Appel au public/Édition Garnier

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 25 (p. 579-585).


APPEL AU PUBLIC
CONTRE
UN RECUEIL DE PRÉTENDUES LETTRES DE M. DE VOLTAIRE[1].
(1766)

Le devoir des journalistes ne se borne pas à rendre un hommage public aux grands hommes qui illustrent ce siècle ; ils doivent encore s’élever contre l’imposture, qui cherche à déprimer les talents les plus marqués, ou tout au moins à troubler le repos philosophique des hommes les plus célèbres. M. de Voltaire est souvent dans ce cas ; les pièces que nous allons mettre sous les yeux du public vont le faire sentir mieux que tout ce que nous pourrions dire, et nous commencerons par l’avertissement suivant :


LETTRES DE M. DE VOLTAIRE À SES AMIS DU PARNASSE,
Avec des notes historiques et critiques. À Genève[2], 1766.
AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR.

Malgré les protestations de M. de Voltaire contre les premières Lettres secrètes qui furent publiées l’an passé, en voici de nouvelles qu’il désavouera probablement aussi, mais qui portent avec elles les preuves de leur authenticité. Toutes ou presque toutes les personnes à qui elles sont adressées, ainsi que celles dont il est parlé, vivent encore. Ce qui rend ces lettres d’autant plus intéressantes, c’est qu’ayant été écrites depuis 1760 jusqu’à la fin de 1765, elles contiennent quantité d’anecdotes curieuses de ce temps, des discussions littéraires, historiques et philosophiques, etc. Elles n’ont donc pas besoin d’une autre recommandation que le nom de leur illustre auteur. Tolle, lege, et vale.

Qui ne croirait, après avoir lu cet avertissement, que l’éditeur a eu entre les mains les originaux du peu de lettres qu’il a pu ramasser de M. de Voltaire ; et que du moins il n’a pas joint à la malhonnêteté de les imprimer sans le consentement de l’auteur, l’infidélité de les altérer et de les empoisonner ?

CERTIFICAT DE M. DAMILAVILLE.

« Au mois de mai[3] 1765, M, de Voltaire m’écrivit une lettre aussi touchante que sublime sur les malheurs des Calas et des Sirven.

Cette lettre fut imprimée, et généralement regardée comme ce qui avait été écrit de plus beau sur ce sujet.

Un homme, je ne sais quel, s’avise, au mépris de l’honnêteté publique, d’imprimer en Hollande un recueil qu’il intitule Lettres de M. de Voltaire à ses amis du Parnasse, avec des notes historiques et critiques, qu’on nommerait à plus juste titre, du moins pour la plupart, indécentes et calomnieuses.

Cet homme, qui ne me connaît point, m’appelle M. Damoureux[4] ; il insère sous ce nom, dans son recueil, la lettre que M. de Voltaire m’a adressée, et, comme s’il ne lui suffisait pas d’être calomniateur, il se rend faussaire.

Il intercale dans cette lettre un paragraphe entier de sa façon, et dit dans une de ses notes : que c’est un long passage que le censeur n’a pas voulu laisser dans la première édition faite à Paris ; qu’il l’a restitué d’autant plus volontiers qu’il achève de peindre M. de Voltaire.

Ce paragraphe commence à la fin de la page 181 du Recueil, par ces mots : Ce fou triste, et finit au bas de la page 182 par ceux-ci : dans les sublimes forêts de la Suisse philosophe[5].

Il est superflu d’ajouter que ce passage ne contient pas un mot qui soit de M. de Voltaire ; il suffit de le lire pour être convaincu qu’il est impossible qu’il l’ait écrit, et que jamais il n’a fait partie de la lettre dans laquelle on a osé l’ajouter. L’incohérence des choses, celle du style et des pensées, le prouvent assez[6] ; mais je l’atteste à quiconque en pourrait douter, et je m’engage à en prouver l’interpolation et la fausseté par le manuscrit original de cette lettre, que je déclare avoir entre mes mains.

« Fait à Paris, le 17 septembre 1766.

« Damilaville. »
CERTIFICAT DE M. DEODATI DE TOVAZZI.
« Monsieur,

Il n’est que trop vrai ; dans tous les temps des imposteurs ont cherché, par de noires calomnies, à obscurcir les réputations les plus brillantes.

Supérieur à la plupart des hommes par la beauté du génie, les talents et l’étendue des connaissances, vous avez été plus exposé qu’un autre aux traits de l’envie ; mais cette supériorité même vous en a fait triompher. Votre siècle applaudit à votre mérite, et la postérité souscrira aux justes éloges que vous recevez.

Pour confondre l’imposture dont vous vous plaignez, et qui attaque en même temps un seigneur si estimable par son zèle patriotique et son amour pour le roi, le moyen le plus sûr est, je crois, de vous envoyer la lettre que vous me fîtes l’honneur de m’écrire, en date du 24 janvier 1761, telle que je la fis imprimer[7] alors à la suite de ma Dissertation sur la langue italienne, avec ma réponse, et de certifier qu’elle est en tout conforme à l’original. Vous trouverez ce certificat signé de ma main au bas de cette lettre imprimée que je vous envoie ; vous en ferez tel usage que vous voudrez. Si ce moyen ne suffisait pas, je vous prie de m’en envoyer un autre, je l’emploierai avec ardeur, ne désirant rien tant que de vous prouver mon zèle, et de me conformer à vos intentions.

À Paris, ce 21 septembre 1766.

Deodati de Tovazzi. »
CERTIFICAT DE M. LE DUC DE LA VALLIÈRE.

« Quand j’aurais moins d’amitié pour vous, monsieur, le respect qu’on doit à la vérité me forcerait de lui rendre hommage, en déclarant, le plus authentiquement qu’il est possible, que la lettre que vous m’avez adressée, et qui commence par ces mots : Votre procédé est de l’ancienne chevalerie[8], est falsifiée en beaucoup d’endroits dans le Recueil où elle est imprimée.

« Mon indignation est d’autant plus juste qu’on vous fait dire du mal de gens que vous avez toujours aimés, et qu’on vous y donne un caractère qui certainement a toujours été fort éloigné de votre façon de penser ; c’est une justice que je vous dois, et que je suis peut-être plus à portée de vous rendre que personne, par la liaison que j’ai eue avec vous pendant votre séjour à Paris, et par la correspondance que j’ai été charmé d’entretenir depuis que vous en êtes parti. J’ajouterai encore que j’ai trouvé la même infidélité dans la lettre de M. Deodati, qui est indignement altérée dans cette collection.

Vous ferez, monsieur, de ma lettre l’usage que vous voudrez ; je serai enchanté de faire un aveu public et de l’estime que m’inspire la supériorité de vos talents, et de la juste indignation que me causent de pareilles falsifications.

À Paris, le 1er novembre 1766.

Le duc de La Vallière. »

AUTRE CERTIFICAT.

« La lettre à milord Littleton est entièrement défigurée[9].

L’Épître en vers à Sophie n’est pas de M. de Voltaire ; elle est de M. Dorat, et est imprimée dans ses Œuvres.

La lettre de M. Gouju ne peut être de M. de Voltaire ; il n’a jamais eu la moindre correspondance avec M. de Lioncy[10].

La lettre que j’écrivis moi-même[11] à M. Ladouz est aussi corrompue que toutes les autres ; et j’atteste que je n’ai jamais écrit ces mots impertinents : Une jolie femme très-riche, très-dévote, etc. ; cette addition est une imposture.

Mme la marquise du Deffant peut certifier que la lettre xxvie qui lui est adressée dans ce Recueil, est falsifiée entièrement[12] ; et moi, qui l’ai écrite sous la dictée de M. de Voltaire, dans le temps qu’il était privé de la vue par des fluxions, je l’atteste, et je donne un démenti à l’éditeur.

À l’égard des notes dont l’éditeur a chargé ce Recueil, il y traite les magistrats de Genève de juges infâmes, page 122. C’est à eux à en demander le châtiment. Je fais mon devoir en manifestant l’horreur et le mépris que doivent inspirer de pareilles manœuvres.

À Genève, le 1er novembre 1766.

Wagnière. »

Ces témoignages sont assez convaincants pour qu’on soit en droit de réclamer la justice du public.

Le même éditeur commence son recueil par trois lettres[13] qu’il n’attribue pas expressément à M. de Voltaire, mais dont il semble charger feu M. de Montesquieu. Ces trois lettres sont supposées être écrites à un Anglais nommé le chevalier de Bruan, qui n’a jamais existé. « Souvenez-vous, dit-il[14], de Cromwell ; l’argent suffit pour corrompre le parlement. » M. de Montesquieu n’a pu dire une telle sottise. Il savait bien que Cromwell n’avait pas corrompu le parlement par argent, et qu’il l’avait subjugué par le fanatisme et par l’épée.

Voici les paroles que l’éditeur prête à M. de Montesquieu, à la fin de la troisième lettre :

« Il est presque impossible[15], mon cher Philinte, qu’il y ait un grand homme parmi nos rois, puisqu’ils sont abrutis, dès le berceau, par une foule de scélérats qui les environnent. »

Jamais ni le président de Montesquieu, ni M. de Voltaire, n’ont écrit au cher Philinte ; ce qui est véritablement impossible, c’est

qu’ils se soient servis de ces expressions grossières contre les Montausier, les Beauvilliers, les Bossuet et les Fénelon, chargés de l’éducation des Enfants de France.

On ne sait ce qui est plus condamnable, ou l’audace de cet emportement ridicule, ou l’imputation de cet emportement à l’auteur de l’Esprit des lois et à celui du Siècle de Louis XIV.

C’est ainsi qu’en 1753 un faussaire[16] fit une édition furtive du Siècle de Louis XIV, dans laquelle il inséra les injures les plus scandaleuses contre ce monarque et contre toute sa cour, avec les plus horribles mensonges.

Cette nouvelle méthode de défigurer les ouvrages les plus connus, et de les remplir de venin pour les mieux vendre, a commencé par l’abbé Desfontaines, qui fit une édition de la Henriade, in-12, à Évreux, dans laquelle il glissa ces deux vers avec plusieurs autres dans le même goût :

Et malgré les Perrault, et malgré les Houdart,
On verra le bon goût fleurir de toute part[17].

On imprima, il y a quelques années, sous le nom de M. de Voltaire, un ouvrage assez connu, où l’on a forgé plus de trois cents vers tels que ceux-ci :

Il eût mieux fait, certes, le pauvre sire,
De se gaudir avec sa Margolon, etc....

Voilà les traits les plus honnêtes de tous ceux qu’on osa mettre sur le compte d’un homme qui ne passe pas pour écrire de ce style. Ces vers sont assez dignes de la prose qu’on lui attribue, et ressemblent fort au toutou[18].

Ainsi, pendant qu’il consacrait toute sa vie à la retraite, à l’étude, et aux arts, on s’est servi de son nom pour décrier ces mêmes arts. Et quiconque a voulu procurer du débit à un ouvrage n’a pas manqué de le vendre sous ce nom trop connu.

Il n’y a point d’hommes de lettres un peu au fait de la librairie qui ne sache que le Dictionnaire philosophique est de plusieurs mains, et on en a des preuves authentiques. Cependant des calomniateurs se sont acharnés à l’attribuer à l’auteur de la Henriade ; et de pareilles calomnies se renouvellent tous les jours.

On doit répéter ici qu’il ne faut jamais répondre aux critiques sur des objets de goût[19] ; mais il faut confondre le mensonge. M. de Voltaire a rempli son devoir quand il a réprimé l’insolence de celui qui prétendait avoir été reçu dans son château, près de Lausanne, et avoir appris ses sentiments de sa propre bouche. Il a dû dire que jamais il n’avait eu de château près de Lausanne ; que jamais il n’avait vu cet abbé Guyon, qui disait l’avoir vu si souvent dans ce prétendu château[20].

Il a dû réfuter de même les mensonges historiques d’un nommé Nonotte, ex-jésuite, auteur d’un traité en faveur de l’usure, qui n’a pas même pu trouver d’imprimeur, et qui, dans deux volumes intitulés les Erreurs[21], n’a débité, en effet, que des erreurs avec autant de malignité que d’ignorance.

Il faut écraser quelquefois les serpents qui rongent la lime, parce qu’ils peuvent mordre celui qui la tient. Le petit serpent[22] qui a osé attaquer M. d’Alembert, M. Hume, et tant d’autres hommes considérables, dans des Lettres à un prétendu lord, mériterait la même correction si on pouvait lire son ouvrage.

Mais, en général, on doit dire que l’art de l’imprimerie, si nécessaire aux nations policées, n’a jamais été si indignement prostitué ; des faussaires s’en emparent, et des marchands libraires de Hollande vendent la calomnie dans leurs boutiques à deux sous la feuille. On n’a d’autre ressource contre ces indignités que de les faire connaître.

J’ajoute aux déclarations ci-dessus que ce recueil de mes prétendues lettres, et un autre recueil qu’on vient de faire à Avignon, en deux volumes, ne sont qu’un tissu d’impostures. De telles éditions sont un véritable crime de faux, et je m’étonne qu’il y ait un seul gouvernement dans le monde qui tolère une licence si coupable.

Voltaire,
Gentilhomme ordinaire de la chambre du roi,
l’un des quarante de l’Académie française.
FIN DE L’APPEL AU PUBLIC.
  1. Imprimé dans le Journal encyclopédique du 15 novembre 1766, p. 127-136.
  2. Ces Lettres n’ont point été imprimées à Genève, mais à Amsterdam. (Note de Voltaire.) — Elles forment un volume in-8° de viii, 16 et 200 pages. L’éditeur fut Robinet, qui déjà, en 1765 (fin de 1764), avait publié les Lettres secrètes. On voit par la lettre à Damilaville, du 16 septembre 1766, que, dès ce temps-là, Voltaire s’occupait de son Appel au public. (B.)
  3. Lisez mars, et voyez, dans la Correspondance, la lettre de Voltaire, du 1er mars 1765.
  4. Dans le volume contre lequel réclame l’Appel au public, la lettre à Damilaville, du 1er mars 1765, est en effet imprimée comme adressée à M. Damoureux. L’édition de cette lettre en 16 pages in-8°, publiée par Damilaville, ne donnait pas en entier les noms, mais seulement M. de Vol..... à M. Dam......
  5. J’ai mis en note ce passage, objet de la réclamation de Voltaire. (B.)
  6. « On lit dans ces interpolations ces paroles : Plusieurs dames de la cour sont d’agréables commères qui aiment Jean-Jacques comme leur toutou. » (Note de Voltaire.)
  7. Voyez cette lettre dans la Correspondance.
  8. C’est celle dont Beuchot parle dans un Avertissement, tome XXIV, page 191.
  9. Elle a été écrite en anglais ; on en donnait une traduction inexacte.
  10. Il est vrai que Voltaire n’était pas en correspondance avec Lioncy ; mais c’est sous le nom de Charles Gouju qu’il composa, en 1761, la Lettre imprimée tome XXIV, page 255, et dont il s’agit ici.
  11. La lettre une fois lancée dans le public sous le nom du secrétaire de Voltaire, Wagnière a dû s’en dire l’auteur ; mais cette pièce est de Voltaire lui-même. Le passage dont il se plaint peut être une interpolation ; mais tel qu’il est dans les Lettres aux amis du Parnasse, il me paraît être de Voltaire. (B.) — Ce passage est mis en note à la page 138 du présent volume.
  12. Elle ne contient rien qui ne soit dans l’édition de Kehl ; et la version donnée par les éditeurs contient au contraire quelques mots qui ne sont pas dans le texte de 1766 ; la lettre à Mme du Deffant est du 27 janvier 1764.
  13. Ces trois lettres, formant 16 pages, et ayant une pagination particulière, ne sont pas comprises dans la table du volume.
  14. Page 4.
  15. Page 16.
  16. La Beaumelle ; voyez les Avertissements de Beuchot, tome XIV, et tome XV, page 87.
  17. Voyez, tome VIII, la Préface de Marmontel pour la Henriade.
  18. Voyez page 581, note 1.
  19. Voyez, tome II du Théâtre, le Discours préliminaire en tête d’Alzire.
  20. Voyez le début de l’Oracle des nouveaux philosophes (par l’abbé Guyon), 1759, in-12 ; 1760, in-12. Il a paru une Suite de l’Oracle des nouveaux philosophes, 1760, in-12. C’était dans sa lettre à Albergati Capacelli, du 23 décembre 1760, et imprimée alors, que Voltaire avait réprimé l’insolence de Guyon. (B.)
  21. Voyez tome XXIV, page 483 et suiv., les Éclaircissements historiques.
  22. Vernet ; voyez la Lettre curieuse de Robert Covelle, page 491.