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Apologie de M. le duc de Beaufort

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Apologie de M. le duc de Beaufort, contre la cour, la noblesse et le peuple

Composée par le duc de Candale, le maréchal d’Albret, le comte
de Moret
, Charles de Saint-Évremond, Guillaume Girard, et autres



APOLOGIE DE MONSIEUR LE DUC DE BEAUFORT,
CONTRE LA COUR, LA NOBLESSE ET LE PEUPLE1.
(1650.)

Messieurs,

Si j’étois aussi éloquent que ceux qui ont écrit pour la cour ou pour les princes, vous auriez une belle apologie en faveur du duc de Beaufort ; mais, n’ayant fait que chasser toute ma vie et jouer à la longue paume avec lui, vous me dispenserez, s’il vous plaît, de la fatigue de l’éloquence, et me permettrez d’aller mon grand chemin sans barguigner2.

Pour entrer d’abord en matière, il me semble qu’il y a trois points en mon discours, aussi bien que dans son Avis. Le premier est de le justifier à la cour, qui le croit, dit-on, mal intentionné ; le second, de le rétablir auprès de la noblesse, qui l’a méprisé ; le troisième, de lui redonner l’amitié du public, qui l’abandonne. Jugez, Messieurs, si j’ai peu de chose à faire et s’il ne seroit pas plus aisé de délivrer les princes et de perdre le cardinal, que de réussir à ce que j’entreprends.

I. Je dis que la cour est tout à fait injurieuse à Monsieur de Beaufort, de croire qu’il a de mauvais sentiments contre elle ; et voici comme je raisonne là-dessus. Si Monsieur de Beaufort avoit conservé quelque haine pour la cour, si la réconciliation de Monsieur le cardinal n’étoit pleine de sincérité et de franchise, il se maintiendroit en état de lui nuire, ou de s’en garantir : mais, tant s’en faut. Pour ôter tout sujet de crainte et de soupçon, pour établir une entière confiance, il se décrédite exprès dans le Parlement, il s’attire le mépris des honnêtes gens et la haine des peuples. Quelle apparence donc que Monsieur de Beaufort, faisant toutes les choses qui doivent plaire à la cour, ait dessein de la desservir ou de se brouiller avec elle ?

Davantage, s’il étoit vrai qu’il voulut entretenir une confédération désavantageuse à l’autorité du roi, il seroit uni avec les Frondeurs, et tous ensemble auroient un même but et les mêmes intérêts ; mais chacun sait qu’il a rompu avec Madame de Chevreuse, de peur qu’il ne semblât aller contre le testament de Louis XIII, s’il conservoit quelque sorte de liaison avec elle ; quelle apparence donc qu’un homme qui a des respects si délicats pour la mémoire du feu roi, pût avoir des sentiments si pernicieux contre celui-ci ?

Pour l’union du ministre et de l’amiral3, on ne sauroit apparemment la désirer ni plus forte, ni plus étroite ; et ils sont trop généreux l’un et l’autre pour croire qu’on ait donné et reçu quatre-vingt mille livres de rente comme un gage trompeur d’une fausse réconciliation.

Mais afin de laisser les conjectures où il y a mille choses concluantes, pourquoi l’auroit-on appelé Mazarin sur le Pont-Neuf, au Palais et dans tous les lieux publics ? Pourquoi dans la dernière assemblée du Parlement auroit-il sollicité ce qui lui reste d’amis en sa faveur, s’il n’étoit véritablement dans ses intérêts ?

On l’accuse de contribuer de tout son crédit à la ruine du duc d’Épernon. Et que peut faire autre chose ce généreux prince, à moins que de souffrir les injures chrétiennement, et de s’enfermer dans un cloître ? Ne faut-il pas avouer que jamais persécution ne fut pareille à celle que lui fit le duc de Candale ? et son acharnement à déshonorer un parent si proche, ne mérite-t-il pas bien cette vengeance ?

Mais, à dire vrai, ce ne sont qu’intérêts particuliers ; et en tous cas, il se venge de ses ennemis, malgré la cour ; et, par une espèce de compensation, il fait abandonner ses amis pour lui plaire. Fontrailles et Matha, autrefois si passionnés pour ses intérêts, en ont fait l’expérience ; et le comte de Fiesque, après avoir reçu le même traitement, devroit se reprocher toute sa vie l’inutile générosité qu’il eut pour lui.

Concluons donc que jamais personne n’a mieux suivi les intentions de la cour, et que la reine auroit fort mauvaise grâce de lui refuser le gouvernement de Bretagne, si elle croyoit que les grands services qu’il a rendus ne sont pas bien payés par l’Amirauté.

II. Après avoir justifié ce grand duc, pour ce qui regarde la cour, je le veux justifier auprès de la vraie noblesse, et faire voir que rien n’est plus déraisonnable que le mépris qu’on en a fait, depuis quelque temps.

Quand je parle de la vraie noblesse, je n’entends pas ceux que le seul langage de ce prince fait ses ennemis : gens nourris dans la mollesse et dans l’oisiveté, à qui les ruelles ont donné des entretiens tout particuliers.

Monsieur de Beaufort fait gloire d’ignorer des termes trop délicats et capables d’amollir les courages, comme d’affoiblir les esprits. Il ne sait ce que c’est de justesse, ni de discernement ; il ne cherche ni la politesse aux repas, ni la propreté aux habits ; mais il sait se faire aimer de ses voisins ; et quand il a besoin d’amis, il trouve des cent gentilshommes travestis en diables4, qui ne manquent point de brocher Bayard5. Voilà quelle est la manière de vivre de ce grand duc. Je vois bien que j’ai à satisfaire la noblesse sur un autre point ; et qu’il y a peu de gentilshommes qui, parlant de l’affaire de Renard6, ne parlent aussi du peu d’envie qu’on a eu de satisfaire des gens de qualité, si fort offensés. Avant que de venir au détail, je vous dirai que le bon prince s’est repenti mille fois de cette action ; et pour vous montrer que je n’approuve pas l’affaire, ni la suite qu’elle a eue, je l’accuse d’avoir eu trop d’emportement et de courage chez Renard, et trop de réflexion et de sagesse dans le procédé. Mais, pour peu de bonté que vous ayez, Messieurs, vous excuserez un homme qui a pris seulement une chose pour l’autre ; qui fut vaillant quand il falloit être sage, et qui fut sage quand il falloit être vaillant : si bien que ce n’est qu’un peu de mécompte ; et vous auriez trop de sévérité, si vous ne lui pardonniez cette méprise.

Et après tout, quand on voudroit prendre les choses à la rigueur, contre qui se devoit battre Monsieur de Beaufort ? S’il se fût battu contre Monsieur de Candale, qui étoit le vrai procédé en cette affaire, au moindre désavantage qu’il eût eu, toute la cour s’en fût réjouie : la reine étoit encore aigrie de la guerre de Paris ; sa réconciliation avec Monsieur le cardinal Mazarin n’étoit pas encore bien faite ; presque tous les gens du monde s’étaient offerts à Monsieur de Candale : Dieu sait quelle joie, s’il eût reçu quelque blessure ou rendu l’épée ! De se battre contre Boutteville, c’étoit une chose presque aussi fâcheuse ; il ne lui pouvoit arriver du désordre, que Monsieur le Prince et tous ses amis n’en eussent pris un merveilleux avantage. De la façon qu’il avoit traité Jarzay, c’étoit une affaire sans quartier ; et dans le vœu qu’il a fait d’observer le précepte naturel toute sa vie, il n’avoit garde de se porter à cette inhumanité.

Il est certain qu’il se fût battu contre Moret ; mais celui-ci lui donna un rendez-vous, trop éloigné des chirurgiens, comme lui dit judicieusement Monsieur de Beaufort ; et quand à ce que disoit là-dessus Monsieur de Palluau, qu’il devoit se contenter de la poudre de sympathie, cela est bon à des gens comme lui sans conscience ; mais ce prince est trop homme de bien, pour se servir de remèdes qui ne sont pas naturels : Madame de Vendôme lui prêchant toujours qu’il vaut mieux mourir mille fois, que de chercher sa guérison dans la magie.

Voilà les raisons qu’il avoit de ne point tirer l’épée ; chacun en aura les sentiments qu’il voudra. Pour moi, je croirai toujours qu’un homme généreux ne sauroit apporter trop de précaution, pour empêcher que ses ennemis n’aient avantage sur lui ; ce qui pouvoit arriver à Monsieur de Beaufort, s’il se fût commis avec des personnes désespérées. Mais je veux qu’il ait été emporté de trop de chaleur ; et que par l’impétuosité d’un grand cœur, dont il ne fut pas le maître en cette occasion, il ait offensé mal à propos tant d’honnêtes gens ; est-ce à dire qu’un outrage ne se puisse réparer que par la mort ? Et lorsqu’un grand prince a la bonté de revenir, ses civilités doivent-elles être méprisées ? Quels compliments n’a-t-on pas fait aux intéressés ? Et quelles satisfactions ne leur a-t-on pas données, si vous en exceptez celle de se battre : satisfaction cruelle et sanglante que toutes les nations ont sujet de nous reprocher ? Si ce généreux prince avoit les sentiments aussi délicats pour les injures, que ces messieurs qui se plaignent, quels chagrins ne devoit-il pas ressentir, pour faire voir qu’il n’a rien oublié, qui pût gagner le cœur et l’amitié de la noblesse ? Vous savez qu’aussitôt qu’il eut fait son accommodement, il commença à songer à la fortune des honnêtes gens, et résolut d’employer tout son crédit pour les autres, sans penser à ses propres intérêts. Aux uns, ce généreux prince offrit la sûreté de sa protection ; aux autres, ce prince libéral offrit tous les avantages qu’on pouvoit tirer de sa faveur ; il distribuoit les charges, les gouvernements, et ne put jamais trouver une créature parmi ces gens abusés des espérances de la cour ; il n’y en eût point qui ne refusât ses bienfaits. Le dépit qu’il eût de voir ses libéralités méprisées le força de songer à ses affaires ; et, malgré le dessein qu’il avoit de ne rien prendre, il se vit réduit à cette fâcheuse nécessité de solliciter ses intérêts.

Voilà le premier déplaisir que le duc de Beaufort reçut des gentilhommes, et particulièrement de la cour ; voilà les premières marques de leur mépris, qui a passé en fort peu de temps jusqu’aux injures les plus sanglantes. Dans la guerre de Paris, on ne parloit que de sa générosité et de sa valeur. Voyez quelle est l’injustice du siècle ! On prétend le déshonorer aujourd’hui, par les mêmes actions dont est venue sa réputation.

Chacun sait que tout le monde lui fit des compliments sur la mort de Nerlieu7 ; et quand véritablement il ne l’eût pas tué, les plus modestes s’y fussent laissé persuader, aussi bien que lui. Ce même monde, plein de complaisance et d’agrément, en ce temps-là ; devenant de mauvaise humeur présentement, lui veut ôter la gloire qu’il lui a donnée ; et, par une recherche aussi exacte qu’ingénieuse, trouve, à ce qu’on dit, qu’il n’approcha de Nerlieu qu’après sa mort.

Son combat contre Briole étoit allégué comme un combat extraordinaire, qui faisoit trembler tous les héros des romans : aujourd’hui Briole lui arrache son épée8 comme à un homme perdu, que l’emportement, ou quelque autre passion, avoit mis hors de lui-même.

Ces Messieurs se figurent-ils qu’il soit près de changer de créance aussi légèrement qu’ils ont fait, et qu’une personne qui s’est imaginée d’avoir tué Nerlieu, quand on lui en a fait des compliments, soit résolue de n’en rien croire, lorsqu’il leur prend fantaisie de se dédire. Non, non, Messieurs, vous devez avoir plus de fermeté, et jamais on ne lui reprochera une pareille inconstance. Il pouvoit bien être qu’il ne l’avoit pas tué ; mais puisque vous l’avez voulu, si à présent vous tenez le contraire, cela n’empêchera pas qu’il n’ait tué Nerlieu.

Des actions particulières on passe aux qualités de sa personne. On le fait être grossier sans franchise, artificieux sans esprit ; et, par un mélange bizarre, il possède souverainement, disent-ils, les artifices de Monsieur de Vendôme et la simplicité de Madame sa mère. Si vous les croyez, il promet à tout le monde, et ne tient jamais sa parole ; il envoie trois courriers, dont pas un ne monte à cheval ; et se refuse lui-même, de la part de la reine, ce qu’il n’a pas demandé. Que voulez-vous de plus ? Il sollicite publiquement pour un homme, et sollicite en particulier contre lui. Je ne sais ce que l’on ne dit point de son langage et de son esprit. On lui fait écrire des lettres ridicules à Monsieur de Béthune9, où je m’assure qu’il ne pensa jamais. Les incidents des procès sont pour lui des accidents de la vie ; quand on mange de la viande en carême, il y veut mettre la politique : les chambres tendues de noir sont lubriques, et les yeux les plus lascifs sont lugubres. Laval est mort d’une confusion à la tête, et le chevalier de Chabot pour avoir été mal timpané10. Il n’y a lâcheté qu’on ne lui fasse faire, il n’y a sottise qu’on ne lui fasse dire ; et cependant il faut croire qu’il est sincère et spirituel, et qu’il ne manque de bonne foi ni d’intelligence.

Peut-on s’imaginer qu’une personne nourrie dans l’innocence des plaisirs des champs, soit devenue capable de tant de fourbes ? Peut-on s’imaginer qu’un prince de sa naissance ignore l’usage des termes les plus communs ? Pour moi, je vous avoue qu’au lieu de me figurer des choses si étranges et si désavantageuses à Monsieur de Beaufort, j’admire toujours sa générosité, ou sa patience, à pardonner ou souffrir les injures qu’on lui fait.

Si je ne craignois de passer ici pour déclamateur, je finirois ce chapitre de la noblesse, en l’exhortant de vivre aussi bien avec lui qu’il est résolu de bien vivre avec elle ; et, m’adressant aux gentilshommes, je leur dirois de sa part : Quittez, Messieurs, quittez cette haine malicieuse et ce mépris affecté ; rentrez dans les mêmes sentiments où vous étiez à la mort du feu roi ; souvenez-vous de ce temps généreux, où tout le monde se jettoit en foule dans ses intérêts ; où le colonel des Suisses11, les officiers de la maison du roi, et les gens de qualité, renonçoient à la cour et à leur fortune, pour l’amour de lui. Si vous revenez, Messieurs, il est prêt de vous recevoir, et en état de faire pour vous les mêmes choses qu’il a faites. Si vous ne revenez pas, je vous déclare qu’il vous abandonne, et va tâcher de se rétablir dans l’affection des peuples qui l’ont quitté. Il vous a dû les commencements de sa réputation, mais il vous doit la meilleure partie de son mépris, et se trouve assez déchargé de toute reconnaissance, par les ressentiments où vous le poussez. Messieurs, il n’est pas besoin de barguigner davantage.

III. Il est temps de venir à sa justification auprès des peuples ; et comme il avoue lui-même qu’il leur doit son salut, sa fortune et son crédit, il n’y a rien qu’il ne fasse, pour leur ôter la mauvaise impression qu’ils ont prise, ou par son propre malheur, ou par la malice de ses ennemis.

Ce n’est pas, s’il vouloit s’exempter de reconnoissance, qu’il ne pût distinguer l’obligation ; et quiconque voudroit examiner les choses avec la dernière rigueur, trouveroit, sans doute, que leur affection étoit plutôt un effet nécessaire de son étoile, qu’un mouvement libre et obligeant de leurs esprits. Au nom seul de Monsieur de Beaufort, les peuples se sont trouvés émus, sans le connoître ; et, par je ne sais quelle impulsion, tous les cœurs se sont portés à cette furieuse amitié. Il est certain qu’il est devenu leur pôle, sans les avoir servis, sans les avoir pratiqués, sans avoir rien fait qui pût attirer ni leur gratitude, ni leur amitié, ni leur estime. De cette sorte, ils ont fait pour lui ce qu’ils ne se pouvoient empêcher de faire ; et, à parler sainement, il est beaucoup plus obligé au bonheur de sa naissance qu’à leurs bonnes volontés. Cependant, il avoue qu’il leur doit toutes choses, et ne prétend point, par une méconnoissance si exquise, payer de véritables obligations. Il ne proteste pas-seulement qu’il sera toujours dans le dessein de servir des peuples qui l’ont servi ; il assure qu’il aura pour eux, toute sa vie, des sentiments d’amitié particuliers, une parfaite ressemblance d’humeurs, un secret rapport de pensées, une conformité admirable de langage et de manières, qui doivent maintenir entre eux une liaison éternelle.

Et toutefois, Messieurs de Paris veulent rompre injurieusement ; d’une passion qui alloit jusqu’à la folie, on les voit passer à une haine qui va jusqu’à la fureur ; ce ne sont que reproches d’inconstance et de perfidie. Et du moment qu’ils l’ont vu moins misérable, ils l’ont traité comme un ingrat, et un corrompu. Souffrez, Messieurs, que je vous parle sans passion. Si j’ai dit quelque chose en sa faveur, ne croyez pas que je sois gagné, ni prévenu, ni que je veuille m’attirer une animosité générale, pour conserver les bonnes grâces d’un particulier. Je fais ici profession d’une sincérité tout entière, et Dieu m’est témoin si je suis d’autre mouvement que celui de la raison.

Trois choses, si je ne me trompe, ont ruiné Monsieur de Beaufort, dans votre esprit ; son accommodement avec Monsieur le cardinal, l’Amirauté qu’il a prise, et les sollicitations qu’il a faites dans les dernières assemblées.

Pour son accommodement, à moins que de le traiter avec beaucoup d’injustice, vous ne le sauriez trouver mauvais. S’il s’étoit accommodé, sans considérer vos intérêts, et n’avoir eu soin que des siens, vous auriez sujet de vous plaindre ; mais il est certain que le but de sa réconciliation est de chercher des moyens plus sûrs et plus faciles de perdre le cardinal. Il a vu toutes les provinces soulevées sans fruit ; il a vu que la haine ouverte et déclarée ne servoit de rien ; il a eu recours aux apparences de l’amitié ; et, comme il dit lui-même, il a fait dessein de le perdre par le cabinet.

Son esprit, aussi capable d’intrigue que de guerre, et de dextérité que de hardiesse, lui fournira mille moyens adroits et ingénieux, sans parler de son étoile politique qui le destine au gouvernement de l’État, et le met au-dessus de toutes les finesses d’Italie.

Si quelque personne, un peu trop délicate sur l’honneur, ne peut approuver que Monsieur de Beaufort conserve les sentiments de ruiner le cardinal, après en avoir reçu des bienfaits si considérables, je lui réponds qu’il n’a point traité avec lui comme son ami ; mais, au contraire, je me persuade qu’en prenant l’Amirauté, il lui a fait le tour du plus cruel ennemi qu’il eût au monde.

Eh ! quoi, Messieurs, ne pensez-vous pas que ce prince l’a moins incommode dans la guerre de Paris que dans la paix ? Et, à votre avis, le combat de Vitry n’étoit-il pas plus indifférent à la cour que la négociation de l’Amirauté ?

Dans cette guerre, il étoit toujours en état de s’enfuir ou d’être battu, et jamais son courage et sa sûreté ne s’accordoient ensemble. On n’alloit à la campagne qu’avec frayeur ; on rentroit peu souvent dans Paris sans honte, et les succès les plus heureux étoient de faire venir du pain, sans combattre.

En ce temps-là, Monsieur de Beaufort, réduit avec vous aux dernières nécessités, ne faisoit, pour dire le vrai, ni beaucoup de peur, ni beaucoup de mal aux troupes de Saint-Germain ; mais aujourd’hui qu’il force la cour, qu’il ôte quatre-vingt mille livres de rente à la reine même, vous appelez cela réconciliation et bonne amitié ? Non, Messieurs, détrompez-vous, je vous prie, et croyez qu’il a exercé la plus fine de toutes les vengeances.

Si dans le compliment qu’il fallut faire au cardinal pour le remercier de cette affaire, il l’assura d’avoir le même attachement à ses intérèts que Champfleury12 ; il faut croire qu’il ajoutoit la moquerie au premier outrage ; et c’est violer le respect qu’on doit à sa qualité de prince, de s’imaginer qu’il ait été capable de cette bassesse. Ceux qui sont dans le haut rang peuvent bien se dire amis des ministres, mais de descendre à l’attachement de capitaine de leurs gardes, cela ne s’est jamais fait ; et pour vous ôter tous les soupçons que vous avez injustement pris, je vous demande si les défiances de Monsieur de Beaufort sont moindres qu’elles n’étoient auparavant. Lorsqu’une personne de qualité le fait appeler et qu’il renvoie ces Messieurs à Commeny13, comme on renvoie des créanciers à un intendant, ne faut-il pas dire que c’est un artifice de la cour ? Et n’a-t-on pas imprimé une lettre qui témoigne assez le sentiment qu’il a, dans toutes les affaires qui se présentent ? Il cherche les précautions que lui donnent la défiance ; si l’on délibère au Palais-Royal, si l’on délibère à l’hôtel de Montbazon, ils ont tous leur conseil, et dans leur cabinet on résout toutes les affaires d’importance.

J’avoue que le duc de Beaufort a sollicité pour le cardinal ; mais on ne me sauroit denier que c’étoit moins en sa faveur, que contre les princes ; et si vous lui donnez moyen de perdre le cardinal, par les princes, et les princes par le cardinal, il vous aura la dernière obligation. C’est le malheur de la situation où il est, plus que la malice de son naturel, qui lui fait craindre tout le monde et n’aimer personne. La bonté qui se peut conserver, parmi des intérêts si délicats, lui reste encore. Il n’envie point à Monsieur le Prince la confiance qu’il témoigne, au bois de Vincennes14 ; et comme il peut arriver tel désordre qui feroit tort à sa gloire, il souhaite qu’il finisse promptement ses jours, pour mettre sa réputation à couvert.

Le tempérament du prince de Conti est, à son avis, si foible et si délicat, que le moindre exercice, une chasse, une débauche, une petite agitation, seroit capable de le faire mourir s’il étoit en liberté. Dans la dévotion où il est, il ne se peut lasser de louer Dieu, de la conversion du duc de Longueville ; et la joie qu’il a de lui voir dire son bréviaire ne se sauroit exprimer. Il est fâché que le cardinal soit occupé au gouvernement d’un peuple tumultueux, comme celui de France ; et pour exercer la délicatesse de son esprit, il lui souhaite quelque bon emploi, dans l’Italie. Outre les sentiments de bonté qui le portent à désirer la gloire de ces Messieurs, il faut avouer que le soin du bien public ne lui laisse point de repos ; l’intérêt de l’État lui devient si précieux, qu’il ne le sauroit souffrir entre les mains de personne, et la vie même lui semble inutile, s’il ne l’emploie charitablement à nous gouverner.

Sans le flatter, Messieurs, il y a peu de chose qu’on ne doive attendre de son zèle et de sa capacité. Faut-il empêcher que l’autorité royale ne soit reconnue ? Faut-il en même temps s’opposer à la liberté des princes, et tirer le duc d’Épernon de son gouvernement ? Faut-il exciter une sédition pour le bien de l’État, faire tendre les chaînes, armer les factieux ? Faut-il se trouver à toutes sortes d’assemblées, au Palais, à l’Hôtel de ville, à tous les conseils ? Il n’y a fatigue ni danger qu’il refuse, pour l’amour de vous. On peut attendre de lui ces grands services ; et le moindre soupçon qu’on auroit de sa fidélité, lui seroit infiniment sensible. Il est prêt de sacrifier son repos, pour le vôtre.

Il me semble néanmoins qu’on doit avoir de la considération, et ne rien exiger qui soit au-dessus de ses forces. N’attendez pas qu’il aille imprudemment s’opposer à l’archiduc : on sait bien que la guerre de la campagne lui est inconnue ; et, combattre avec des troupes réglées, est pour ce héros une chose nouvelle. C’est à faire aux Gassion, et aux personnes peu considérables par leur naissance, de passer leur vie comme des Cravates15 ; c’est-à-dire, à des gens désespérés, de commettre la fortune d’un État au hasard d’une bataille. Pour lui, que sa condition et sa naissance rendent incapable de bassesse et de folie, il tiendra glorieusement sa place dans les conseils, et employera tout son temps à former un avis qui puisse être dans la bouche de tout le monde, après être sorti de la sienne.


NOTES DE L’ÉDITEUR

1. Je reproduis ici ce petit pamphlet, quoiqu’il ne soit pas ordinairement compris dans les Œuvres de Saint-Évremond. Mais cet ouvrage eut une assez grande célébrité ; il est piquant, et Saint-Évremond prit à sa rédaction une part qu’il ne désavoua jamais, et qu’on peut constater facilement, tant sa manière y est souvent marquée. D’ailleurs cette satire spirituelle, composée, en quelque sorte, à table, avec le duc de Candale, Miossens, Moret et autres, complète l’idée qu’on doit garder du rôle de Saint-Évremond pendant la Fronde ; M. Girard, qui a laissé une vie du duc d’Épernon, fut, selon des Maizeaux, le secrétaire-rédacteur de cette apologie. Le duc de Beaufort étoit momentanément réconcilié avec la cour (1650), mais le parti ne l’avoit pas reçu en grâce ; l’aventure du jardin de Renard ne pouvoit être si aisément oubliée. Voy. M. de Saint-Aulaire, Hist. de la Fronde, t. 1, pag. 287, suiv. ; et Bazin, t. IV.

2. Expression ordinaire du duc de Beaufort.

3. Le duc de Beaufort avoit la charge de grand-amiral, en survivance du duc de Vendôme son père. Voy. Motteville, III, page 187, et le card. de Retz, t. II, édit. citée. C’étoit, comme on sait, la reine mère elle-même qui avoit pris cette charge, à la mort du duc de Brézé, pour ne pas la donner au duc d’Enghien.

4. En habit de chasse.

5. Le duc de Beaufort appeloit brocher Bayard, courir à toute bride après les chiens, dans les Godis.

6. Renard étoit valet de chambre du commandeur de Souvré. Il s’entendoit fort bien en tapisseries, et il en faisoit apporter chez lui des plus belles, et les vendoit aux personnes de qualité. Le cardinal Mazarin en achetoit souvent, et il avoit quelquefois d’assez longues conversations avec lui, sur ces sortes de choses. Il acheta une petite place, auprès des Tuileries, et on y fit un jardin extrêmement propre, qui étoit le rendez-vous ordinaire des personnes de la cour, lorsqu’elles sortoient des Tuileries. Dans le temps que les Frondeurs ne vouloient pas laisser entrer le roi dans Paris, les courtisans ne laissoient pas d’aller aux Tuileries, et de là au jardin de Renard, qui y avoit une entrée. Un jour que le duc de Candale, le marquis de Jarzay, Boutteville, Saint-Mesgrin et quelques autres avoient fait partie d’y souper, les Frondeurs l’ayant su, dirent qu’il ne falloit pas souffrir cela, parce que si le peuple les voyoit souvent il s’accoutumeroit insensiblement à voir le roi. Le duc de Beaufort partit là-dessus, suivi de beaucoup de gens ; et les ayant trouvés à table, il chassa les violons, renversa les viandes, et fit tout le désordre dont il étoit capable. (Des Maizeaux.) Voy. M. de Saint-Aulaire, déjà cité.

7. Voy. sur cet événement, le card. de Retz, t. I, pag. 277, édit. citée.

8. Voy. le card. de Retz, loc. cit.

9. François, comte de Béthune, l’un des Importants.

10. Le duc de Beaufort ne savoit pas placer les mots et parloit comme les paysans : défaut qu’il tenoit de sa mère, Françoise de Lorraine, fille unique du duc de Mercœur, la plus grossière femme qu’il y eût en France, qui l’avoit élevé à la campagne, où il ne s’occupoit qu’à la chasse. (Des Maizeaux.)

11. M. de la Chastre.

12. Capitaine des gardes du cardinal Mazarin.

13. Officier d’ordonnance du duc de Beaufort.

14. Les princes étoient, à ce moment, prisonniers au château de Vincennes.

15. On donnoit le nom de Cravates à certains corps de cavalerie légère, parce qu’ils avoient été organisés, à la façon des régiments allemands, recrutés en Croatie. Un régiment de royal Cravates existoit encore en 1769. On nommoit aussi Cravates les chevaux de Croatie.