Antonina, Récit des bords de la Plata

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Antonina, Récit des bords de la Plata
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 6 (p. 356-374).
ANTONINA


RECIT DES BORDS DE LA PLATA.





Quand on lit dans les chroniqueurs espagnols l’histoire de la découverte du Nouveau-Monde, on est tout d’abord ébloui par les triomphes de ces conquérans pleins d’ardeur et d’enthousiasme qui marchent droit devant eux avec un irrésistible élan; puis, à la réflexion, on se sent pris de pitié pour les races indigènes, si subitement troublées dans leurs magnifiques solitudes et partout vaincues. Qu’étaient-ils avant l’arrivée de Colomb, ces peuples dont on ne saura jamais l’histoire ? Qu’étaient-ils devenus, ceux, plus anciens encore, dont on a retrouvé les traces oubliées, et qui avaient peut-être brillé d’un grand éclat avant l’ère chrétienne ? Ce monde, nouveau pour nous, était donc si vieux au contraire, qu’il devait tomber en poussière au premier choc. Les Européens semblent avoir été le fléau dont la Providence a voulu se servir pour faire expier à ces nations abâtardies les crimes d’un passé inconnu. Des tribus, des nations entières, ont disparu si vite, que la science en est à regretter de n’avoir pas songé plus tôt à étudier ces types effacés de la famille humaine. Notre civilisation a beau faire, elle ne peut s’assimiler complètement les descendans de ces indigènes ignorans et rusés que la conquête épouvanta jadis par sa rapacité et par ses violences. Et cependant, parmi les hordes les plus barbares, au milieu de celles qui fuient le plus obstinément tout contact avec les Européens, on rencontre des types d’hommes héroïques à leur façon, et dans lesquels on voit briller les principaux traits de la grandeur antique : le courage, la résignation et le mépris de la mort. Comme le gladiateur des arènes romaines, comme le barbare germain ou gaulois, ces guerriers sauvages savent mourir avec dignité. Condamnés à périr dans une lutte inégale, ils disparaissent silencieusement de cette terre où leurs aïeux ont régné, sans laisser de souvenir. Pour ces enfans de l’Amérique, la postérité n’existe pas; ils meurent tout entiers, comme la dernière pierre d’un monument en ruines que l’herbe recouvre pour toujours.

C’est la fin tragique d’un de ces chefs de tribu, celle d’un cacique de la pampa, que nous voudrions retracer ici. Le fait principal, tout invraisemblable qu’il paraisse, appartient à l’histoire. Il est ancien déjà, car il date d’un siècle; mais les peuples qui végètent dans ces lointaines solitudes, et que la civilisation n’a point entraînés dans son courant, ne se modifient guère. Ce qui était vrai il y a un siècle pour les races indigènes de l’Amérique du Sud peut l’être encore aujourd’hui. Nous prenons à témoin de cette assertion ceux qui, comme nous, ont été à même d’étudier les Indiens du nouveau continent dans les mystères de leur libre nature.


I.

Au sud de Buenos-Ayres, dans toute la partie de la pampa qui s’étend du Rio-Colorado au Rio-Negro, vivent depuis des siècles les Indiens Puelches. Bien que plusieurs de leurs tribus aient fait alliance avec les Espagnols à diverses époques, on les classe le plus ordinairement parmi les Indios bravos (indiens méchans). Ni le temps, ni le voisinage d’une nation civilisée, n’ont pu dompter leurs instincts féroces. Combien de fois ne les a-t-on pas vus pousser leurs incursions jusqu’aux environs de la capitale du Rio de la Plata, ravager les campagnes comme un ouragan et s’enfoncer de nouveau dans leurs plaines sans fin, pour reparaître inopinément sur un autre point! Ce sont les Bédouins de l’Amérique, avec cette différence que la passion du pillage remplace chez eux le fanatisme religieux. Il leur manque aussi l’élévation de la pensée et la haute poésie du langage qui est l’attribut des peuples de l’Orient.

A l’époque où se passe notre récit, vers le milieu du dernier siècle, un cacique entreprenant et rusé étendait ses déprédations depuis les bords de la Plata, à l’est de Buenos-Ayres, jusqu’au village de Pergamino. Après quelques années de trêve, il avait repris les armes. Plus de trois cents guerriers marchaient sous ses ordres, tous montés sur des chevaux de chétive apparence, mais endurcis aux plus rudes fatigues et sauvages comme leurs maîtres. Par une froide journée de juin, — on est alors en plein hiver dans l’hémisphère austral, — la horde vagabonde campait sur les bords d’un ruisseau qui roulait tranquillement ses eaux peu profondes à travers la plaine immense. Tandis que les chevaux, attachés à des piquets par de longues cordes faites de cuir tressé, paissaient l’herbe tendre, les Indiens, couchés sur le ventre, se reposaient auprès de leurs lances réunies en faisceau. Des oiseaux de proie se balançaient sous le ciel gris; sur les monticules de sable formés par les tanières des viscackos (marmottes de la pampa), de petites chouettes, immobiles comme des sentinelles, clignaient de l’œil et enfonçaient leurs têtes rondes dans les plumes de leur cou. La steppe déserte ressemblait à un grand lac aux eaux vertes dont les rives se dérobaient aux regards.

Tout à coup une autruche se montra à l’horizon. Elle rasait l’herbe de ses courtes ailes, et courait au plus vite, comme le pétrel qui glisse sur les vagues en les effleurant de ses pieds palmés. Les Indiens se soulevèrent doucement en s’appuyant sur leurs mains. Le cou tendu, l’œil fixé sur l’autruche qui fuyait, ils cherchaient à découvrir quel ennemi poussait en avant, — et sans le savoir peut-être, — cet oiseau vigilant et timide. Bientôt un petit nuage de poussière, que la brise chassait dans le lointain comme une brume matinale, se montra distinctement. Le cacique jeta sur ses guerriers un regard rapide. Ceux-ci, comprenant la pensée de leur chef, sautèrent à cheval d’un bond en s’appuyant sur leurs longues lances, et formèrent aussitôt un escadron serré. La troupe des Puelches recula d’abord de manière à éviter d’être aperçue; puis, arrivée au pied d’une petite éminence, elle fit halte. Ces cavaliers gardaient un silence absolu. Tenant d’une main la triple courroie armée de boules à l’aide desquelles ils savent enlacer un ennemi à la distance de vingt pas, et de l’autre les lances ornées d’un faisceau de plumes d’autruche, ils laissaient pendre le long des flancs de leurs chevaux leurs jambes nues. Aucune émotion ne se trahissait sur les visages aplatis de ces sauvages à la peau rouge comme le cuivre qui sort des mines de Coquimbo, au Chili. Pareils à une volée de vautours qui se cachent sous la saillie d’un rocher et s’y embusquent en attendant leur proie, ils flairaient de loin le pillage.

Cependant à l’extrémité de l’horizon marchait vers eux une troupe de cavaliers qui formaient avec la horde des Puelches un contraste parfait. C’était une compagnie de soldats espagnols à la physionomie hâlée par l’air de la pampa et bronzée par le soleil, mais pleine d’intelligence et de vivacité. Ils avaient encore quelque chose de l’allure assurée des premiers conquérans du Nouveau-Monde, car en ce temps-là l’Espagne sentait à peine décroître sa colossale puissance. Les cavaliers espagnols s’avançaient donc en bon ordre, la lance appuyée sur l’étrier, la carabine à l’arçon de la selle; des cuirasses de peau de buffle couvraient leurs poitrines, et le sabre recourbé bat- tait le talon de leurs grandes bottes. Les uns chantaient à demi-voix des refrains andaloux, d’autres caressaient du revers de la main les chevaux avec lesquels ils avaient partagé les fatigues de plus d’une rude campagne, et leur adressaient de ces paroles amicales, fraternelles même, que semblent comprendre les animaux destinés à vivre dans la compagnie de l’homme. Derrière cette troupe aguerrie venait un groupe de marchands et d’estancieros (fermiers), parmi lesquels se trouvaient aussi quelques femmes, voyageurs prudens, qui avaient profité du passage des cavaliers pour traverser la pampa et se rendre plus sûrement à Buenos-Ayres. Tandis que les soldats, soumis à la discipline, modéraient les éclats de leurs voix et gardaient leurs rangs avec précision, cette arrière-garde se livrait à de bruyantes conversations et cheminait d’un pas fort irrégulier.

Señores, disait gravement un gros homme qui portait des dentelles et une chaîne d’or, señores, le véritable joyau de la couronne d’Espagne, c’est le Pérou. Quand son excellence le vice-roi a fait son entrée à Lima, nous avons pavé de lingots d’argent la route qu’il avait à suivre, depuis la porte du Callao jusqu’à la cathédrale [1].

— Votre or s’épuisera, répondit un colon du Chili, Galicien d’origine, habitué aux travaux des champs; votre or s’échappera de vos mains, tandis que le Chili produira toujours du blé, sans parler de ses mines de cuivre.

— Croyez-vous donc, interrompit un cavalier aux larges éperons, que ces plaines ne soient pas aussi une mine de richesses inépuisables ? Moi qui vous parle, señores, je compte sur mon estancia environ trois mille têtes de bœufs, et un troupeau de quinze cents chevaux de race andalouse.

— L’or est le dernier mot de la richesse humaine, répliqua avec emphase le Péruvien.

— Le peuple se nourrit de pain et non d’un métal, si précieux qu’il soit, interrompit l’obstiné Galicien.

— Vous me permettrez d’y ajouter une tranche de bœuf frais ou salé, dit vivement l’estanciero.

— Silence là-bas, cria le capitaine de la troupe; si vous bavardez ainsi, je coupe le câble de la remorque, je mets au galop mes cavaliers, et vous voilà seuls au milieu de la pampa.

L’officier qui parlait ainsi était un beau jeune homme au mâle visage, à la fine moustache noire. Il marchait au dernier rang, tout à côté d’une jeune fille aux traits réguliers et gracieux qui montait un joli cheval blanc comme la neige. Après avoir fait cette sortie contre les bavards, il se pencha vers la jeune fille :

— Il suffit d’un mot pour imposer silence à ces perroquets d’Amérique, lui dit-il en souriant; mais vous allez voir qu’ils vont recommencer leur dispute, comme si la vraie richesse ne consistait pas dans la possession de tous les biens à la fois.

— Don José, répondit celle-ci, quand je songe que dans six mois peut-être je reverrai mes belles montagnes de Grenade et les tours vermeilles de l’Alhambra, la tête me tourne de joie... Ah! que ces plaines me fatiguent et m’ennuient !

— Elles me rappellent, à moi, les plaines qui bordent le Guadalquivir, entre San-Lùcar et Séville, répondit le jeune capitaine.

— Moins les beaux orangers des quintas, répliqua vivement la jeune fille.

— Doña Antonina, dit l’officier en baissant la voix, maudissez les pampas tant qu’il vous plaira; moi, je les aime, parce que j’y ai combattu souvent, et surtout parce que j’y ai rencontré la perle la plus précieuse des Amériques...

— Voilà un compliment qui ferait sourire les dames du faubourg de Triana à Séville, interrompit Antonina avec un sourire. Avançons un peu, s’il vous plaît; ne voyez-vous pas comme la tante Marta me fait les gros yeux, parce que nous sommes de trois pas en arrière ?

Tout en se rapprochant du groupe des voyageurs, don José se mit à fredonner ce refrain d’un vieux romance :

Si madre lo sabe,
Habrà cosas buenas !
Clavarà ventanas,
Cerrarà las puertas [2]!...

Puis, saluant la tante Marta avec une politesse empressée : — Señora, lui dit-il, veuillez mettre pied à terre une minute, et daignez permettre à votre très humble serviteur de resserrer un peu les sangles de votre monture. Nous sommes en campagne, très illustre dame, et, si nous faisions une mauvaise rencontre, vous seriez exposée à rouler sur l’herbe de la pampa, avec une selle si mal ajustée.

La duègne prit avec dignité la main que lui tendait le jeune capitaine pour l’aider à descendre. Celui-ci remit la selle d’aplomb, la serra fortement, aida de nouveau dame Marta à s’y rasseoir, après quoi il la salua en inclinant jusqu’à terre les plumes blanches qui ornaient son feutre gris. Dame Marta, remise en belle humeur par cette galanterie, se prit à trotter lestement à côté du capitaine don José, la tête haute, le visage sérieux; elle se rengorgeait fièrement, tout en agitant son éventail avec une certaine grâce maniérée. — Ma fille, dit-elle à Antonina qu’elle venait de rejoindre, c’est un gentil cavalier que nous avons là pour commander notre escorte; on n’est pas plus galant.

Au moment où Doña Marta prononçait ces derniers mots, un rugissement terrible, qui semblait sortir de dessous terre, fit tressaillir les cavaliers espagnols; leurs chevaux se cabrèrent. C’était le cri strident et prolongé que fait entendre l’Indien de la pampa, lorsqu’il se jette dans la mêlée. Au même instant, la horde des Puelches se rua en colonne serrée sur la petite troupe de soldats espagnols.

Revenus d’une émotion passagère, les Espagnols déchargèrent leurs carabines à bout portant sur les poitrines nues des sauvages. Les armes à feu produisirent sur ceux-ci l’effet accoutumé; un bon nombre d’entre eux tomba pour ne plus se relever; les autres reculèrent précipitamment, puis chargèrent de nouveau, couchés sur leurs chevaux et poussant d’un élan furieux à travers les cuirasses la pointe acérée de leurs lances. Don José, qui s’était porté au premier rang, frappait d’estoc et de taille avec sa longue épée; mais au moment où l’arrière-garde, composée de marchands et de femmes, cherchait à se réfugier au centre de la compagnie, le cacique l’attaqua à l’improviste. Pareil au tigre qui choisit sa proie au milieu d’une troupe de gazelles, il fit sauter son cheval par-dessus les cadavres qui jonchaient le sol, enfourcha d’un bond la croupe du blanc coursier que montait Antonina, et, serrant la jeune fille dans ses bras vigoureux, il s’enfuit à travers la plaine.

— Au secours, don José! A nous, señor capitan! s’écria dame Marta; sauvez la niña!

Le cri perçant de la duègne fut entendu au milieu du désordre de la mêlée. Le vaillant capitaine, jetant à terre son épée, saisit une carabine, affermit sur sa tête le chapeau à grands bords et partit au galop, entraînant sur ses pas quelques-uns des siens. Le gros de la bande sauvage se retirait en masse vers le sud, tandis que le cacique fuyait seul dans une direction opposée.

— Ah ! Jésus ! disait Doña Marta en agitant son éventail d’une main convulsive, courez donc aussi, vous autres! Que faites-vous là ? Laisserez-vous ce sauvage emporter Antonina ?

— Si nous nous dispersons dans la plaine, répondirent les soldats, vous verrez revenir sur nous les païens qui fuient vers le sud... Et nos blessés, qui les protégera ?

— Et nous, disaient les marchands et les femmes, voulez-vous qu’on nous abandonne ici, sans défense ?

— Au diable cette arrière-garde de femmes et de poltrons ! murmuraient avec colère quelques soldats blessés; ces gens-là ont rompu nos rangs, et si nous sommes estropiés pour toute notre vie, c’est à eux que nous le devrons. — Les poltrons! cria la duègne, ce sont ceux qui s’obstinent à rester ici... Ne voyez-vous pas que don José est bien loin devant les siens ?

En parlant ainsi, doña Marta, exaltée par ses propres discours, essayait de faire sortir des rangs sa haquenée pacifique; mais la bête, qui se souciait fort peu de s’aventurer dans la plaine, refusa obstinément d’obéir. La duègne dut donc renoncer à courir sur les pas du vaillant capitaine, qui galopait à bride abattue, labourant à coups d’éperons les flancs du noble animal qui le portait. Il avait laissé ses soldats en arrière et se rapprochait insensiblement du cacique. Celui-ci, haletant, l’œil hagard, excitait par un sifflement sauvage l’ardeur du cheval avec lequel il espérait se dérober à la poursuite de don José. Il lui eût suffi de lâcher sa proie, de laisser glisser sur l’herbe la jeune fille, pour ralentir la course de son ennemi et se sauver lui-même. Loin de là; pour railler le hardi cavalier, il brandissait d’un air de triomphe son large couteau, et faisait mine de le plonger dans le sein de la Antonina. Par ce geste menaçant, il semblait dire : Si tu me touches, elle est morte. Puis, quand il vit que don José s’approchait, il détacha de sa ceinture les boules fixées aux extrémités d’une triple lanière de cuir : élevant la main droite au-dessus de sa tête, il fit tourner l’arme redoutable et la lança derrière lui avec tant de vigueur, que les boules sifflèrent, dans leur course rapide, comme la pierre qui s’échappe d’une fronde. Don José eût été renversé par le choc, s’il n’avait baissé la tête précipitamment; il en fut quitte pour un choc assez violent qui lui causa un éblouissement passager. Son chapeau, enlevé par les boules, alla rouler bien loin derrière la croupe de son cheval. Se redressant alors avec l’énergie qu’inspire aux hommes courageux la vue d’un danger suprême, il leva sa carabine à bras tendu : — Que Sant-Iago me vienne en aide! murmura-t-il, et il fit feu. Le beau cheval blanc qui emportait Antonina et l’Indien s’abattit sur la poussière; la jeune fille évanouie échappa aux étreintes du cacique qui se redressait l’œil étincelant, prêt à recommencer un combat corps à corps; mais les soldats que don José avait devancés dans sa course se pressèrent autour de leur chef; ils saisirent le sauvage après l’avoir blessé de plusieurs coups de pointe en le désarmant, et le lièrent avec les licols de leurs chevaux.

Lorsqu’Antonina reprit ses sens, elle était entre les bras de don José, qui lui montrait la horde des Puelches fuyant à l’horizon. N’ayant plus à redouter une surprise, les Espagnols poussèrent une reconnaissance dans la plaine, et cette; course de quelques instans leur fit découvrir une dizaine d’Indiens démontés ou blessés qui se tenaient blottis dans les liantes herbes. quand don José rejoignit sa troupe avec le cacique vaincu, il y avait donc déjà dix sauvages prisonniers, résignés à recevoir le coup de la mort. Des clameurs de joie accueillirent le retour de la jeune fille et du vaillant capitaine. Doña Marta, qui n’avait cessé de faire entendre sa voix aux momens d’angoisse et durant le péril, essaya de pousser un cri de victoire; mais, suffoquée par l’émotion, elle se jeta dans les bras de sa nièce en versant un torrent de larmes. Ces deux femmes se tinrent quelque temps embrassées. Après les violentes secousses qu’elles venaient de ressentir, elles avaient besoin de sangloter et de pleurer.

— Commandant, dirent les soldats à don José, qu’allons-nous faire de ces brigands-là ?

Le jeune capitaine avait compris la pensée de ses cavaliers. Après une minute de réflexion : — Mes amis, leur dit-il, ces gens-là ne font jamais de quartier, je le sais; mais ce sont des sauvages, des païens; soyons plus généreux qu’eux, nous qui sommes des chrétiens. On les logera à la geôle de Buenos-Ayres, où ils ne tiendront pas grande place, et le gouverneur décidera de leur sort.

En faisant grâce de la vie aux prisonniers, don José cédait aux sentimens d’humanité qui sont le plus bel apanage des peuples civilisés. Qu’avait-il à craindre désormais de ces sauvages vaincus et sans armes ? Il voulait aussi épargner à Antonina et à sa tante le hideux spectacle d’une exécution militaire.

Peu à peu l’ordre se rétablit parmi la petite troupe si subitement attaquée. Les cadavres des Indiens tués dans la lutte furent abandonnés aux vautours. On se remit en marche au pas, avec une certaine solennité. Il n’y a rien de tel que le souvenir d’un danger récent pour mettre du sérieux dans les esprits. Ceux des soldats qui avaient perdu leurs chevaux durent monter en croupe derrière leurs camarades. Pour tout butin, les vainqueurs emportaient quelques lances enlevées aux Puelches ou abandonnées par eux dans l’action. Les blessés, la figure entourée d’un mouchoir, le bras en écharpe, la jambe débarrassée de la lourde botte et enveloppée de linges saignans, se consolaient de leurs souffrances par la pensée qu’ils portaient sur leurs corps les marques glorieuses d’un combat heureux.

Au milieu de ces cavaliers venus d’Europe pour soutenir à l’extrémité du Nouveau-Monde l’honneur de leur patrie, marchaient à pied, liés par des cordes, onze Indiens prisonniers que le sort de la guerre enlevait à leur pays natal. Le cacique, reconnaissable au bandeau d’argent qui retenait sur le front ses cheveux noirs et flottans, allait en avant, l’œil fixe, cherchant à surprendre quelque son lointain qui lui annonçât un retour offensif de la part de ses guerriers. Il laissait couler, sans y prendre garde, le sang de ses blessures sur l’herbe de la pampa, douce à ses pieds nus. Il semblait à la fois étourdi de son malheur et honteux de sa défaite, comme le milan qui, entraîné à la poursuite du ramier, a donné dans le filet de l’oiseleur. Don José avait fait placer les marchands et les dames en tête de la troupe armée. La vue des sauvages, dont le cri retentissait encore à ses oreilles, et le souvenir trop récent de la tentative hardie dont elle avait failli être victime causaient à Antonina tant de frayeur, qu’elle n’osait regarder en arrière. Pâle et tremblante, elle cachait son visage sous les plis de sa mantille de soie, et se serrait près de sa tante Marta. — Remets-toi, ma fille, lui disait la duègne, et remercie Dieu qui t’a sauvée d’un si grand péril. Ce qui est passé est passé, hija. J’ai perdu mon éventail dans la bagarre; me voilà réduite à faire mon entrée à Buenos-Ayres comme une chola [3], et j’en prends mon parti... Voyons, dis un mot à ce brave jeune homme qui t’a ramenée parmi nous.

La jeune fille adressa au capitaine don José un regard languissant, mais si doux, qu’il se tint pour généreusement récompensé de sa belle conduite : — , Señorita, dit-il en s’inclinant sur sa selle avec dignité, je me sens plus honteux d’avoir laissé l’ennemi pénétrer par surprise dans nos rangs que glorieux de l’avoir vaincu. — Et apostrophant à haute voix le gros Péruvien que la peur rendait muet depuis la rencontre des Puelches : — Señor Limeño [4], ajouta-t-il, si l’or est le plus précieux des métaux, convenez qu’à certains momens le plomb et le fer ont aussi leur mérite !


II.

La petite caravane et sa vaillante escorte arrivèrent bientôt à Buenos-Ayres. Retirés dans leurs quartiers, les soldats s’y reposèrent des fatigues d’une longue campagne, oublieux des périls passés et tout prêts à ressaisir leurs armes. Don José trouva des lettres d’Europe qui le rappelaient auprès de sa famille. Bien qu’il lui en coûtât d’abandonner la vie aventureuse qui plaisait à son caractère entreprenant et hardi, l’espérance de faire la traversée en compagnie d’Antonina rendit beaucoup moins pénible le sacrifice qui lui était imposé. Doña Marta et sa nièce attendaient à Buenos-Ayres le prochain départ du navire qui devait les ramener en Espagne. Quand elles apprirent que le jeune officier allait être du voyage, les deux dames ne redoutèrent plus autant les ennuis d’une longue navigation. Dame Marta se mit, elle et sa nièce, sous la protection de don José, et le capitaine se consola d’être le cavalier de la duègne en songeant qu’il serait aussi celui de la gracieuse Antonina. Tandis que ces trois personnages, occupés des préparatifs du départ, s’entretenaient souvent de la patrie qu’ils allaient revoir, tandis que don José et la jeune fille sauvée par lui s’abandonnaient aux charmes d’un amour naissant, les Indiens languissaient en prison. On ne les avait point jetés dans un cachot, on ne les avait pas chargés de chaînes : il leur était permis de se promener dans un large préau où l’air et le soleil pénétraient librement ; mais ils ne voyaient plus la pampa dérouler devant eux ses verts horizons, ils ne foulaient plus les hautes herbes de la steppe, et tout autour d’eux se dressaient de grands murs infranchissables. Tout le jour ils restaient blottis en un coin du préau, mornes, immobiles, enveloppés dans leurs

longues couvertures. De temps en temps, le galop d’un cheval passant dans le voisinage de la prison faisait battre leur cœur. Pareils aux aigles enfermés dans des cages, qui se penchent, allongent le cou, et regardent à travers le treillis de fer voltiger gaiement l’hirondelle, ils contemplaient dans une muette douleur les nuages errans que la brise chassait sur leurs têtes. L’ennui rongeait ces hommes sauvages, inhabiles à tout travail, comme la rouille dévore le fer enfoui sous le sol. Ils ne pensaient à rien, ils souffraient et regrettaient, sans espoir de la jamais recouvrer, la liberté, sans laquelle le sauvage ne peut vivre. Enfin ces hommes, tout féroces qu’ils étaient, appartenaient à la grande famille humaine : ils avaient, en quelque coin ignoré de la steppe, des femmes, des enfans qu’ils ne reverraient jamais peut-être, et ces liens brisés leur causaient de cruelles souffrances. Trop fiers pour les exprimer à haute voix, ils dissimulaient ces douleurs sous les dehors de l’indifférence et de l’apathie. Le cacique avait appris dans sa jeunesse quelques mots d’espagnol, mais aux paroles railleuses ou bienveillantes des gardiens de la prison il ne répondait jamais.

Depuis trois mois, les Indiens végétaient dans cette prison, et on les y aurait oubliés longtemps encore, si un événement qui devait avoir sur la puissance de l’Espagne une influence considérable ne les eût remis en scène. L’Angleterre venait de déclarer la guerre à l’Espagne. Une petite escadre anglaise, aux ordres du commodore Anson, se dirigea vers les mers du Sud, où elle devait se réunir à une flotte plus nombreuse, commandée par l’amiral Vernon. Partis d’Europe trop tard, les vaisseaux du commodore Anson atteignirent le cap Horn dans une saison défavorable. Un coup de vent terrible dispersa l’escadre, dont une moitié ne put doubler le cap. Quand le commodore alla relâcher à l’île Juan Fernandez, il n’avait plus que deux vaisseaux et une pinque chargée de provisions. La flotte espagnole envoyée pour combattre les voiles anglaises avait éprouvé des désastres plus graves encore. Un de ses vaisseaux coula en pleine mer, un second s’échoua sur les côtes du Brésil, un troisième toucha sur un banc en sortant de la Plata et fut contraint d’y rentrer avec des avaries telles qu’il fallut l’abandonner. Il ne restait plus à Montevideo qu’un seul bâtiment de haut bord, retenu à l’ancre depuis trois années et qu’il s’agissait de mettre en état de prendre la mer. Lorsque le commandant de ces forces navales, ainsi réduites par les tempêtes et les accidens de tous genres, revint par terre du Chili à Buenos-Ayres, il s’occupa de réparer et d’équiper ce dernier vaisseau. On mit en réquisition les ouvriers des ports de Buenos-Ayres et de Montevideo, et quand le travail fut à peu près achevé, le commandant alla trouver le gouverneur.

— Seigneur, lui dit-il, pour armer l’Asia (c’était le nom du vaisseau), je n’ai pas plus de cent matelots, et il m’en faut cinq cents.

— On trouve ici plus de cavaliers que de marins, répondit le gouverneur avec embarras.

— Et cependant le service de sa majesté exige que l’Asia soit équipée. Il me faut du monde... à tout prix, seigneur gouverneur.

— En donnant à propos un coup de filet sur la plage, reprit celui-ci, on peut ramasser une centaine de pêcheurs, de mariniers, quitte à englober dans le nombre quelques portefaix métis.

— Bien; nous voilà à deux cents. N’avez-vous rien de plus à m’offrir ?

— Attendez, seigneur commandant; s’il vous convient de prendre à bord des Anglais prisonniers, on peut en trouver une soixantaine.

— Hum! fit le commandant; cela n’est peut-être pas prudent, mais la nécessité m’oblige d’accepter. Après...

— J’ai ici une centaine de contrebandiers portugais dont j’aimerais à me débarrasser...

— Je m’en charge... Voyons, tâchez de me compléter au moins les quatre cents...

— Ce sont des marins qu’il vous faut, seigneur commandant, des hommes habitués à la mer; à quoi vous serviraient de pauvres diables qui n’ont jamais vu ni voiles ni vergues ?

— A haler sur les cordes, reprit le commandant; encore une douzaine de bras robustes, et je vous tiens quitte du reste.

— Eh bien ! prenez les onze Puelches que nous gardons en prison depuis trois mois, — je ne sais trop pourquoi, — et si vous venez à bout d’en faire quelque chose, je consens à être pendu à la grand’ vergue de votre vaisseau.

Le gouverneur prononça ces dernières paroles à demi-voix, et le commandant répondit en redressant fièrement la tête : — J’en ferai des marins, monsieur. Quand on a l’honneur de commander un vaisseau de sa majesté, on sait se faire obéir. Ce ne serait pas pour complaire à une dizaine de sauvages inertes et nonchalans que je laisserais la discipline se relâcher à mon bord !

Le commandant donna immédiatement des ordres pour que cet équipage, composé d’élémens si divers, fût conduit à bord. Quand on ouvrit aux Indiens la porte de leur prison, ils hésitèrent à sortir, ne comprenant pas où on voulait les mener. Prison pour prison. Ils aimaient autant rester là où ils souffraient depuis trois grands mois : la douleur a ses habitudes, elle aussi. Les matelots qui venaient les chercher les placèrent au milieu de leurs rangs, et ils arrivèrent ainsi sur la plage. On les embarqua dans de grands bateaux qui descendirent le courant de la Plata jusqu’à Montevideo, où l’Asia se trouvait à l’ancre, équipée tant bien que mal et prête à partir. Ce bruit d’hommes occupés à la manœuvre, ce mouvement des matelots courant d’un pied leste sur le pont, grimpant à travers la mâture, étonna les Puelches. Ils regardaient le vaisseau d’un œil surpris et hébété, ne comprenant pas qu’il leur fût réservé un rôle actif sur cette citadelle flottante. Un officier les poussa sur le gaillard d’avant, et un quartier-maître leur distribua des vêtemens de marins en disant avec une solennité burlesque qui souleva un immense éclat de rire : — Puisque vos mamans ont oublié de vous donner un trousseau, mes enfans, faites-moi le plaisir d’endosser ces chemises de coton bleu qui étaient destinées à recouvrir d’honnêtes chrétiens, et attention à ne pas déchirer ces culottes d’ordonnance... Holà! barbier, coupez une demi-brasse de ces cheveux-là.

Les Indiens s’habillèrent avec autant de répugnance que d’embarras. Ils ressemblaient, durant cette opération difficile pour eux, à des condamnés que l’on force à se revêtir de la triste livrée de la prison. Au moment où le barbier abattait avec ses ciseaux les longues chevelures des Puelches, un canot aborda le vaisseau, au pied de l’échelle du commandant. Trois personnes montèrent sur le pont : c’étaient don José et les deux dames passagères comme lui à bord de l’Asia. Doña Marta, agitant de sa main droite un bel éventail tout neuf, donnait le bras au jeune cavalier, et marchait avec la dignité d’une duègne qui n’a point renoncé à plaire. A côté de sa tante s’avançait Antonina, un peu troublée de voir tant d’hommes réunis sur cet étroit espace. La jeune fille éprouvait cette vague inquiétude qui oppresse le cœur au moment où l’on va entreprendre une longue traversée. A cette heure-là, les pays que l’on a le moins aimés, ceux où on ne laisse ni affection intime, ni parent, ni ami, les plages désertes même se revêtent d’un charme inattendu. Le dernier chant de l’oiseau de terre, serait-ce le piaulement du moineau, résonne doucement à l’oreille de celui qui va se lancer sur l’immense océan!

Durant les premiers jours de la traversée, les Indiens, éprouvés par le mal de mer, obéirent machinalement aux ordres qu’ils voyaient exécuter autour d’eux. Ils demeuraient comme hébétés, s’attendant à mourir et impatiens d’arriver au terme de la triste existence qui leur était imposée. Souvent ils recevaient des horions; les officiers subalternes, les matelots même, traitaient avec rudesse ces êtres étranges qui semblaient ne rien comprendre à la plus simple manœuvre : à bord d’un navire, où chacun a sa tâche, où une même volonté intelligente anime tous les esprits, on a si peu d’indulgence pour la maladresse et l’incapacité ! Cependant, à mesure qu’ils s’habituèrent au roulis et au tangage, les Puelches ressentirent plus vivement les affronts qu’on ne leur ménageait guère. Le cacique surtout était en proie à une fièvre de colère qui lui causait des accès de rage. Tantôt il contemplait la mer avec un morne désespoir, tantôt il se cachait en un coin du tillac, comme la bête fauve que fatigue le regard curieux de la foule. Lorsqu’il travaillait à la manœuvre, mêlé aux marins dont il portait le costume, il voyait passer près de lui le groupe des trois passagers. La jeune fille qu’il avait si hardiment enlevée dans la plaine, qui avait été pendant quelques instans sa proie, sa part du butin, il l’entendait rire et causer gaîment en se promenant au bras de l’officier qui l’avait lui-même vaincu; cet ennemi ne le reconnaissait pas même sous son nouveau costume. Lui qui, quelques mois auparavant, commandait à une horde redoutée, il obéissait maintenant à tout le monde sur ce vaisseau où il comptait à peine pour un homme.

Un jour, le vent ayant cessé tout à coup, le vaisseau se trouva arrêté par le calme. De folles brises couraient çà et là sur la mer, puis venaient expirer dans les grandes voiles qui retombaient lourdement le long des mâts. L’officier de quart, fatigué de voir le bâtiment immobile sur les eaux, faisait orienter les, voiles à tout moment, dès que le plus léger souffle ridait la vague; les matelots, ennuyés d’obéir à ces ordres multipliés, murmuraient sourdement. De leur côté, les Indiens balaient sur les cordages machinalement, avec beaucoup de lenteur et une parfaite indifférence. La vue de leurs impassibles figures exaspéra davantage l’impatient officier : faute de pouvoir décharger sa colère sur la brise qui ne voulait pas souffler, il se précipita la main levée sur le cacique. Celui-ci repoussa son agresseur d’un coup de poing; mais il avait affaire à un homme robuste, né dans les montagnes de la Catalogne. L’officier catalan, rendu furieux par cet acte de mutinerie qui avait pour témoins tous les marins de l’équipage, tomba sur le Puelche à bras raccourcis. Le pauvre Indien, sanglant et meurtri, resta étendu sur le pont.

Quand ils virent leur chef en ce triste état, les autres Indiens s’approchèrent de lui avec respect. Ils s’empressèrent de le rappeler à la vie en lui jetant de l’eau au visage, et les matelots regardaient avec surprise les soins attentifs dont ces sauvages ignorans entouraient cet homme de leur race. On eût dit qu’ils souffraient tous de sa douleur et de l’affront qu’il avait reçu. Le cacique rouvrit les yeux, puis les cacha aussitôt dans ses mains, comme si la honte l’eût accablé. Il demeura quelque temps absorbé dans ses pensées, respirant à peine. De sa poitrine gonflée s’échappaient des plaintes sourdes pareilles à des gloussemens; il frémissait de tous ses membres comme frémit la barque dont la quille a heurté le roc caché sous les eaux. A cet instant, les officiers de l’état-major du vaisseau et les passagers montaient sur le pont; le dîner venait de finir.

— Pas de brise, monsieur ? demanda le capitaine à l’officier.

— Non, commandant, et les petits nuages qui restent immobiles à l’horizon annoncent encore du calme pour demain.

— Rien de nouveau sur le pont, monsieur ?

— Presque rien, commandant; les sauvages refusent de travailler, et leur paresse est d’un mauvais exemple.

— Est-ce qu’il y a ici des sauvages ? demanda Antonina avec l’accent de la frayeur.

— Il y a ici des sauvages, répondit le commandant, des Indios bravos de la pampa, mais qui ne doivent vous inspirer aucune crainte, señorita. Ils sont onze et ne font pas la besogne d’un homme vaillant. — Tenez, voyez-vous là-bas ce fainéant qui a l’air de pleurer... c’est leur chef. Puis, s’adressant à l’officier : — Puisque cet homme a désobéi, il faut le mettre aux fers.

Antonina supplia le commandant d’épargner au sauvage le châtiment qu’il avait mérité. Dame Marta joignit ses sollicitations à celles de sa nièce. Elle parla avec beaucoup d’éloquence et avec des gestes magnifiques des égards dus aux vaincus; mais l’officier se montra inflexible. — Il ne faut pas que la discipline se relâche à bord, répliqua-t-il; d’ailleurs qu’est-ce qu’une nuit à passer les fers aux pieds ? Vous verrez que le païen n’aura pas l’air de s’en apercevoir!

Don José, qui avait entendu la réponse de l’officier, dit à voix basse en s’approchant d’Antonina : — Savez-vous bien, señora, quel est celui pour qui vous venez d’intercéder ? C’est le cacique de la pampa, le sauvage que j’ai abattu en tuant votre beau cheval d’un coup de carabine... J’aurais eu bien de la peine à le reconnaître sous son nouveau costume, mais le commandant m’a appris par quel hasard nous faisons la traversée en sa compagnie.

Antonina regarda de loin le cacique à qui un contre-maître venait de mettre les fers aux pieds. Il se tenait accroupi, plié en deux, comme le nègre enlevé à son rivage qui se laisse mourir en se rappelant la côte d’Afrique. — Pauvre homme, dit-elle en joignant les mains, comme il a l’air de souffrir !... N’allons pas plus près, je vous en conjure, don José ; il me fait pitié et il me fait peur…

— Ah ! vraiment, c’est là le cacique ? dit à son tour Doña Marta. Je veux le voir de près maintenant qu’il n’est plus dans sa maudite pampa à caracoler comme les Maures d’autrefois dans la vega de Grenade… Allons, Antonina, ne sois donc pas si timide ; tu vas voir, niña, si j’aurai peur de lui parler, moi ?

— Il entend trop peu notre langue pour vous comprendre, tia, interrompit la jeune fille ; puis qu’avez-vous à lui dire ?

— Avec quelques mots et beaucoup de gestes, répondit doña Marta, j’en viendrai à bout.

Elle alla donc se poser tout droit devant le cacique, qui se tenait immobile, la tête courbée sur les genoux : — Hola ! hé ! jeune homme, me reconnaissez-vous ?

Le cacique ne parut ne rien comprendre, et doña Marta, lui touchant l’épaule de son éventail, reprit vivement : — Eh ! jeune homme, regardez-moi donc… là-bas, là-bas… dans la pampa, lui, elle et moi… pan, pan, pan… la mousqueterie… Ah ! les chances de la guerre, mon ami ! Vous êtes malheureux ici, je le vois bien… Allons, sans rancune ; croyez-moi ces sucreries que j’ai prises au dessert ; les matelots n’en goûtent pas souvent de pareilles, mangez-les sans compliment, cela vous fera du bien !...

La duègne faisait comme des badauds qui jettent des gâteaux sucrés au lion d’une ménagerie. Le cacique finit par lui lancer un regard qui signifiait : — Laissez-moi donc souffrir en paix !

— Comme vous voudrez monsieur le sauvage, dit alors la duègne, un peu piquée ; ce que l’un refuse, un autre l’accepte… Ché, petit mousse, viens ici, mon enfant, et avale-moi ces bonbons à la vanille !

Le mousse ne se fait pas prier pour croquer les sucreries que lui offrait doña Marta. — Eh bien ! demanda don José, la pantomime a-t-elle réussi ?

— A merveille, répliqua doña Marta, il nous a parfaitement reconnu tous les trois. Il est bien abattu, le pauvre diable, et tel que je le vois à présent, je n’aurais pas peu de lui quand je le rencontrerais en pleine nuit dans le sierra de Malaga.

Le lendemain matin, on enleva au cacique les fers qui emprisonnaient ses deux pieds. Le soir du même jour, la bordée dont les Indiens faisaient partie descendit pour aller se reposer. Une centaine d’Espagnols, auxquels se trouvaient mêlés environ cinquante Anglais et Portugais, montèrent sur le tillac. Le cacique avait remarqué la différence de langage et de physionomie qui distinguait à bord de l’Asia plus d’un mécontent comme lui. L’idée lui vint de sonder les dispositions des étrangers embarqués contre leur gré. Au milieu de la nuit, il se glissa sur le pont sans être vu des officiers, et aborda un Portugais à grosse barbe qui pressait une mince cigarette entre ses lèvres épaisses.

— Toi Espagnol ? lui demanda l’Indien.

Le portugais répondit par une négation accompagnée d’un juron énergique.

— Toi ami ou ennemi de l’Espagnol ? dit encore le cacique.

— Ami comme chien et chat, sauvage, répliqua le Portugais; et qu’est-ce que cela te fait à toi, pampero !

Le cacique s’éloigna sans plus rien dire et alla aborder un Anglais qui mâchait son tabac, le coude appuyé sur le bastingage, l’œil fixé sur la mer. Le matelot aux yeux bleus parut à peine entendre les questions que lui adressait le cacique, et ce fut d’un air tout à fait distrait qu’il répondit à deux ou trois reprises : Hum ! Sans nul doute il comprenait où le sauvage en voulait venir, mais il n’était pas d’humeur à faire des confidences à un Indien, pas même à un cacique. Si cette navigation forcée sous pavillon étranger ne lui plaisait guère, il ne lui paraissait pas prudent de se liguer avec un Indien, et puis le retour en Europe lui offrait plus de chances de revoir sa patrie. Repoussé des deux côtés, le cacique descendit dans la partie dii logement qui lui était destinée et s’entretint à voix basse avec ses compagnons dans une langue que personne ne comprenait autour d’eux. La conférence fut longue et solennelle ; d’ordinaire les sauvages ne parlent que pour délibérer, et dans cette circonstance ils semblaient tous occupés d’une grande idée. Après ce grave entretien, ils s’endormirent comme de pacifiques marins fatigués de leur journée.

Le lendemain, les Puelches firent leur service avec ponctualité; chacun s’étonnait à bord de les voir si alertes, si prompts à manœuvrer. En allant rendre compte au commandant de l’état du vaisseau, l’officier qui s’était emporté la veille contre le cacique ne put s’empêcher de dire : — Je crois que nos sauvages sont domptés, commandant; c’est plaisir de les voir travailler aujourd’hui. Prodigieux effet d’une bourrade et d’une seule nuit passée aux fers!

Les Indiens paraissaient animés d’une énergie inaccoutumée; on eût dit des caïmans qui sortent à la belle saison de la léthargie dans laquelle ils sont restés plongés durant l’hiver. Non-seulement, ils travaillaient à la manœuvre durant le jour, mais la nuit ils demeuraient sur le pont, occupés à une besogne particulière que les officiers n’avaient pas remarquée. Avec leurs couteaux, ils taillaient de longues bandes de cuir qu’ils tordaient en tresses rondes, et à l’extrémité de ces cordes souples et solides, ils attachaient des morceaux de fer ou de plomb dérobés par eux dans les batteries. En peu de jours, ils eurent confectionné une douzaine de paires de boules, qu’ils cachèrent avec soin sous de vieux cordages. Quelques matelots les ayant surpris, tandis qu’ils se livraient à ce travail clandestin, le cacique leur dit, sans se déconcerter "et d’un ton de voix parfaitement calme : — Bagatelles pour vendre en Espagne !

Un soir, comme ils avaient achevé ces bagatelles, on appela sur le pont les hommes de service : les Indiens étaient du nombre. La nuit promettait d’être fort sombre et les étoiles brillaient à peine entre les nuages. Poussé par une brise favorable, le bâtiment faisait bonne route. Tous les officiers qui n’étaient pas de quart descendirent à la chambre; il n’en resta qu’un sur le tillac, celui qui se vantait d’avoir dompté les Indiens. Dans la grand’ chambre, il y avait réunion; quelques officiers jouaient aux cartes, d’autres causaient, étendus sur de grands fauteuils. Antonina et don José chantaient un romance, que dame Marta accompagnait avec la guitare. Il y a parfois à bord de ces soirées charmantes qui font oublier les périls de la veille et ceux du lendemain. Le duo venait de finir, et toute l’assemblée applaudissait la voix d’Antonina, quand un cri perçant retentit sur le tillac. La jeune fille terrifiée se jeta entre les bras de sa tante, en répétant : — Les Indiens, les Indiens! A nous, don José!...

C’était bien en effet le cri de guerre des Puelches. Au signal donné par le cacique, ils s’étaient débarrassés des vêtemens qui les gênaient et avaient bondi sur le milieu du pont dans leur nudité sauvage. Au moment où l’officier de service se porta au-devant d’eux, les onze Puelches se ruèrent sur les Espagnols, égorgeant, déchirant à coups de couteaux tous ceux qu’ils rencontraient. Les lourdes boules volaient de toutes parts, heurtant les têtes, arrêtant dans leur fuite les matelots éperdus. Les souples courroies enlaçaient comme des serpens et renversaient en les blessant les hommes les plus robustes. Au milieu de l’équipage surpris et sans défense, personne ne savait au juste ce qui se passait. Frappés de près et de loin par des mains invisibles, les Espagnols ne savaient où trouver des armes; d’ailleurs l’obscurité dérobait à leurs yeux les corps nus des Indiens. Pendant ce temps-là, le cri lugubre retentissait toujours, poussé par les onze poitrines que gon liait la rage du désespoir. La confusion était au comble sur le pont de ce vaisseau, où éclatait comme un coup de foudre une révolte inattendue. Croyant à un complot tramé de concert par les Anglais et les portugais, les officiers se hâtèrent d’éteindre les lumières et de barricader les portes, tandis que les Indiens, mettant à profit les instans de trouble et d’indécision, massacraient sans pitié et avec des clameurs de triomphe tous les Espagnols qu’ils pouvaient reconnaître dans les ténèbres. Il y eut bientôt sur le tillac une quarantaine de matelots égorgés; les autres se réfugiaient dans le gréement, montant, montant toujours, comme l’écureuil qui fuit la dent du renard. Enfin les sauvages, ne voyant plus d’autres têtes que les leurs se dresser sur le pont, cessèrent de tuer et de hurler : il ne restait plus d’ennemis à portée de leurs couteaux. Les blessés et les mourans, saisis d’une inexprimable terreur, osaient à peine proférer une plainte. Il se fit donc un morne silence; on n’entendait que le sillage du vaisseau coupant la vague avec sa proue et se balançant avec grâce sur la mer, comme si tout eût été paisible à bord.

La victoire appartenait aux Puelches; mais que pouvaient-ils en faire ? Qu’allaient-ils devenir sur le pont de ce vaisseau, armé de quarante pièces de canon et qu’ils venaient d’enlever par surprise ? Les Indiens n’y songeaient pas; ils avaient rompu leur chaîne, ils avaient changé en un champ de carnage le pont de cette prison flottante qui les emportait si loin de leur pays, et où on leur imposait un travail antipathique à leur nature. L’odeur du sang les enivrait : ils étaient fous. Cependant, sur leurs têtes, il y avait, à travers les haubans et dans les hunes, plus d’ennemis qu’il n’en fallait pour écraser onze Indiens exaltés par leur triomphe, et sous leurs pieds les officiers se préparaient à la défense. Les Espagnols de l’équipage qui se trouvaient dans le logement des matelots au moment de l’attaque revinrent peu à peu de leur stupeur, et les officiers, s’approchant de la cloison qui les séparait d’eux, se hasardèrent à les interroger.

— Mes enfans, dit le capitaine, avez-vous des armes ? Que se passe-t-il sur le pont ?

— L’entrée du logement est fermée, répondirent quelques matelots, et le tillac est jonché de morts.

— Brisez la cloison, répliqua le commandant, et joignez-vous à nous. Apportez des piques et des pistolets... Les portugais et les Anglais sont-ils tous révoltés ?

— Pas un d’eux n’a pris part à la révolte, et ils sont tous en bas. C’est le cacique avec ses dix sauvages qui a fait le coup.

— Est-ce possible ? s’écria don José. Quoi! onze Indiens tiennent sous leurs pieds l’état-major d’un vaisseau de sa majesté! Montons sur le tillac, messieurs!

Les officiers s’étaient élancés sur le grand escalier, armés de pistolets et l’épée à la main.

— Vite, vite en haut, messieurs! dit à voix basse le commandant; ne laissons pas aux Anglais le temps de profiter de ce coup de main !

Au moment où les officiers, suivis d’une troupe de matelots, paraissaient sur le tillac, les Indiens, épouvantés de leur victoire, couraient çà et là, cherchant partout des sabres : leurs couteaux de marins ne suffisaient plus pour le combat qui se préparait. Ils défonçaient les caisses d’armes placées à l’arrière du vaisseau, mais les sabres se trouvaient au fond de ces caisses, sous une masse de mousquets et de tromblons. Les Indiens rejetaient avec désespoir ces armes redoutables dont ils ignoraient l’usage et qu’ils ne touchaient qu’avec crainte. A la vue des officiers qui se dressaient au haut de l’escalier, tous reculèrent, à l’exception du cacique. Celui-ci cherchait à distinguer dans les ténèbres un ennemi digne de ses coups, et peut-être don José. Il s’avançait donc en se courbant, sans bruit, le long du bastingage, prêt à bondir sur sa proie, quand une décharge de plusieurs pistolets retentit tout à coup : les Espagnols, poussant droit devant eux, débouchèrent en masse sur le pont. Un profond silence succéda à cette mousqueterie, puis on entendit le bruit sourd de plusieurs corps pesans qui sautaient dans la mer. Le cacique, atteint en pleine poitrine, était venu rouler aux pieds de don José, et les dix autres Puelches, l’ayant vu tomber, s’étaient élancés par-dessus le bord pour se précipiter dans l’abîme où la mort les attendait. Ainsi une seule balle ayant porté juste mit fin à cette révolte qui avait coûté la vie à quarante Espagnols, officiers et matelots; ainsi périt, à trois cents lieues des côtes de l’Amérique, cette poignée de sauvages commandée par un chef énergique. A bout d’humiliations et de souffrances, le cacique indompté eut au moins la consolation d’expirer avant d’avoir pu douter de son triomphe.

Quelques semaines après, le vaisseau l’Asia jetait l’ancre dans un port de la Galice. Doña Antonina et sa tante Marta se rendirent par terre à Grenade, sous l’escorte de don José; les deux dames ne pouvaient plus se passer de lui. Peu de temps s’écoula avant que le jeune officier, retenu quelques jours à Séville par des affaires de famille, vînt rejoindre à Grenade celle qui était sa fiancée depuis la rencontre des Puelches dans la pampa. Le mariage d’Antonina causa bien un peu de dépit à la duègne, qui s’était flattée d’avoir inspiré au vaillant capitaine un tendre intérêt. Elle aimait à causer avec lui de la fameuse journée où elle avait perdu son éventail en rase campagne. Le bonheur de sa nièce lui suggéra l’idée de tenter aussi le mariage, t’n ancien militaire à barbe grise, à longue rapière, ne tarda pas à gagner toute sa confiance, et elle unit son sort au sien. Doña Marta n’eut pas toujours à se louer de son époux; mais elle eut le bon esprit de ne conter ses peines à personne, et, quand elle passait sur l’alameda, donnant le bras à son mari, qui ressemblait assez au matamoro de la comédie espagnole, elle allongeait la pointe du pied, rejetait la tête en arrière et agitait son éventail avec tant de dignité, que l’on disait derrière elle : — Voyez comme cette dame a bon air! Croirait-on qu’elle a passé quinze ans dans les Amériques ?...


THEODORE PAVIE.

  1. Ce fait, qui témoigne de la prodigieuse richesse du Pérou et de ses habitans au temps de la splendeur de Lima, se passa en 1682, lors de l’entrée du duc de la Plata, vice-roi du Pérou.
  2. « Si maman le sait, — il se passera de belles choses! — Elle fera clouer les fenêtres, — elle fermera les portes à clé….. »
  3. Métisse née d’un Européen et d’une femme indienne.
  4. Habitant de Lima.