Antonia (Sand)/4

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Antonia (1863)
Calmann Lévy (p. 123-168).



IV.


Il y avait quelqu’un en effet, et il était trop tard pour se taire. L’oncle Antoine avait tout entendu. Comment il se trouvait là, furtif, espionnant, dans le jardin de madame d’Estrelle, c’est ce que nous saurons bientôt. Marcel saisit le mouvement de Julien, distingua la fente du rideau, et, se penchant à son tour, il vit le Croquemitaine aux écoutes. Il quitta la croisée et avertit madame d’Estrelle. Un instant on se parla en pantomime. On n’avait encore pu prendre aucun parti, lorsque Antoine, n’entendant plus rien, frappa à la porte du jardin.

C’était un peu comme l’arrivée de la statue au festin de Pierre. Julien allait résolument lui ouvrir, quand madame d’Estrelle s’avisa rapidement de la scène ridicule que provoquerait sa présence, ou de l’éclat fâcheux que son absence pourrait autoriser. Elle prit son parti à l’instant, retint d’autorité Julien en posant sa main sur le bras frémissant du jeune artiste, et, faisant à lui et aux autres le signe de ne pas bouger, elle passa dans le vestibule, ouvrit elle-même la porte et se trouva en face de M. Antoine. Bien qu’il eût préparé son rôle, il se trouva un peu surpris, lui qui croyait surprendre son monde.

— Vous, mon voisin ? lui dit Julie jouant l’étonnement. Que faites-vous donc là ? Vous êtes donc revenu à l’hôtel ? Qui vous a dit où j’étais ? et quelle idée avez-vous de traverser mon jardin ?…

Et, sans écouter sa réponse, elle passa son bras sous celui de l’horticulteur et l’entraîna à une certaine distance du pavillon, au bord de la petite pièce d’eau qui marquait le centre de la pelouse en face de l’hôtel.

— Mais… c’est que j’allais au pavillon, bégaya M. Antoine.

Je, je pense bien, puisque je vous ai trouvé à la porte.

— J’y allais… à bonnes intentions ; mais…

— Qui en doute ? Ce n’est certainement pas moi, mon ami.

— Ah ! voilà que vous m’appelez enfin comme je veux ! Eh bien, alors… vous voulez me parler seul à seul, je vois… Moi de même ; je vous veux entretenir d’une idée…

— Asseyons-nous sur ce banc, mon voisin, je vous écouterai ; mais, auparavant, vous m’entendrez, vous, car j’ai une confession à vous faire.

— Bon ! bon ! je la sais, votre confession ; vous avez cueilli mon lis ?

— Ah ! mon Dieu ! Comment le savez-vous ?

— J’ai entendu quelques mots, et j’ai deviné le reste. Pourquoi l’avoir cassée, cette pauvre fleur ? Ne pouviez-vous me la demander ? ne pouviez-vous attendre à demain ? Je comptais vous la donner.

— Mais… si je ne l’ai pas fait exprès ?

— Vous ne l’avez pas fait exprès ?

Julie sentit qu’elle rougissait, car Antoine l’examinait attentivement, et il y avait de l’ironie moitié amère, moitié tendre dans ses petits yeux noirs.

— Eh bien, vrai, reprit-elle espérant se sauver par un expédient jésuitique, c’est contre mon gré que ce malheur est arrivé !

— À la bonne heure, répondit Antoine, qui l’examinait toujours, dites comme ça, j’aime mieux ça.

— Vous aimez mieux ça… que quoi ?

— Oui, mordié ! Voyons, abandonnez la mauvaise cause que vous voulez plaider ; condamnez franchement la sottise et la déloyauté de maître Julien ; laissez-moi le punir comme je l’entendrai…

— Mais où prenez-vous que maître Julien… ?

— Ah ! n’essayez plus de mentir, s’écria M. Antoine en se levant par un bondissement de tout son petit être irritable et passionné ; ça ne vous va pas de mentir, vous ne savez pas ! Et puis c’est inutile, je vous dis que j’ai entendu, et, comme je ne suis pas un imbécile, j’ai conclu… Julien vous trouve à son gré, et le drôle voudrait bien vous en conter, s’il osait !

— Monsieur Thierry ! que dites-vous là ?

— Je dis,… je dis les choses comme elles sont. Mademoiselle de Meuil était aussi fière que vous pouvez l’être ; mon frère André lui en a conté, et il a fini par se faire entendre. Tous les hommes et toutes les femmes sont faits du même bois, allez ! Il n’y a qu’un mot qui serve : Julien vous plaît-il, oui ou non ?

— Monsieur Thierry, si je ne connaissais votre bon cœur, votre mauvais ton me révolterait ! Veuillez me parler autrement, ou je vous quitte.

— Ah ! vous avez envie de vous fâcher ? La fierté vous reprend, et vous allez me tourner le dos ? Pourquoi ? Tout cela ne vous regarde pas, vous ! Julien a fait la sottise, c’est à lui de la payer.

— Non, monsieur Thierry, c’est à moi… Je suis la cause maladroite de l’accident ; si je n’avais pas admiré et vanté cette fleur d’une manière indiscrète… Il s’est cru obligé de me l’offrir,… la politesse…

— Mauvaises raisons, mauvaises raisons, ma belle dame ! Le drôle savait fort bien que j’aurais jeté à vos pieds la fleur, la plante, le jardin et le jardinier par-dessus le marché. S’il ne le savait pas, il devait le deviner, et, dans tous les cas, il n’avait pas le droit de faire le galant avec mon bien ; c’est un rapt, c’est un abus de confiance et un vol. Il s’en mordra les doigts, et sa chère maman saura ce qu’il en coûte d’avoir un fils élevé à faire mal à propos l’homme de cour avec les grandes dames.

— Voyons, mon voisin, s’écria madame d’Estrelle désolée et impatientée, vous n’allez pas leur retirer vos bontés ; vous n’allez pas me faire mentir, moi qui vous ai mis sur le piédestal ; vous n’allez pas rompre les liens d’amitié que vous m’avez fait contracter aujourd’hui avec vous, pour une fleur de plus ou de moins dans votre collection ? Votre fortune est au-dessus d’une perte si réparable.

— Vous en parlez à votre aise ! Il y a des sujets que des millions ne pourraient remplacer, et qu’un homme de goût regarde comme tout à fait hors de prix !

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! qui pouvait deviner cela ?

— Julien le savait.

— Non ! c’est impossible !

— Je vous dis qu’il le savait.

— Alors il est fou ; mais ce n’est pas la faute de sa mère : elle n’était pas là.

— C’est la faute de sa mère ! Elle l’encourage à vous aimer, elle se faufile auprès de vous pour vous amener à faire ce qu’elle a fait pour son mari.

— Non ! pour cela, je vous le jure, non, monsieur Thierry ! Elle est désespérée…

— De quoi ? Ah ! vous voyez bien qu’elle vous en a parlé, et que vous saviez les prétentions du jeune homme ?

Madame d’Estrelle lutta vainement. Toute la prudence de son sexe, toute la fierté de son rang, toute sa finesse naturelle et tout son usage du monde échouèrent contre la logique étroite et brutale du richard. Elle se trouva prise dans un étau et se sentit honteuse, maladroite, dévoilée, sans ressources, au bout d’une impasse. Que faire ? Mettre à la porte ce cuistre qui lui faisait subir un interrogatoire révoltant, par conséquent abandonner la cause des pauvres Thierry et les livrer à sa vengeance, ou bien se contenir, se défendre tant bien que mal, et se soumettre à l’humiliation de la plus déplacée des semonces ?

— Il paraît, dit-elle avec une résignation douloureuse, que j’ai commis une grande faute en pénétrant dans ce pavillon ! J’étais loin de m’en aviser, je n’avais jamais vu maître Julien Thierry, et je m’en allais, glorieuse de vos bonnes promesses, porter la joie à sa pauvre mère ! Me voilà bien punie d’avoir été enthousiasmée de vous à ce point, monsieur Thierry, puisque vous vous croyez en droit de m’apostropher comme une petite fille et de me demander compte de la plus innocente, sinon de la plus honnête des démarches qu’une femme puisse faire auprès d’une autre femme !

— Aussi ce n’est pas vous que je blâme, reprit M. Antoine, adouci d’un côté et d’autant plus irrité de l’autre ; ce sont les vrais coupables que je condamne sans appel. Et savez-vous ce qui serait arrivé si j’étais entré sur le coup, au moment où maître Julien cassait mon lis ? J’aurais cassé maître Julien, moi ! Oui, aussi vrai que je vous le dis, voilà une tête de canne qui lui aurait fendu sa tête de peintre !

Madame d’Estrelle fut effrayée de l’air de méchanceté exaltée de M. Antoine ; elle eut vraiment peur de lui, et regarda involontairement autour d’elle, comme pour chercher protection au cas où la crise se tournerait contre elle-même. Il lui sembla entendre comme un frémissement dans l’épais feuillage qui enveloppait le banc, et, bien que ce ne fût peut-être que le sautillement d’un oiseau dans les branches, elle se sentit vaguement rassurée.

— Non, mon voisin, reprit-elle avec une courageuse douceur : vous ne me ferez pas croire que vous soyez un méchant homme, et vous ne ferez rien de méchant contre personne. Vous vous en prendrez à moi seule, dans les limites de votre droit. Vous me gronderez… et j’accepterai la remontrance. Je vous promettrai ce que je me suis déjà promis à moi-même, de ne remettre jamais les pieds dans ce pavillon. Que puis-je faire de plus ? Voyons, parlez.

En ce moment, le feuillage s’agita un peu plus, et le moineau apprivoisé de Julien vint se poser sur l’épaule de madame d’Estrelle, comme un messager dépêché par lui pour lui demander grâce. Elle fut émue de cette petite circonstance plus qu’elle ne voulut se l’avouer, et elle prit dans le creux de sa main avec une sorte de tendresse la bestiole, déjà familiarisée avec elle.

Hum ! fit M. Antoine, dont les yeux perçants semblaient armés de divination : vous avez là une drôle de compagnie ! C’est à vous, ça ?

— Oui, répondit Julie, qui redoutait quelque vengeance contre Julien.

— Un moineau franc ! Vilaine bête ! ça ne fait que du mal. Si ce n’était pas à vous… C’est Julien qui vous l’a donné ?

— Ah çà ! vous ne rêvez que Julien ! dit madame d’Estrelle, perdant patience, et je ne sais vraiment pas quelle allure prend notre explication. Je me repens beaucoup de ce qui est arrivé, je regrette extrêmement d’en avoir été la cause ; mais ne pouvez-vous me dire comment je peux la réparer, au lieu de me décocher toutes ces insinuations blessantes ?

— Vous voulez que je vous le dise ?

— Oui ! n’ai-je pas promis d’aller chez vous demain pour une fête de famille ?

— Le baptême de ma pauvre Antonia ? Il n’est plus question de ça. L’enfant est mort, ou tout au moins défiguré. C’est à un enterrement que je devrais convier mon monde. Et, d’ailleurs, voyez-vous, inviter madame André, faire contre fortune bon cœur avec monsieur son fils, tout ça ne me va guère,… tout ça ne me va plus, à moins que…

— Parlez donc, dit vivement madame d’Estrelle, qui commençait à croire que le richard, se repentant de sa munificence, songeait peut-être à réduire le prix offert pour le pavillon. Je souscris à tout ce qui pourra vous dédommager et vous consoler.

Maître Antoine n’avait aucune mesure dans sa vanité. Madame d’Ancourt, qu’il avait vue une heure auparavant, lui avait, par dépit contre Julie, monté la tête en le confirmant dans ses espérances audacieuses. Il était revenu avec l’intention de se déclarer. Ne trouvant pas Julie dans son salon, il s’était enhardi à la surprendre dans son jardin. L’incident du lis brisé semblait précipiter l’occasion. Il eut un vertige de fatuité folle, il se déclara.

— Madame, dit-il, vous m’y poussez avec vos jolies paroles et vos airs de douceur ; je vais risquer le tout pour le tout, moi, et, si la chose vous fâche, le tort sera de votre côté. Voyons ! vous n’êtes pas riche, et je sais que vous n’êtes pas née sur les marches d’un trône. Je crois bien que vous n’êtes pas fière non plus, puisque vous allez dans l’atelier d’un petit peintre et que vous acceptez ses hommages… à mes dépens !… histoire de rire ! n’importe. Rions-en, mais finissons par quelque chose de raisonnable. Julien a beau avoir des ancêtres du côté de sa mère, c’est mon neveu, c’est un roturier. Le méprisez-vous donc pour ça ?

— Non certes !

— Son tort est donc d’être pauvre ? Mais, s’il était riche, très-riche, voyons, qu’est-ce que vous diriez ?

— Vous voulez le doter pour que je l’épouse ? s’écria madame d’Estrelle stupéfaite.

— Qu’est-ce qui vous parle de ça ?

— Pardon ! j’ai cru…

— Vous avez cru que je vous proposais une sottise ! Qu’est-ce qu’un artiste ? J’aurais beau le doter, ce n’est pas l’argent gagné par moi qui le relèverait à vos yeux, je pense. La considération appartient à ceux qui ont fait eux-mêmes leur sort et qui se sont donné du mérite par leur esprit dans les affaires. Allons, vous m’entendez bien ! c’est un bon parti, c’est une grosse fortune et un nom qui fait un certain bruit que je vous propose. C’est un homme qui fera toutes vos volontés durant sa vie et qui vous laissera tout son bien après sa mort, un homme qui n’a ni anciennes maîtresses, ni enfants de contrebande, ni dettes, ni soucis, ni attaches d’aucun genre. Enfin, c’est un homme qui serait votre grand-père et qu’on ne vous accusera pas d’avoir choisi par caprice et par galanterie, mais qui fera honneur à votre bon sens et à votre délicatesse, car vous avez des dettes, plus de dettes que d’avoir ! J’en sais le chiffre, moi ! Il est gros, et, si Marcel calculait bien, il ne vous dirait pas de vous endormir. Réfléchissez, la ! De grosses misères vous attendent si vous dites non, tandis que tout le monde vous saura gré de vous acquitter par un mariage de raison… Vous voilà bien étonnée, et pourtant votre amie la baronne vous avait fait entendre ;… mais elle ne vous a pas dit le chiffre peut-être ?

— Cinq millions, n’est-ce pas ? reprit Julie, qui était devenue pâle et hautaine. C’est de vous qu’il s’agissait, et c’est de vous-même que vous me parlez ?

— Eh bien, après ? Ça vous scandalise, ça vous offense ?

— Non, monsieur Thierry, répondit Julie avec un effort suprême. Je suis, au contraire, très-honorée de vos offres ; mais…

— Mais quoi ? Mon âge ? Croyez-vous que je veuille faire ici l’amoureux ? Non ! Dieu merci, je n’ai jamais eu ce travers-là, et, à l’âge que j’ai, je ne suis pas ridicule. Je ne veux qu’être votre père par contrat et trouver dans le mariage un moyen de vous choisir pour mon héritière. Allons, c’est assez parler. Il faut me dire oui ou non, car je ne suis pas d’un caractère à rester dans le doute, et je ne veux pas être humilié, entendez-vous ?

M. Antoine parlait d’un ton d’autorité singulière : Julie craignit qu’un refus ne l’exaspérât.

— Vous allez trop vite, lui dit-elle ; je suis, moi, précisément d’un caractère indécis et timide. Il faut me laisser le temps de la réflexion.

— Alors… vous ne dites pas non ? reprit le vieillard, évidemment flatté de l’espérance qui lui était laissée.

— Je ne dis rien, répondit madame d’Estrelle, qui s’était levée et se rapprochait de son hôtel avec anxiété. Vous me voyez toute bouleversée d’une offre à laquelle je ne m’attendais pas. Donnez-moi quelques jours pour y penser, pour me consulter… Vrai, je suis très-émue, très-touchée de votre amitié et aussi très-effrayée, car je m’étais juré de rester libre ! Adieu, monsieur Thierry, laissez-moi ! J’ai vraiment besoin d’être seule avec ma conscience, et je ne veux pas que vous cherchiez à la surprendre par vos bontés.

Julie s’échappa, et l’oncle Antoine sortit, oubliant le pavillon, le tableau, le lis, oubliant toute chose, et en proie à une fièvre d’espérance qui le faisait extravaguer plus que jamais ; mais, quand il se trouva dans la rue de Babylone devant le pavillon, il lui prit une furieuse envie de tourmenter, d’intriguer et de stupéfier son monde. Il sonna et fut reçu par Marcel, qui attendait avec inquiétude le résultat de sa conférence avec Julie,

— Eh bien, lui dit-il brusquement, où est ma plante ? et maître Julien a-t-il fini ma peinture ?

— Entrez dans l’atelier, dit Marcel ; vous verrez votre peinture terminée, et votre lis aussi frais que s’il ne lui était rien arrivé.

— Oui, oui, grommela ironiquement Antoine, ça lui a fait du bien d’être cassé !

Et il entra dans l’atelier le chapeau sur la tête, et sans regarder, sans voir sa belle-sœur, qui était pensive et fort abattue sur son petit fauteuil de canne, dans l’embrasure de la fenêtre. Il alla droit à son lis, il en examina la fracture et regarda attentivement l’épi, qui continuait à fleurir dans la terre humide. Il regarda ensuite le portrait de l’Antonia et dit :

— J’en suis content ; mais tu n’auras pas ma pratique, toi !

Puis il marcha dans l’atelier, passa près de madame Thierry et la vit, porta la main au bord de son chapeau en disant d’un ton rogue : « Votre serviteur, madame ! » revint vers Marcel, lui rit au nez sans cause, comme un homme égaré, et enfin se dirigea vers la porte, furieux de n’avoir rien trouvé à dire pour se venger, sans perdre la bonne opinion que sa fiancée devait conserver de sa conduite.

Marcel, qui vit son angoisse, le retint.

— Çà, mon oncle, lui dit-il, il faudrait bien savoir où nous en sommes ! La comtesse d’Estrelle a-t-elle obtenu notre grâce, ou bien faut-il que je vende mon étude pour payer le dégât ?

— La comtesse d’Estrelle, répondit le vieillard, est une personne avisée, qui sait faire la différence entre des gens sans cervelle et un homme de bon sens. Vous en verrez la preuve un jour ou l’autre.

Madame Thierry, qui ne pouvait supporter les airs extravagants de son beau-frère, et qui se crut bravée par lui, se leva pour remonter à sa chambre. Antoine s’inclina imperceptiblement, et reprit :

— Je ne dis pas ça pour vous, madame André. Je ne vous dis rien !…

— Je ne vous dis rien non plus, répondit la veuve d’un ton dont elle voulut en vain, par prudence, étouffer l’amertume dédaigneuse.

Et, saluant M. Antoine, elle se retira.

Julien rongeait son frein en silence, incapable de s’humilier en excuses, et Marcel suivait d’un œil perçant les mouvements gauches et désordonnés de l’horticulteur.

— Qu’est-ce que vous avez, mon oncle ? lui dit-il quand madame Thierry fut sortie. Vous couvez quelque chose de bon ou de mauvais ? Dites-nous la vérité, ça vaudra mieux.

— La vérité, la vérité,… répondit M. Antoine, on la verra, on la connaîtra à son jour et à son heure, la vérité ! Et tout le monde n’en rira peut-être pas !

Julien, qui peignait toujours, perdit patience. Il déposa sa palette et son appuie-main, et, ôtant le mouchoir négligemment roulé que les peintres de cette époque portaient, en guise de bonnet, dans leur atelier, il alla droit à M. Thierry, dont il interrompit forcément la promenade agitée et bruyante. Alors, d’un air sérieux et d’un ton très-ferme, il lui demanda l’explication de ses vagues menaces.

— Monsieur mon oncle, lui dit-il, vous avez l’air de vouloir me pousser à bout ; mais je ne manquerai pas pour cela au respect que je vous dois. Considérez seulement, je vous prie, que je ne suis pas un enfant qu’on puisse faire trembler en fronçant le sourcil et en prenant une grosse voix. Vous feriez mieux de voir et de comprendre ce qui est, c’est-à-dire le chagrin véritable que j’éprouve de vous avoir déplu. Comment ce malheur m’est arrivé, ne me le demandez pas : un oubli, une distraction, ne s’expliquent pas ; mais, le fait accompli, que voulez-vous faire pour m’en punir, ou qu’exigez-vous de moi pour que je l’expie ? Me voilà tout prêt à vous prouver mon repentir ou à subir les conséquences de ma faute. Prononcez, et ne menacez plus, ce sera plus digne de vous et de moi.

M. Antoine resta court, insensible en apparence, mais au fond très-mortifié de la supériorité d’attitude que l’accusé avait en ce moment sur le juge. Il eut même une certaine peur d’être ridicule, et, pour en finir, il lui vint une idée diabolique.

— Tout dépend de madame d’Estrelle, dit-il. Si elle le veut, si elle l’exige, je fais pour ta mère, nonobstant ta vilaine action, tout ce que j’avais promis, et même je te pardonne ; mais c’est à la condition qu’elle viendra demain chez moi avec vous autres, comme, de son côté, elle l’avait promis tantôt.

— Eh bien, dit Marcel, si tout est raccommodé, ne lui avez-vous pas rappelé tout à l’heure le rendez-vous convenu ?

— Toi, procureur, je ne te parle pas, répondit Antoine ; fais-moi le plaisir de t’en aller, je veux parler seul avec maître Julien.

— Parlez, parlez, dit Marcel. Je m’en vais, car on m’attend chez moi depuis une grande heure. Je reviendrai savoir tantôt ce que vous aurez décidé.

Quand Julien fut tête à tête avec son oncle, celui-ci prit un air de solennité encore plus comique,

— Écoute, dit-il ; tu vas faire pour moi une commission. Tu vas aller à l’hôtel d’Estrelle.

— Pardon, mon oncle, je ne vais pas là, moi, je n’y serais pas reçu.

— Tu ne seras pas reçu, j’y compte bien. Tu porteras une lettre, tu attendras la réponse dans l’antichambre, et tu me la rapporteras.

— Soit, dit Julien, qui pensait pouvoir s’arrêter chez le suisse. Où est la lettre ?

— Donne-moi ce qu’il faut pour l’écrire.

— Voilà, dit Julien en ouvrant le tiroir de sa table.

L’horticulteur s’assit et écrivit assez vite ; ensuite il appela Julien, qui cachait son impatience en ôtant sa veste de travail et reprenant son habit déposé sur un siège.

— Vous faut-il un cachet ? dit Julien.

— Pas encore. Il faut que tu corriges mon billet. Je ne me pique pas d’être savant, et je peux faire des fautes d’orthographe. Lis-moi ça, lis tout haut, et corrige ensuite les points, les virgules, tout.

Julien, qui sentait un piége, parcourut d’un rapide regard les quelques lignes que l’oncle avait écrites d’une main ferme. Il eut un éblouissement et faillit froisser le papier avec indignation ; mais il crut à une épreuve tentée sur lui par cet homme quinteux et bizarre. Il se contint, affronta, impassible, le regard scrutateur férocement fixé sur lui, et lut d’une voix assurée le contenu du billet :

« Madame et amie,

« Nous étions si confusionnés tout à l’heure, que nous nous sommes quittés sans convenir de nos faits pour demain. Je ne vous cèle point que je prendrai acte de votre présence à ma petite fête comme d’une nouvelle espérance que vous me donnez, et de votre refus comme d’une rupture ou d’un atermoiement fâcheux. Je vous ai dit que je ne voulais point être berné, et vous m’avez promis d’être sincère. La nuit porte conseil. Je compte que demain vous me confirmerez dans les bonnes idées que vous m’avez permis d’emporter d’auprès de vous.

« Votre ami et serviteur, qui est impatient de se dire votre fiancé,

« Antoine Thierry. »

— Eh bien, reprit l’horticulteur quand Julien eut fini de lire, y a-t-il des fautes ?

— Oui, mon oncle, beaucoup, dit tranquillement Julien en prenant la plume.

— Doucement ! Je ne veux pas qu’on voie les corrections. Arrange ça proprement !

— C’est fait. Cachetez et mettez l’adresse.

— Et qu’est-ce que tu dis de ça, toi ? reprit l’oncle en écrivant le nom de madame d’Estrelle sur l’enveloppe.

— Rien, répondit Julien. Je n’y crois pas.

— Y croiras-tu, si tu portes la lettre ?

— Oui.

— Que diras-tu alors ?

— Rien. La chose vous regarde.

— Diantre ! elle te regarde bien aussi !

— Comment ça, s’il vous plaît ?

— Le rachat et la donation de votre maison de Sèvres sont à ce prix.

— Fort bien, mon oncle. Grand merci alors !

— Tu as l’air…

— Je n’ai aucun air. Regardez-moi.

Antoine ne put soutenir le regard pénétrant et hardi de Julien.

— Allons ! vite ! dit-il avec humeur, porte ma lettre.

— J’y cours, répondit Julien.

Il prit son chapeau.

— Où vous remettrai-je la réponse ?

— Dans la rue, à la porte de l’hôtel, où je vais t’attendre. Nous sortons tous les deux.

Ils sortirent en effet. Julien alla droit au suisse, observé par l’oncle, qui ne le perdait pas de vue ; mais, au lieu de confier la lettre à ce fonctionnaire, ainsi qu’il l’avait résolu d’abord, il lui annonça qu’il voulait parler au valet de chambre, et traversa la cour d’un pas rapide sans se retourner. Arrivé à l’antichambre, Julien remit le message et s’assit sur le banc d’attente, prenant l’attitude d’un homme qui ne s’attend pas à être reçu, mais en disant au valet :

— Faites savoir à madame la comtesse que, s’il y a une réponse, le neveu de M. Antoine Thierry est là de sa part, pour la lui porter.

Julien attendit trois minutes. Le valet revint et lui dit :

— Madame la comtesse a des renseignements à vous demander. Prenez la peine de passer par ici. Il ouvrit une porte de côté, et marcha devant. Julien le suivit dans un couloir sombre ; puis le valet ouvrit une porte de dégagement, avança un siège et se retira. Julien se trouva seul dans une belle salle à manger dont l’entrée principale lui faisait face. Un instant après, cette porte s’ouvrit, et madame d’Estrelle parut. Elle était fort pâle et agitée.

— Je TOUS reçois ici, lui dit-elle, parce que j’ai du monde dans mon salon, et que je ne peux m’expliquer devant personne sur l’objet qui vous amène. C’est donc M. Antoine qui vous a confié cette lettre ?

— Oui, madame.

— Et vous en ignoriez le contenu sans doute ?

— Non, madame.

— Et vous vous en êtes chargé ?

— Oui, madame.

— Pourquoi cela ?

— Pour savoir si mon oncle est fou à lier ou atrocement méchant.

— En d’autres termes,… vous n’étiez pas sûr,… vous vouliez savoir si je lui avais donné le droit de m’écrire une pareille lettre ?

— Je n’y croyais pas, et je comptais que vous me feriez chasser sans réponse.

— Alors,… comme je vous reçois, vous en concluez… ?

— Rien, madame, sinon que vous ne pouvez rien faire de plus cruel que de me laisser dans l’incertitude.

— Quel intérêt si grand pouvez-vous prendre… ? Dois-je compte à quelqu’un… ?

— Ah ! madame, ne me parlez pas sur ce ton-là, s’écria Julien hors de lui. Ou la richesse de mon oncle a fait taire vos répugnances, et, dans ce cas, je n’ai absolument rien à vous dire, ou bien vous avez subi l’insolence de ses offres avec une patience qui l’a abusé ; et, si vous avez eu cette patience, cette bonté-là, j’en devine aisément la cause. Vous avez craint de voir retomber sur nous le ressentiment de M. Antoine !

— Il est vrai, maître Julien : j’ai pensé à votre mère, j’ai éludé la réponse, j’ai demandé le temps de réfléchir, j’ai espéré que, pour me complaire, il tiendrait d’abord la parole qu’il m’a donnée de rendre l’aisance et le bonheur à madame Thierry. C’était peut-être mal, car je manquais de franchise, et cela n’est pas dans mon caractère. Pouvais-je croire, d’ailleurs, que ce vieillard emporté et mal élevé commencerait par essayer de me compromettre ? Voilà pourtant ce qui arrive, et Dieu sait quels désagréments vont résulter pour moi de tout ceci ! mais j’ai tort de m’en préoccuper. En voyant échouer mes négociations en votre faveur, je suis égoïste de me plaindre, et en vérité mon plus grand chagrin est de ne plus être bonne à rien après avoir été la cause de votre désastre. Que faire aussi avec un homme qui prend ma peur pour de la coquetterie et mon silence pour un aveu ?

Julien mit un genou en terre, et, comme madame d’Estrelle, effrayée, surprise, allait s’enfuir :

— Ne craignez rien de moi, madame, lui dit-il ; ceci n’est pas une déclaration de théâtre ; je ne suis pas fou, et je fais ici une action très-sérieuse en vous remerciant à genoux au nom de ma mère. Votre bonté est de celles qu’on adore, et qu’aucune parole ne peut exprimer. Maintenant, ajouta Julien en se relevant, j’ai le droit de vous dire que je suis un homme, et que je me mépriserais si, même par amour pour la plus tendre des mères, j’acceptais un seul instant le sacrifice de votre fierté. Non, madame, non ! il ne faut pas ménager M. Antoine Thierry, il ne faut pas qu’il croie un instant de plus qu’il peut aspirer… Pauvre homme ! il est fou ; mais les fous ont besoin d’être tenus en respect comme des enfants incommodes et dangereux. Je m’en charge, et de ce pas je vais, avec votre permission, le désabuser à jamais.

— Ah ! mon Dieu, vous-même ? dit Julie, Non ! ne le poussez pas à bout, j’écrirai…

— Et moi, répondit Julien avec une fierté dont l’emportement ne déplut pas à madame d’Estrelle, je ne veux pas que vous écriviez. Croyez-vous donc que je sois un enfant pour avoir peur de sa colère, ou un lâche pour vous laisser exposée à ses importunités ? Croyez-vous que ma mère accepterait plus que moi des bienfaits qui vous coûteraient l’ombre d’un mensonge ? Est-ce à vous de ménager quelqu’un et de souffrir pour nous, qui donnerions notre vie pour vous épargner la plus petite souffrance ? Non, madame, connaissez-nous mieux. Ma mère est à la hauteur de tous vos sentiments, elle n’acceptait qu’avec une très-grande répugnance les bienfaits de M. Antoine. Aujourd’hui, elle en rougirait ; elle en détestera la pensée quand elle saura ce qu’ils vous coûtent. Et quant à moi… moi, je ne suis rien devant vous et je ne serai jamais rien dans votre existence ; mais souffrez qu’un homme qui se sent du cœur vous dise qu’il ne craint ni la pauvreté, ni la vengeance, ni aucun genre de persécution. J’ai fait mon devoir, je le ferai encore ; je soutiendrai ma mère jusqu’à son dernier souffle, et, fallût-il lutter contre l’univers, je saurai lutter pour elle. Que ceci vous tranquillise sur le sort de celle que vous aimez si bien. N’eût-elle que votre amitié, elle la préférerait à toutes les richesses de M. Antoine, et, moi, n’eussé-je que cet instant pour vous dire que je vous aime, je m’estimerais encore heureux et fier d’avoir pu vous le dire sans offense et sans folie ; car c’est à votre âme que je parle, et il n’y pas en moi l’ombre d’un sentiment qui ne soit digne de vous. Adieu, madame ! vivez heureuse et tranquille, et, si vous avez jamais besoin d’un homme qui fasse pour vous quelque chose d’impossible à tous les autres, souvenez-vous que cet homme existe, pauvre, infime, caché dans un coin, mais capable de transporter des montagnes ; car, lorsqu’il s’agit de sa mère ou de vous, il est la volonté, il est la foi en personne.

Julien sortit sans demander ni attendre un mot de plus de madame d’Estrelle, et il se trouva en un clin d’œil dans la rue. Antoine l’attendait avec une impatience fiévreuse : il était au moment d’entrer comme une bombe dans l’hôtel quand Julien reparut.

— Eh bien, la réponse a au moins quatre pages ! s’écria-t-il. Où est-elle ?

— Venez, monsieur, répondit Julien en lui offrant son bras pour traverser la rue. Il y a ici trop de bruit pour s’entendre.

Ils entrèrent dans un enclos ouvert, qui portait l’écriteau de terrain à vendre, et Julien parla ainsi :

— Monsieur mon oncle, madame d’Estrelle a lu votre lettre et m’a fait comparaître devant elle pour que j’eusse à vous transmettre sa réponse verbale.

— Verbale ?

— Et textuelle.

— Voyons ça !

— Madame la comtesse, jugeant que vous aviez l’esprit troublé lorsque vous lui avez demandé sa main, a eu peur de se trouver seule avec vous et s’est soustraite à l’entretien par une promesse de réfléchir : mais ses réflexions étaient toutes faites, et voici sa décision. Elle regrette de ne pouvoir se rendre chez vous demain et vous fait savoir qu’à partir de ce moment elle ne sera plus chez elle.

— Elle s’en va ! où va-t-elle ?

— Ce n’est pas à moi d’interpréter, c’est à vous de comprendre.

— J’entends ! c’est mon congé en règle ?

— Tout porte à le croire.

— Et c’est toi qu’elle charge de me le signifier ?

— Non ! je m’en suis chargé sans lui demander son consentement.

— Pourquoi ça ? Je veux savoir !

— Vous savez de reste, monsieur. Ne m’avez-vous pas dit que l’avenir de ma mère et le mien dépendaient de l’encouragement donné par madame d’Estrelle à vos prétentions matrimoniales ? Voilà pourquoi j’ai saisi avec empressement le prétexte que vous me donniez pour me présenter chez elle, espérant que l’étrangeté de votre lettre la déciderait à me recevoir, C’est ce que vous n’aviez pas prévu.

— Si fait, mordieu ! s’écria M. Antoine ; je m’étais fort bien dit que la chose arriverait si…

— Si quoi, monsieur ?

— Si j’avais deviné juste. Je m’entends.

— Mais, moi, je n’entends pas.

— Ça m’est fort égal.

— Pardonnez-moi, vous souhaitez que je devine. Vous avez pensé que j’étais assez fou, assez sot, assez impertinent pour aspirer à l’attention de cette dame ?

— Et, à présent, j’en suis sûr ! Tu lui as déclaré tes sentiments, et je vois ton air de triomphe. En même temps, tu te frottes les mains de m’avoir éconduit ! Tu vas conter ça à ta chère mère ! Tu vas lui dire : « Il la gobe, le richard ! Il s’est imaginé, en nous jetant un morceau de pain et en prenant une jeune femme, nous railler et nous déshériter ! Eh bien, il n’a réussi qu’à se couvrir de honte. Il vieillira seul, il mourra garçon, et, malgré lui, nous serons riches… »

— Vous vous trompez, monsieur, reprit Julien parfaitement maître de lui-même. Je n’ai pas fait cet ignoble calcul, et je ne le ferai jamais. Vous vous marierez demain, si bon vous semble, et vous épouserez qui vous voudrez, j’en serai enchanté, pourvu que la dignité de ma mère et la mienne ne servent pas d’enjeu à votre entreprise. Voilà ce que je désirais pouvoir dire à madame d’Estrelle, voilà ce que je vous dis. Et, à présent, je n’ai plus qu’à me rappeler que vous êtes mon oncle et à vous présenter humblement mes devoirs.

Julien allait s’éloigner après avoir salué profondément M. Antoine. Celui-ci le rappela d’une façon impérieuse.

— Et mon lis ? qui me le payera ?

— Évaluez-le, monsieur.

— Cinq cent mille francs.

— Parlez-vous sérieusement ?

— Et si je parlais sérieusement ?

— Je vous croirais, vous sachant incapable de tromper une personne qui s’en rapporte à vous.

— Des flatteries ! des bassesses !

Le rouge monta au visage du jeune artiste ; il regarda fixement M. Antoine, essayant de se persuader qu’il était réellement aliéné au point que ses invectives ne pouvaient atteindre un homme de sang-froid. Antoine pénétra sa pensée et fit un effort pour se calmer.

— Allons, dit-il, ne parlons plus de ça ! Je vais reprendre les débris et la peinture ; j’en suis pour mes frais de confiance et de bonté. Ça m’apprendra à ne plus sortir de mes idées et de mes principes ! Marche devant, et plus un mot !

Ils retournèrent à l’atelier. Là, M. Antoine, muet comme la rancune, reprit la plante, l’épi, le tableau, et, sans vouloir être aidé de personne, sans regarder Julien, sans remuer les lèvres, il sortit du pavillon pour n’y plus reparaître.

Marcel revint bientôt demander à Julien ce qui s’était passé. Julien, avec franchise, avec fermeté, le lui raconta en présence de madame Thierry.

— Maintenant, ajouta-t-il, ma conduite irréfléchie vous a inquiétés, je le sais. Vous m’avez cru aussi fou que l’oncle Antoine, et ma mère s’effraye d’un sentiment qu’elle croit devoir m’être funeste. Détrompe-toi et calme-toi, chère mère, et toi, Marcel, rends-moi l’estime qu’on doit à un homme raisonnable. On peut être tel en dépit d’une imprudence commise, et je reconnais avoir été fort étourdi en offrant à notre bienfaitrice un objet qui ne m’appartenait pas. Ceci est un élan de reconnaissance assez déplacé, mais dont elle ne s’est pas scandalisée, parce qu’elle n’y a vu qu’une émotion digne d’elle et conforme au respect qui lui est dû. Je me flatte qu’elle en est plus persuadée encore depuis qu’elle m’a donné audience, et je vous jure à tous deux, sur ce que j’ai de plus sacré, sur l’amour filial et l’amitié fidèle, que rien de fâcheux pour madame d’Estrelle, rien d’inconvenant de ma part, rien d’affligeant pour vous ne résultera de ma conduite à venir. Ne regrettons pas la maison de Sèvres, ma bonne mère : nous ne la tenions pas, à moins que madame d’Estrelle ne devînt madame Antoine Thierry, et tu ne penses certainement pas que cela eût pu avoir lieu. Quant à toi, mon cher Marcel, sois béni pour tout le mal que tu t’es donnée mais te voilà bien convaincu désormais que c’était en pure perte, et que l’oncle Antoine ne donne rien pour rien. Restons tranquilles à présent, reprenons notre vie où nous l’avions laissée avant ce mauvais rêve de fortune. J’ai toujours des bras pour travailler et un cœur pour vous chérir, et même, à partir d’aujourd’hui, je me sens plus dispos, plus vaillant et plus sûr de l’avenir que je ne l’ai jamais été.

Cette fois, Julien disait la vérité, et ne montait pas son courage pour rassurer sa mère. Il se sentait, non pas tranquille, mais fort ; ses deux entrevues coup sur coup avec Julie avaient imprimé à son âme une direction nouvelle, un élan plus sûr. Il avait trouvé devant elle l’inspiration qui résumait le sérieux et la générosité de sa passion. Il était sûr de lui avoir ouvert son cœur, et de ne l’avoir ni effrayée ni offensée. Croyait-il être aimé ? Non, mais il le sentait peut-être malgré lui d’une manière vague, et il y avait de mystérieuses délices dans sa rêverie. Il avait compris sa mission dans la vie de sentiment exalté et dévoué qui était bien réellement sa vie normale. Ce qu’il avait dit, il voulait le faire, et il était de force à le faire. Aimer en silence, ne rien chercher, ne rien surprendre et ne rien saisir que l’occasion de se dévouer sans réserve, tel était son plan, sa volonté, sa profession de foi, pour ainsi dire.

— Et, à présent, pensait-il, que je souffre beaucoup, cela peut arriver en dépit de moi-même ; mais j’aurai tant de joie à souffrir noblement et à me taire pour l’amour d’elle, que je resterai vainqueur de ma souffrance, et que ma mère n’en ressentira plus jamais le contre-coup. Il faudra être grand dans la lutte de mes instincts contre mes devoirs. Eh bien, pourquoi non ? J’ai toujours aimé les choses élevées et les sentiments qui dépassent le vulgaire. Obligé d’être un homme, et persuadé que le devoir est dans les liens de la famille, je ferai sans doute un jour comme a fait Marcel : j’épouserai une honnête femme qui sera dès lors ma meilleure amie. Jusque-là, je veux me conserver libre et chaste. Je veux aimer sans espoir, et s’il se peut sans désirs, cette noble Julie qui ne peut être à moi ; je vaincrai le désir, je porterai le sentiment fraternel jusqu’au sublime, et je ferai pénétrer le sublime dans toutes mes facultés. Je ne serai pour les autres qu’un joli artisan bien patient et bien doux, cherchant la grâce et la fraîcheur dans des paniers de roses ; mais, à force d’étudier le divin mystère de la pureté dans le sein des fleurs, on peut avoir la révélation de la sainteté dans l’amour. Il me semble qu’il est beau de se dire qu’on pourrait travailler à surprendre une femme aimée, et qu’on l’aime trop pour le vouloir. C’est là une vie toute de méditation et de sentiment. Eh bien, j’en vivrai aussi longtemps que possible. Je vivrai de ma pensée comme les autres vivent de leurs actes et je serai peut-être ainsi plus heureux que pas un ! Je me sentirai soutenu par un enthousiasme qui ne s’usera pas dans les déceptions. Je respirerai tout seul et à toute heure dans le beau, dans le pur et dans le grand encore mieux que mon pauvre père, qui éprouvait ce besoin-là, mais qui croyait le satisfaire dans telles ou telles conditions de luxe ou dans le commerce de tels ou tels personnages. Il ne m’en faudra pas tant à moi, et je serai vraiment bien plus riche, n’ayant besoin que d’être content de moi-même.

En s’élançant ainsi de parti pris dans les régions de l’idéal, Julien suivait en effet un secret penchant qui s’était développé en lui de bonne heure. Il avait reçu une assez belle éducation, et, tout en étudiant son art assidûment, il avait beaucoup lu ; mais, porté à l’enthousiasme austère, il n’abandonnait pas son goût à tous les sujets et son plaisir à tous les genres. De tout ce qui avait nourri son adolescence, le grand Corneille était ce qu’il avait savouré avec le plus de satisfaction et de fruit. C’est là qu’il avait trouvé, sous la forme la plus élevée, la plus forte et la plus fière aspiration à l’héroïsme. Il préférait cet enseignement mis en action, ces grandes vertus s’exprimant et se manifestant par elles-mêmes, aux discussions de la philosophie contemporaine.

Ce n’est pas à dire qu’il dédaignât l’esprit de son temps, ni qu’il se tînt à l’écart du prodigieux mouvement qui se produisait alors dans les idées. Au contraire, il était un des robustes produits de cette époque unique dans l’histoire pour les illusions grandioses en attendant les résolutions formidables. On était aux derniers jours de la monarchie, et très-peu de gens songeaient à la renverser. Du moins Julien n’était pas de ceux qui y songeaient ; il allait très au delà de cette attente d’un fait quelconque dans la politique. Il s’enivrait des découvertes et des rêves de la science morale et de la science naturelle, récemment dégagées, pour ainsi dire en bloc, des nuages du passé. Lagrange, Bailly, Lalande, Berthollet, Monge, Condorcet, Lavoisier révolutionnaient déjà la pensée. Quand on se reporte à cette rapide succession de travaux heureux qui, en peu d’années, fit sortir l’astronomie de l’astrologie, la chimie de l’alchimie, et, sur toute la ligne des connaissances humaines, l’analyse expérimentale du préjugé aveugle, on reconnaît qu’en faisant la guerre aux superstitions, les philosophes du xviiie siècle ont affranchi le génie individuel de ses entraves en même temps que la conscience religieuse et sociale des peuples. Aussi quelle audace, quelle effervescence, quel enivrement dans ces premiers élans vers l’avenir ! L’esprit humain a salué le soleil du progrès, et déjà il croit s’emparer de tous ses rayons. À peine la première montgolfière s’est-elle enlevée sur ses ailes de feu, que deux hommes se risquent à traverser la Manche. Aussitôt l’humanité s’écrie : « Nous sommes maîtres des routes de l’atmosphère, nous sommes les habitants du ciel ! »

Dès le temps où s’encadre fortuitement notre récit, ce noble début de l’idée nouvelle avait trouvé sa formule dans le mot de perfectibilité. C’est Condorcet qui en ébauche magnifiquement la doctrine, et qui, sans tenir compte de la faiblesse humaine, pressent pour elle des destinées sans limites. Il croit à l’infini au point d’espérer le secret de la destruction de la mort, et tout ce qui pense, tout ce qui lit commence à croire avec lui à la prolongation indéfinie de la vie physique. Parmentier croit d’ailleurs conjurer à jamais le spectre de la famine en acclimatant la pomme de terre. Mesmer croit avoir découvert un agent mystérieux, source de tous les prodiges. Saint-Martin annonce la réhabilitation de l’âme humaine et fait pénétrer le dogme de l’infinie lumière dans les terreurs des anciens dogmes. Cagliostro prétend ressusciter la magie d’une manière naturelle et compréhensible ; en un mot, le vertige de l’avenir enivre toutes les têtes, depuis les plus positives jusqu’aux plus romanesques, et, au milieu de cette surexcitation, le présent apparaît comme un obstacle dont personne ne daigne se soucier. La vieille monarchie, le clergé inflexible, sont encore là debout, s’efforçant de ressaisir le pouvoir qui s’écroule ; mais la liberté vient d’être inaugurée en Amérique, et la France sent que son jour est proche. Elle ne prévoit pas de sang à répandre, les douces chimères excluent les idées de vengeance ; à la veille de l’effroyable orage, les âmes sont en fête, et je ne sais quelle fièvre d’idéal prépare les magnifiques élans de 89.

Julien était plein de cette foi et de cette volonté qui semblaient providentiellement descendre sur la terre au moment marqué pour les grandes luttes ; mais il y portait un certain calme qui tenait au régime, à l’habitude et aussi au tempérament de sa pensée. Il y avait en lui, non à l’état de discussion, mais à celui d’instinct, un certain mysticisme philosophique et comme un besoin de se sacrifier. S’il n’eût aimé une femme, il eût aimé la liberté avec fanatisme. L’amour disposa de lui pour le dévouement. Aussitôt que Julie eut rempli son âme, il ne pensa plus à lui-même que comme à une force qui devait servir à protéger Julie. L’idée lui vint-elle qu’elle pouvait ou devait lui appartenir ? Oui, sans doute, elle lui vint, confuse, parfois impérieuse, mais vaillamment combattue. Il n’avait pas de préjugés, lui ; il n’était pas, comme l’oncle Antoine, ébloui par le rang, le titre, l’élégance ; il savait la naissance de Julie médiocre et sa fortune compromise. Il se sentait d’ailleurs son égal, car il était de ces hommes du tiers, remplis d’un légitime et tenace orgueil qui commençaient à se dire : Le tiers est tout, comme on a dit ensuite : Le peuple est tout, comme on dira un jour : Chacun est tout, sans nier aucune noblesse, qu’elle vienne de l’épée, de la toge, de l’usine ou de la charrue. Julien ne voyait donc pas dans la comtesse d’Estrelle une femme placée au-dessus de lui par les circonstances, mais bien par le mérite personnel. Ce mérite, il se l’exagérait peut-être, c’est le privilége de l’amour de graviter sans cesse vers les hautes régions de l’âme et de se croire appelé à la conquête des divinités. Aussi alliait-il dans sa passion une admirable humilité à une fierté sans bornes.

— Je ne suis pas digne d’une telle femme, se disait-il ; il faudra que je le devienne, et, quand je le serai à force de patience, de désintéressement, d’abnégation et de respect,… eh bien, alors je me sentirai peut-être le droit de lui dire : « Aimez-moi. »

Pourtant il se demandait parfois si ce jour-là viendrait avant que les circonstances imprévues de l’avenir eussent disposé du sort de Julie, et alors il se répondait :

— Eh bien, j’aurai son estime, son amitié peut-être, et le temps consacré à me gouverner noblement ne sera pas perdu pour moi-même.

Madame Thierry fut donc surprise et ravie de voir revenir en lui tout d’un coup, et le jour même de cette grande aventure, l’enjouement et toutes les apparences de la santé physique et morale.

— Mon ami, dit-elle à Marcel dans un moment de tête-à-tête, je n’ose pas t’avouer ce qui me passe par l’esprit ; mais il a l’air si heureux !… Mon Dieu ! crois-tu cela possible ?

— Quoi ?… dit Marcel. Ah ! oui, la visite à madame d’Estrelle ! Eh bien !…. ça s’est vu, ma bonne tante ; il est assez beau garçon et assez aimable pour plaire à une grande dame ; mais celle-ci est ruinée et n’en sortira que par un riche mariage, qu’il faut lui souhaiter, à la condition que ce ne soit pas avec un trop vieux homme. Je ne la crois pas hardie et vaillante comme vous l’avez été, vous, et, d’ailleurs, ce qui vous a réussi nuit généralement ; les grandes passions sont un numéro qui gagne sur cent mille qui perdent à la loterie du destin ! Ne souhaitons pas cela pour Julien et pour elle !

— Non, je ne le souhaite pas, c’est trop hasardeux en effet ; mais, s’il lui plaît pourtant, qu’arrivera-t-il ?

— Je ne sais ; mais elle est vertueuse, il est honnête homme : ils souffriront tous deux. Mieux vaudrait les éloigner si on pouvait.

— Eh oui ! c’est ce que je te disais d’abord. Quel dommage pourtant ! Si beaux, si jeunes, si bons tous les deux ! Ah ! le sort est quelquefois bien injuste ! Si mon pauvre mari lui eût laissé notre fortune, Julien eût pu être un parti pour elle, puisqu’elle est pauvre et sans orgueil de famille ! Hélas ! que Dieu me le pardonne ! voici la première fois que je blâme mon André ! Ne parlons plus de cela, Marcel, n’en parlons jamais !

— Il faudra pourtant penser, reprit le procureur, à ne pas laisser trop flamber le cœur de Julien. Aujourd’hui, c’est feu de joie, parce qu’il espère probablement ; mais, demain, ce serait l’incendie.

— Que ferons-nous donc, Marcel ?

— Je ne sais pas. Je voudrais pouvoir confesser madame d’Estrelle, et surtout l’oncle Antoine, car je ne suis pas dupe de sa philosophie, et je crains…

— Que crains-tu ?

— Je crains tout ! Avec lui, ne faut-il pas s’attendre à tout ?

Madame d’Estrelle avait été presque malade de toutes les émotions de la journée. La visite de Julien l’avait achevée ; mais, dès qu’il fut sorti de chez elle, l’espèce de fièvre que lui avait causée l’incartade de M. Antoine fit place à un accablement non dépourvu de douceur.

— J’ai un ami, se disait-elle, un excellent ami, voilà qui est certain, dût le monde entier se moquer de moi en me voyant si confiante dans la parole d’un homme que je ne connaissais pas il y a quelques heures ; mais dois-je agréer cette amitié si vive ? n’est-elle pas dangereuse pour lui et pour moi ? Il est vrai qu’il ne m’a pas demandé de l’agréer. Il est parti comme quelqu’un qui ne dépend de personne et qui aime sans permission. Puisqu’il dit ne rien espérer, n’est-ce pas son droit d’aimer ? Et que pourrais-je faire pour l’en empêcher ?

Julie reconnut bien, vis-à-vis de sa conscience, qu’elle n’aurait pas dû recevoir Julien après ce que madame Thierry lui avait révélé du sentiment qu’il nourrissait pour elle.

— Au fait, pourquoi l’ai-je reçu quand mon premier mouvement était de lui faire dire ce mot si simple et si concluant : « Il n’y a pas de réponse ! » C’était me débarrasser à la fois de l’oncle et du neveu… Mais ce dernier méritait-il une humiliation ? Ne venait-il pas pour sauver son honneur d’une embûche détestable tendue par monsieur son oncle ? N’avait-il pas le droit de me dire là-dessus tout ce qu’il m’a dit, et, quant à ce qu’il s’est permis d’ajouter d’un peu trop tendre peut-être pour son propre compte, en suis-je blessée ? dois-je l’être ? J’ai beau faire, je ne trouve pas. Il s’est offert, il s’est donné à moi sans me rien demander. Il ne m’a pas seulement laissé le temps de lui répondre. Que je veuille ou ne veuille pas, il m’a fait présent de son cœur et de sa vie. Il ne m’a point parlé comme un amoureux, vraiment ! mais comme un esclave en même temps que comme un maître. Tout cela est bien singulier, et je m’y perds. Je ne sais pas ce que je sens pour lui. La seule chose certaine, c’est que je crois en lui.

Il semblait à Julie ainsi qu’à madame Thierry et à Marcel que le lendemain de cette étrange journée dût être gros d’événements. Ils s’interrogèrent en vain sur le dépit de M. Antoine : à leur grand étonnement, ni le lendemain, ni les jours suivants n’apportèrent rien de nouveau dans leur situation respective. L’horticulteur s’en alla à la campagne, on ne put savoir où. Il n’avait pas de campagne, du moins à la connaissance de Marcel, qui croyait savoir ses affaires et qui n’en savait qu’une partie. Quand il se fut bien convaincu de son absence, il s’en inquiéta ; mais on lui montra des ordres écrits de sa main que le chef de ses jardiniers recevait tous les matins et qui lui traçaient exactement l’ordre et la nature des soins à prendre de certaines plantes délicates. Ces bulletins horticoles étaient sans date, sans timbre de poste. Ils étaient apportés par le valet de chambre de l’ex-armateur, un vieux marin esclave de sa consigne, dévoué comme un nègre, muet comme une souche.

— Allons ! disait Marcel à madame Thierry, il boude, cela est certain, ou bien il a honte de sa folie, et pour quelque temps il se cache. Espérons qu’il reviendra corrigé de sa matrimoniomanie, et qu’il tiendra à honneur de ne pas rompre certain marché relatif à ce pavillon. Vous avez besoin de l’indemnité, et je ne vous cache pas que madame d’Estrelle a grand besoin de la somme promise. Je ne sais pas quelle mauvaise mouche pique ses créanciers, mais les voilà qui tout à coup montrent une impatience et une inquiétude étranges. Ils vont jusqu’à menacer de céder leurs créances à un créancier principal, qui spéculerait à coup sûr sur les embarras de ma cliente, et c’est là ce qu’il y aurait de pis.

— Je ne suis pas tranquille, disait-il deux jours après à madame d’Estrelle, qui venait de rendre visite à son beau-père malade ; je crains que M. le marquis ne meure à l’improviste sans avoir réglé vos affaires.

— Je ne compte pas sur ses bontés pour moi, répondit Julie ; mais je ne puis croire qu’il me laisse aux prises avec les créanciers du comte, lorsqu’il ne s’agit que de prendre quelques dispositions pour en finir. Il faut bien admettre cette puérile frayeur des privations qui tourmente les vieillards égoïstes ; mais après lui…

— Après lui ?… reprit Marcel. C’est le diable qui est après lui, je veux dire à ses trousses. Sa femme ne vaut rien, j’ai peur d’elle ; elle ne vous aime pas et elle ne vous est rien, puisque votre époux n’était pas son fils.

— Mon Dieu, vous voyez tout en noir, mon cher procureur ! Le marquis n’est ni très-vieux ni très-malade. Il doit avoir fait son testament. La marquise est dévote, et ce qu’elle ne ferait pas par tendresse, elle le fera par devoir. Ne me découragez pas, vous qui m’avez toujours soutenue.

— Je ne me découragerais pas, moi, si je pouvais mettre la main sur mon original d’oncle ! Qu’il achète et paye le pavillon, nous gagnons un ou deux mois de trêve. Nous avons le temps de vendre ou de céder à prix débattu la petite ferme du Beauvoisis, sinon on nous exproprie brutalement, et nous perdons cent pour cent sur ces bribes encore précieuses aujourd’hui !

Julie, qui, en d’autres moments, s’était beaucoup préoccupée de sa situation, était arrivée à cet état de lassitude qui tient lieu de courage. Elle était d’une philosophie qui étonnait et impatientait Marcel.

— Le diable m’emporte, disait-il tout bas à la mère de Julien, on jurerait qu’à présent elle ne demande pas mieux que d’être mise sur le pavé !

Était-ce là, en effet, la secrète pensée de madame d’Estrelle ? Se disait-elle que, pauvre et abandonnée de la famille de son mari, elle ne devrait plus tant d’égards au nom qu’elle portait, et qu’elle pourrait dès lors disparaître de la scène du monde pour vivre à sa guise et se marier selon son inclination ?

Oui et non. Par moments, elle retrouvait cette rêverie d’un bonheur ignoré qui lui était venue comme une vision charmante dans l’atelier de Julien. En d’autres moments, elle redevenait la comtesse d’Estrelle, et se demandait avec effroi comment elle romprait avec son entourage, avec ses habitudes, et si elle pourrait supporter le blâme et les dédains, elle si vantée et si respectée jusqu’à ce jour d’un nombre restreint, mais choisi, de personnes considérées.

On sait que cette époque était marquée par une réaction violente et désespérée dans certaines régions aristocratiques contre l’envahissement de la démocratie. Aucune autre époque de l’histoire n’offre peut-être de si étranges contrastes. D’un côté, l’opinion, reine du monde nouveau, proclamait les doctrines de l’égalité, le mépris des distinctions sociales, la philosophie de Jean-Jacques Rousseau, de Voltaire et de Diderot ; de l’autre, les pouvoirs, effrayés d’un progrès qu’ils n’avaient pas osé combattre, essayaient une résistance tardive qui devait les précipiter dans l’abîme ; mais, pour qui ne vivait que dans un horizon étroit, sans révélation du lendemain, cette résistance prenait des proportions formidables, et une faible et douce femme comme madame d’Estrelle devait en être effrayée. Comme tous ceux de sa caste, elle croyait voir dans la conduite de la cour les destinées de la France, et il y avait alors des moments où le roi, épouvanté, s’efforçait de ressusciter la monarchie de Louis XIV : tristes et vains efforts, mais qui, regardés d’un certain point de vue, paraissaient assez sérieux pour irriter le peuple et pour augmenter la morgue des privilégiés. La cour et la ville avaient acclamé le triomphe de Voltaire ; au lendemain de ce triomphe, le clergé lui refusait une tombe. Mirabeau avait écrit un chef-d’œuvre contre l’arbitraire des lettres de cachet. Le roi avait dit de Beaumarchais : « Si l’on jouait sa pièce (le Mariage de Figaro), il faudrait donc détruire la Bastille ! » Le tiers grandissait en lumières, en ambition, en valeur réelle ; la cour rétablissait les privilèges dans l’armée comme dans le clergé, et décidait — ce que le cardinal de Richelieu n’eût osé faire — que, pour être officier ou prélat, il fallait désormais faire preuve de quatre générations de noblesse. La constitution américaine venait de proclamer les principes du Contrat social de Jean-Jacques ; Washington et la Fayette rêvaient l’affranchissement des esclaves ; le ministère français accordait de nouveaux encouragements à la traite des noirs ; le bas clergé se démocratisait de jour en jour ; la Sorbonne cherchait querelle à Buffon, et le haut clergé demandait une loi nouvelle pour réprimer l’art d’écrire ; l’opinion s’élevait contre la peine de mort, la question préparatoire était encore en vigueur, La reine avait protégé Beaumarchais ; Raynal était forcé de s’exiler.

Ces tentatives de réaction au milieu des entraînements du siècle avaient leur contre-coup dans les coteries dévotes, et généralement la haute noblesse blâmait ceux de ses membres qui s’étaient laissé charmer par les séductions de la philosophie nouvelle. Dans les salons conservateurs, on accablait le roi et la reine de malédictions et de sarcasmes dès qu’ils semblaient abandonner les théories du bon plaisir. On se rattachait à eux, on croyait tout sauvé dès qu’ils apportaient une pierre à l’impuissante digue contre l’esprit révolutionnaire, et pourtant personne ne soupçonnait la rapidité du flot et l’imminence du débordement. Tout se traduisait en moqueries amères, en chansons, en caricatures. On affectait de mépriser le danger au point d’en rire de pitié.

Les personnes qui entouraient immédiatement Julie étaient de cette humeur douce et craintive vers laquelle sa propre douceur timide l’avait portée naturellement ; mais, autour de ce petit cercle, ennemi de toutes les exagérations, elle sentait la pression d’un cercle plus vaste et plus redoutable, celui de la famille du comte d’Estrelle, famille hautaine, irritée de sa muette résistance aux opinions absolues ; et encore au delà de ce cercle redoutable, qu’elle évitait d’approcher, il y en avait un plus puissant et plus menaçant, celui de la seconde femme du marquis d’Estrelle. Ce cercle-là, exclusivement bigot, ennemi de tout progrès, contempteur acharné des philosophes, ouvertement hostile au tout-puissant Voltaire lui-même, imbu de tous les préjugés de la naissance, conservateur exaspéré de son prétendu droit, était pour Julie un sujet d’effroi puéril peut-être, mais immense et continuel. La marquise était connue pour une femme avide, méchante et de mauvaise foi, et on a vu que la baronne d’Ancourt elle-même, malgré ses idées rétrogrades, en parlait, ainsi que de son entourage, avec une grande aversion. Julie la connaissait fort peu, et s’efforçait de la croire sincère dans sa dévotion ; mais elle en avait peur, et, quand elle s’interrogeait elle-même sur l’état de crainte et de tristesse où elle vivait, elle voyait en face d’elle le spectre fâcheux de cette personne sèche, à l’œil verdâtre et à la langue impitoyable. C’est alors que, par excès d’effroi, elle tâchait de la justifier en parlant d’elle, ou d’imposer silence à ceux de ses amis qui osaient la qualifier de harpie et de porte-malheur.

Naturellement, la pauvre Julie détestait les opinions de la marquise et de son monde ; mais elle n’avait pas assez d’expérience, elle ne se rendait pas assez compte de l’esprit général de son temps pour apprécier le néant des persécutions qu’il lui eût fallu braver, si elle eût résolu de vivre selon son cœur et selon sa conscience. Elle était là dans cette cage du préjugé comme un oiseau qui croit que l’univers s’est fait cage autour de lui, et qui ne comprend plus le souffle du vent dans les feuilles et le vol des autres oiseaux dans l’espace.

— Il y a peut-être des gens heureux, se disait-elle, mais qu’ils sont loin ! Et quel moyen d’aller les rejoindre ?

C’est ainsi qu’à la veille d’une révolution terrible les prisonniers du passé pleuraient sur leurs chaînes, et les croyaient rivées sur eux pour l’éternité. Le plus souvent, néanmoins, Julie oubliait toute cette question des faits extérieurs pour se perdre dans de vague contemplations et dans de secrètes préoccupations d’un nouveau genre. Nous verrons bientôt quel en était le sujet, et combien ce cœur généreux, mais timide, avait de peine à se mettre d’accord avec lui-même.

Quinze jours s’étaient écoulés depuis la catastrophe de l’Antonia, et madame d’Estrelle n’avait ni vu, ni entendu, ni aperçu Julien. Elle eût pu croire qu’il n’avait jamais existé, et que les deux entrevues étaient un rêve. Madame Thierry n’avait pas mis le pied au jardin, et, lorsque Julie étonnée avait envoyé prendre de ses nouvelles, on lui avait répondu qu’elle était un peu souffrante, — rien d’inquiétant, — mais forcée de garder la chambre.

Marcel, interrogé, éludait les questions, confirmait la légère indisposition de sa tante et n’entrait dans aucun détail. Julie n’osait pas insister : elle devinait que sa voisine voulait rompre toute espèce de relation, tout prétexte de rapports, même indirects, entre elle et son fils.

Enfin madame Thierry reparut un matin, au moment où Julie ne l’attendait plus. Interrogée avec crainte et réserve, elle répondit avec abandon.

— Ma chère et bien-aimée comtesse, dit-elle, il faut me pardonner un mauvais rêve que j’ai fait, et qui maintenant se dissipe. J’ai été trop prompte à juger, je me suis follement alarmée, et je vous ai effrayée de mes chimères. J’ai cru que mon fils avait l’audace de vous aimer, et je l’ai si bien cru, qu’il m’a fallu cette quinzaine écoulée pour me désabuser. Oubliez donc ce que je vous ai dit, et rendez à mon pauvre enfant l’estime qu’il n’a pas cessé de mériter. Il n’élève jusqu’à vous ni ses regards ni ses vœux. Il vous vénère comme il le doit, et s’il fallait périr pour vous, il y courrait ; mais il n’y a point là dedans de passion romanesque, il n’y a que de la reconnaissance ardente et vraie. Il me l’a juré. Je doutais d’abord de sa parole, j’avais tort. Je l’observe, je fais mieux, je l’épie depuis quinze jours, et me voilà rassurée. Il mange, il dort, il cause, il s’occupe, il va et vient, il travaille gaiement ; en un mot, il n’est point amoureux : il ne cherche pas à vous apercevoir, il parle de vous avec une admiration tranquille, il ne désire en aucune façon l’occasion d’attirer vos regards, il ne la recherchera jamais. Pardonnez-moi mes sottises et m’aimez comme auparavant.

Julie accepta cette déclaration très-sincère de madame Thierry avec une aimable satisfaction. Elles parlèrent d’autre chose et restèrent une heure ensemble ; puis elles se quittèrent en se félicitant l’une l’autre de n’avoir plus aucun sujet de trouble, et de pouvoir renouer leurs relations sans agitation ni danger pour personne.

D’où vient qu’en se retrouvant seule Julie se sentit accablée d’une tristesse inexplicable ? Elle en chercha vainement la cause, et s’en prit aux visites qui survinrent. Elle trouva sa vieille amie, madame des Moines, insupportablement bavarde ; le vieux duc de Quesnoy, lourd et monotone comme un marteau de forge ; sa cousine, la présidente Boursault, prude et grimacière ; l’abbé (dans toute société intime, il y avait toujours alors un abbé), elle trouva l’abbé personnel et fadasse. Enfin, lorsqu’à l’heure de la toilette, Camille vint pour la coiffer, elle la renvoya avec humeur en lui disant :

— À quoi bon ?

Puis elle la rappela, et, par un caprice soudain, elle lui demanda si, depuis trois jours, son dernier demi-deuil n’était pas absolument fini ?

— Eh oui ! madame, dit Camille, bien fini ! et madame la comtesse a tort de ne pas le quitter. Si elle le garde encore quelque temps, cela fera très-mauvais effet.

— Comment cela, Camille ?

— On dira que madame prolonge ses regrets par économie, afin d’user ses robes grises.

— Voilà un raisonnement très-fort, ma chère, et je m’y rends. Apportez-moi vitement une robe rose.

— Rose ? Non, madame, ce serait trop tôt. On dirait que madame portait son deuil à contre-cœur et qu’elle change d’idée comme de robe. Il faut à madame une jolie toilette de chiné bleu de roi à bouquets blancs.

— À la bonne heure ! Mais toutes mes toilettes n’ont-elles point passé de mode depuis deux ans que je suis en deuil ?

— Non, madame, car j’y ai veillé ! J’ai recoupé les manches et changé la garniture du corps. Avec des nœuds de satin blanc et une coiffure de dentelles, madame sera du meilleur air.

— Mais pourquoi me faire belle, Camille, puisque je n’attends personne ?

— Madame a-t-elle défendu sa porte ?

— Non ; mais vous m’y faites penser, je ne veux recevoir personne.

Camille regarda sa maîtresse avec surprise. Elle ne comprenait pas, elle pensa que c’étaient des vapeurs, et se mit à l’accommoder, comme on disait alors, sans oser rompre le silence. Julie, accablée et distraite, se laissa parer. Et, quand la suivante se fut retirée, emportant les robes grises qui devenaient sa propriété, elle se regarda de la tête aux pieds dans une grande glace. Elle était mise à ravir et belle comme un ange. C’est pourquoi, son cœur lui criant encore : À quoi bon ? elle cacha son visage dans ses deux mains, et se prit à pleurer comme un enfant.