Antonia (Dujardin)/01

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Société du Mercure de France (p. 1-107).

M. Catulle Mendès,
le premier qui fit un accueil bienveillant
à mon entrée dans le monde des lettres,
en dévoué hommage,
E. D.


1re PARTIE

ANTONIA

Tragédie en trois actes










Théâtre d’Application,
20 avril 1891.


AVERTISSEMENT


DE LA 1re ÉDITION



L’auteur renvoie les lecteurs à l’avertissement du volume de vers, la Comédie des amours, qu’il vient de publier, pour les quelques explications concernant la forme poétique ici employée[1].

La tragédie d’Antonia a, d’ailleurs, été faite pour être représentée ; c’est « un peu d’émotion », « quelques cris de passion humaine » qu’il voudrait faire entendre sur le théâtre.

La réduction des indications scéniques au strict minimum rendra peut-être la lecture du volume moins aisée ; mais il a semblé que l’intérêt littéraire du drame était dans le fait même du dialogue et que les maîtres du xviie siècle avaient plutôt raison en publiant le texte de leurs pièces dans leur plus fruste nudité.

Avril 1891.

PERSONNAGES


L’Amant,

L’Amante,

Paris,

Chœurs.



Un carrefour ; horizon de routes, de bois et de montagnes.
L’époque romantique.
ANTONIA
Ich sah ihn und lachte.
Parsifal.





ACTE PREMIER



Scène I

Chœur de Bourgeois
Ils causent entre eux, par groupes.


1er Groupe

Eh bien, n’est-elle pas d’âge
Pour le mariage ?

Entre nous,
Elle montre peu de goût
À prendre époux.

Pauvre petite,
Quelle vie d’ermite !

Ne la plaignez point ;
Ça n’ira pas loin.


2e Groupe

Et votre gas,
Le mariez-vous pas ?

Toujours en cavalcades,
En mascarades,
En sérénades.

Puisse-t-il se faire
Plus sédentaire !

Il nous donne du mal ;
C’est un original.


1er Groupe

Quel souci !
J’en suis abasourdi.

Mettre un point d’honneur
À faire le bonheur
De filles sans cœur !

Élever un garçon,
Ne penser qu’à son
Éducation !

Et voir ce qu’on aime
Partir pour la Bohême.


2e Groupe

Nos races
Derrière nous se tassent.

Si nous avons vécu,
Le jour de vivre aux autres est venu,

Et nous rêverions pour eux
Les jours heureux
Qui n’échurent point aux aïeux,

Si nous ne savions
Que ce sont des chansons.


1er Groupe

Pourquoi
Est-ce que l’on voit

Sitôt désunies
Les unions les mieux assorties ?

Pourquoi jamais
Les cœurs l’un pour l’autre faits

N’ont-ils la chance
De faire connaissance ?

2e Groupe

Âme sœur,
Mon cœur
Eût été ton serviteur ;

Mais tu fuis,
Et j’en suis
Pour mes ennuis.

Âmes ensemble appareillées,
Vous naufragez ;

Âmes aux envols fous,
On nous voue
Aux loups.


Un Vieillard

Âmes tard advenues,
Qui n’avez point connu
Celles pour qui vous étiez élues,

O vous qui tour à tour et selon l’heure
Avancez dans le rire et la douleur,

Vous qui savez combien fuyants dans l’espace
Les rêves passent
Et sont loin et sans recours et sans trace,

Et qui parfois avez tremblé, comme si quelque malédiction
Peut-être pesait sur vos fronts,

O vous, cœurs pitoyables, cœurs apitoyés,
Vous au sort originel liés,
Voyez !

Sous vos yeux d’irrésolus
Deux amants vont paraître et s’acheminer vers l’absolu.

L’homme du destin
Vers vous s’en vient ;

Et puis ce sera elle,
Celle
En qui le désir étincelle.

Tous deux
Joindront leurs pas hasardeux

Tous deux à l’expérience
Apportent leur inconscience.

Ce sont des cœurs, ce sont des âmes ;
Une nécessité lointaine les réclame ;

Il est né afin de s’unir à elle,
Il l’appelle,
Il n’attend que ses bras d’immortelle ;

Elle, elle est née pour lui,
Elle est le miroir où son image luit,
Elle est l’astre de sa course dans la nuit.

Car nulle âme n’existe à qui ne réponde
Quelque fraternité profonde.

Oh voyez !
Songez !

Voici que le destin pour cette fois institue et vous montre
La mystérieuse, la terrible, la divine rencontre.


Le Chœur de Bourgeois


1er Groupe

Enfants,
Quels olifants
Chanteront vos cris triomphants,

À l’heure où se dévoile
Votre étoile ?

Pauvres innocents,
Quelles harpes auront d’assez tristes accents
Pour accompagner vos soupirs languissants,

À l’heure des désastres,
Lorsque se cachera votre astre ?

2e Groupe

Pauvres agneaux,
Épars à nos
Quatre points cardinaux !

Innocentes victimes
Des crimes
Des ancêtres sublimes !

Humbles martyrs
Des devenirs,

Hochets des destinées,
Éternels inadvenus des hyménées !


1er Groupe

Hé ! hé ! nous y passâmes,
Par les jours de flamme,
Par les deuils de l’âme.

Nous fûmes jeunes
Nous connûmes les jeûnes

Et les indigestions
De passions,

Les excès
Et les vains souhaits.

2e Groupe

Ah ! du temps des cueillettes,
Les bonnes amourettes
Et quelles chansonnettes !

Quelles douces paroles,
Quelle chaleur d’hyperboles !

Hé ! souvenez-vous en,
C’était il y a beau temps,
J’étais un pimpant amant.

Fi ! vous n’y pensiez guère,
Vous étiez terre à terre.


1er Groupe

Avez-vous oublié le doux âge ?
Nous avions de frais plumages,
Nous roucoulions dans les bocages.

Fûtes-vous si solide ?
Vous aviez déjà des rides.

Nierez-vous
Combien j’étais jaloux ?

Et combien tiède !
Mais c’était, tout de même, de gais intermèdes…
Qu’aujourd’hui le Seigneur nous aide !

2e Groupe

Maintenant voici l’automne,
L’heure sonne.

Maintenant voici l’hiver,
Et vers
D’autres plages volent les piverts.


1er Groupe

Et tranquilles
Nous quittons la ville,
Nous allons vers les obscures îles,
Nous prenons la file…


2e Groupe

Nous n’avons pas couru dans le ciel des chimères,
Nous n’avons pas quitté la terre,
Nous avons craint le tonnerre
Et nous sommes restés où vécurent nos pères.


Ils s’éloignent.


Scène II


Tombée du soir.

Une jeune fille est entrée tout à l’heure ; elle porte une gerbe de fleurs qu’elle dépose sur un tertre, près d’une fontaine. Au moment où les bourgeois ont disparu, elle aperçoit au fond de la scène un homme qui, debout, seul et immobile, considère le ciel que dore le couchant.


L’Amante

Un étranger sur le chemin…
Peut-être qu’il est las, qu’il a soif et qu’il a faim…

Sans doute que c’est un voyageur
Qui cherche depuis des heures
Un abri contre la nuit et le malheur…

C’est un homme qui a erré,
Qui a pleuré…

Et vers qui vont montant
Mes plus profonds apitoiements.

L’Amant
à part


Oh ! site de rêve
Oui des profondeurs du couchant se lève !

Pays de songe
Où sans fin l’occident se prolonge !

Vision vermeille,
Magnificence sans pareille,
Rayonnement de l’atmosphère qui m’émerveille !

Devant moi
J’aperçois

De fabuleux sommets,
De radieux palais,

Des altitudes
Où reposer toutes lassitudes.
Où peupler toutes solitudes,

Des promontoires
Où s’abriteraient tous espoirs.

Et moi qui viens de loin,
Qui de quelque chose de miraculeux ai besoin,

Moi dont le front s’est obscurci
À de longs, de mortels, de désespérants soucis,

Je te salue,
Soir, lumière du soir tant attendue,
Si tard venue,
Si suprêmement apparue !


L’Amante
à part

O miracle ! ô douceur ! ô prodige !
Vertige
D’un monde de ravissement et de prestige !

O frissonnement !
Invincible attendrissement !

Les cœurs en les plus hautes attentes s’évadent,
Et dans l’air montent de mystiques sérénades.

Rêves des temps anciens !
Le troubadour est venu et je viens.


L’Amant

Soir sacré !


L’Amante

Soir diapré !

L’Amant

Soir d’apothéoses !


L’Amante

Soir de magnolias, de lys, de roses !


L’Amant

Soir fatidique !


L’Amante

Soir de parfums et de baumes et de musique !

Elle s’avance vers lui.


L’Amante

Étranger dont les traits sont si pâles et si défaits,
Je devine, je comprends, je connais
Vos plaies.

De mes doigts purs
Je toucherai vos blessures,
Je panserai ces brûlures,

Et la soif du voyage,
La soif aride des mirages,
La soif des regrets les plus sauvages
S’envolera vers les nuages.

Je vous tends la coupe salutaire,
Moi, celle à qui sur la terre
Vous vous êtes rencontré, voyez par quel soir de mystère !

Venez, et que votre cœur
Boive à la liqueur ;

Pour ouvrir à vos lèvres la route,
Les premières, je veux que mes lèvres y goûtent.

Venez, et songez à connaître
Si l’être
En quelque nouveau baptême ne saurait renaître.

La coupe de mes mains, baume ou calice,
Sera le philtre de salut et de sacrifice,
Afin que votre âme, dans la vie ou dans la mort, guérisse.


Elle a pris un vase dans la fontaine, et, après y avoir trempé ses lèvres, le lui tend.

Maintenant tous deux parlent en une douce causerie.


L’Amant

Oui, j’ai quitté ma patrie,
C’était… tant d’années se sont enfuies
Que j’ai presque oublié ces heures évanouies.

L’Amante

Je n’ai rien quitté,
Mais les temps écoulés
Sont comme s’ils n’avaient pas été.


L’Amant

Je suis celui qui ne sait plus
Rien des temps révolus.


L’Amante

Là-bas est ma ville ;
Tranquille,
J’allais des jours inutiles.


L’Amant

Je courais des courses vaines,
Je traversais des cités incertaines.


L’Amante

Ici, mais aussi loin
Qu’aux pays les plus lointains,
J’attendais depuis le matin.


L’Amant

Vous rêviez de voir advenir
À l’horizon la voile de quelque navire.

L’Amante

Et vous, triste ami, vous cherchiez
Une terre où reposer vos pieds,
Et puis vous répandiez
Parmi les êtres vos pitiés.

Maintenant voyez quel soir doux
Est descendu sur nous,

Et s’il ne semble pas que le destin veuille surseoir
Aux erreurs et aux mauvais vouloirs.


L’Amant

Le destin ! il a fait que vous fussiez là
À l’heure où je passai devant la ville que voilà ;

Et puis il a fait que mes yeux languides
Devinssent, en ce merveilleux instant, lucides.

Maintenant votre âme invisible
Prend sa forme sensible,

Et votre visage
Est son image,
Son gage.

Oui, votre figure
Est une ressemblance sure ;

Oui, je connais votre âme,
Ayant contemplé votre face de femme.

Où va l’amour,
Sinon vers l’âme qui par les traits se fait jour ?

Si l’on aime,
Ce que l’on aime, n’est-ce pas l’âme même ?

Dans celle que l’on a vue radieuse apparaître,
Sous l’apparence n’adore-t-on pas le réel être ?

Oui, je vous ai comprise ;
Votre personne dans vos yeux se réalise ;

Celle que je salue,
C’est la toute attendue,
L’authentique et l’élue.

Car n’est-ce pas que par ce soir de paradis
Dans votre âme le regard de mon âme descendit ?


L’Amante

Oui, que de mon cœur mes paupières soient le seuil,
Et que mes pensées s’effeuillent
Dans le songe qu’arbore mon front à votre œil !

Moi, je lis
Dans vos regards pâlis
Tant d’espoirs abolis !

Oh ! jusqu’au fond de mon esprit lisez
Combien de hauts désirs en cette âme gisent enlizés.


L’Amant

… Les lumières s’allument,
Elles percent la brume,
Là-bas la ville fume ;

Les plaines s’entourent
D’un voile de velours
Et de l’horizon les astres accourent,

La nuit va venir,
Le jour va finir,
C’est le soir aux antiques sourires,
Le soir, le soir propice aux devenirs.


Dans une sorte de marivaudage attendri :


… Demoiselle,
La vêprée est belle
Pour aller vers les asphodèles
Où les ombres se mêlent.


L’Amante

Laissons les asphodèles et fuyons l’ombre,
Le chemin, monsieur, est trop sombre.

L’Amant

Eh bien, demoiselle, le soir
Invite à s’asseoir
Sur le banc, au long du mur noir.


L’Amante

Les fleurs, monsieur, se sont fermées,
Les oiseaux aux nids sont rentrés.


L’Amant

Combien les paroles
Dans la nuit montante s’envolent
En plaisantes girandoles !


L’Amante

Mais combien le silence
Sous les ombres denses
Est plus cher au cœur et plus tendrement le balance !


L’Amant

Aller à deux,
C’est mieux.


L’Amante

Non, non, non, la nuit
Chacun fuit
Le bruit.

L’Amant

Jeune fille,
Quand les pupilles
D’étincelles et de douceurs brillent,

Quand les paupières
Battent dans l’air
Comme des ailes éphémères,

Quand en les mains
Courent ces tressaillements divins,

Quand les cheveux
Encadrent les yeux
De ces replis soyeux,
De ces reflets mystérieux,

Jeune femme,
C’est l’âme
Qui s’exclame.


L’Amante

Oh ! le fin cajoleur,
Qui juge l’heure
Favorable aux propos flatteurs !

Le joli galant !
Que de compliments !

Est-ce donc que mon visage
Encourage
Les discours volages ?


L’Amant

Sur votre visage ainsi qu’en votre cœur je vois
Le soir merveilleux qui s’éploie…
Regardez ! le soir monte, le soir croit.


Se rapprochant l’un de l’autre :


L’Amante

Oui, dans les allées
Les giroflées
De senteurs se sont gonflées…


L’Amant

Tout enchante
Les âmes jadis souffrantes.


L’Amante

Les gazons
Sont tièdes, les airs sont profonds,
Les feuilles des arbres lointains se penchent vers nos fronts…

L’Amant

Tout appelle
Les âmes nées immortelles.

L’Amante

Et dans l’espace épanoui
S’étendent des charmes infinis…


L’Amant

Cherchons des roses,


L’Amante

Éparses parmi les métempsycoses ;


L’Amant

Cherchons des chansons,


L’Amante

Si là-bas il en flotte dans les vallons ;


L’Amant

Nous trouverons des bois d’oranges,


L’Amante

Nous frôlerons des ailes d’anges ;


L’Amant

Des voiles blanches


L’Amante

Glisseront tout au long des branches ;

L’Amant

Nous cueillerons de beaux calices,


L’Amante

Je fleurirai mes tresses lisses,


L’Amant

Cependant que des guitares,


L’Amante

Que des fanfares


L’Amant

Harmoniseront nos pensées,


L’Amante

Nos pensées bercées,


L’Amant

Nos bras unis,


L’Amante

Nos cœurs amis.


L’Amant

O soir !

L’Amante

O nouvel espoir !


L’Amant

O rêve !


L’Amante

Désir qui s’achève !


L’Amant

Jeune fille, ô jeune femme, ô vierge,
Voyez parmi la floraison de ces claires berges
Combien hyménéale autour de nous la nuit émerge !




Scène III


Le Vieillard s’avance.


Le Vieillard

Vous voici donc arrivés
À l’heure des fatalités.

Vous avez touché la frontière ;
Le monde est derrière ;

Devant, voici les cimes ;
Ici, c’est le porche sublime.

Vous pouvez aller en avant,
Vous entrerez dans l’inconnu béant,
Et la terre s’embrumera des vapeurs du couchant.

Oh ! détournez vos regards,
Arrêtez le char,
Abandonnez la route des rêves épars,
Acceptez le monde et d’y être heureux quelque part !

Vous venez de connaître une heure
De tranquille, de pur et suave bonheur ;

Sans avoir dit des mots douloureux,
Vous avez eu les doux badinages gracieux.

Mais si vous avancez,
Si vous suivez au ciel le chemin d’astres de vos désirs inexaucés,

Tremblez d’entrer dans la mer orageuse
Et que le vent des choses fabuleuses
Ne tempête sur vos âmes houleuses.


L’Amant

Nous n’arrêterons pas
Nos pas
Au premier glas ;

Nous aurons les confiances téméraires,
Nous ne ferons pas taire
Les voix qui chantent en nos atmosphères :

Nous prolongerons
Les chansons
De nos divinations ;

Nous laisserons venir
L’avenir
À la beauté de nos désirs ;

Et nous suivrons parmi les choses toutes oubliées
Les hymnes continuées
De nos deux mains liées
Et de nos têles l’une à l’autre appuyées.

Va !
Nous ne demeurerons pas là ;

Nous tendons nos voiles
Vers les étoiles.

… N’est-ce pas, amie, que nous irons
La route tout entière de nos vocations ?


L’Amante

Si le vent d’est se lève,
Le sable des grèves
S’envole aussitôt vers les pays de rêve ;

Quand naît l’aube nouvelle,
L’oiselle
Secoue ses ailes ;

Que le ramier paraisse,
Et les colombes ont des frissonnements et des allégresses ;

La charmille
Fleurit dès que le mai brille ;

Et lorsque les marées
Se gonflent dans les mers azurées,
Les vagues éternellement montent vers les jetées.

… Va ! mon cœur
Suivra le chœur
Que mènent ses langueurs.


Muet serrement de mains.

Cependant le Chœur des Bourgeois est entré au fond du théâtre. Les deux jeunes gens se séparent.

Lentement, le Vieillard s’éloigne, et, se retournant :


Le Vieillard

Allez, enfants ! les destinées
À jamais vous tiennent enchaînés.


L’Amant a disparu.

Plusieurs groupes de jeunes filles portant des fleurs arrivent peu à peu et entourent l’Amante ; quelques-unes s’assoient sur le tertre près de la fontaine ; elles se mettent à trier et rassembler les fleurs. Les Bourgeois s’approchent tout en parlant entre eux.


Le Chœur des Bourgeois

Jeunes fous,
Prenez garde à vous !

Vous portez vos yeux
Trop haut vers les cieux.

Demandez à la fortune
Des choses opportunes
Et non la lune.

Enfants de la terre,
N’oubliez pas votre mère.

Ah ! ces gueux
D’amoureux !

Des jours si doux
Sont passés pour nous.

Mais nous avons acquis des droits
À faire entendre notre voix.

Nous sommes la raison ;
Nous les dirigerons.

Écoutez les avis
De ceux qui connaissent la vie.

La nuit tombe,
Rentrez, belle colombe !

Et vous, le tourtereau,
Retournez au hameau.

Les honnêtes gens
Ont un temps
Pour leurs amusements.

Voici l’heure où le badinage doit finir,
L’heure où les gens et les lions vont dormir,
L’heure à qui nul ne peut désobéir,

C’est l’heure des bonsoirs et des adieux ;
Ainsi le veut la sagesse des vieux.




Scène IV


Les derniers moments du crépuscule sont venus ; les étoiles commencent à poindre lumineuses dans toute l’étendue du ciel.

Lentement, par petits groupes, les Bourgeois se retirent. Les Jeunes filles sont restées.

Une partie de la scène est vide ; on aperçoit toute la profondeur du théâtre.

À ce moment parait Pâris, le berger galant. Heureux, insouciant, il s’approche de l’Amante. Avec un sourire, et d’un geste vague, il montre le paysage nocturne et fleuri.


Paris
à demi voix

Belle !
Voici des fleurs nouvelles,

Des fleurs fraîches nées
Après les fleurs fanées,

Des fleurs de la nuit
Après les fleurs d’hier et d’aujourd’hui…

La jeune femme est restée immobile et sans regard. Lui, les yeux toujours vers elle, il recule de quelques pas, et, souriant encore à quand même de lointains espoirs, en parlant il s’éloigne à travers la nuit.


Paris

Que l’abeille
Dédaigne une lointaine treille !

La treille où son désir maintenant butine
Demain sera flétrie et orpheline.

L’abeille avide
Alors délaissera les grappes vides.

Demain renaîtra l’or
De l’aurore,

Et le berger reviendra,
L’abeille se réveillera,
Tout recommencera.


Il a disparu.
Le crépuscule maintenant est silencieux.
L’Amante

Qu’il passe !
Que l’espace
L’emporte et le dissipe et l’efface !

Je n’ouïs qu’un vain flux de mots
Et je n’ai vu qu’un vol fugitif d’indécis oiseaux…

Qu’il passe et que tout fuie et que tout meure dans le brouillard !
Mes yeux n’ont plus, pour quoi qui vienne, de regard.


ACTE DEUXIÈME



Scène I

La nuit.


Chœur de Vierges Nocturnes
1er Groupe

La nuit profonde
Inonde
Le monde
Du flot de ses magiques ondes.

Venez,
Amenez
Les prédestinés.


2e Groupe

L’ombre nocturne
Verse sur les choses l’urne
Des enchantements taciturnes.

O sœurs,
Ouvrez aux cœurs
Le chemin des heures.


1er Groupe

Nous l’attendons,
Celle des pardons
Et des assomptions

Nous l’avons laissée
Attardée
Dans la rosée.

Mais dans la nuit médiatrice
Nous guidons ses seins de délices
Vers les splendeurs et les sacrifices.

Et sur sa tête et jusqu’aux étoiles
Nous développons le voile
De la nuit sainte où tout se voile


2e Groupe

O terreur ! ô délire !
Sœurs des créations, sœurs des devenirs !
frissonnement de demeurer et de pâlir !
N’est-ce pas que tout à l’heure il va venir ?

À travers les roches
Ses pas sont plus proches,
Oyez ! il approche.

Oui, profusez la nuit divine,
Voilà-t-il pas qu’il s’achemine,
L’orphelin vers l’orpheline ?

O sœurs, sœurs du ciel, sœurs des monts,
Sœurs des bois, sœurs des rivières, sœurs des vallons,
Les lois s’accompliront
Et nous chantons
En nos rites les plus féconds.


Les deux Groupes

Nuit,
Luis
En circuits.

Répands sur la terre
Ta sombre lumière,
Tes ténèbres claires.

Nuit,
Bruis
En circuits.

Répands sous les deux denses
Ton cadencé silence,
Tes silencieuses cadences.

Nuit,
Suis
Tes circuits.

Répands parmi les landes
Tes farandoles en guirlandes
Tes enguirlandées sarabandes.


1er Groupe

Ah ! que de temps
Ont roulé dans
Le cycle des ans,

Depuis que l’un et l’autre
Ont échangé leurs saluts d’apôtres !


2e Groupe

Quels gouffres,
Quels océans de soufre
Entre leurs pas s’engouffrent.

Depuis que tous deux
Se sont dit adieu !


1er Groupe

Ils ont erré,
Ils ont cherché.


2e Groupe

Et voici
Qu’ils vont être ici
Ceux que le destin unit.

Les deux Groupes

Reluis,
O nuit,
En les plus distants circuits.

Épands tes marées
Sur les plages diaprées
Que ton culte a consacrées.

Bruis,
nuit,
En d’insaisissables circuits.

Roule tes nuages
Et les arômes de tes plages
Et tes enlacements les plus sauvages.

Poursuis,
O nuit,
Ta course en divins circuits.

Sommeille dans ta veille,
Veille en ton sommeil,
Rêve en tes sommes et tes éveils,
Épanche-toi dans tes rêves vermeils.


1er Groupe

Écoutez !
Des pas résonnent dans les fourrés.

Les feuillages s’agitent,
Les cœurs palpitent.


2e Groupe

Oh ! là-bas voyez !
Ce sont eux, les fiancés,

La forêt frissonne,
Les âmes rayonnent.


1er Groupe

Hosannah !
Ceux que le sort appela…


2e Groupe

Hosannah !
Les voilà.




Scène II


Arrivent l’Amant et l’Amante. Le Chœur se retire au fond de la scène.


Le Chœur des Vierges Nocturnes

Qu’au loin les cieux en cet instant Se drapent
De pâles et de claires et d’harmonieuses nappes !

Que les faux-bourdons
Longuement vibrent au fond des airs profonds !

Montez, encens mélancoliques,
Fumez, portiques
Des eaux, des bois, des prés, des lacs mystiques !

Éclosez, fleurs ténébreuses,
Fleurs capiteuses,
Fleurs des nuits heureuses !

Fontaines,
Chantez sous les herbes sereines !

Myrrhe, cinname, encens, exaltez-vous,
Parfums des épouses et des époux !

La brume
Des amours éternelles s’exhume,
Les cieux s’allument,

La nuit rayonne,
Et l’heure des fatalités qui s’accomplissent sonne.

Elles disparaissent.


L’Amant

Oui,
Le temps des mots frivoles s’est enfui,
Et nous avons ouï
Les incantations suprêmes de la nuit.

Naguère,
Par un soir d’ombre familière,
Nos voix alternèrent
En réciprocités de paroles légères ;

Mais le cours a passé des choses inutiles
Et des promenades aux faubourgs des villes
Et des flirts juvéniles ;

Dans nos êtres sereins
Montent à présent les mots divins.

Les visions qu’au travers des lassitudes
Et des épreuves rudes,

Qu’aux jours lointains
De soifs et de faims,

J’apercevais sous le mirage
De mes pâles voyages,

Les vagues images que vos yeux distraits
Dans le silence de votre âme imaginaient,

Voyez,
Tous nos rêves nous surgissent réalisés.

… Aux années anciennes,
Quand le chant des antiennes
Savait charmer nos rêveries aériennes,

Lors des jours triomphants,
Quand nous étions enfants,

J’avais une mère,
Et sur sa face tutélaire

Des lueurs apparaissaient de la vie lointaine,
Des divinations soudaines ;

En cette grave face,
En cette face pleine de grâce,

J’entrevoyais
D’autres traits ;

Et c’était sous cette figure
Une nouvelle, mal discernable, mais lucide figure,
Une image divine comme elle et aussi pure ;

N’est-ce pas, mère aux tempes de vieillesse et de soucis opprimées,
Que vos yeux, vos pâles yeux, vos ternes yeux déjà presque fermés
Me reflétaient ce doux visage de future bien-aimée ?

Et vous,
Vous souvenez-vous ?

Vous avez aussi
Pressenti
Le visage ami,

Quand vous étiez une enfant pâle
Et qu’au retour des cathédrales

Les mains paternelles
En des caresses éternelles
Berçaient vos rêves et vos ritournelles,

Vos yeux puérils
Lisaient-ils
Au fond des yeux virils ?

Et vos jeunes pensées
Erraient, mollement caressées,

Parmi ces confusions,
Ces entrapparitions

D’avenirs incompréhensibles,
De bonheurs intangibles,
De vagues impossibles.

… J’ai reconnu
Celle alors entrevue,
Lorsque je vous ai vue.

Vous, vous reconnaissez
En votre pensée
Le passé.

Ce qui fut prescrit
S’accomplit ;

Les plus tardives espérances
Arrivent à la conscience ;

Les plus fantomales visions
Ont leurs réalisations ;

L’hymne des prophéties exaucées résonne ;
Noire automne
Rayonne ;

Les fleurs d’azur
Donnent les fruits mûrs.

Épouse immortelle,
Qu’annoncèrent à mes prunelles
Les yeux maternels,

Épouse de gloire,
Épouse de mon espoir,

Épouse de délices,
Dont, ô mère propice,
Tu fus l’annonciatrice,

Venez à la communion vespérale
Qu’aux époques primordiales
Rêvaient vos lèvres filiales.

Tout arrive ; voici nos mains ;
O femme, voici l’heure de notre hymen.


Il prend son front et la tient embrassée.

Long silence.

Alors y comme tout à coup frappée d’une vague angoisse, elle se redresse, le visage de plus en plus troublé, hagarde bientôt.


L’Amante

Oui…
Tout s’accomplit…
Tout ce qui fut prescrit…

Tout vient, tout advient, tout revient…
Rien
Ne meurt dans l’océan des jours anciens…

Écoute !…
Là-bas, tout au là-bas, sur la route,
Dans les replis où les pensées les plus ténébreuses s’envoûtent

Au profond des grèves
Le souvenir se lève,

Et sur les sommets,
Parmi les rocs où l’âme affolée se complaît,
La malédiction fatale reparaît.


L’Amant

Que dis-tu ? Que vois-tu ? Où s’en va ton esprit dans le vide et l’inconnu ?

De quelle détresse Est-ce que l’écho t’oppresse ?

Tu parles d’anathème… Tes joues sont blêmes…

Ah ! souviens-toi, pauvre âme !

Le soir où nous nous rencontrâmes,

Quand la poussière des routes et la boue
Salissaient mes genoux

Et que mes pas chancelaient,
Que mes yeux perdus se fermaient,

Ce furent tes regards
Oui ranimèrent mon cœur hagard…

À mon tour, ne puis-je te secourir
Et tarir,
Si tu pleures, la source du mauvais souvenir ?


Elle s’avance, et, comme si elle monologuait, très grave et hallucinée, elle parle.


L’Amante

Je me souviens ;
C’était aux temps les plus anciens,

Aux époques les plus solennelles ;
Car je suis éternelle.

Au travers des historiques villes,
Des continents disparus et des défuntes îles,
J’errais, farouche et juvénile,

Les yeux vers les palmiers,
Tandis que des ramiers
Tombaient du ciel anémiés,

Et les douces voiles de ma poitrine
Se gonflaient, adolescentes et divines,
Sous des tresses de lierres et d’églantines.

Sauvage,
Par les plages
Et par les âges,

Je marchais, inconsciente,
Au milieu des races fourmillantes,

Et j’arrivai sur les cimes
D’où se découvrent les abîmes.

De mes yeux éblouis
Je vis
L’infini.

Déploiement vertigineux de l’horizon,
Rayonnement sans fond,

Autour de moi c’était l’immensité,
Le rêve illimité,

L’inaccessible,
L’impossible,

L’inconnu,
Le songe éperdu,
L’absolu…

Et vers là-haut, et vers là-bas,
Nubile, je tendais les bras !

… Va ! je suis condamnée
Au désir inexaucé ;

Vouloir sans fin, vouloir
Sans repos, sans espoir,

Vers un ciel fabuleux languir,
Et ne jamais dormir,
Ne jamais finir,
Et, à l’heure du devenir,
Toujours, toujours, toujours fuir…
Oh ! je voudrais mourir.

Crains
Lorsque tes mains
Auront touché mes seins,

Si ma ceinture de vierge choit
Entre tes doigts,
O roi,

Crains les menaces de mon âme
Je suis femme ;

Le désir originel
Est mon état éternel.

Je t’aime ;
Aie l’épouvante que moi-même
Tout à l’heure je ne blasphème ;

Je t’aime et je tremble
Et j’ai le frisson d’être ensemble ;

Tu crois avoir mon cœur ;
J’ai peur.

Oh ! si nous partions !
Si nous nous quittions !

Si tu me laissais !
Si tu t’en allais !
Si tu oubliais !
Si tu te sauvais !


Après un long silence, tous deux, chacun à une extrémité de la scène, ils dialoguent, les yeux égarés, à mi-voix.


L’Amant

O fatalité !
O nécessité
Des calamités !


L’Amante

Nuits sans sommeils !
Matins sans soleils !

L’Amant

O tourment !
Immense accablement !


L’Amante

Midis sans azur !
Soirs impurs !
Orients dévastés, occidents jamais mûrs !


L’Amant

L’ombre
Sombre
En un abîme de décombres.


L’Amante

Le chemin s’efface,
Les gémissements s’amassent.


L’Amant

Les bruits de supplice
Retentissent

.


L’Amante

Et la croix
S’entrevoit.

L’Amant

La croix…
Oui, je la vois…
Comme autrefois…


L’Amant s’avance, et, à son tour, parle en une sorte de monologue extatique.


L’Amant

En ces temps préhistoriques,
Au commencement des courses fatidiques,

Un soir d’ardente veille,
Un soir de merveille,
Un soir d’auréole vermeille,

La première femme
Apparut à mon âme.

Et l’archange des profondeurs spirituelles
Prophétisa, la face voilée de ses ailes.

— Le sang de tes amours se répandra,
Tu pleureras,
Elle te flagellera,
D’épines elle te couronnera,
De ta chair elle te dépouillera,
Elle te crucifiera,
D’elle tu mourras.

Voici la carrière,
Voici le calvaire,

Voici les blessures,
Voici les morsures,
Voici les dents de remords et de luxures,

Et voici la pâle couronne
Que ses mains pâles à ton front donnent.

Aime !
Le blasphème
Est pendu à ses lèvres blêmes ;

Offre ton cœur,
Elle y versera ses rancœurs ;

Sa joie,
C’est que tu sois sa proie,
C’est qu’elle te broie
Et que ta chair fume et rougeoie.

Et puis au livide sommet
Voici la croix et le gibet

Et les clous
Et le houx

Et le vinaigre et le fiel
Et la ténèbre dans le ciel

Et les huées
Des foules prostituées

Et le coup de lance
Et la désespérance,

Parce que vers les cieux
Tu as, homme, levé les yeux.


Le Chœur des Vierges Nocturnes apparaît au fond de la scène.


Le Chœur des Vierges Nocturnes
1er Groupe

Lorsque sur la primitive grève
Ève
Fut condamnée aux erreurs sans trêve,

Est-ce qu’un lointain salut
Ne fut pas promis à ce cœur éperdu ?


2e Groupe

Lorsque le sang de la victime
Coule sur la cîme
Dans l’horreur des nuits sublimes,

Est-ce que le martyr
N’entre pas en son plus glorieux désir ?

1er Groupe

Courses vagabondes Éparses dans les mondes !

Est-ce que cette nuit d’apothéose N’est pas pour que de grandes choses Éclosent ?


2e Groupe

Fleurs dépéries,
Étoiles abolies,
Splendeurs enfouies !

Est-ce que nous,
Les essences et les arômes de tout,
Nous n’avons pas tendu nos bras de nuit lumineuse sur vous ?


1er Groupe

Relevez vos fronts,
Vos visages auront
Des rayons.


2e Groupe

Regardez vos yeux,
Que les cieux
Se reflètent en vos esprits silencieux.

L’Amante

Ô choses,
Vous me dites de profondes métempsycoses ;

Vos souffles apaisent
Les terreurs mauvaises ;

Vos douceurs enombrent
L’horreur des nocturnes décombres ;

Vos enlacements évoquent
Les anciens colloques.

Ô nuit des fiançailles,
Ordonnez-vous que j’aille
Vers les nouvelles épousailles ?


L’Amant

Ô jeune fille, ô dame,
Les murmures de la nuit brament
Dans les tréfonds de nos âmes.

Eh ! qu’importe souffrir,
Qu’importe mourir,

Si nos êtres se sont embaumés
D’avoir, un instant, aimé ?

L’Amante

Songes vains !
Oracles lointains !


L’Amant

Au présent radieux qui s’érige
Nous vous immolons, méchants prestiges.
 
Fuyez, illusions, tristes images ;
Nous passerons les passages
Des héros, des demi-dieux et des mages.

Ô fiancée,
Mes pensées
Se courbent sous les prunelles abaissées.


Au fond de la scène, le Chœur forme un demi-cercle et les entoure.


L’Amante

Entends-tu sous les bois
Les voix
Oui proclament notre joie ?


L’Amant

Vois-tu les rondes
Qu’enroule la nuit profonde ?

Le Chœur

Évohé ! les tocsins
Du destin
Sonnent dans les ravins.


L’Amante

La nuit est longue et continue,
La nuit d’amour se perpétue.


L’Amant

Nous aurons des heures immenses,
Des sommeils sans souvenances.


Le Chœur

Evohé ! tout a son cours ;
Notre puissance est sans recours.


L’Amante

Mes yeux roulent,
Mes cheveux coulent,
Mon âme sombre en une houle.


L’Amant

Viens…
Ô ma vie !… ô mon bien !…
Tu m’appartiens… je t’appartiens…


Ils disparaissent.




Scène III



L’aube.

Le Chœur s’avance rapidement.


Le Chœur des Vierges Nocturnes

Sœurs, aux cimes des branches
N’est-ce pas l’aube blanche ?
 
Sœurs, n’est-ce pas la matinale brise
Dont frémissent les bruyères grises ?
 
Écoutez ! le martinet
Crie dans les guérets.

La nuit s’envole ;
C’est l’aurore ; voyez ces pâles banderoles.

Ô fraîcheur qui me glace !
Ô fatigue qui me harasse !

Les insectes s’éveillent,
Le ciel s’envermeille,
Le jour pointe à travers les treilles.
 
Ici nous péririons ;
Fuyons,

Vers les plages où luit
La nuit,

Vers les rives d’illusions,
Vers les pays de nos dilections,

Ailleurs, ailleurs,
Vers des heures meilleures !


Elles s’en vont.

Le jour augmente rapidement. La scène reste vide. Puis des paysans commencent à défiler, au fond, sur une route.


Le Chœur des Paysans
1er Groupe

Aux champs !
Nous sommes les paysans.

Notre pain est amer,
Maigre est la chère ;

Mais nos jours sont tranquilles,
Nous vieillissons loin des villes,
Nous nous endormirons dans les prairies fertiles ;

Et parfois le long des sentiers
Des fleurs se penchent sous nos pieds
Dont nous parons nos amitiés.


2e Groupe

Nous sommes les laboureurs,
Les moissonneurs.
 
Nous travaillons sous les midis,
Nous montons les gerbes d’épis ;
 
Autour de nous sont les vastes plaines,
Nous buvons à l’eau des fontaines ;

Et le soir dans les feuillages
Nous assemblons de triomphaux branchages
Pour revenir dans les villages.


Pâris arrive le dernier ; il s’arrête et regarde les paysans s’éloigner.


Pâris

Les oiselles et les oiseaux
Passent sur les hameaux ;

Les oiseaux avec les oiselles,
À larges ailes,
Dans l’air sans fin, ruissellent ;

Le jour
À son tour
Et chaque chose a son retour.


Le matin brille ; l’air est clair, le ciel plein de nuages blancs ; le paysage se découvre au loin.

Au milieu des branches, des arbustes, des herbes, les cheveux dénoués, la robe flottante, telle qu’une Ophélie, l’Amante apparaît. Pâris l’attendait-il ? Il s’approche, traversant la floraison matinale.


Pâris

Ô belle,
La voici, l’aube nouvelle ;

Et voici ces fleurs,
Voici ces champs en pleurs,

Afin que dans les feuilles
Vos mains cueillent

Et mêlent à foison
Les floraisons.

Écoutez ! et voici les aubades
Des nymphes, des ondines, des hamadryades.

L’Amante

Mon esprit
S’enfuit
Vers les plus nébuleux des nids…

Dis, est-ce que tu répandras
Sur le chemin de mes pas
Des roses, des lys et des lilas ?


Pâris

Oui, des fleurs tard venues,
Des fleurs inconnues,
Des fleurs entrevues
Dans vos méditations éperdues.


L’Amante

Mon esprit dans les collines
Se dissémine
Et des reflets les plus insaisissables s’illumine…

Dis, est-ce que tes lèvres m’apprendront
De réciproques chansons ?


Pâris

Des chansons d’aurore,
Des chansons que tous ignorent.

L’Amante

Oh ! quel est le roi
Qui prenant mes doigts

Me conduirait à la grève
De mon rêve ?


Pâris

Donnez votre main,
Je sais le chemin.


L’Amante

Et, comme en un songe beau,
Mon âme vogue vers le Nouveau.


Tandis que tous deux restent immobiles, Paris sur le point de prendre sa main, attentif, elle dans une songerie profonde, entre l’Amant.


L’Amant

Femme, que fais-tu ?…
Où vas-tu ?…


Pâris

La gente Thérèse
Va cueillir au bois la fraise ;

La douce Colette
Est en quête
De violettes et de pâquerettes ;

L’espiègle Jeanneton
Court après les papillons.
 
… Bel amoureux,
Beau ténébreux,
Hélas ! beau langoureux,
Ne vous attardez point dans les sentiers ombreux.
 
La colombe s’envole,
Bien fol
Qui voudrait arrêter son vol !

Un silence.


L’Amant
à part, à demi voix


Osez les espérances téméraires,
Ouvrez vos cœurs aux chœurs des plus hautes chimères,

Oubliez
Les lois du monde et haussez-vous en avant de l’humanité,

Vers l’absolu
Laissez monter vos désirs éperdus,
 
Vers les étoiles,
Âmes, tendez vos voiles !

Ce qui fut prescrit
S’accomplit…
Oui…

Les destinées
Nous tiennent enchaînés,

La mort
Inéluctablement pèse sur tout effort,

La malédiction
Est sur nos fronts,

L’anathème
Est inscrit dans le ciel blême.
 
Eh bien, puisqu’il fallait, à l’heure la plus solennelle,
Que l’erreur originelle
Se renouvelle ;

Puisqu’il faut expier
D’avoir rêvé
L’éternité,

Que le sort s’accomplisse !
Mort à vous deux, la criminelle et le complice,

Si celui qui tombe ce n’est pas moi !
Ici, traître, et défends-toi !


Les deux hommes ont tiré un poignard de leur ceinture. L’Amante essaie de se jeter entre eux ; l’Amant la repousse.

L’Amant

Loin de moi, maudite ! et si je dois mourir, que je meure
Loin, loin à jamais, loin de tes yeux trompeurs !


Ils se battent. Tout à coup l’Amant pousse un grand cri et tombe, frappé à la poitrine. Pâris, blême, blessé lui-même, perdant du sang, s’adosse, chancelant, contre un arbre.

À ce moment des gens arrivent, accourant de toutes parts, avec des cris mêlés, des exclamations, des interrogations multiples qui s’entrecroisent. Ils forment un grand cercle autour de l’Amant étendu par terre sans connaissance ; des femmes le soignent.

Long silence.

Et tous, comme en une sorte de répons, à mi-voix, s’étant inclinés, ils murmurent :

Les Femmes

Que le regard du Seigneur
Descende sur le pécheur !


Les Hommes

Et que sa main vengeresse
Épargne la pécheresse !


L’Amante est tombée à genoux, et, se cachant le visage de ses mains, elle pleure abondamment.

Au ciel le soleil se lève.


ACTE TROISIÈME



Scène I


Le matin.

Au loin, les cloches d’une église.

Entre un vieillard.


Le Vieillard

J’entends les cloches ailées
Qui tintent dans la vallée.

… Ô saint jour du dimanche !
Le bon soleil rayonne dans les branches
Et des bénédictions du haut du ciel sur les hommes se penchent.

… Et lui ! toujours ce regard vide,
Toujours ce front livide !

La vie
À presque fui de ses tempes flétries

Et la pensée
À quitté son âme affaissée ;

Il ne voit plus,
Ne connaît plus…

Devant tant de malheur
Oui retiendrait ses pleurs ?

… Le soleil monte, les brumes se dissipent, la chaleur croit ;
Voici l’heure où le malade vient respirer les senteurs des bois ;

La chaleur matinale
Verse un baume à ses pauvres membres engourdis par le mal.

…Les cloches sonnent ; c’est la messe…
Ah ! nos prières pourraient-elles venir en aide à sa détresse !


Arrivent des bourgeois ; parmi eux un couple de jeunes fiancés.


le Chœur de Bourgeois

Ah ! les beaux enfants,
Les bons garnements,
Les courtois amants !

Cette jeunesse,
Cela vous remet en liesse.

Les belles mines !
Comme le printemps les illumine !

temps des cerises !
Temps des joyeuses gaillardises !


Le Fiancé

Ô ma petite,
Comme une feuille que le vent agite,
Ne tremble pas, ma marguerite.

Sous tes sourires, pourquoi tes rougeurs ?
Pourquoi, en tes yeux si gais, tes yeux songeurs ?

Est-ce les ariettes
Des fauvettes
Qui t’inquiètent,

Ou les anecdotes
Dont les vieux nous dotent ?
Mais ils radotent.
 
Garde-toi bien
D’écouter rien ;

Si ta main s’appuie à mon bras,
Si tu mets sur mon épaule ce front las,

Que te fait
Que les arbres de la forêt
Et les fleurs du bosquet
Et les herbes hautes du marais

Ou les papillons de l’air
Concertent à notre concert ?

Écoute s’il bat,
Écoute comme il chante et pleure et rit et bat,
Ce cœur, ce joli cœur, ce joli petit cœur-là !


La Fiancée

Ô mon gentil ami,
Mon cœur est endormi.
 
Ainsi qu’un oiselet qui sur les toits fleuris se pose,
N’est-ce pas que ce cœur repose ?

C’est dans le satin
De tes refrains
Qu’il a fait son nid ce matin ;

Les chansons des oiselles
N’ont point d’ailes
Dont il s’abrite si fidèle ;

Les fleurs des bois
Ont de moins douce soie
Que ta voix.

Il dort ;
Ah ! ne l’appelle pas encor ;

Sache, il dort, mais il battra,
Sache qu’il chantera et qu’il s’éveillera,
Ce cœur, ce joli cœur, ce joli petit cœur-là.


Les Bourgeois

Et ce n’est pas tout ;
Ils ont, les pauvres bijoux,
Dans leur jeu d’autres atouts.

La petite déesse
N’est pas une pauvresse ;

Et lui, le gars,
Il a ses deux bras,
Il travaillera.

Bon espoir et courage,
Jeune ménage !

Le Seigneur vous aidera.
Hourrah !


Le Vieillard s’avance rapidement.


Le Vieillard

Ô mes amis !
Silence, de grâce ! les voici.


Tous se retournent. Au fond de la scène apparaissent l’Amant et l’Amante. L’Amant, blême, défiguré par l’agonie, les yeux sans regards et sans pensée, s’appuie sur les bras de l’Amante qui le soutient, presque aussi pâle elle-même. Ils approchent à pas longs et difficiles.


Le Chœur des Bourgeois
1er Groupe

Quel est ce front
Moribond
À qui l’affre de la tombe fait cet air profond ?


2e Groupe

Quelle est celle
Non moins blanche et non moins solennelle,
À qui le souci fait ces fixes prunelles ?


1er Groupe

Paix à ceux


2e Groupe

Qui vont souffrant sous les cieux !


1er Groupe

Quel est cet exilé
Natif de climats ignorés

Qui meurt de n’avoir pu rentrer
Aux natales contrées ?


2e Groupe

Quelle est cette étrangère
Dont le visage garde la pâleur amère
De lointaines traversées sur de ténébreuses mers ?


1er Groupe

Paix à ceux


2e Groupe

Qui pleurent sous les cieux !


1er Groupe

Quel est-il,
L’agonisant juvénile,

Qui succombe aux soifs infinies,
Aux désirs jamais accomplis ?


2e Groupe

Oh ! cette sœur, est-ce un ange
Dont l’aile a frôlé quelque fange,
 
Et qui s’en revient
Par les calvaires anciens ?

1er Groupe

Paix, paix suprême à ceux


2e Groupe

Qui passent lamentables sous les cieux !


1er Groupe

Et nos têtes s’inclinent,


2e Groupe

Ô frissonnement ! ô terreur divine !


1er Groupe

Devant ces âmes languissantes


2e Groupe

Et la fatalité qui domine toute puissante.


Ils s’éloignent en silence.

L’Amant reste seul avec l’Amante qui veille sur lui et le soigne.



Scène II


L’Amant

Des clartés de soleil
Ont passé dans les ténèbres du sommeil ;

Dans le silence
Ont vibré de confuses cadences ;

Dans le néant
Quelque chose a grouillé et va croissant ;

Et les pensées renaissent,
Des formes paraissent ;

Des souffles profonds
Montent à mon front ;

La lumière
Rayonne ; l’air s’éclaire ;

Je vois, je respire, je vis,
Et mes regards en la douceur du pays
S’étendent et se reposent jusqu’à l’infini.

Ô montagnes, vallons, pics aériens,
Je vous reconnais bien ;

Voici les sites bleus,
Les clairs cieux
Où s’ouvrirent mes yeux,

Les calmes rochers de mousse,
Les pentes douces,

Les sapins,
Dont les arômes sains
Parfument les chemins,

Et ces chères collines
Qu’un été éternel illumine…

Soleil, soleil des mondes,
Tu reluis à mes yeux noyés d’ondes ;

Ô jour, ô splendeur, ô chaleur,
Tu resurgis dans mon cœur ;

Les époques anciennes
Reviennent,

Et j’oublie
Les vieilles agonies…

Car je sors d’un pays bien sombre,
J’ai traversé les plus mornes décombres
Et mes yeux s’étaient faits aux pâleurs de l’ombre ;
 
Je viens d’illimitées plaines désertes ;
De grises ténèbres elles étaient couvertes ;
 
Nul bruit
N’éveillait le trépidement de la nuit ;

Nul rayon
N’éclairait l’immensité de ces horizons ;

Nul mouvement, nulle apparence,
Nul spectre de quelque existence
Ne vivifiait ces terres de désespérance.
 
Mon cœur a pris usage
Aux livides plages ;

Mes vertèbres
Se sont ployées aux rampements sous les ténèbres.
Mes oreilles aux silences funèbres.

Clartés du soleil vivant, clartés trop vives,
Clartés tardives,

Maintenant vous m’éblouissez ;
Assez ! assez !
Mes prunelles déjà sont lassées.

Je veux un jour aux ondes calmes,
Je veux un jour voilé de palmes,

Un jour limpide,
Un jour candide,

Un jour aux doux arômes,
Aux tièdes baumes,
Aux bienveillants et familiers fantômes…

Comme aux temps
Du printemps…


Et l’histoire de sa vie lui revient peu à peu…


… Te souviens-tu des premières années,
Des premières pensées ?

Que c’était doux alors !
J’avais des cheveux d’or,
J’avais des yeux d’aurore.

Te souviens-tu de la fillette
Qui cueillait des violettes
Et s’enfuyait, timide et coquette,

Quand le hasard
Croisait nos regards ?

Ô fillettes, ô jeunes filles, ô jeunes âmes,
Ô les futures femmes !

Voici la route ;
Écoute
Son pas qui s’approche et qui doute ;
 
Aperçois-tu sous les ormes
La fluette forme ?

Dans mon cœur et dans le sien
Entends-tu qu’elle vient,
 
Juvénile,
Virginale, blanche et gracile ?

Oh ! elle passera,
Mon cœur l’adorera,
Mon âme point ne l’oubliera,
Elle, elle s’en ira.
 
Et voici les villages ;
Là-bas sont des rivages ;

Ici sont les plaines,
La rivière est prochaine,
La ville est lointaine,
Ici sourdent les fontaines.
 
Hameaux,
Gardez-vous le repos
À ceux qui viennent à vos ruisseaux ?

Les rondes
Se nouent sous les feuillées profondes ;

Les baisers folâtres
Égaient les âtres,
 
Et les ménétriers
Accompagnent les mariés.

Moi, je suis le cours végétatif
Des ruisseaux au long des ifs,
 
Je suis les ruisseaux aux ondes coutumières
Et je m’en vais vers les rivières,
 
Vers les rivières, vers les fleuves,
Dans les grands courants où s’abreuvent
Les multitudes surgissantes, à mes yeux neuves.
 
Je vais maintenant
Avec le fleuve grossissant.
 
Ah ! que de foules !
Quelles houles !
Comme croule
Le flux qui m’enroule !
 
C’est la cité qui bouillonne ;
C’est la vie qui tourbillonne ;

Et je passe, ô voyageur,
Parmi quelles langueurs,
Parmi quelles fureurs,
Dans l’incognito de mon cœur.

Oh ! que de femmes !
Oh ! que d’âmes !
Que d’impossibles flammes !
Les villes brament.

Regarde les maisons,
Guette sur les balcons,
Fouille les toits et les horizons !

Les grandes inconnues
Passent sous mes regards éperdus.

Où vont-elles,
Les immortelles,
Les infidèles ?

Ah ! que d’atours !
Que de satins, que de velours !
Que de rêvées amours !

Et mon cœur cherche une,
Mon cœur vogue sur les lagunes ;

À la suite de fous cheveux,
Mon cœur marche des pas hasardeux…
Que je serais heureux !

Je vous aime, je vous aime,
Vous êtes mon diadème,
Ta bouche est mon saint chrême…
 
Et tu te tais ?
Tu ne m’aimes pas, tu me hais ?
Je ne t’aurai jamais ?

Tu m’aimes, n’est-ce pas ?
Moi, je ne t’aime pas,
De toi je ne veux pas.

Courons !
Les forgerons
Forgent dans les antres profonds
Les glaives de nos passions.

Tu me hais, je t’adore ;
Tu ne veux plus, je veux encore.

Et je pars,
Je vais autre part,
Mes yeux hagards
Sont nés pour l’incessant départ…

Car je fus le voyageur morne ;
Car j’ai franchi toutes les bornes ;

Et nul jamais ne fut plus las ;
Qui saura jusqu’où se sont perdus mes pas ?

Mon front était blanc de poussière ;
Mon front se courbait vers la terre ;

Quelles errances !
Quelles désespérances !

Quelles lassitudes !
Quelles inquiétudes !
Quelle éternelle solitude

N’est-ce pas que tout semblait fini,
Et que l’heure semblait monter du Lammasabachtani ?…

Quand j’ai vu ce pays… ces sommets radieux…
Où naissait l’occident fabuleux…

Cette nouvelle grève…
Ce site de rêve…

Quand je t’ai aperçue,
Ô lumière du soir si longtemps attendue,
Si suprêmement apparue !
 
… Oh ! je sais…
« Je devine, je comprends, je connais
« Vos plaies…

« De mes doigts, de mes doigts absolument purs,
« Je guérirai vos blessures…
« Je veux guérir l’horreur brûlante de vos blessures…

« Oh ! tenez ! je guéris la soif, l’affreuse soif, et rien n’est plus de ces blessures… »
Je suis guéri de mes blessures.

Ah ! les chemins étaient moroses,
Mais voilà qu’ils sont pleins de roses ;

C’était l’horrible nuit,
Mais l’étoile luit ;

L’haleine des tombeaux soufflait parmi les champs,
Mais l’encens
Fume sous les arbres caressants.

Ah ! quelle assomption !
Quelle déification !

Celle
Qui se révèle,
C’est elle ;

Oui, la voici ;
Merci !
Mon cœur n’a plus de souci.

Et je me pâme, je me meurs, je m’abandonne ;
Ô nuit si douce, si belle, si bonne !
Et je te vois, et je te nomme…

Ô ma sœur !
Ô mon cœur !

Ma lumière !
Mon authentique mère !

Ô toi !
Ô moi !
Vois

Comme délicieusement j’agonise
Dans l’apparence bienheureuse où tu te réalises,

Toi que mon âme magnifia
Et pour l’éternité glorifia…Ce n’est que tout à l’heure,
quand le cycle des joies et des
souffrances et tout le passé de
son âme se sera déroulé, qu’il
pourra prononcer le nom…



… Oui, c’est elle ;
Oui, c’est l’immortelle ;
Oui, c’est la fidèle ;
Oui, l’absolument belle ;
Oui, la spirituelle ;
C’est la rêvée et la réelle.

Elle a surgi, de myrtes parfumée,
Elle s’est levée de la vallée,
Elle vient transfigurée ;

Et je rayonne,
Mon âme tourbillonne,
Des fanfares résonnent ;

Et je m’exalte, je m’enivre,
Je me sens vivre,

Je suis heureux,
Je suis amoureux.

Amis, vous qui vous parliez bas.
Est-ce vous qui conduisiez nos pas,
Est-ce vous qui veilliez là-bas ?

Tout à l’heure je semblais dormir,
Mais je l’ai bien entendue venir ;

Au long de la colline
Cheminait la chère berline ;

Les chevaux, les bons chevaux
Sans cahots
Montaient à l’ombre des rameaux,

Et longuement les roues
Criaient sur les cailloux ;

À travers les roches,
Vous l’annonciez, ô chères cloches !

Et je me disais : au coude du chemin,
Près du grand sapin,

Elle apparaîtra,
Mon âme la verra ;

Là-bas, tout au là-bas de la route fleurie
S’avance la voiture, la voiture bénie…

… Maintenant dans l’espace
Tout est assoupi, tout se tait, tout s’efface…

J’écoute ;
Je regarde au plus loin de la route ;

Je prête l’oreille dans le silence ;
Je n’entends plus que la faible cadence
Des feuillages qui se balancent ;

Et, comme autrefois,
Je ne vois
Que l’herbe qui verdoie,
Que la poussière qui poudroie…

Femme, n’es-tu pas arrivée ?
Les cloches n’ont-elles pas sonné ?
Au logis n’es-tu pas rentrée ?
Près de moi n’es-tu pas restée ?
Ici ne t’es-tu pas couchée ?

En les flux
Mêmes de cette nuit de destins révolus,

En cette apothéose vespérale,
Au sein des ombres nuptiales,

À l’instant le plus glorieux,
Pourquoi, pourquoi dans l’air brumeux,

Vierges de la nuit, ô douces sœurs,
Vous en êtes-vous allées ailleurs, ailleurs,
Loin de notre demeure,
Loin de nos cœurs ?…

Ô fatalité !
Ô nécessité
Des calamités !…

Ce qui fut prescrit
S’accomplit…

Les nuits sans sommeils,
Les matins sans soleils…

Ô tourment !
Immense accablement !

Tout vient,
Tout advient,
Tout revient…

Les midis sans azur,
Les soirs impurs,
Les orients dévastés, les occidents jamais mûrs…

L’ombre
Sombre
En un abîme de décombres ;

Le chemin s’efface,
Les gémissements s’amassent ;

Les bruits de supplice
Retentissent ;

Et la croix
S’entrevoit,

La funèbre carrière,
Le calvaire,

Et les clous
Et le bâton de houx

Et le vinaigre et le fiel
Et la ténèbre dans le ciel

Et la désespérance
Et le coup de lance…

… Ah !…
C’est là…

La blessure…
L’horrible brûlure…

L’affreuse lame…
Au fond de mon âme…

Duel froid en tout mon corps !…
Je suis frappé… je tombe… je suis mort…

Et puis, dans la béante solitude,
Voici que grouillent et bourdonnent des multitudes ;

De vagues foules confusément s’empressent,
Et sur ma détresse
Des mains, des visages inconnus s’abaissent ;

J’entends des voix,
Des cris étouffés autour de moi ;

Et des prières vers le Seigneur…
Paix, paix, paix, paix au pécheur !
 
Pitié au misérable !
Miséricorde au pauvre que la vie accable !
 
Oh ! je souffre ;
Cette plaie, c’est du soufre :
Mes yeux, c’est un gouffre ;

Cela me déchire ;
J’expire.

Homme, qui te tiens là caché,
Berger des sourires d’adversité,
Blême advenant de la fatalité,
Est-ce toi, spectre au poignard affilé,
N’est-ce pas toi qui m’as frappé ?

Non, c’est elle.
C’est l’infidèle,

C’est la parjure,
L’impure,

L’astucieuse,
La menteuse

Oui, sachez, elle a donné le poignard,
Elle a ouvert le traquenard,

Elle a pris l’assassin
Par la main,

Elle armait son bras,
Elle sonnait le glas.

Trahison !
Profanation !

Lorsqu’il est venu,
Vers lui tes bras se sont tendus ;

Maudite, ces fleurs coupables,
Tu les a prises de ses doigts abominables ;

Ces chansons dont il t’envoûte,
Tu les écoules ;


Blasphématrice, tu le suis ;
Tu fuis ;
Alors c’en est fait, je suis
Le sacrifié de tes mépris.

Tiens ! voilà mon sang !
Frappe ! voilà mon flanc !

Prends ma chair,
Souffle à ma face ton souffle délétère !

Tue !
Au carnage le sort t’a dévolue.
 
Ouvre cette poitrine,
Fouilles-y de tes lèvres assassines !

Mon cœur y bat ;
Voilà
L’hostie dont tu te nourriras !

Toi qui me renias !
Toi que rien n’apitoya !
Toi qui me crucifias !…
… Toi que mon âme déifia !…
… Antonia !Ce nom évoque par l’omnipotente
rime, l’acteur doit le crier à
toute voix, en le modulant
longuement, dans le paroxysme de
la passion et le plus fulgurant
retour d’adoration, les yeux au
ciel, sans plus rien voir autour
de lui, avec un éclat formidable.



Viens ! reviens !
Les temps anciens
Sont tout et ne sont rien.

Viens ! tes yeux
Sont mes cieux.

Reviens ! mon âme
Meurt de n’avoir plus ton âme.

Fiancée !
Blanche épousée !
Miraculeuse mariée !

Te revoir,
Te ravoir,

Et pendant l’éternité
Expier
De te reposséder !

Sois ma joie,
Sois ma proie,
Mais que je te voie !

Tes cheveux, ta bouche, ton front divin,
Et ce corps de merveille, et ces pâles mains,
Et ces seins,

Et ce cœur,
Et le frisson de ton bonheur à mon bonheur…

Ah ! viens !
Tu m’appartiens
Par d’absolus liens ;

Tu n’es plus à toi ;
Tu n’es plus qu’à moi ;
Et vois !

L’heure est suprême ;
Je suis blême ;

Ma voix qui t’appelle
Faiblit ; mes genoux chancellent ;

Mes yeux d’ombre s’emplissent…
Auxiliatrice,

Hélas ! hélas !
Pourquoi ne viens-tu pas ?


Au loin, les cloches.


Les cloches, les tristes cloches, les cloches saintes
Tintent
À travers les brumes éteintes.

Ô douces cloches,
Sonnez parmi les roches ;

Sonnez et répandez vos voix vaporeuses,
Cloches, ô cloches bienheureuses ;

Répandez vos pensées
Et ces regrets des choses dispersées
Et ces méditations dont nos détresses sont bercées ;

Ô cloches de l’église,
Cloches des vallons, cloches des bonnes brises,
Cloches des automnes, cloches des bises,

Pieusement montez,
Tendrement résonnez ;
Vous charmez
Les tristesses des exilés ;

Et vous me dites ce qu’il pouvait être,
Notre amour, notre amour si prompt à disparaître

Notre amour !
C’était que ne s’éteigne point notre jour ;

Nous sommes l’éphémère,
Nous passons sur la terre ;

Notre azur,
C’est notre esprit continué dans le futur ;

Nous nous écoulerons,
Mais nos âmes dureront
Dans nos générations ;

Nos noces, c’eût été que naissent
Ceux qui perpétueraient nos allégresses ;

Quand nous aurions uni nos mains
Et que se seraient confondus nos chemins
Et que seraient achevés nos hymens,

Oui, notre sort réalisé,
C’était que ne soit pas abolie notre pensée ;

Et quand nos corps
Auront plongé dans la mort,
Quand nos âmes auront touché le port,

Notre hymen, ô femme des jours amers,
C’eût été que tu fusses mère,
Que je fusse père.
 
Cloches, chantez les bonnes espérances,
Chantez les souvenances,
Les âmes fidèles à leurs constances ;

Épandez, cloches, vos bourdons,
Et nous rêverons,
Nous nous recueillerons
Et nos blessures se consoleront.
 
Qu’ainsi mes yeux se ferment,
Que l’immobilité du chaos dans mon esprit germe,

Et que mes membres las s’étendent,
Que la nuit de la pensée descende.
 
Je ne veux plus vivre,
Je veux suivre
L’ondoiement des grands flux où l’on s’enivre.

Je veux errer à la merci des rives,
Dans l’indistinction des eaux vives.
 
Dormir est bon ;
L’oubli, c’est le pardon.
 
Être parut joyeux ; ne plus être est meilleur ;
Il sera doux, sentir sombrer le cours des heures ;
Il sera doux, s’envelopper de mortelles fleurs.
 
Oh ! je m’alanguis, je m’efface,
Le jour passe,
Le jour n’est plus le jour, la nuit n’est plus la nuit, la trace
De l’idée s’envole dans l’espace.

Ô mort spirituelle !
Félicité surnaturelle !
 
Dormir,
M’assoupir,
Dans le néant m’ensevelir.


L’Amante a écouté, muette, les récits de l’Amant ; tout entière à veiller sur lui, ce n’est qu’aux instants où la menace de son délire se tournait vers elle, où les cris déchaînés de sa passion lui rappelaient combien elle était aimée et combien non reconnue, où sa voix prophétique lui redisait les grandes choses accomplies et celles non accomplies, que, dans le trouble profond de son âme, elle s’est écartée de soutenir ses membres et sa tête, d’essuyer la sueur de son front.

Maintenant elle est agenouillée, anxieuse et comme implorante, devant lui. Il est étendu dans une prostration ; ses yeux s’entrouvrent et se referment tour à tour ; parfois il soulève faiblement la tête. Entend-il ? voit-il ? l’Amante, plus pâle encore, toute penchée sur lui, a pris ses deux bras dans ses mains, et, regardant ses yeux, sa bouche touchant presque sa bouche, après un si cruel silence, enfin, à voix très basse et palpitante, elle commence à lui parler.


L’Amante

Bien-aimé ! bien-aimé !
Regarde ! je suis la bien-aimée.

Bien-aimé ! mon époux !
Comprends ! je suis l’épouse, et me voici pendante à tes genoux.

Bien-aimé ! bien-aimé ! ô mon frère !
Je t’aime ; je suis là ; je suis fidèle ; espère !

Ô mon mari, mon maître, mon dieu, mon martyr,
Les jours heureux sauront bien revenir.
 
Regarde ! vois ! comprends !
Ce sont mes bras, ces bras où reposent tes membres languissants ;

C’est mon cœur, le cœur où s’appuie
Ta tête endolorie ;

Moi, c’est moi,
Celle de tes désirs, de tes songes, de tes émois
Et de tes souffrances et de toute ta joie,

L’unique, l’absolument, la toute aimée,
Sache, et sois guéri, bien-aimé !

… Ah ! supplice qui me dévore !
Châtiment pire cent fois que la mort !

Expiation effroyable !
Torture imprévoyable !

Il entend et ne sait pas,
Il voit et ne reconnaît pas,
Et je suis là, présente, ainsi que si je n’étais pas.
 
… Ô tristes yeux, ô sombres yeux fermés,
Oui ne voient plus celle que tant ils ont aimée !

Pâle front que hante le mensonge,
Front où la brume indéfiniment se prolonge !

Ô pauvre corps débile,
Pauvre cœur en plaies si fertile,
Pauvre âme si fragile !

Chair pitoyable.
Souffle autrefois si valeureux et maintenant si lamentable !

Ô toi, qu’en tes blessures et tes douleurs et tes blasphèmes
Suprêmement — je le dis au ciel — j’aime !

Le baiser que tu me donnas,
Le baiser que je reçus — combien divin — de toi là-bas,

Veux-tu ? sera-t-il doux ? chassera-t-il le mal ?
Je te le rends, ton baiser conjugal,

Oh ! comprends ! je le verse à ton âme,
Moi, l’amante, moi, l’idéale, la fiancée, la femme.


Ses lèvres ont louché les lèvres de l’Amant ; il se redresse peu à peu, et, vaguement, regarde.

Tout à coup il tressaille.

A-t-il entendu ? a-t-il vu ? a-t-il compris ?… dans le baiser d’absolu que ses lèvres blêmes rendent éperdument aux lèvres de l’Amante, son être se soulève et sursaute.

Et dans la suprême convulsion sa tête se renverse… Tout est consommé.



Antonia a été composée pendant l’année 1890, et publiée en 1891.

Elle a été représentée pour la première fois à Paris, devant un public d’invités, sur la scène du Théâtre d’Application, le 20 avril 1891. La distribution était :

Mlle Mellot (l’Amante), M. Fenoux (Pâris), l’auteur (l’Amant).

Les conditions restreintes de la représentation avaient fait éliminer la figuration des chœurs ; les choryphées étaient :

Mlle Grumbach, qui en outre jouait le Fiancé, Mlle Nangis, Mlle Thomsen, qui jouait encore la Fiancée, Mlle Murcie, MM. Lugné-Poe, Emmanuel, Hérissé et Mondollot ; M. Teste jouait le Vieillard.

  1. Ces brèves explications concernant le vers libre, qui étaient peut-être utiles en 1891, ne le sont assurément plus en 1899.