Aphrodite. Mœurs Antiques/Livre III/Chapitre III

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Mercure de France (p. 201-208).


III

RHACOTIS


La porte à peine refermée, Chrysis appuya la main sur le centre enflammé de son désir comme on presse un point douloureux pour atténuer des élancements. Puis elle s’épaula contre une colonne et tordit ses doigts en criant tout bas.

Elle ne saurait donc jamais rien !

A mesure que les heures passaient, l’improbabilité de sa réussite augmentait, éclatait pour elle. Demander brusquement le miroir, c’était un moyen bien osé de connaître la vérité. Au cas où il eût été pris, elle attirait tous les soupçons sur elle, et se perdait. D’autre part, elle ne pouvait plus rester là sans parler ; c’était par impatience qu’elle avait quitté la salle.

Les maladresses de Timon n’avaient fait qu’exaspérer sa rage muette jusqu’à une surexcitation tremblante qui la força d’appliquer son corps contre la fraîche colonne lisse et monstrueuse.

Elle pressentit une crise et eut peur.

Elle appela l’esclave Arêtias :

« Garde-moi mes bijoux ; je sors. »

Et elle descendit les sept marches.


La nuit était chaude. Pas un souffle dans l’air n’éventait sur son front ses lourdes gouttes de sueur. La désillusion qu’elle en eut accrut son malaise et la fit chanceler.

Elle marcha en suivant la rue.


La maison de Bacchis était située à l’extrémité de Brouchion, sur la limite de la ville indigène, Rhacotis, énorme bouge de matelots et d’Égyptiennes.

Les pêcheurs, qui dormaient sur les vaisseaux à l’ancre pendant l’accablante chaleur du jour, venaient passer là leurs nuits jusqu’à l’aube et laissaient pour une ivresse double, aux filles et aux vendeurs de vin, le prix des poissons de la veille.

Chrysis s’engagea dans les ruelles de cette Suburre alexandrine, pleine de voix, de mouvement et de musique barbare. Elle regardait furtivement, par les portes ouvertes, les salles empestées par la fumée des lampes, où s’unissaient des couples nus. Aux carrefours, sur des tréteaux bas rangés devant les maisons, des paillasses multicolores criaient et fluctuaient dans l’ombre, sous un double poids humain. Chrysis marchait avec trouble. Une femme sans amant la sollicita. Un vieillard lui tâta le sein. Une mère lui offrit sa fille. Un paysan béat lui baisa la nuque. Elle fuyait, dans une sorte de crainte rougissante.

Cette ville étrangère dans la ville grecque était, pour Chrysis, pleine de nuit et de dangers. Elle en connaissait mal l’étrange labyrinthe, la complexité des rues, le secret de certaines maisons. Quand elle s’y hasardait, de loin en loin, elle suivait toujours le même chemin direct vers une petite porte rouge ; et là, elle oubliait ses amants ordinaires dans l’étreinte infatigable d’un jeune ânier aux longs muscles qu’elle avait la joie de payer à son tour.

Mais ce soir-là, sans même avoir tourné la tête, elle se sentit suivre par un double pas.

Elle pressa vivement sa marche. Le double pas se pressa de même. Elle se mit à courir ; on courut derrière elle ; alors, affolée, elle prit une autre ruelle, puis une autre en sens contraire, puis une longue voie qui montait dans une direction inconnue.

La gorge sèche, les tempes gonflées, soutenue par le vin de Bacchis, elle fuyait ainsi, tournait de droite à gauche, toute pâle, égarée.

Enfin un mur lui barra la route : elle était dans une impasse. à la hâte elle voulut retourner en arrière, mais deux matelots aux mains brunes lui barrèrent le passage.

« Où vas-tu, fléchette d’or ? Dit l’un d’eux en riant.

— Laissez-moi passer !

— Hein ? Tu es perdue, jeune fille, tu ne connais pas bien Rhacotis, dis donc ? Nous allons te montrer la ville. »

Et ils la prirent tous les deux par la ceinture. Elle cria, se débattit, lança un coup de poing, mais le second matelot lui saisit les deux mains à la fois dans sa main gauche et dit seulement :

« Tiens-toi tranquille. Tu sais qu’on n’aime pas les Grecs ici ; personne ne viendra t’aider.

— Je ne suis pas Grecque !

— Tu mens, tu as la peau blanche et le nez droit. Laisse-toi faire si tu crains le bâton. »

Chrysis regarda celui qui parlait, et soudain lui sauta au cou.

« Je t’aime, toi, je te suivrai, dit-elle.

— tu nous suivras tous les deux. Mon ami en aura sa part. Marche avec nous ; tu ne t’ennuieras pas. »


Où la conduisaient-ils ? Elle n’en savait rien ; mais ce second matelot lui plaisait par sa rudesse, par sa tête de brute. Elle le considérait du regard imperturbable qu’ont les jeunes chiennes devant la viande. Elle pliait son corps vers lui, pour le toucher en marchant.

D’un pas rapide, ils parcoururent des quartiers étranges, sans vie, sans lumières. Chrysis ne comprenait pas comment ils trouvaient leur chemin dans ce dédale nocturne d’où elle n’aurait pu sortir seule, tant les ruelles en étaient bizarrement compliquées. Les portes closes, les fenêtres vides, l’ombre immobile l’effrayaient. Au-dessus d’elle, entre les maisons rapprochées, s’étendait un ruban de ciel pâle, envahi par le clair de lune.


Enfin ils rentrèrent dans la vie. A un tournant de rue, subitement, huit, dix, onze lumières apparurent, portes éclairées où se tenaient accroupies de jeunes femmes Nabatéennes, entre deux lampes rouges qui éclairaient d’en bas leurs têtes chaperonnées d’or.

Dans le lointain, ils entendaient grandir un murmure d’abord, puis un retentissement de chariots, de ballots jetés, de pas d’ânes et de voix humaines. C’était la place de Rhacotis, où se concentraient, pendant le sommeil d’Alexandrie, toutes les provisions amassées pour la nourriture de neuf cent mille bouches en un jour.

Ils longèrent les maisons de la place entre des monceaux verts, légumes, racines de lôtos, fèves luisantes, paniers d’olives. Chrysis, dans un tas violet, prit une poignée de mûres et les mangea sans s’arrêter. Enfin ils s’arrêtèrent devant une porte basse, et les matelots descendirent avec Celle pour qui on avait volé les Vraies Perles de l’Anadyomène.

Une salle immense était là. Cinq cents hommes du peuple, en attendant le jour, buvaient des tasses de bière jaune, mangeaient des figues, des lentilles, des gâteaux de sésame, du pain d’olyra. Au milieu d’eux grouillaient une cohue de femmes glapissantes, tout un champ de cheveux noirs et de fleurs multicolores dans une atmosphère de feu. C’étaient de pauvres filles sans foyer, qui appartenaient à tous. Elles venaient là mendier des restes, pieds nus, seins nus, à peine couvertes d’une loque rouge ou bleue sur le ventre, et la plupart portant dans le bras gauche un enfant enveloppé de chiffons. Là aussi, il y avait des danseuses, six Égyptiennes sur une estrade, avec un orchestre de trois musiciens dont les deux premiers frappaient des tambourins de peau avec des baguettes, tandis que le troisième agitait un grand sistre d’airain sonore.

« Oh ! Des bonbons de myxaire ! » dit Chrysis avec joie.

Et elle en acheta pour deux chalques à une petite fille vendeuse.

Mais soudain elle défaillit, tant l’odeur de ce bouge était insoutenable, et les matelots l’emportèrent sur leurs bras.

A l’air extérieur, elle se remit un peu :

« Où allons-nous ? supplia-t-elle. Faisons vite ; je ne puis plus marcher. Je ne vous résiste pas, vous le voyez, je suis bonne. Mais trouvons un lit le plus tôt possible, ou sinon je vais tomber dans la rue. »