Antoinette de Mirecourt/22

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Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 202-212).


XXII.


Une semaine s’écoula assez tranquillement. Sternfield, qui avait recouvré un peu de sa bonne humeur et qui avait, en outre, reçu de sévères leçons de madame d’Aulnay, s’était mieux comporté. Le colonel Evelyn, de son côté, avait envoyé aux dames quelques volumes très intéressants, mais il n’était pas venu les voir. Une après-dînée, cependant, que, n’attendant aucune visite, elles s’étaient mises à leur ouvrage, Jeanne vint apporter la carte du militaire.

— Qu’est-ce que cela signifie donc ? s’écria madame d’Aulnay : assurément, il doit être épris de toi, Antoinette. N’est-ce pas malheureux que…

Elle s’arrêta tout-à-coup et se mordit les lèvres, car la rougeur qui s’était soudain répandue sur le visage de sa cousine lui disait que la pensée de regret qu’elle voulait exprimer au sujet de l’union d’Antoinette avec Sternfield était parfaitement comprise. Hélas ! son propre cœur n’était-il pas, non-seulement en ce moment, mais tous les jours, toutes les heures, agité par les mêmes regrets superflus ?

Le colonel Evelyn entra. Ses manières dégagées étaient bien différentes de sa réserve habituelle. Pendant que madame d’Aulnay épiait le regard qu’il laissa tomber sur sa cousine et le joyeux sourire avec lequel il accepta les remerciements que lui fit celle-ci pour les livres qu’il avait envoyés, elle se surprit le secret désir de voir l’irrésistible Sternfield, — comme elle s’était plu une fois à le qualifier, — transporté dans la plus lointaine servitude pénale de son souverain. Avec ses principes mobiles, ses idées vagues sur le bien et sur le mal, il ne lui vint pas à la pensée qu’il y avait danger de laisser accroître, par des entrevues, l’admiration que le colonel éprouvait évidemment pour Antoinette. Au contraire, pour un esprit meublé comme le sien de romans, d’histoires imaginaires de toutes sortes, il y avait quelque chose de particulièrement touchant dans ce commencement d’amour malheureux.

Heureusement, cependant, que les perceptions morales d’Antoinette étaient plus grandes. À mesure que le colonel Evelyn devenait plus attentif et paraissait n’adresser la parole qu’à elle seule, l’espèce d’impatience qu’elle laissa voir, les regards suppliants qu’elle dirigea vers sa cousine firent voir clairement à celle-ci qu’elle l’appelait à son secours pour donner à la conversation un caractère plus général. Néanmoins, ne voulant pas couper court à ce charmant petit roman naissant, ainsi qu’elle l’appelait, Lucile fit ce qu’elle eût désiré qu’il fût fait à son égard si elle s’était trouvée dans la même situation, elle feignit d’être très occupée à sa broderie.

Quelques instants après, Jeanne vint lui apporter un message de son mari, et elle se rendit aussitôt dans la Bibliothèque. Elle revint bientôt cependant et toute habillée, pour sortir ; elle informa ses amis étonnés qu’elle allait en ville avec M. d’Aulnay pour affaires, ce qui était vrai. Le trouble d’Antoinette, à cette nouvelle, fut intense ; mais le malaise qu’elle laissa voir fut interprété par Evelyn d’une manière très flatteuse pour lui-même. Involontairement, il approcha sa chaise plus près de la jeune fille, et à mesure qu’il parlait, le timbre de sa voix diminuait insensiblement, l’expression de ses traits devenait plus tendre, ce qui, on le pense bien, était loin de mettre Antoinette à l’aise.

Ils étaient donc assis près l’un de l’autre lorsque par hasard levant les yeux, ils aperçurent, sur le seuil de la porte entr’ouverte, le major Sternfield qui les regardait fixement. Antoinette fit un mouvement de terreur qui n’échappa pas au regard attentif d’Evelyn ; mais, recouvrant presqu’aussitôt toutes ses facultés, elle se leva, souhaita, en bégayant, la bienvenue au major et l’invita à entrer.

— Merci, je craindrais d’être de trop ! répondit-il avec un accent d’amère ironie. Je ne me pardonnerais pas de troubler un aussi charmant tête-à-tête.

Le front du colonel devint aussi sombre que celui de son subalterne, et il fixa sur ce dernier un regard sévère et interrogateur.

— J’espère, colonel, que vous ne me mettrez pas aux arrêts pour mon interruption bien involontaire ! continua Sternfield sur le même ton de persifflage.

Evelyn s’était levé brusquement, maïs avant qu’il pût parler, Antoinette avait instamment prié son mari de se taire.

Un orage tumultueux semblait se déchaîner chez ce dernier, mais il luttait évidemment contre lui-même pour le réprimer.

— Antoinette ! — dit-il enfin d’une voix que sa colère concentrée avait rendue rauque, — vous me rendrez compte de ceci.

Craignant de ne pouvoir plus se maîtriser, et comme effrayé de ce qu’il venait de dire, il se retira précipitamment, et on entendit aussitôt après le bruit de la porte qu’il retirait violemment sur lui.

Blanche comme la mort et tremblant de tous ses membres, Antoinette se renversa sur sa chaise pendant que le colonel disait d’un air sévère :

— C’est plutôt lui qui devrait être appelé à rendre compte de cette scène.

— Voilà exactement ce que je craignais ! continua la jeune femme en devenant plus pâle encore, si c’est possible. Ô colonel Evelyn ! vous allez probablement vous rencontrer dans une lutte à mort à cause de moi, et l’un de vous deux succombera peut-être.

— Il n’y a rien à craindre sous ce rapport, mademoiselle de Mirecourt, si je préfère que la chose en reste là. Le major Sternfield ne provoquera pas son commandant sans avoir pour cela une raison plus plausible que celle que j’ai pu lui donner.

— Ah ! vous ne pouvez pas me rassurer, car je sais que les hommes de votre profession ont un code cruel d’après lequel la plus légère injure, la plus petite offense doit être lavée dans le sang. Oh ! colonel Evelyn — et elle plaça sa main tremblante sur le bras du militaire, pendant que ses yeux, suppliants comme la prière, lui faisaient un appel irrésistible, — promettez-moi que vous ne vous occuperez pas de cette malheureuse affaire, que vous n’exigerez pas du major Sternfield une excuse qu’il pourrait peut-être vous refuser.

Ce fut pour Evelyn une sensation nouvelle que de se voir imploré aussi vivement par cette aimable et jolie jeune fille, et il se réjouit intérieurement de ce que son cœur n’était pas encore assez insensible pour pouvoir résister entièrement à son influence.

— En faveur de qui me conjurez-vous aussi ardemment, est-ce pour moi ou pour le major Sternfield ? demande-t-il en prenant dans sa main puissante et bronzée les petits doigts blancs comme la neige qui tenaient son bras.

— Pour tous les deux ! répondit-elle d’une voix agitée et pleine de confusion.

— Écoutez-moi bien, mademoiselle de Mîrecourt. Je vous donnerai la promesse que vous me demandez, je me lierai pour ainsi dire les mains et les pieds si, en retour, vous voulez répondre franchement à ma question et pardonner l’indiscrétion que je commets en vous la posant ?

— Parlez ! dit-elle à voix basse.

— Dites-moi alors : aimez-vous Audley Sternfield ?

Oh ! que cette question remplit son cœur de peine ! On lui demandait si elle l’aimait, lui, son mari, lui, son futur compagnon dans les joies et les chagrins de la vie ; et elle ne pouvait pas, quoiqu’elle eût voulu se faire illusion, elle ne pouvait pas répondre affirmativement !

— Hélas ! non, je ne l’aime pas ! répondit-elle d’une voix et d’un air d’angoisse indescriptible.

— Une autre question, Antoinette ! — continua le colonel sans remarquer, dans la joie que cette dénégation lui avait causée, la singularité de ses manières, et en se penchant vers elle, — une autre question, s’il vous plaît : pensez-vous que vous puissiez jamais m’aimer ?

Le rouge écarlate qui se répandit, à cette question, sur les joues, sur le cou et jusque sur le front de la jeune femme, ses yeux qu’elle détourna pour qu’Evelyn n’y pût lire les secrets sentiments de son cœur, l’empêchèrent de faire une grande attention à cette exclamation qu’elle laissa échapper :

— Colonel Evelyn, ne me faites pas une question aussi extravagante et aussi inutile.

— Antoinette ! — dit-il en la pressant sur sa poitrine, — Antoinette, vous m’aimez : il est inutile de le nier. Et penser qu’un tel trésor de bonheur est destiné à remplir mon cœur vide depuis si longtemps, à consoler ma vie solitaire et malheureuse !

Ah ! en ce moment elle crut que la mort, si elle était venue, aurait été bien venue, agréable même. Il n’y avait plus moyen pour elle de se tromper plus longtemps. Elle aimait, d’un amour de femme, et non par un caprice d’enfant, l’homme plein de cœur qui se trouvait près d’elle ; mais elle devait renoncer pour jamais à l’appui de ces bras qui auraient pu la protéger contre les ennuis et les épreuves de la vie, elle devait rejeter ce dévouement inestimable et suivre sa triste destinée désormais enchaînée à celle du dur et égoïste Sternfield. Les regrets qui remplirent son âme étaient au-dessus de ses forces, et, avec un air qui trahissait les atroces douleurs de son esprit, elle se retira de l’étreinte où la tenait Evelyn.

— Les paroles me manquent pour vous remercier, dit-elle, de la préférence qu’un homme comme vous accorde sur toutes les autres à une personne aussi indigne que moi…

— Ce ne sont pas des remerciements que je demande, chère Antoinette ! dit-il en l’interrompant et surpris par son étrange réponse : un mot affectueux de votre part serait bien mieux reçu.

— Et ce mot ne peut pas être prononcé ! l’amour que vous daignez me demander, je ne pourrai jamais vous l’accorder !

— C’est un caprice de jeune fille, répondit-il vivement quoique avec douceur. Je sais que vous m’aimez, : Antoinette : je l’ai lu infailliblement dans votre regard, dans vos manières, dans votre voix.

— Et ce serait bien malheureux pour nous deux ! dit-elle. Je vous répète, colonel Evelyn, que je ne puis être à vous, que je ne puis pas même vous permettre d’employer avec moi des propos d’amour.

Triste et perplexe, il ne parlait pas, il la regardait. Tout-à-coup il lui vint à la pensée que peut-être elle avait fait à la légère, avec le major Sternfield, un engagement inconsidéré comme les jeunes filles en font aussi facilement qu’elles les brisent, et que cet engagement, elle le regardait comme un obstacle insurmontable à toute autre union, quoique l’inclination qui l’avait amené eut entièrement disparue.

— Prenez ce siège, Antoinette ; nous allons causer tranquillement sur ce sujet.

Et, la faisant asseoir, il prit une de ses mains dans les siennes. Elle la retira aussitôt mais resta où il l’avait fait asseoir.

— Vous devez m’écouter avec patience, continua-t-il ; aussi bien, il vaut mieux pour nous deux que nous sachions dès maintenant à quoi nous en tenir. Moi qui, depuis si longtemps, depuis la cruelle épreuve dont je vous ai parlé, ai si soigneusement évité les femmes, fuyant également leur amour et leurs sympathies, j’ai involontairement laissé pénétrer votre image dans mon cœur et me devenir bien chère. Si la douce franchise de votre caractère ne m’eût pas donné à supposer que mon affection était un peu partagée malgré la différence de nos âges, malgré ma nature si peu attrayante et si taciturne, j’aurais enseveli mon amour dans le plus profond de mon âme, et jamais on n’aurait pu soupçonner son existence. La destinée en a disposé autrement. À vous maintenant de décider si cet amour nouveau doit être pour moi un bienfait ou une malédiction ; à vous de décider si le reste de ma vie doit être aussi misérable que l’a été ma jeunesse.

Pendant qu’il parlait ainsi, Antoinette s’était caché le visage avec ses mains et sanglotait. Mais il continua :

— Antoinette, vous êtes à l’aurore de la vie, moi je suis à son méridien. Oh ! vous savez comme mon cœur a été rudement éprouvé déjà ; épargnez-le maintenant. N’en faites pas un jouet de jeune fille que vous mettrez de côté, pour quelque raison frivole, après l’avoir gagné. Répondez-moi, dites-moi que votre amour va faire le bonheur de mon avenir ?

— Plût à Dieu que nous ne nous fussions jamais connus ! s’écria-t-elle en joignant les mains. N’était-ce donc pas assez de souffrir seule ! fallait-il que je fisse souffrir un autre ! Oh ! colonel Evelyn, je pourrais demander à genoux votre pardon pour la peine que je vous inflige, pour le mal que je puis vous avoir fait ; mais, hélas ! je dois vous le dire encore une fois ; je ne puis pas être votre femme !

Violentes et terribles furent les douleurs que ces paroles produisirent sur le noble colonel qui se leva tout-à-coup pour cacher l’émotion que sa contenance trahissait. Cependant, il revint encore une fois près d’elle pour tenter un dernier effort, un effort désespéré.

— Antoinette, s’écria-t-il avec chaleur, vous nous sacrifiez tous les deux à un faux principe, vous foulez aux pieds mon cœur et le vôtre pour une cause qui n’en est pas une… Mais, quoi ! vous baissez la tête en signe de dissentiment. Dites-moi donc alors quel est l’obstacle qui nous sépare comme un fleuve ? Laissez moi au moins la triste satisfaction, la pauvre consolation accordée au plus grand criminel, celle de savoir pourquoi je suis condamné.

— Hélas ! mes lèvres sont scellées par une promesse solennelle, par un serment !

— Pauvre enfant ! quelqu’un aura abusé de votre jeunesse et de votre inexpérience de la vie pour vous environner de pièges qui font votre malheur. Brisez avec lui, Antoinette ; éloignez-vous des faux amis qui vous ont ainsi trompée, et mes bras vous sont ouverts comme un refuge.

— Colonel Evelyn, vous allez me rendre folle ! s’écria-t-elle d’une voix brisée par la douleur et par l’émotion. Ne dépensez pas votre amour et vos regrets pour une jeune fille coupable et misérable comme moi.

— Coupable et misérable ! répéta-t-il en faisant un mouvement violent : voilà, Antoinette, des mots terribles !

— Oui, mais ils sont vrais. Infidèle aux principes sacrés de mon enfance, infidèle aux liens que les plus endurcis respectent encore, quelles autres épithètes puisse-je mériter ?

Evelyn la regarda fixement, comme pour lire ce qui se passait dans son cœur ; puis, avec un accent de tendresse ineffable :

— Pauvre enfant! lui dit-il, vos yeux démentent vos paroles… Mais il est temps de mettre fin à cet entretien douloureux. Vous ne pouvez donc pas me donner même une lueur d’espérance ?

— Aucune. Je puis seulement vous dire que mon avenir sera bien plus misérable, bien plus à plaindre que le vôtre.

Il la regarda encore une fois en silence. Que de signification, que d’émotion dans ce regard ! L’orgueil ni la colère d’un amoureux désappointé n’y brillaient ; on y lisait plutôt l’amour malheureux, l’immense compassion qu’il éprouvait pour cette faible créature qui avait su s’attirer une si vive affection.

— Adieu, Antoinette ! dit-il enfin, — et sa voix tremblait malgré les efforts qu’il faisait pour en dominer l’émotion, — adieu ! Souvenez-vous que, dans vos chagrins et dans vos épreuves, vous avez un ami que rien ne peut vous aliéner.

Les chagrins et les épreuves ! ah ! oui, ils étaient venus, et il y avait pris, lui, une grande part : il avait versé dans le calice de sa misère une amertume que ses forces chancelantes pouvaient à peine supporter et qui laissait sur son front des traces si évidentes, que la tendre compassion qu’il se sentait pour elle dominait le profond désappointement qu’il venait d’éprouver.

Il se retira silencieusement, et elle, presqu’égarée, laissa glisser sa tête sur le bras du canapé, et se mit à souhaiter d’être bientôt débarrassée du fardeau de la vie.