Apologie de Monsieur le prince de Marcillac

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Apologie de Monsieur le prince de Marcillac
1649


Je ne présume pas assez de ma vertu pour oser répondre que j’aurais haï le cardinal Mazarin, quand il m’aurait aimé ; peut-être qu’il eût fait des choses pour mes intérêts qui m’auraient déguisé tout ce qu’on lui a vu faire contre ceux de l’État, et une mauvaise honte me ferait possible périr dans une mauvaise cause où des obligations signalées m’auraient engagé insensiblement. Je consens donc qu’il die que je serais son ami, si mon malheur avait voulu qu’il eût été le mien ; que j’aurais défendu ses crimes, s’il y avait eu lieu de croire que je m’en fusse prévalu, et qu’enfin j’aurais pu commettre de grandes injustices, de peur qu’il ne me semblât que j’eusse commis de grandes ingratitudes. Mais que peut-il conclure de tout cet aveu ? Fallait-il que je me sacrifiasse pour lui, parce qu’il n’y avait rien à quoi il n’eût été capable de me sacrifier ? Devais-je mon épée à l’affermissement d’une autorité que je n’ai connue, en mon particulier, que par les dommages que j’en ai reçus ? Et serai-je un ingrat et un traître pour n’avoir pas pris, contre ma patrie et contre mon Roi, le parti de celui qui causait ma ruine aussi bien que la leur ? Sans mentir, si l’honneur et la conscience veulent qu’on se dévoue au salut de ses oppresseurs et de ses tyrans, c’est avec raison qu’il se plaint de moi, et, par cette même raison, il ne doit avoir guère moins de gardes que cette couronne a de sujets, puisqu’il en faudrait faire le dénombrement pour savoir combien sa conduite a fait de malheureux. Mais, quoiqu’il n’ait jamais été soupçonné de trop de pudeur, je lui en crois assez pour n’entreprendre pas de nous débiter une si étrange doctrine ; et je prévois que pour renverser ce que je dis de lui, il prétendra qu’il lui suffit de ne l’avouer pas. À la vérité, s’il ne faut que nier les maux qu’on a faits pour en être justifié, on ne le convaincra pas même des plus évidents ; car c’est bien peu de lui avoir ouï dire, ou de lui avoir vu faire quelque chose, pour s’oser promettre de l’en faire demeurer d’accord ; et ce n’est qu’à se démentir soi-même, à toute heure, qu’on peut assurer que la hardiesse ne lui manque point. Mais veut-il nous persuader qu’il est innocent ? Qu’il nous remette en l’état que nous étions quand la paix générale fut entre les mains de M. Servien, et que M. le duc de Longueville, qui l’y avait mise, vit arracher des siennes la gloire d’un service qui n’aurait rien dû à ceux du premier comte de Dunois ; qu’il rende à cette monarchie la réputation que l’injuste opiniâtreté de nos armes lui a fait perdre, chez nos alliés mêmes, depuis ce temps-là ; et qu’il nous rende enfin tant de milliers d’hommes qu’une guerre continuée de gaieté de cœur a encore immolés avec moins de fruit que de nécessité. Car de lui proposer de rendre ce sang dont il a achevé d’épuiser les veines de l’État, et de croire qu’il fasse repasser les monts et les mers à tous ces millions de quoi l’Italie est la recéleuse, ce serait espérer ridiculement qu’il voulût commencer à se repentir de ses crimes par celui pour lequel tous les autres ont été commis. Que si tous ces moyens de justification sont également impossibles, et si son avarice ne met pas moins les uns hors de sa puissance que les autres sont hors de celle de la nature, qu’il me pardonne d’avoir eu des yeux pour apercevoir en son ministère ce que tout le monde y apercevait, et qu’il trouve bon que je rende à ses actions la justice qu’il a fait si injustement dénier aux miennes ; car de le garantir de la peine due à ses forfaits, parce qu’il m’a frustré de la récompense due à mes services, je ne sais quel raisonnement ni quelle morale exigerait cela de moi, quand je le pourrais. Mais pour lui faire la guerre plus généreusement qu’il ne me l’a faite, je ne lui veux rien ôter de tous les avantages qu’il peut prendre légitimement, quoique je pusse les lui disputer avec succès ; et s’il croit affaiblir mes dépositions par les sujets que j’ai de lui nuire, je lui en vais avouer plus qu’il n’en oserait avouer lui-même.

Lorsque la Reine se vit en état de penser sérieusement à la Régence, il y avait dix ans qu’elle me tenait particulièrement pour son serviteur, et six ou sept qu’on me nommait tout publiquement son martyr. Ma fortune et ma liberté n’avaient pas été les seules victimes que j’avais offertes pour son intérêt et pour son repos, et l’horreur des supplices les plus effroyables ne m’avait pas empêché de lui faire aussi bon marché de ma vie, quand elle avait bien voulu confier la sienne au courage, à la fermeté et à la prudence d’un homme de vingt-deux ans.

Aussi dois-je avouer que rien n’avait manqué à sa reconnaissance durant tout ce temps-là. Je ne hasardais ni ne perdais quoi que ce soit pour elle, dont ses bontés et ses louanges ne me récompensassent, même avec excès ; il semblait qu’elle ne s’intéressât qu’en ma faveur au succès des armées où j’allais servir, et elle avait accoutumé de dire qu’elle ne voyait plus de gazettes dès qu’elle n’avait plus à craindre pour moi. Je lui paraissais au-dessus de tout ce qu’il y avait de charges et de dignités, et on eût dit qu’elle ne souhaitait une extraordinaire puissance que pour m’élever à d’extraordinaires grandeurs. Cependant, quoique je la servisse, en l’occasion qui se présentait, plus utilement que je n’avais fait en toutes les autres, et que quelque sorte de réputation me donnât moyen de lui acquérir presque tous les jours quelque corps, quelque place, ou quelque personne d’extrême importance, je commençai à m’apercevoir que je me reculais par les mêmes voies qui devaient m’avancer et qu’elle me donnait assez peu de part en beaucoup de choses où d’autres n’en devaient possible avoir que par moi. Mais, comme elle ne voulait pas encore déclarer à ses serviteurs ce qu’on avait déjà gagné contre eux auprès d’elle, ces changements et ces réserves-là ne manquaient point de belles couleurs : le défaut de confiance passa pour un simple défaut d’application ; il fallait l’imputer à un embarras que je voyais bien, plutôt qu’à un dessein formé que je ne verrais de ma vie ; je devais croire qu’elle ne s’abstenait de me dire que ce qu’elle pensait m’avoir déjà dit, et qu’à force de m’avoir dans l’esprit, elle s’imaginait que j’avais présidé à tous ses conseils, et distribué à chacun de ceux du parti l’emploi dont il était capable. Si un homme, à demi persuadé par le propre mérite de ses actions, fut achevé de l’être par des assurances où il ne voyait rien qu’on ne pût bien croire de la gratitude et de l’équité d’une grande reine, il n’y a pas grand sujet de s’en étonner ; et je penserais encore à cette heure avoir mérité tous les traitements que j’en ai reçus, si j’en avais pu conserver la crainte après les soins qu’elle avait pris de me l’ôter. Toutefois ces commencements-là eurent bientôt des suites à devoir faire juger ce qu’on a vu depuis. La mort du feu Roi arriva, et les premiers sentiments de la Reine moururent avec lui. On fit qu’elle affecta de désavouer tout autre intérêt que celui de l’État : l’arrêt du Parlement qui la fit régente la déchargea dans sa pensée de tout ce qu’elle avait cru devoir jusqu’alors ; elle fut persuadée que ce n’était pas à une princesse qui disposait de tout à payer ce qu’on avait fait pour une princesse qui ne pouvait rien ; et, si les restes du crédit de son ancien ministre l’emportèrent sur le nouveau, en ce qui touchait le rappel et le rétablissement de quelques-uns de ceux qu’on avait bannis et privés de leurs charges, ce fut si manifestement sans y avoir fait de réflexion, qu’à peine y avait-elle acquiescé qu’elle s’en repentit.

Il est vrai qu’avec tout cela je fus le dernier à qui elle ôta l’espérance ; et quoique, à bien prendre les choses, on pût véritablement dire que je n’étais de rien, elle disait encore à ceux qui gouvernaient qu’il n’y avait rien dont je ne pusse être. Mon zèle et ma générosité étaient les modèles qu’elle leur proposait, et voulant que le Cardinal et moi fissions amitié, elle voulut encore que j’en fisse les lois, et qu’il s’y soumît comme à une épreuve infaillible de la pureté de ses intentions. Je me joignis donc à lui, avec dessein de ne le quitter de ma vie, s’il ne se départait de ses véritables devoirs, ou s’il n’essayait de me faire départir des miens. Je ne craignis point d’en faire ma déclaration à ceux de qui je croyais être le plus aimé, bien que ce fussent ceux-là mêmes auxquels il était le plus odieux. Nous eûmes sur ce sujet des contestations, et fort obstinées et fort inutiles ; si je ne pus les faire entrer dans mon sentiment, ils ne me firent point aussi entrer dans le leur. Ce n’est pas que leur aversion n’eût pour fondement l’opinion qu’ils avaient de son impuissance à se porter au bien, et les événements n’ont que trop souvent répondu à leurs conjectures ; mais aimant beaucoup mieux qu’on me reprochât de n’être pas heureux en mes jugements que de n’y pas être équitable, je ne pus me résoudre à le condamner sur des fautes qu’il n’avait pas encore commises, et je pensai qu’il était juste de bien espérer d’un homme qui offrait de se soumettre à toutes les censures et à tous les avis. Je tiens même encore à présent que ceux qui se hâtèrent alors de rompre avec lui furent, sans y penser, les premiers auteurs de cette puissance où ils craignaient tant de le voir, et il eût beaucoup mieux valu qu’ils se fussent faits ses modérateurs et ses conseillers, que de se faire ses ennemis. Car, outre que cette qualité faisait soupçonner de mauvaise foi tous les témoignages qu’ils rendaient de lui, elle lui donnait même les moyens de les en convaincre, parce que, n’étant plus en droit d’apprendre de lui les motifs des choses, il leur arrivait parfois d’en blâmer qui méritaient d’être louées généralement. Or il n’eut pas plutôt cette prise sur eux, qu’il n’appréhenda plus qu’ils en eussent sur lui, et la réfutation de quelques calomnies l’ayant mis en état de faire imputer à malice ou à ignorance les plus légitimes accusations, il ne tint plus qu’à lui de faire indifféremment tout ce qui lui plut. Ayant donc bien prévu le malheureux effet d’une haine si précipitée, je m’empêchai facilement de m’y engager contre ma parole, et si je la gardai inviolablement au Cardinal, ce ne fut pas peut-être sans quelque sorte de fruit ; car il eut quelque honte de montrer ses vices à celui qui montrait encore de ne lui en croire point, et il suspendit au moins ses mauvaises inclinations, tant qu’il me fut permis de lui suggérer de bonnes pensées. En effet, soit que ma liberté fût assez discrète pour ne lui fournir nul prétexte de persécution ni de plainte, ou que sa tyrannie ne fût pas encore assez effrontée pour me faire un crime de ma seule circonspection, soit qu’il ne me tînt pas assez détruit dans l’esprit de la Reine, et que, se souvenant de l’ordre qu’il avait eu d’elle d’avoir en toute manière mon approbation, il ne pût s’imaginer qu’elle l’eût obligé à cette contrainte pour un homme qu’elle eût peu considéré, il feignit de me considérer extrêmement lui-même, et de me vouloir admettre à ses plus importantes délibérations, de sorte que, s’il avait de tout temps résolu ma perte, il eut au moins le déplaisir de n’oser pas sitôt le faire paraître, et de contribuer en quelque façon à ma gloire, en faisant juger de la grandeur de mes services par celle des récompenses qu’il leur proposait. Mais n’y ayant plus que moi à lui faire douter de ses forces auprès de la Reine, il ne tarda pas beaucoup à les reconnaître, et comme la prison et le bannissement lui eurent fait raison de tous ceux qui s’étaient ouvertement bandés contre lui, il commença à me trouver assez criminel de ne m’être pas absolument déclaré contre eux, et ne s’offensa pas moins de voir que je faisais encore l’arbitre, qu’il avait témoigné naguère de m’en savoir gré.

La Reine, qui m’avait fait vivre si sévèrement avec lui, elle qui m’avait dicté mot à mot ce qu’il y avait de plus dur et de plus austère dans nos conventions, elle-même, dis-je, en parlait à l’heure à mes proches, comme d’une conduite que j’avais dû juger qu’elle désapprouverait. Voulais-je toutefois en venir à l’éclaircissement, elle tournait en finesse ou en raillerie tout ce qu’on m’avait dit, et, après qu’elle m’avait forcé d’en rire avec elle, elle en tirait de nouveaux sujets de se plaindre et de prendre pour témoins et pour juges contre moi-même les mêmes personnes par qui elle me faisait donner ces avis. Il est aisé de croire qu’on n’en était pas venu là pour y demeurer, et qu’on ne travaillait pas tant à me rendre coupable pour me rendre heureux. Aussi ne s’amusa-t-on plus à borner à la charge de mestre de camp des Gardes toutes les prétentions qu’on m’avait données sur celle de grand écuyer, sur celle de général des galères, et sur le gouvernement du Havre-de-Grâce : on me réduisit tout d’un coup aux simples espérances des choses communes qui pourraient vaquer, encore à condition que je fusse agréable quand elles vaqueraient ; et, comme l’injustice n’est que trop féconde, celle-ci en eut bientôt produit si grand nombre d’autres, que je pensai n’en être pas quitte pour l’exclusion de tout ce qu’il m’avait été permis d’espérer, et qu’il s’en fallut peu qu’on ne me fit ôter jusques à la liberté par la même Reine pour qui je l’avais autrefois perdue. Il ne se passait jour où je n’eusse besoin d’une apologie : j’avais reparti pour quelqu’un qui n’était pas en grâce, ou m’étais trop peu échauffé pour l’accusateur ; j’avais ri de quelque conte qui n’était pas assez du cercle ni du cabinet ; j’avais fait raison de quelque faute odieuse ; j’avais passé dans quelque rue où il y avait des logis suspects. Enfin il m’arriva d’aller à Beaumont, où on voulait que toute la cabale de Mme de Chevreuse eût un rendez-vous, et où la ruine du Cardinal ne pouvait pas manquer d’être résolue. Alors, ne doutant plus d’avoir trop de quoi faire mon procès, ils me reçurent la première fois à une défense régulière, afin de tirer de ma bouche ma condamnation ; mais le malheur voulut pour eux que, n’ayant découvert que mon innocence, ils n’eurent à condamner que leurs propres soupçons, et leur confusion les troubla de sorte qu’ils s’engagèrent à dire que j’allais être mieux à la cour que je n’aurais jamais été. Leurs libéralités ni leur confiance ne m’en témoignèrent pourtant rien. On pensa que c’était assez de me représenter que, pour lors, la Reine n’avait quoi que ce soit à donner, ni à dire ; car, de récompenser pour moi des offices de la couronne, et de m’en communiquer les secrets, on me croyait trop raisonnable pour le désirer, et pour m’aller souvenir qu’il y avait huit ans qu’on avait commencé à me juger digne de l’un et de l’autre.

J’avoue que ma patience fut plusieurs fois tentée de se rebuter, et que je me fusse, dès l’heure, soulagé l’esprit, si l’état de ma famille m’eût permis de suivre mon inclination ; mais l’intérêt de ma maison ayant étouffé toute ma colère, je me résolus encore à voir le succès des belles promesses dont j’étais flatté ; et pour faire que les faveurs trouvassent en moi les dispositions nécessaires à les recevoir, je m’abstins, autant que l’honneur et la bienséance le pouvaient souffrir, de toutes les sociétés et de tous les commerces qui pouvaient déplaire. La précipitation ni la vanité de mes espérances n’attirèrent point les refus ; elles furent modestes et respectueuses, et je ne m’offensai pas même qu’on ne m’offrît point ce qui venait à vaquer par la mort de ceux à qui des enfants ou des frères pouvaient succéder ; mais je ne pus pas voir si tranquillement ce qui se fit des charges de M. de Tournon, qui était mon parent, et qui n’avait laissé ni enfants ni frères ; et il me fut insupportable que le Cardinal me fit moins de justice que mes concurrents, et qu’il m’enviât ce que M. de Roquelaure lui était venu déclarer qu’il me cédait comme à l’homme du monde qui avait le plus mérité de la Reine. Je vis bien que j’aurais difficilement les dépouilles des étrangers, puisque celles des miens m’étaient refusées quand ceux qui les avaient prétendues en même temps que moi me les adjugeaient, et qu’on n’était pas prêt à m’acheter des charges, puisqu’on aimait mieux faire un trafic infâme de celles qui vaquaient en ma propre famille que d’en récompenser quelques-uns des services que j’avais rendus. Mais mon ressentiment ne fut pas moins secret qu’il fut légitime ; ma retenue alla plus loin que mon espérance, et je ne voulus pas que mon père me pût reprocher d’avoir ruiné une affaire à laquelle il était engagé d’honneur.

Quoique tout le monde sût bien que la violence qui lui avait ôté le gouvernement de Poitou pouvait lui faire prétendre de le retirer, aucun mouvement d’équité ni d’affection ne poussait le Cardinal à lui en inspirer la moindre pensée. Mais, quand M. de la Trémoille fit de si grandes offres à M. de Parabère que la cour eut peur que feu Monsieur le Prince n’entrât pour quelque chose en ce marché-là, alors le zèle de la justice commença à dévorer ce fidèle ami : il excita mon père au recouvrement de sa charge ; il maintint que ce serait contre les bonnes mœurs de permettre à celui qui l’avait acquise odieusement d’en tirer à notre préjudice un si grand profit ; et parce que nous n’avions en cela que le même droit que M. de Bassompierre avait eu contre M. de la Chastre, et que nous n’étions pas disposés à le faire valoir de la même sorte, si on ne nous en donnait les mêmes moyens, il offrit de faire rendre la chose pour le prix qu’on l’avait baillée, et d’en faire sortir encore une bonne partie des coffres du Roi ; mais à peine la déclaration de M. de La Rochefoucauld eut-elle rompu le traité d’un autre, qu’on oublia les conditions qui l’avaient fait entendre à se déclarer : on reçut M. de Parabère à faire les siennes, comme pour une terre qui eût été de sa maison depuis cinq cents ans. On eut aussi peu d’égard à la somme qu’à la manière des payements qu’il nous avait contraints d’accepter ; il fut dispensé de toutes les lois que lui-même avait faites. On lui permit d’abord de demander tout en argent comptant, et, au lieu de tout ce qu’on avait promis à mon père, on lui proposa pour cent mille livres d’assignations, sur quoi on n’eût pas trouvé cent pistoles, et le refusa-t-on de la survivance qu’il demandait pour moi. Cependant il voyait aussi peu de jour à se dédire honnêtement de son entreprise qu’à en venir à bout sans y être aidé ; mais pour éprouver si le temps ferait naître quelque facilité à l’un ou à l’autre, il fallut tirer en longueur cette négociation, et cette affaire était en ces termes-là quand la crainte de la ruiner me fit dissimuler la dernière offense que j’avais reçue. Cette discrétion fit bien que les choses n’empirèrent pas, mais elles n’en allèrent pas mieux : le Cardinal biaisa, selon sa coutume ; et, soit qu’il témoignât un jour de l’affection ou de l’indifférence pour ce traité, il ne manquait jamais, dès le lendemain, de témoigner tout le contraire. Je reconnus à cela qu’il en voulait faire notre amusement, et que, par l’interposition de ce fantôme, nous ôtant la vue de ce qui se présentait de plus véritable et de plus réel, il faisait que toutes ces choses-là s’éclipsaient pour nous. Il est vrai que le gouvernement de Xaintonge et d’Angoumois lui servit encore de leurre pour nous abuser, et que, nous obligeant de rien, il le fit offrir à mon père, comme s’il eût cru que M. de Brassac était mort, quoiqu’il sût très bien qu’il était déjà hors de danger. Mais le soin qu’il prit à cacher sa fourbe la fit éclater ; et, de peur qu’on ne s’aperçût qu’il nous eût payés d’une gratification frauduleuse, il nous entretint de l’espérance de cette charge, jusques à ce que celui qui la possédait se sentit prêt à la quitter avec la vie. Ce fut lors que la sincérité de ce grand ministre parut en son jour, en ce qu’il permit, contre sa parole, à ce pauvre mourant de vendre une chose où, par manière de dire, il n’avait plus rien, et qu’encore que sa mort précédât l’accomplissement de la vente, tout ce qu’elle changea en la condition de l’acquéreur fut qu’il ne lui coûta qu’un remerciement de ce qui lui devait coûter deux cent mille livres. Enfin M. de Montausier eut en effet ce qu’on peut dire que M. de la Rochefoucauld avait eu en songe quatre mois durant, et il fallut encore revenir au traité de Poitou. Mais, par une nouveauté assez surprenante, on fut étonné que le Cardinal fît continuer sous mon nom ce qui s’était commencé sous celui de mon père ; et, comme s’il se fût de soi-même repenti du tort qu’il m’avait fait, et qu’il eût toutefois eu honte de s’en confesser, il se mit à me blâmer officieusement de ne m’aider pas assez auprès de la Reine ni auprès de lui ; et m’offrant toutes les entrées qui pouvaient marquer la dernière familiarité, il sembla qu’il voulut encore me faire aspirer à tous les effets de la dernière bienveillance ; mais cette nouvelle bonté n’eut que de l’écorce et de l’apparence, non plus que les autres, et ne servit qu’à me faire acheter trois cent mille livres un gouvernement que mon père avait été contraint de bailler pour deux cent cinquante, quand il n’y avait point de quartier retranché. Car jusques à la charge de maréchal de camp, que les ennemis de la Reine m’avaient fait offrir il y a six ans, qu’elle-même avait accordée depuis la Régence à deux de mes amis que j’avais recommandés, et qu’elle ne m’avait jamais refusée pour moi-même qu’à force de la trouver au-dessous de moi, elle me la refusait alors pour des considérations bien différentes, et on m’en fit autant de difficultés qu’on aurait pu faire si j’avais demandé à être maire du Palais. Le Cardinal s’obligea pourtant de m’envoyer le brevet dès que je serais à l’armée, pour peu que Monsieur le Prince, qui devait en être généralissime, témoignât de le vouloir ou de l’approuver ; et ce fut à cela que je commençai à connaître d’où m’était venu ce rayon de faveur si hors de propos ; car, bien que cet officieux ne s’enquît de l’état où j’étais avec ce prince que pour la crainte qu’on peut s’imaginer qu’il avait que je n’y fusse pas assez bien, j’aperçus, au travers de cette méchante finesse, qu’on lui avait fait mon crédit plus grand qu’il n’était de ce côté-là, et que c’était sans doute la cause de toutes ces tendresses que j’avais trouvées si à contre-temps. Ce me fut une espèce de satisfaction de voir que ces Messieurs-là, ayant quelquefois de mauvais avis, pouvaient prendre quelquefois de mauvaises mesures aussi bien que nous, et je dédaignai également de le fortifier dans cette créance et de l’en désabuser. Mais son erreur ne lui faisant rien hasarder contre son intérêt, il se tint ferme dans l’expédient qu’il avait trouvé, afin de ne rien faire pour moi qu’avec certitude que je pusse faire pour lui. Il crut que, si j’étais fort bien avec Monsieur le Prince, je ne manquerais pas de l’y servir, pour mériter l’emploi que je demandais ; il crut que le même Monsieur le Prince lui saurait quelque gré de me l’avoir accordé pour l’amour de lui, et il crut peut-être encore qu’il ferait valoir cela auprès de la Reine, en lui faisant voir que j’étais capable de plus d’un attachement. Mais, d’autant que je témoignai de ne vouloir rien avoir que par elle, et que j’en écrivis de Courtray et de Mardick, comme j’en avais parlé à Amiens, tout le mal qu’il me put faire fut de retarder l’expédition que j’avais désirée, jusqu’à ce que mes blessures m’empêchèrent de m’en prévaloir.

Voilà quelque partie des obligations dont je suis redevable à ce généreux et à ce bienfaisant ; voilà quelque partie des chaînes qui devaient m’attacher à ses passions et à sa fortune. Mais je n’ai encore rien dit d’une grâce par laquelle il pensait avoir achevé de me gagner le cœur, et il ne serait pas raisonnable de la dissimuler. Si toutes les choses que j’ai rapportées jusqu’ici ont fait voir en ce premier ministre une opposition invincible à mon accroissement, elles n’y ont rien fait voir qui ne soit naturel à ceux qui ne viennent point avec une vertu toute surnaturelle à l’administration des États. Je n’avais point dû espérer d’un homme ordinaire qu’il souffrît que je m’élevasse jusqu’à l’empêcher de s’élever lui-même excessivement, et n’ayant jamais rien mérité de lui qu’une sorte d’estime qui n’était pas propre à m’en faire aimer, la Reine lui devait vouloir plus de mal qu’à moi de celui qu’il me procurait, puisqu’en l’obligeant de montrer un oubli apparent de tous mes services, il lui débauchait insensiblement ses vrais serviteurs. Ce n’est pas que je ne puisse dire encore qu’il étendait trop ce que la jalousie peut faire excuser en un ambitieux ; car il eût pu laisser faire des choses à mon avantage qui n’eussent jamais été en obstacle au sien, et ce n’était qu’à force d’avoir le cœur bas qu’il n’y avait rien de si petit qui ne lui fît ombre. Ce n’est pas que je ne pusse même lui reprocher ma mauvaise fortune, ainsi qu’un effet de sa mauvaise foi, puisque j’aurais eu de quoi me croire assez heureux, s’il m’avait tenu quelque partie des choses qu’il m’avait promises ; néanmoins passons-lui pour justes toutes les injustices et toutes les infidélités que la crainte a pu lui faire commettre tandis qu’il n’a pas été assez assuré de son pouvoir ; mais d’avoir fait survivre sa haine et sa perfidie au frêle et malheureux crédit qui semblait les avoir attirées sur moi, et d’avoir affecté, depuis ma destruction, de me rendre les espérances qu’il m’avait ôtées, pour avoir seulement nouvelle matière de me désobliger et de me trahir, c’est véritablement ce que j’aurais de la peine à lui pardonner, et que je ne puis m’empêcher de faire connaître.

Entre toutes les choses que la Reine avait eu envie de faire pour moi, la première qui s’était présentée à elle avait été de rendre à ma maison les prérogatives qu’on avait données ou rendues à trois ou quatre autres, depuis vingt-cinq ou trente ans ; et, parce que ses recommandations y pouvaient aussi peu que ses ordres, elle se satisfaisait à renouveler, en toutes rencontres, les preuves que nous avions eues de cette intention. N’osant pas faire donner chez elle un siège à ma femme, elle n’en prenait point elle-même, quand elle l’allait voir ; elle demeurait debout des heures entières à l’entretenir ; elle lui protestait de ne la laisser pas un moment en cette posture, si elle se voyait jamais en état de l’en retirer, et elle la chassait avec des bontés qui ne se peuvent dire, dès qu’elle jugeait que la foule de celles qui devaient être assises l’allait obliger à s’asseoir. Je confesse qu’un plus prévoyant ou plus intéressé que je ne suis se fût prévalu sans doute de tant de favorables dispositions, et que, sommant la Reine de sa parole dès qu’elle fut en pouvoir de l’exécuter, il ne lui aurait pas donné le loisir d’apprendre de son nouveau ministre de quoi elle devait payer les plus anciens et les plus fidèles de ses serviteurs ; mais, outre que j’aurais eu honte de lui parler pour moi en un temps où je croyais ne devoir ni parler ni vivre que pour elle, je pensais que sa reconnaissance ne l’entretiendrait que trop de mes intérêts, et que les siens m’étant mille fois plus considérables, je n’aurais qu’à me préserver de ces grâces excessives qui rendent encore plus odieux ceux qui les font que ceux qui les reçoivent. Véritablement je m’aperçus bientôt qu’il ne me faudrait pas de grands antidotes contre ce venin : ma faveur excita plutôt la pitié que l’envie. Dans la profusion la plus générale que l’on ait jamais vue, on me refusa jusqu’à un tabouret qui n’eût rien coûté, si ce n’est que rien ne coûte tant que de faire justice à un homme à qui on veut donner sujet de faillir, pour avoir sujet de le maltraiter. Je dis faire justice, parce que c’était à la fin ce que je demandais, et que, pour décharger la Reine des plaintes des autres prétendants aussi bien que de sa parole, je m’offris de prouver dans le conseil que ce qu’on m’accorderait ne ferait conséquence pour qui que ce fût. Ce n’est pas que je ne susse bien que je n’étais point le seul fils de duc ; ce n’est pas aussi que je voulusse dire qu’il n’y eût que moi de qui les pères eussent toujours reçu cet honneur de nos rois d’en être avoués pour parents, car je ne sais point me faire valoir aux dépens d’autrui ; mais, en justifiant ce dernier avantage par des titres qui ne peuvent pas être soupçonnés de faux en un temps où tant d’autres en sont convaincus, j’entendais maintenir que j’étais le seul de qui la maison eût joint ce même avantage à celui de la duché, et qui ne jouît pas de tous les privilèges que je demandais. Je demeure bien d’accord que pour me sacrifier on me couronna, et que témoignant d’en croire encore plus que je ne m’offrais d’en vérifier, on m’assura qu’on me satisferait dès cette heure-là même, si tout le monde voulait être aussi raisonnable que moi ; mais qu’ayant affaire à des gens qui ne se payent de rien que de ce qu’ils demandent, il fallait laisser venir un temps où on pût les obliger à entendre raison, et qu’en tout cas je serais le premier pour qui on ferait ce que j’avais désiré. Mais cette assurance-là fut encore éludée ; on supposa grossièrement une possession en faveur de ceux à qui on voulut donner effectivement ce qu’on s’était contenté de me promettre ; mes plaintes ne servirent qu’à me faire écouter de méchantes excuses, et, le passé me faisant juger de l’avenir, je crus qu’on ne manquerait jamais de prétextes pour m’outrager, jusques à ce que le Cardinal ne s’en laissa point à lui-même dans les promesses qu’il me fit la dernière fois que je quittai la cour pour aller en Poitou. Il s’engagea si distinctement à me faire précéder tous les prétendants au tabouret que la seule malice dont il me restait à le soupçonner était qu’il fût bien résolu qu’on n’en donnerait plus de son ministère, et tout ce que j’avais vu de lui n’avait pu encore me faire concevoir qu’il affectât de prendre des précautions, de peur qu’on ne doutât qu’il ne fût le plus infidèle de tous les méchants. Je m’en allai donc dans mon gouvernement avec la croyance de n’avoir rien à craindre que d’attendre peut-être inutilement la satisfaction qu’on me promettait, et encore ne demeurai-je guère que je n’y trouvasse de nouvelles occasions de la mériter.

Dans les calamités communes à tout cet État, les provinces les plus abondantes ou les plus soumises ont toujours été les plus opprimées ; et, comme si on leur avait dû imputer à crime leur obéissance et la bénédiction que Dieu leur donnait, on a incessamment puni de nouvelles souffrances la facilité qu’elles ont témoignée d’avoir à souffrir. Les pays qui sont sous ma charge étant tous remplis des funestes preuves de cette vérité, et leur désolation ne faisant que trop voir jusques où avait pu aller la fidélité de leur zèle, les peuples se rebutèrent d’une patience qui ne faisait qu’attirer la persécution, et, sur l’avis qu’ils eurent que le Parlement avait réprimé quantité d’excès, ils passèrent eux-mêmes à celui de se faire les juges en leur propre cause, et d’étendre les suppressions portées par les déclarations du Roi sur toutes les choses dont ils eussent voulu être déchargés. Ils se vengèrent sur quelques bureaux et sur quelques commis des injures qu’ils prétendaient en avoir reçues, et se voulant même imaginer que les plus anciens droits devaient être éteints en haine des nouveaux, ils se préparaient à payer aussi peu les uns que les autres. Je ne désavoue point que leur misère ne me fit regarder avec pitié leur rébellion, et que je n’eusse bien désiré que le soulagement qu’on leur accordait eût été plus proportionné à leur maladie ; mais le devoir l’emporta sur la compassion, et ne doutant point que Messieurs du Parlement n’eussent fait tout ce que le temps permettait de faire, j’apportai la juste chaleur qui était nécessaire pour dissiper l’orage qui s’était formé. Je fis quelque sorte de justice de ceux qui avaient voulu se la faire à eux-mêmes, et, avec plus de réputation que de violence, je rétablis, en moins de huit jours, l’autorité du Prince, sans qu’il en coûtât la vie ni l’honneur à aucun de ses sujets.

L’avis que j’en donnai à la cour y fut reçu apparemment d’assez bonne grâce ; on se loua de ma conduite et de mon crédit, et on fit semblant de croire que les circonstances des choses rendaient ce service assez signalé ; mais, si on le croyait véritablement, je puis véritablement dire qu’il ne m’en parut rien ; car ayant demandé de récompenser le gouvernement de Niort, qui vaquait par la mort de M. de Neuillan, on le donna à Mademoiselle sa sœur, sans daigner seulement me faire réponse ; et, lorsque la mort de M. de Chémeraut fit vaquer les capitaineries de Civray et de Lusignan, un homme que j’avais à la cour les ayant demandées en mon nom, faute de savoir que je n’eusse pas voulu, pour mourir, les ôter à ses proches, quand elles m’auraient pu accommoder, on me traita en cette occasion comme on avait fait en la précédente : de sorte que, dans les choses que j’aurais refusées aussi bien que dans celles que je désirais, je reçus des marques certaines de la bonne volonté qu’on avait pour moi. Encore ne crut-on pas que ce fût assez de payer mes derniers services de méconnaissance : on y voulut ajouter quelque sorte d’affront, et, dans le temps que mon affection et mon autorité paraissaient à l’envi dans toute l’étendue de ma charge, je découvris qu’on employait jusqu’à des personnes quasi inconnues pour y avoir l’œil et pour en mander à la cour ce qui leur en semblait.

L’âge, l’expérience et la dignité de mon père ne le garantirent pas d’un pareil mépris ; et, quoique six ans de disgrâce et de bannissement n’eussent pas empêché le cardinal de Richelieu, qui en était cause, de le choisir en six cent trente-six, pour aller commander en Poitou, Xaintonge et Angoumois, et de donner ordre à MM. de Brassac et de Parabère de le venir trouver et de recevoir les siens ; quoique cet emploi lui eût assez bien succédé pour offrir au feu Roi de lui mener en Picardie douze cents gentilshommes et six mille hommes de pied, et quoique ce prince et son premier ministre eussent dit séparément qu’il n’y avait que lui en France capable de cela : toutes ces choses-là, dis-je, n’obligèrent pas le cardinal Mazarin à le traiter mieux qu’il ne me traitait, et il eut le déplaisir de se voir dédaigner de celui qu’il croyait son parfait ami, après que le plus cruel de ses ennemis, postposant la haine à l’estime, lui avait confié un si grand intérêt, et lui avait donné une si notable occasion de gloire.

Avec tout cela, il ne me pouvait encore entrer dans l’esprit que le Cardinal osât me manquer pour le tabouret, et quand on m’écrivit qu’on parlait de l’accorder à Mme la comtesse de Fleix, j’en écrivis au Cardinal, comme ne doutant pas qu’il ne me tînt parole. Je ne laissai pas néanmoins de le faire souvenir de l’avantage que j’avais sur tous les prétendants, aussi bien que des assurances qu’il m’avait données de le faire valoir, et je ne voulus point que le défaut de sa mémoire servît de prétexte ni de couverture à celui de sa foi ; mais cette circonspection se trouva fort inutile. L’impudence ne fut pas moindre en ce grand ministre que l’iniquité : il m’empêcha d’avoir, même après un autre, ce qu’il m’avait promis que personne n’aurait qu’après moi, et, bien que toutes mes affaires fussent à Paris, il ne me fut pas même permis d’y aller qu’à la charge que je ne parlerais point de celle-là. Je n’avais pas toutefois achevé ma première journée que je ne me vis que trop bien dispensé de cette condition ; car j’appris que ce dernier tabouret avait été suivi de six ou sept autres, et qu’ainsi je ne devais plus espérer de justice, puisque, par la qualité et par le nombre des sujets qu’on m’avait donnés de la demander, on s’était déjà ôté la puissance de me la faire. Aussi ne prétendis-je plus d’autre satisfaction que celle de me faire voir encore à un homme à qui mon abord devait reprocher tant de perfidies, et je n’espérai point qu’il me fit de réparation d’une offense qui ne pouvait plus être réparée de sorte qu’il ne m’en demeurât beaucoup de ressentiment. Je me trompai moins en cela que je n’avais fait en la confusion dont je m’imaginais que mon visage couvrirait le sien à notre entrevue ; car il ne me parut jamais moins embarrassé, et il me reçut comme si j’avais eu tous les remerciements du monde à lui faire, et que, par un excès de générosité ou de modestie, il ne m’en eût pas voulu donner le loisir. Ce fut un débordement de caresses et de civilités : une cajolerie n’attendait pas l’autre, et tout préparé que j’étais à n’en recevoir que des déplaisirs, je doutai s’il ne me voulait point disposer par là à me contenter de ce qui lui restait à faire pour moi, et à croire que pour être en effet le dernier obligé, je ne laissais pas d’avoir été le premier dans l’intention. Mais, voyant que pas un de ses discours n’aboutissait là, je connus bien qu’il ne tendait qu’à faire passer en de vaines démonstrations de tendresse un entretien qu’il éviterait, après cela, des semaines entières sans qu’il y parût, et qu’il croyait que, cette occasion étant une fois passée, je penserais moi-même n’avoir plus de grâce à me plaindre de ce qu’une longue dissimulation semblait déjà avoir approuvé. Cela me fit résoudre à le faire déclarer en quelque façon et à quelque prix que ce fût, et m’imaginant bien que sa confusion me divertirait mieux que sa colère, j’aimai mieux le réduire par mes paroles à demeurer d’accord qu’il ne lui en restait point, que de lui donner un prétexte de me tourner brusquement le dos et faire croire qu’il n’aurait manqué à me répondre que pour n’avoir pas voulu m’offenser. Mais que ne peut l’effronterie, quand elle est venue jusqu’à l’excès ? Il osa me débiter d’abord la grâce que l’on avait faite à tant de personnes pour une chose à laquelle je n’avais aucun intérêt, et qui choquait aussi peu sa promesse que ma prétention, puisque c’était pour ma maison que je demandais ce que les services de Mme de Senecey avaient obtenu pour la seule personne de Madame sa fille, et ce qu’il avait fallu accorder nécessairement à ceux qui avaient des lettres de duché. J’aurais pu répondre à cela qu’il devait s’accorder avec ses gazettes, en ce qui regardait Mme la comtesse de Fleix, et que, pour ce qui regardait les autres, nous avions eu tout loisir d’apprendre dans notre famille que le tabouret n’est dû de plein droit qu’après que les lettres de duché et pairie ont été vérifiées dans le Parlement ; mais, attendu que cette faveur avait été faite à des personnes que j’en estimais extrêmement dignes et pour qui je l’aurais désirée comme pour moi-même, je me contentai de lui soutenir qu’elle ne choquait pas si peu sa promesse ni ma prétention qu’il faisait semblant de se l’imaginer ; car, sans compter que, dans la parole qu’il m’avait donnée, il avait formellement dérogé aux explications dont il se servait, ces mêmes explications-là se trouveraient encore à son désavantage, et ç’aurait toujours été une méchante raison pour ne m’accorder pas ce qu’on avait bien voulu accorder aux autres, que de s’être engagé à me servir en quelque chose de plus que ce que les autres avaient obtenu. L’évidence et la force de ce raisonnement le mirent en désordre, et ne pouvant déguiser ni confesser une vérité si claire et si contraire à son intention, il essaya de me faire prendre le change, et, sans répondre à ce que j’avais dit pour l’établissement de mon droit, il voulut me persuader de ne m’en servir pas. Mais je n’eus pas besoin des lumières que l’intérêt fait trouver même aux plus stupides, pour découvrir le faible de cet artifice et des moyens qu’il tenait pour y réussir ; car il ne me proposa rien de plus délicat que de mépriser ce que je n’avais pas obtenu, et ce qu’il fit d’abord pour m’y disposer fut d’exagérer, avec son éloquence italienne, la gloire de ma naissance, et de me soutenir qu’elle me mettait fort audessus de ces choses-là ; enfin on aurait dit, à l’ouïr parler, que c’était un grand avantage à ma femme de n’oser aller ou d’être obligée de se tenir debout en un lieu où trente autres femmes se trouvaient assises, et que tout le monde saurait qu’il n’y avait point de souverains dans la chrétienté qui ne soient sortis d’une fille de ma maison, dès qu’on verrait les filles de ma maison derrière des demoiselles, parmi lesquelles il y en a qui ne le sont même que médiocrement. De cette belle persuasion il passa à une autre de la même force, et pour me prouver que je ne devais point m’arrêter à l’heure de ce tabouret, il s’avisa d’une raison digne du principal génie de l’État, et qui sérieusement était merveilleuse par l’effronterie qu’il fallait avoir pour oser entreprendre de m’en payer ; car il me dit, et comme un secret et comme un reproche, que ce que je désirais ne pouvait me manquer avec le temps, par la dignité qui était dans notre famille, et m’en parla de si bon air que je fus sur le point de lui demander s’il venait de faire mon père duc et pair de France, ou s’il avait fort aidé à rendre les services qui lui avaient fait mériter de l’être, dix ans devant que la France eût ouï seulement le nom de Mazarin. Mais si je ne suivis en cela mon premier mouvement, je ne laissai pas de le lui faire connaître, en sorte qu’il fut obligé de répondre plus précisément, et de me conseiller de parler à la Reine. Or j’entends assez ce langage-là pour ne m’y laisser pas tromper, et pour ne changer pas un homme qui demeurait d’accord de m’avoir promis, à une reine qui était pour moi en possession d’oublier ses promesses. Aussi m’assura-t-il qu’il lui parlerait, et qu’il me rendrait réponse dans fort peu de jours. Cependant celle qu’il me fit faire fut qu’il n’en avait point encore parlé, parce qu’il avait jugé à propos que j’en parlasse moi-même, mais en sa présence, m’assurant qu’il m’en donnerait bientôt le moyen, et celui de connaître de quelle façon il me voulait servir. Il s’acquitta fort bien de la dernière partie de sa promesse, par le peu de soin qu’il prit de s’acquitter de l’autre, et tout ce qu’il me procura auprès de la Reine fut le commandement d’aller en Poitou, aussitôt que la cour eut quitté Paris pour aller à Saint-Germain ; car, lui ayant représenté que rien ne pressait dans mon gouvernement et que j’avais beaucoup d’affaires à la cour, elle me répondit d’abord que je savais bien qu’il n’y avait point d’argent ; et, sur ce que je repartis qu’on pouvait au moins me donner des assignations, et me contenter sur des choses d’une autre nature, elle me répliqua, d’un ton décisif, que ce n’était pas le temps de parler d’affaires. Ainsi je reconnus véritablement de quelle façon le Cardinal me voulait servir, ou, pour mieux dire, je tirai de sa mauvaise volonté et de sa mauvaise foi toutes les convictions que j’avais jugées nécessaires pour le contraindre d’approuver lui-même le ressentiment que je devais avoir de l’une et de l’autre. Cependant il se trouve qu’il parle de moi comme s’il m’avait tiré de dessus l’échafaud pour me mettre dessus le trône, et que je ne me fusse souvenu de la grandeur et de la gloire où sa protection m’aurait élevé, que pour l’accabler des misères et des infamies dont cette même protection m’aurait garanti.

Si ce procédé-là est d’un homme d’honneur, ou d’un homme qui s’est trop bien trouvé de ne l’être pas pour en vouloir jamais faire profession, j’en laisse le jugement à celui qui aura pris la peine de voir ce discours. Je n’y ai rien oublié volontairement de toutes les offenses qui ont dû m’animer contre lui. S’il veut pourtant me faire souvenir de quelqu’une que j’aie omise, je lui promets de l’avouer de bonne foi, et je ne lui nierai pas même que je n’aie bien cru que celui qui aimait mieux découvrir sa propre vergogne que de manquer à me rendre ses mauvais offices, ne me les a pas épargnés quand il a eu lieu de m’en faire sans que j’eusse lieu de les lui imputer. Mais quel avantage peut-il prendre des injures que j’ai reçues de lui ? Quelle jurisprudence lui apprend qu’un crime se mette à couvert par un autre crime, et qu’un homme dût être absous d’un assassinat, s’il ne l’avait commis que devant des témoins à chacun desquels il pourrait prouver d’avoir fait d’autres violences ? Je sais bien que si l’outrage reçu a été suivi d’un ressentiment que les lois défendent, elles ne veulent pas que la justice écoute le témoignage de celui qui a pris d’autres voies que les siennes pour se venger. Mais tant s’en faut que ma vengeance tombe dans cette espèce-là, que je me suis armé pour la justice, avant que la justice songeât particulièrement à s’armer pour moi ; que, de quelque juste douleur que je fusse touché, c’est la douleur publique qui a tiré de ma bouche les premières plaintes, et qu’enfin il a fallu que le Cardinal ait été déclaré ennemi de l’État, avant que je me sois déclaré le sien.