vous me répondez que j’ai perdu mon procès, donc que j’ai tort. Ce n’est qu’une opinion d’avocat. Il n’est même pas sûr que ce soit l’opinion des juges.

Ce qui est certain, c’est que Fayard et moi avons passé une journée fameuse et… instructive. Mille francs de dommages ! Nous saurons à l’avenir ce qu’il en coûte et mettrons de côté d’avance la somme fixée pour dire ce qui est vrai.

Car il est toujours utile de le dire. On le voit mieux aujourd’hui que le film de l’Arlésienne est enfin projeté.

Il a mis dix-huit mois à sortir ; il est pitoyable. Pourquoi ? Reportez-vous à mon récit. Je vous ai peint les gens qui « tournent » pour le cinéma. Il y en a d’autres : ceux qui font tourner : ils sont aussi malfaisants.

Antoine, metteur en scène, était parti là-bas plein d’allégresse. Il avait établi son scénario en grand artiste. Ayant relu Daudet avec une diligence fiévreuse, il en avait tiré ce qui lui semblait matière à poétiques illustrations. Il prend le train ; il a en tête toutes ses images ; bien mieux : les titres qui seront projetés et qu’il a pris dans Daudet même, choisissant les phrases les plus parfumées par le vent du Rhône.

Après une lutte de trois semaines, il réalise une belle chose. Anxieux surtout de donner au drame pastoral de Daudet une atmosphère, c’est elle qu’il a cherchée passionnément, à Arles, au Castelet, dans la Camargue. Pour remplacer le dialogue poétique, tendre ou poignant, ne disposant que d’un art muet, il a voulu tout suggérer par le spectacle des choses : ici, les mœurs louches de l’Arlésienne par sa ruelle crapuleuse ; là l’honnêteté d’une famille provençale par une ferme où tout est beauté, sérénité, travail ; là, la brutalité d’un gardien de chevaux, par des courses éperdues dans le vent des marais. Grand Antoine ! Tout à son art, il ne songea pas à l’affreux effet qu’allaient faire ces images animées de son élan d’artiste sur messieurs V… et Z… qui exploitaient la firme ! Ah ! cette panique ! Ils murmurèrent dans le désespoir : « Il ne connaît rien au public !… »

Si. Seulement, toute sa vie, au lieu de le laisser croupir, il a essayé de le mener. C’était encore son dessein en tournant l’Arlésienne.

— Allons, allons, le public dormira ! Le public aime voir les personnages de près. Le public aime les grosses têtes. Il faut des grosses têtes !

C’est le chef de l’exploitation qui parle ainsi. Puis, malgré qu’il lui en coûte, il remmène, sans avertir Antoine, toute la troupe à Arles. Là, il corrige Antoine, tempère Antoine, coupe Antoine, amoindrit Antoine, enlève tout Antoine ; et, en huit jours, d’un film vigoureux, fait « dans le goût du public », une chose informe, qui va enfin pouvoir être projetée.

Exemple : On voit maintenant l’Arlésienne au lit, dans un lit du faubourg Saint-Antoine. Piquante idée, pas vrai, de bon goût ? — Pour la première rencontre de cette femme ensorcelante et de Frédéri, Antoine l’avait mise à sa fenêtre simplement. Le jeune homme passait à cheval, ayant Vivette en croupe, et l’autre, dans un rire insolent, lui jetait une fleur. Frédéri tressaillait, se tournait ; jusqu’au détour de la ruelle, il ne la perdait plus des yeux.

— Le public ne comprendra rien ! Il faut que le public comprenne ! a dit encore l’exploitant de la firme.

Et il eut cette trouvaille, qui laisse loin derrière elle la force d’Antoine et la poésie de Daudet :

— L’Arlésienne se tournera le pied devant Saint-Trophime. Frédéri passera, se précipitera, la soutiendra, et il lui frottera ce pied ! Incident gracieux, qui plaira.

Pour le début, en préface, on présentera « le pays et ses habitants », comme dans un atlas (le cinéma se doit d’être instructif !) Et à la fin, pour que le public s’en aille baigné d’une émotion godichonne mais apaisante, on ne lira pas : « Au revoir ! » sur l’écran après le suicide de Frédéri. Pour en faire oublier l’horreur, on verra Rose Mamaï, à genoux près d’un calvaire, les mains tendues vers Dieu !

Serait-ce, juste Ciel, pour le supplier d’éclairer enfin les cervelles fumeuses des commerçants qui détiennent les capitaux du cinéma ? Le voilà le problème, et qui ne laisse que du désespoir aux esprits réfléchis. Quand Antoine cherchait des titres pour son film, il les trouvait dans Daudet. Quand le propriétaire de la firme arrêta ceux qui devaient être projetés, il préféra des phrases de son cru : Frédéri à Rose Mamaï : « Mon cheval est blessé : je vais à Arles voir le vétérinaire ! » Ce vétérinaire ne ressuscite-t-il pas toute la Provence ?

Pauvres gens qui, pour finir, ont été tourner le marché d’Arles à Chatou, je répète qu’ils détiennent les capitaux, donc l’affaire est bien à eux : Antoine ne fut qu’un salarié. En le payant, ils acquéraient le droit d’imprimer sur l’affiche son nom qui fait de l’effet ; mais ils furent forcés de tripatouiller son travail : le pauvre ne connaît pas les amours du public !

En dépit de ce jugement, vous savez comme moi que si vous voulez de bons films, il faut qu’un Antoine soit chef d’entreprise. Vous répondez : « Impossible ! Affaire d’argent ! » Parfait ! Antoine ne peut être qu’employé ! La question est résolue.

Décidez-vous à vous désintéresser du cinéma et à le laisser au public populaire, pour lequel les marchands travaillent. Le jour où j’ai vu projeter l’Arlésienne, je m’irritais du temps que les titres demeuraient sur l’écran ; ce n’était pas trop : un tiers du public ânonnait en lisant, comme à l’école primaire.

La Bêtise, qui est le vrai châtiment du péché originel, la Bêtise qui, sur cette terre, cherche sans répit à élargir sa place, la Bêtise humaine, historique, éternelle, a maintenant au cinéma un champ d’action nouveau sur lequel elle ne comptait pas il y a trente ans. Mon récit d’Antoine déchaîné l’indiquait ; le procès et le film ont confirmé ce jugement. Mais une grande figure comme Antoine console de tout. Les autres ne sont que des fantômes vite oubliés. Antoine vit dans la mémoire, étonnant, truculent, audacieux, courageux, et c’est pourquoi dans cette affaire il n’y a que lui qui compte, lui que j’aie voulu peindre, lui dont je me soucie.


Paris, Avril 1923.