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Après M. Renan

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Après M. Renan
Revue des Deux Mondes3e période, tome 114 (p. 445-462).
APRES M. RENAN

Nous n’entendrons plus tinter les cloches de la ville d’Is. Une voix unique va manquer au concert de notre monde, qu’elle avait tour à tour instruit, charmé, inquiété, révolté, amusé. On l’a justement comparée au trille d’Ariel, de l’esprit libéré des poids du réel, formé sur une autre planète pour une humanité différente de la nôtre, et qui frôlait du dehors les idées, les sentimens habituels des enfans d’Adam, en les transformant pour son usage. Un second exemplaire de l’hircocerf, comme il se nommait lui-même, ne sortira sans doute jamais des combinaisons de l’être. Je regardais, dans le cloître de Tréguier, deux vols d’oiseaux s’ébattre sur la tour d’Hastings ; des corneilles, habitantes de la vieille cathédrale, sédentaires sur ses arceaux, voletaient indéfiniment alentour, noires, timides, l’aile lourde et bornée ; au-dessus d’elles, l’orage avait ramené quelques mouettes ; blanches, légères, passantes d’aventure sans nids et sans attaches, ces coureuses d’horizons repartaient pour la mer, emportées aux vents du large qui fouettaient leur éternelle inquiétude, leur folie de tempête et d’illimité. Supposez là-haut une rencontre d’amour entre ces deux espèces : il en naîtrait un oiseau chimérique, travaillé par les instincts contraires des deux races, obstiné sur le cloître, entraîné vers les eaux fuyantes. Ce prodige hybride s’est réalisé une fois, dans l’esprit de M. Renan.

Je n’entreprends pas ici une étude suivie sur l’homme et sur son œuvre. Elle viendrait trop tard pour les curiosités hâtives, déjà gavées de détails par les reporters ; trop tôt pour les intelligences réfléchies, celles qui ont besoin d’un peu de lointain pour embrasser toute la montagne, qui suspendent une partie de leur jugement, attendant l’heure calme où tomberont les passions haineuses et les enthousiasmes de commande. Selon l’usage de cette maison, quand elle perd un de ses amis du premier rang, la dette commune sera plus amplement payée à M. Renan. Quelqu’un saura dire les beaux aspects de cette vie de labeur, la genèse des idées chez le philosophe, la magie du talent chez l’écrivain, l’exquise aménité des relations chez l’homme, ce qu’il y avait de charmant et d’un peu décevant dans cette bonhomie inattentive, qui se faisait affable pour tous, qui n’accordait l’audience intime à personne.

Si le biographe aborde les débats religieux où M. Renan fut mêlé, je le suivrai avec d’autant plus d’intérêt que je me sens inhabile à discerner la seule chose qui importe, les contre-coups définitifs de l’œuvre en discussion sur la pierre angulaire de l’Église. Je doute qu’on puisse décider, avant cinquante ans au moins, si M. Renan a servi l’idée religieuse, comme il l’affirmait sans relâche, ou s’il l’a desservie, comme le déplorent les avocats de l’Église qui ressentent douloureusement une blessure momentanée. Au XVIe siècle, quand se levèrent Calvin et Luther, on n’aperçut d’abord que le dommage causé à l’Église mère. Nous savons aujourd’hui que le désordre de la discipline et des mœurs l’avait gravement affaiblie ; un remède héroïque la fit revenir à elle-même et lui rendit des forces pour garder la direction de l’esprit moderne, avec les nouvelles exigences qu’il allait manifester. Réveillée en sursaut, toute saignante du membre arraché, l’Église opéra sa réforme intérieure et produisit la grande génération chrétienne du XVIIe siècle. À notre époque, la discipline et les mœurs sont irréprochables ; qui oserait soutenir que le progrès des sciences profanes n’appelait pas une rénovation des études théologiques, un élargissement de certains points de vue ? L’avenir dira si les recherches audacieuses de M. Renan ont stimulé cette évolution ; en ce cas il aurait été, comme tant d’autres, l’excitateur involontaire de la force traditionnelle qu’il se flattait d’énerver. On assure que la plus grande voix du monde catholique, sollicitée de porter un jugement sur l’auteur de la Vie de Jésus, n’aurait laissé tomber que cette parole : oportet hœreses esse. Je reconnais là une charité sur laquelle d’autres pourraient se régler, et une sagesse qui pénètre le sens profond du mot de saint Paul ; il est bon que des souffles inquiétans viennent parfois ranimer la lampe du sanctuaire.

Non, je ne veux pas remuer ces anciennes controverses ; et je ne me permettrai pas de discuter la sincérité d’un homme qui a toujours proclamé la persistance de son sentiment religieux, alors même qu’il le transportait sur des abstractions où le commun de nos semblables trouve peu de nourriture pour ce sentiment. À l’heure où M. Renan nous quitte, devant le large trou creusé par cette tombe dans le chemin intellectuel où nous marchions, on peut se proposer un plus utile sujet de méditation. Je voudrais, si la tâche n’est pas trop ardue pour mes moyens et pour un écrit de quelques pages, résumer en traits rapides le cycle d’idées dont il fut la plus haute expression, déterminer ce qui en reste, et discerner ce qui croît pour demain dans le champ qu’il abandonne à nos efforts. Un grand arbre nous masquait l’horizon ; nos regards habitués n’imaginaient pas un paysage composé sans cet élément ; l’arbre s’est abattu ; de nouvelles perspectives s’ouvrent dans le vide qu’a fait sa chute ; c’est l’instant de les reconnaître et d’y chercher notre route.

Je dois d’abord répondre à l’objection que je pressens chez beaucoup de personnes. — Vous exagérez, diront-elles, l’importance philosophique de M. Renan ; l’écrivain séduisit les imaginations par le prestige du bien-dire ; le philosophe, n’ayant de doctrine arrêtée sur rien, n’a pu marquer une empreinte solide dans l’esprit de ses contemporains. — Il y a dans ce lieu-commun une double erreur. Quand même il serait vrai que M. Renan n’eût pas de doctrine, sa valeur représentative n’en demeurerait pas moins des plus considérables dans notre temps. Il fut dans le monde des idées ce que Victor Hugo était dans le monde des formes : le miroir universel, l’interprète des façons de penser les plus répandues à son époque. Il a parlé quelque part « des grandes influences morales qui courent le monde, à la manière des épidémies, sans distinction de frontière et de race [1]. » Il fut le principal véhicule d’une de ces influences. Il s’examinait pour des milliers d’intelligences, moins lucides ou moins attentives ; et ces intelligences, sentant des affinités de complexion entre elles et lui, s’appropriaient les conclusions de son examen. Par l’effet d’une loi connue de tous, le réflecteur d’où n’émane aucune lumière propre augmente l’intensité de toutes les lumières qu’il réfléchit.

Mais est-il vrai que M. Renan n’eut pas de doctrine ? En avançant cette affirmation, on confond une doctrine avec un système. Il n’a pas laissé de système, c’est-à-dire un de ces moules de fer où le métaphysicien, qu’il soit Spinosa, Kant, Hegel, s’efforce d’enfermer l’univers ; instrument complet, puissant, qui travaille longtemps après que s’est refroidi le cerveau d’où il était sorti. M. Renan fut l’homme le moins soucieux de construire un système ; il eut une doctrine et une méthode, ce qui suffît amplement pour expliquer son long règne intellectuel. Les gens du monde, — il affectionnait cette désignation, où il mettait une pointe de dédain sacerdotal pour tout ce qui est du siècle, — les gens du monde l’ont très mal lu ; ils n’ont guère lu que ses fantaisies littéraires, ses propos de table, et le livre signalé par l’éclat des polémiques, la Vie de Jésus, qui est peut-être le moins substantiel, le moins révélateur de ses ouvrages. Trompés par les retouches et les sinuosités de cette pensée, dès qu’elle passe aux applications pratiques de son principe théorique, les gens du monde n’ont pas vu la persistance de ce principe, foi de prêtre breton, phare de granit autour duquel jouaient sans l’entamer les eaux vaines qui composaient pour M. Renan tout le reste de l’univers. Qu’ils lisent le premier livre, le grand livre de l’écrivain, l’Avenir de la science : et les articles de la même époque, si le livre leur paraît suspect de corrections ultérieures. L’auteur se connaissait bien, quand il inscrivait en tête de l’Avenir : Hoc nunc os ex ossibus meis et caro de carne meâ. En le livrant sur le tard à la publicité, il plaisantait son « vieux Pourana, » son « encéphalite, » et cette prétention d’un jeune homme de vingt-trois ans à régenter les hommes, qu’il n’avait jamais vus, du fond de la mansarde où il vivait avec ses bouquins. M. Renan comprenait-il que de tous ses ouvrages, l’Avenir de la science est celui où il est le plus facile de saisir l’erreur du principe ? C’est aussi, je me plais à l’ajouter, le plus généreux, le plus sincère, et à bien des égards le plus puissant ; un acte de foi et d’espérance égarées, qui restera le véritable titre d’honneur de son auteur. Oui, il y eut vers 1848, dans cette mansarde de la rue des Deux-Églises, un des plus nobles spectacles que l’humanité puisse offrir : une jeune intelligence uniquement et effroyablement tendue vers la recherche de la vérité, un cœur d’une moralité supérieure, une conscience-déchirée par un cruel sacrifice où n’entrait pas un grain d’intérêt terrestre. Le matin de sa vie intellectuelle méritait toute l’admiration qu’on lui prodigua sur le soir pour des qualités moins austères.

Si l’on met hors de compte les toutes dernières années de cette vie, où son ironie prit quelque chose d’inquiet et de fébrile, peut-être parce qu’il sentait le gouvernement des esprits lui échapper, — la suite de ses écrits et de ses paroles publiques, depuis l’Avenir de la science jusqu’à l’Examen philosophique de 1889, n’est pendant quarante ans que le développement des mêmes principes ; développement logique, scolastique ; pour qui regarde d’une vue attentive, le plus chatoyant et le plus moderne en apparence des philosophes demeura toujours l’élève de Saint-Sulpice, une raison pure lâchée dans les faits, fascinée par la rigueur de quelques propositions scolastiques.

Résumons ces propositions, qui reviennent dans chaque volume, exprimées avec les mêmes termes, comme les articles de son Credo. — L’univers obéit à des lois invariables, et l’on n’a jamais constaté de dérogation à ces lois. Il n’y a pas, il n’y a jamais eu dans le monde trace d’une volonté particulière, d’une intention, en dehors de celles qui sont le fait de l’intelligence humaine. Deux élémens, le temps et la tendance au progrès, expliquent l’univers. Une sorte de ressort intime, un nisus, pousse tout à la vie et à une vie de plus en plus développée. Il y a une conscience centrale de l’univers qui se forme progressivement et dont le devenir n’a pas de limites. (Ici, M. Renan ne fait que fondre et s’approprier les idées de ses maîtres allemands, Hegel et Schopenhauer.) L’avenir de l’humanité est dans le progrès de la raison par la science. Le seul instrument de connaissance est la science inductive ; au premier rang, les sciences de la nature ; ensuite les sciences historiques, en tant qu’elles empruntent les procédés analytiques du naturaliste, du chimiste. La poursuite de la vérité par la science est l’idéal divin que l’homme doit se proposer. Tout est illusion et vanité, saut le trésor de vérités scientifiques lentement acquises et qui ne se perdront plus jamais. Augmentées par la suite, elles donneront à l’homme un pouvoir incalculable, et la sérénité, sinon le bonheur.

Pendant quarante ans, M. Renan a réglé tous ses dires sur cette doctrine, tous ses travaux sur la méthode analytique qui en découle. Je défie qu’on relève dans ses ouvrages une seule contradiction à ces points fondamentaux. Dans le monde de la pensée, en dehors des groupes orthodoxes, il a gagné bon nombre de ses contemporains à ses convictions ; il en a fait pénétrer quelque chose jusque dans les esprits les plus réfractaires à la totalité de ses conclusions. Et déjà, suivant la loi de chute des idées, cette doctrine descend dans les masses irréfléchies ; en tombant chez les simples, elle se déforme, se contracte et se cristallise en un petit résidu tenace. J’en ai eu naguère un exemple frappant : je dois le rapporter ici, car je ne sais rien de plus suggestif.

Je recevais, il y a quelques mois, la visite de ce compagnon anarchiste qui s’avisa de venir échanger des vues et glaner des subsides chez la plupart de nos confrères du monde littéraire. Il avait un de ces crânes étroits, volontaires, où les circonvolutions cérébrales ne saisissent que deux ou trois idées, qu’elles ne lâcheront plus : merveilleux microcosme pour qui veut étudier ce qui subsiste de la pensée générale d’un temps, après que l’alambic populaire en a déposé l’essence dans ces petites cornues. Les grands systèmes philosophiques s’y retrouvent, concentrés en quelques pilules de Liebig. Mon homme n’avait à sa disposition que deux pilules ; elles résumaient deux siècles d’efforts de l’esprit humain. Il exposa son utopie, une société sans lois, sans liens, sans hiérarchie, où chaque individu, absolument libre, serait défrayé par la collectivité selon ses capacités et ses besoins. À toutes les objections que l’on devine, il avait une première réponse : « L’homme est naturellement bon ; c’est l’état social qui le déprave. Supprimez l’état social, il n’est plus besoin de lois et de protection mutuelle. » — Ceci n’est pas nouveau ; vous reconnaissez la pilule Rousseau, le résidu de tout le rêve du XVIIIe siècle. Mais comme j’insistais sur la difficulté de produire en quantité suffisante et de répartir dans la mesure des besoins les choses nécessaires à la vie, étant donné le peu de goût d’un grand nombre de citoyens pour le travail libre quand leur bien-être est assuré d’ailleurs, je me butai à un second axiome : « Grâce aux progrès indéfinis de la science et de la machinerie, l’homme, avec peu de travail, aura abondamment tout ce qu’il lui faut. La science améliorera sa condition et résoudra les difficultés que vous m’opposez [2]. » — Ceci est plus neuf et plus intéressant ; c’est la pilule Renan, l’Avenir de la science, le résidu de tout le rêve du XIXe siècle. En reconduisant le compagnon anarchiste, je le remerciai sincèrement de sa visite ; elle m’avait permis d’apercevoir, réduits et amalgamés au fond de ce pauvre creuset, tous les brillans sophismes qui ont occupé les sages de ce monde et travaillé notre société depuis deux cents ans.

Plus j’y songe, plus il me paraît qu’un mot caractérise la philosophie de M. Renan et le moment de l’histoire dont elle a traduit le malaise : on datera de ces idées et de cette époque le triomphe de l’individualisme. Le terme est barbare, mais il éveille une notion suffisamment claire, l’usage l’ayant déjà consacré pour exprimer l’ensemble de nos conditions politiques, sociales, intellectuelles. J’ai hâte d’ajouter que je n’attache à ce terme aucune défaveur absolue. L’individualisme est un des facteurs nécessaires de la civilisation, le pôle vers lequel gravitera toujours l’humanité, quand elle aura supporté des liens trop pesans à l’autre pôle, celui qui nous occupera tout à l’heure. Il a cela pour lui qu’il est conforme aux grandes lois de la nature, quand elle procède par sélection individuelle pour améliorer ses créations, quand elle les extrait, comme disait notre philosophe, « d’un énorme caput mortuum de matière gâchée. » Depuis trois siècles, les courans généraux ont porté notre occident vers ce pôle. La contrainte du moyen âge avait été trop dure ; la réforme fut le premier tressaillement de l’individualisme. La philosophie du XVIIIe siècle, de Bayle à Condorcet, en inaugura le règne dans les idées et en prépara l’avènement dans les faits. La révolution, abattant les constructions du passé, lui livra la table rase où il allait sortir toutes ses conséquences. Depuis 1789 jusqu’à nos jours, tous les établissemens du siècle ont été marqués au coin de l’individualisme. De grandes et belles forces lui ont dû leur éveil, en attendant que son excès nous apparût comme une cause de faiblesse. Dans l’ordre intellectuel, il s’est manifesté par le romantisme, exaltation du moi individuel, et enfin par la prédominance de l’esprit critique, qui donne la plus exacte mesure de ses progrès. Pour constater et définir le triomphe de l’individualisme, je laisse la parole à l’écrivain qui eut le don de résumer si clairement toutes ses vues d’ensemble :


Toujours grande, sublime parfois, la révolution est une expérience infiniment honorable pour le peuple qui osa la tenter ; mais c’est une expérience manquée. En ne conservant qu’une seule inégalité, celle de la fortune ; en ne laissant debout qu’un géant, l’Etat, et des milliers de nains ; en créant un centre puissant, Paris, au milieu d’un désert intellectuel, la province ; en transformant tous les services sociaux en administrations, en arrêtant le développement des colonies et fermant ainsi la seule issue par laquelle les Etats modernes peuvent échapper aux problèmes du socialisme, la révolution a créé une nation dont l’avenir est peu assuré, une nation où la richesse seule a du prix, où la noblesse ne peut que déchoir. Un code de lois qui semble avoir été fait pour un citoyen idéal, naissant enfant trouvé et mourant célibataire ; un code qui rend tout viager, où les enfans sont un inconvénient pour le père, où]toute œuvre collective et perpétuelle est interdite, où les unités morales, qui sont les vraies, sont dissoutes à chaque décès, où l’homme avisé est l’égoïste qui s’arrange pour avoir le moins de devoirs possible, où l’homme et la femme sont jetés dans l’arène de la vie aux mêmes conditions, où la propriété est conçue non comme une chose morale, mais comme l’équivalent d’une jouissance toujours appréciable en argent, un tel code, dis-je, ne peut engendrer que faiblesse et petitesse… Avec leur mesquine conception de la famille et de la propriété, ceux qui liquidèrent si tristement la banqueroute de la révolution, dans les dernières années du XVIIIe siècle, préparèrent un monde de pygmées et de révoltés [3].


Quand il écrivait ce réquisitoire sévère jusqu’à l’injustice, trop pessimiste à mon sens, mais si fortement motivé, M. Renan se doutait-il qu’il était lui-même la plus significative expression et le meilleur propagateur de ce régime individualiste dont il déplorait l’incohérence ? Il l’était par sa doctrine, qui fait des points de croyance et de la conception du devoir une affaire purement individuelle ; il l’était par l’abus du criticisme, qui achève de désagréger les derniers organismes encore existans ; il l’était par cet effroi de tout pouvoir spirituel, de tout dogme établi, qui lui faisait dire : « Nous craindrions de trop fortes unions, car elles nuiraient à la liberté… Pour nous, la division est la condition de la liberté [4]. » Et ailleurs : « L’unité de croyance, c’est-à-dire le fanatisme, ne renaîtrait dans le monde qu’avec l’ignorance et la crédulité des anciens jours. Mieux vaut un peuple immoral qu’un peuple fanatique ; car les masses immorales ne sont pas gênantes, tandis que les masses fanatiques abêtissent le monde, et un monde condamné à la bêtise n’a plus de raison pour que je m’y intéresse : j’aime autant le voir mourir. Supposons les orangers atteints d’une maladie dont on ne puisse les guérir qu’en les empêchant de produire des oranges. Cela ne vaudrait pas la peine, puisque l’oranger qui ne produit pas d’oranges n’est plus bon à rien [5]. » — Ne faudrait-il pas renverser le raisonnement, et dire plutôt que le paradoxal médecin guérissait les orangers en les empêchant de porter des oranges ? Ne le reconnaît-il pas, quelques pages plus loin ? « Il est possible que la ruine des croyances idéalistes soit destinée à suivre la ruine des croyances surnaturelles, et qu’un abaissement réel du moral de l’humanité date du jour où elle a vu la réalité des choses. À force de chimères, on avait réussi à obtenir du bon gorille un effort moral surprenant ; ôtées les chimères, une partie de l’énergie factice qu’elles éveillaient disparaîtra [6]. » Ce sera un des étonnemens de l’avenir que le mouvement d’idées suscité ou représenté par M. Renan ait pu coïncider avec l’établissement du suffrage universel ; et qu’on ait vu dominer au sein d’une démocratie la forme de génie particulière à cet aristocrate effréné, qui s’écriait : « Noli me tangere est tout ce qu’il faut demander à la démocratie [7]. » Je ne veux pas prendre au sérieux le rêve qu’il caressait par boutades, le bon tyran museleur des foules, protecteur des laboratoires où on lui composerait des dynamites perfectionnées. Mais notre philosophe était fait pour vivre dans quelque petite république grecque, au milieu d’une élite de citoyens qui agiterait les problèmes de métaphysique et de science, tandis que de nombreux esclaves pourvoiraient aux besoins de ces sages. Cette antinomie entre le tour d’esprit de M. Renan et le nouvel état social qui s’élaborait sous lui suffirait seule à nous faire douter de la longévité de sa doctrine. Il y a une infinité d’autres raisons pour en prévoir l’usure rapide.

On ne fait pas sa part au scepticisme ; il s’empare vite des derniers retranchemens qu’on prétendait lui disputer. Le nôtre a progressé, il côtoie souvent le nihilisme. Bien rares sont aujourd’hui ceux qui partagent l’ivresse juvénile d’où sortit ce livre, l’Avenir de la science. Certes, les plus raisonnables d’entre nous persistent dans le culte et l’amour de la science ; ils attendent d’elle, et en particulier des sciences de la nature, des clartés toujours plus vives. Mais nous croyons de préférence M. Renan, quand sa prudence tempère son enthousiasme et lui fait dire : « La science préserve de l’erreur plutôt qu’elle ne donne la vérité… On se trompe moins en avouant qu’on ignore qu’en s’imaginant savoir beaucoup de choses qu’on ne sait pas [8]. » Nous estimons que le pouvoir d’explication de la science est considérable, mais limité par d’infranchissables barrières, précisément aux points de l’horizon où noire esprit désire le plus passionnément s’avancer. Et les bénéficiaires du haut savoir ne seront jamais qu’un petit groupe, sans influence moralisatrice sur la masse des hommes, qui n’a ni le loisir ni le souci de les imiter. Quant au savoir rudimentaire, seul accessible à cette masse, nous sommes trop avertis qu’il ne donne ni moralité ni bonheur. Ce n’est qu’une clé indifférente, passe-partout qui ouvre au hasard le livre instructif ou consolateur, le journal aux suggestions perverses, et le formulaire des explosifs. On paraîtrait spéculer sur d’atroces coïncidences, si l’on disait que l’avenir de la science sera la fabrication de la dynamite à la portée de tous. Ne lisais-je pas hier, sous la plume de l’interprète le plus avisé des opinions bourgeoises : « Le péril social a commencé du jour où tout le monde a su lire. » Je n’en crois rien. Mais le péril social, qui exista de tout temps, a visiblement augmenté du jour où le peuple a désappris la lecture de certain petit livre, banni de l’école.

La science inductive est-elle le seul instrument de connaissance, la seule créatrice de vérité ? Il nous vient des doutes graves à cet égard ; nous serions tentés de faire une large place à l’intuition ; nous la lui ferions tout au moins dans le domaine moral, où l’intuition s’appelle la conscience. Surtout, nous sommes revenus de l’engouement qui fit voir dans la philologie, et plus généralement dans les recherches d’érudition, d’infaillibles moyens pour déchiffrer tous les rébus de l’histoire. Ici encore, nous donnerions volontiers raison à M. Renan contre M. Renan, aux heures découragées où il s’écrie : « Sciences historiques, petites sciences conjecturales, qui se défont sans cesse après s’être faites, et qu’on négligera dans cent ans [9] ! » Nous ne nous sentons pas capables d’obtenir une vérité objective, absolue, sur l’insaisissable, l’invisible passé. Un dessin des grandes lignes communément accepté, soit ; mais le détail exact nous échappe. L’expérience quotidienne des faits contemporains nous enseigne que ce détail a trop d’aspects divers. Les interprétations et les reconstructions historiques nous apparaissent comme les visions personnelles de quelques regards originaux, regards d’un Renan ou d’un Michelet, d’un Montalembert ou d’un Fustel de Coulanges, d’un Macaulay ou d’un Carlyle. Les uns avouent qu’ils peignent, d’autres soutiennent qu’ils photographient ; mais nous savons bien qu’aucun d’eux ne tient l’objet qu’il représente, et que chacun de ces esprits en a recréé l’image suivant les lois particulières de son optique.

M. Renan n’accordait de créance qu’à l’évidence historique ; en un sens, nous croyons être plus fidèles que lui à cette discipline. Devant les grands produits de l’histoire, qu’il s’agisse du monde romain, du moyen âge, de la révolution, ou d’un phénomène religieux tel que le christianisme, nous sommes surtout frappés par l’arbre immense, indéracinable, qui s’impose à notre vue comme un être vivant et fructifiant. Ce qu’on nous raconte de la ténuité et de la fragilité de ses premières racines nous touche peu. Voici le germe d’où est né le géant, nous dit-on ; ce germe est quelconque, sinon même avarié. C’est qu’on a mal vu, c’est qu’on ne pouvait pas voir le germe. Analysez des milliers de glands, que votre expertise vous montrera tous pareils ; vous ne saurez jamais dire pourquoi celui-ci a produit un chêne majestueux, tandis que les autres sont restés stériles ou n’ont donné que de maigres arbustes. Il y a eu pour ce gland désignation dans l’insondable, décret nominatif, comme disait M. Renan du chêne Hugo. En tout cas, si le mot de vérité a un sens, les premières vérités, pour nous, ce sont la grandeur et la force actuelles de l’arbre, que nous pouvons mesurer ; c’est sa vitalité persistante, son adaptation progressive à nos besoins ; la recherche des brindilles mortes qu’il a pu éliminer dans sa croissance n’est qu’un passe-temps amusant, secondaire.

De même, à certains égards, nous appliquons avec plus de rigueur que M. Renan sa doctrine sur les volontés prévoyantes de l’inconscient ; nous l’appliquons aux volontés inconscientes du peuple, ce qu’il ne faisait pas. Nous avons peine à le suivre, lorsqu’il écrit : « La lumière, la moralité et l’art seront toujours représentés dans l’humanité par un magistère, par une minorité, gardant la tradition du vrai, du bien, du beau [10]. » Peut-être ; mais alors il faut séparer la vie de la lumière, de la moralité et de l’art ; car cette minorité n’a pas le secret de donner la vie, secret dont le peuple est dépositaire. Les jugemens comme les créations du peuple sont souillés d’erreurs grossières, choquantes, mais ils reposent toujours sur un fond de vérité ; les établissemens comme les opinions des gens d’esprit sont rationnels, ingénieux, harmonieux, tout ce qu’on voudra, mais artificiels et souvent faux de toutes pièces. Le peuple crée ; les autres ne peuvent que façonner. Le peuple fait des saints et des gloires ; les autres ne font que des sages et des réputations. L’expérience des essais politiques et sociaux, quand on la poursuit assez longtemps pour distinguer ce qui est viable de ce qui ne l’est pas, laisse peu de doutes à cet égard. Les gens d’esprit font des lois, des chartes, des septennats, des combinaisons diplomatiques ; au moment où ils les font, rien ne semble plus judicieux, plus éminemment raisonnable, plus conforme aux besoins du pays, aux probabilités du lendemain, à la logique apparente des affaires humaines ; seulement ces inventions sont mort-nées, elles ne correspondent pas au vœu de la nature et de l’histoire, on le voit vite à l’usage. Le peuple ébauche des créations monstrueuses, ridicules, iniques ; il fait une république désordonnée et boiteuse, il fait avec des exagérations naïves une alliance étrangère qui n’est pas une alliance, il lait des syndicats ouvriers tyranniques ; mais parce qu’il a le sens de la vie, ces créations imparfaites sont vivantes, elles plongent dans la réalité, on les voit se développer et rentrer dans le plan général de l’histoire. Les gens d’esprit travaillent aux fondations populaires comme le jardinier qui taille un parc régulier dans la folle végétation d’une forêt. Le jardinier sait ce qu’il veut ; mais il ne dépend pas de lui de faire pousser un brin d’herbe, si la nature n’y a pas consenti ; la nature ne sait pas ce qu’elle veut, à notre estime du moins ; mais elle sait faire pousser. Nature et peuple ont reçu en propre le mystère de la vie. — Que l’on ne m’objecte pas les rares génies qui ont dirigé avec bonheur et sûreté les destinées d’une nation ; l’histoire nous les montre incarnant l’âme populaire ; ils n’ont fait œuvre vivante que dans la mesure et durant le temps où ils incarnaient cette âme. On peut discuter sur chaque cas particulier, et il est impossible de prouver les assertions en cette matière ; on y est averti par le sens historique. Ceux qui ne l’ont pas ne verront qu’un paradoxe dans ce qui était axiome pour un Michelet.

La vie ! c’est le premier besoin de l’humanité, avant même la vérité ; si tant est que vie et vérité ne soient pas synonymes. Les hommes ne se résoudront pas à vivre de ce qui suffisait à l’Ecclésiaste du Collège de France, « de l’ombre d’une ombre. » De là notre objection capitale contre la méthode en honneur dans l’école de M. Renan, notre peu de confiance dans la durée de cette méthode, qu’on pourrait appeler la destruction de la vie par l’analyse. Il a dit un jour : « Nous nous éloignons de la nature à force de la sonder. Cela est bien ; il faut continuer ; la vie est au bout de cette dissection à outrance [11]. » Conclusion difficilement soutenable ; prémisse rigoureusement vraie, et qui donne bien à réfléchir. On sent aujourd’hui dans le monde de la pensée une réaction contre ces empiétemens de la chimie intellectuelle, et comme l’arrêt épouvanté de l’être qui veut vivre devant le narcotique où il flaire le poison. Réaction tardive pour beaucoup d’entre nous ; nos efforts pour nous reprendre seront peut-être vains. Nous avons tous dormi de délicieux sommeils à l’ombre du mancenillier. Et c’est si curieux, si amusant, la chimie ! Mais ceux qui viennent, ceux qui arrivent d’en bas, restreindront des expériences où se volatilisent les alimens dont ils ont besoin. Ils n’accepteront plus l’erreur de raisonnement qui présente un corps organique comme suspect, artificiel et inutile, parce qu’on a su le décomposer en ses élémens premiers. La foule se précipite vers la source, assoiffée d’eau ; le chimiste a décomposé cette eau dans ses puissans voltamètres. Un court dialogue peut résumer le procès pendant entre l’analyse à outrance et l’instinct vital. — Nous voulons de l’eau. — Il n’y a pas d’eau ; il y a de l’hydrogène et de l’oxygène. — Refaites-nous de l’eau. — Je puis dissocier les élémens ; je n’ai pas le moyen de les réassocier. D’ailleurs, l’eau que vous demandez était fausse ; voici les véritables substances dont elle se composait, ces deux gaz. — Pourquoi fausse ? Ces gaz sont une chose ; l’eau en est une autre. Et c’est d’eau que nous avons soif. — Le bon sens de la foule n’aurait pas tort ; et l’on peut dire de même que toutes ces distinctions subtiles d’Esséniens et de Thérapeutes, tous ces dosages savans de légendes douteuses et de textes apocryphes, n’infirment pas la validité du christianisme ; ces composantes ont changé de nature en se combinant pour former un nouveau corps, l’organisme actuel et vivant que nous palpons.

L’humanité a soif, éternellement soif. Comme la tribu arabe, elle ne fixe ses tentes qu’auprès des puits où elle peut s’abreuver. Voilà ce qui menace à bref délai la fortune des philosophies desséchantes. Une fois leur nouveauté passée, quelques curieux continueront de s’y intéresser ; la grande caravane humaine fuira ce désert, malgré les séduisans mirages qui l’y appelaient. C’est qu’elle est frivole et crédule, dites-vous ; peut-être ; mais c’est aussi qu’elle est conduite par l’instinct des lois de la vie ; et vous avez reconnu que nos explications rationnelles de l’univers, dans la nuit où il nous roule, s’arrêtaient à ce ressort intime comme à la dernière et suprême cause où nous puissions atteindre. M. Renan fut le philosophe des heureux. Hélas ! que cela réduit à peu de gens un cercle de disciples ! Il le sentait bien : « Ce qui fera toujours défaut à mon église, c’est l’enfant de chœur… Ma messe n’aura pas de servant [12]. »

Malgré tout, la philosophie qui nous occupe pourrait défier nos pronostics, s’il était prouvé que le régime dont elle fut l’expression se maintiendra longtemps encore. J’ai essayé de montrer qu’elle était la traduction de l’individualisme dans l’ordre intellectuel. Que faut-il penser des chances de durée de l’individualisme ? Un long cri de lassitude répond autour de nous à cette interrogation. Depuis les guides de la pensée française comme M. Taine, comme M. Renan lui-même, qui stigmatisait notre désarticulation sociale tout en l’aggravant, jusqu’au plus humble ouvrier qui la maudit sans pouvoir se la définir, une même condamnation, raisonnée ou instinctive, s’élève contre les excès de l’individualisme. Notre société, effrayée de son émiettement progressif et du peu de résistance qu’elle offre aux entreprises des désespérés, commence à se tourner vers l’autre pôle historique ; celui qu’on pourrait appeler, par opposition à l’individualisme et en détournant un mot de son sens usuel, le socialisme. Je supplie le lecteur d’oublier les acceptions courantes, économiques et politiques, de ce terme ; je n’en trouve pas de meilleur pour exprimer l’ensemble des besoins qui se font sentir, besoins d’ordre, de hiérarchie, de liens sociaux, de garanties mutuelles, de symboles communs, besoins de stabilité pour les familles et leurs biens dans une assiette plus équitable de ces biens, besoins de groupement entre les cellules de la ruche, en dehors de la tyrannie de l’État. Les penseurs raisonnent les données du problème, les spécialistes proposent des recettes, et cela ne nous mènerait pas bien loin, si l’on n’entendait au-dessous le grondement impérieux des masses ; des masses irritées de sentir leur faiblesse sociale, alors que les institutions ont remis entre leurs mains tous les instrumens du pouvoir politique, irritées de voir se reconstituer une féodalité sans devoirs, sans suzerain modérateur, féodalité d’autant plus pesante qu’elle est souvent anonyme, viagère, et sans attaches réelles au sol. Ce peuple si amoureux de liberté a oublié du coup son ancienne chimère. L’illusoire liberté que lui assurait l’individualisme révolutionnaire, il semble prêt à la sacrifier pour obtenir de l’appui mutuel socialiste plus de garanties pour son bien-être et sa dignité.

On cherche à le contenter. Il n’est question que de lois sociales ; et à la façon dont on s’y prend, il semblerait qu’on ait bien peu réfléchi sur le sens de ce mot. M. Renan, qui réfléchissait sur tout, l’a défini avec beaucoup de sagacité ; quand il marquait la distinction entre la loi juive, toute sociale et morale, enchaînant l’homme dans sa conscience intime, et les lois grecques ou romaines, purement politiques, ne s’occupant que du droit abstrait, entrant peu dans les questions de bonheur, de moralité privée ; la première faite pour le sujet, la seconde pour l’objet [13]. Comme nous ne pouvons plus demander des codes à Moïse, — et s’il revenait, nous ne demanderions pas nos lois sociales à cet Hébreu, on se défierait, — il faut bien reconnaître, au risque de chagriner beaucoup de gens, que l’Église aurait seule qualité pour édicter de véritables lois sociales. Ne craignez rien, on ne les lui demandera pas. Pas de sitôt, du moins.

Le mouvement vers le pôle socialiste est si irrésistible que bien des regards se reportent, au grand scandale de plusieurs et à la surprise de tous, sur l’époque de l’histoire qui s’est le plus rapprochée de ce pôle, sur le moyen âge. C’était inévitable. Quand reparaissent les abus caractérisés d’une période historique, on est tenté de rechercher dans cette période les garanties qu’elle inventa pour s’en défendre. Une résurrection de la féodalité devait ranimer l’esprit des communes, des organisations de métiers, des patronages. En bas, notre monde ouvrier, avec sa façon d’entendre les syndicats, revient au principe corporatif dans ce qu’il eut de plus exclusif. En haut, les mystiques et les artistes vont en pèlerinage à Fiesole ; les psychologues et les philosophes rationalistes découvrent saint Thomas d’Aquin ; ce leur est un agréable étonnement de trouver dans le thomisme une science totale de l’univers, un système qui formule, avant Schopenhauer et M. Renan, la théorie dont nous sommes le plus imbus, le développement de la vie suivant une loi unique par l’inclination interne du conscient et de l’inconscient [14]. D’autres subissent la fascination de cet étrange Tolstoï, qui rhabille à la russe les doctrines ascétiques et les prédications fraternelles de nos sectes médiévales ; on sourit des solutions exagérées et impraticables qu’il propose, mais on donne intérieurement raison à toutes les déductions qu’il tire de son principe : « La vie individuelle ne peut pas être heureuse… la vie individuelle n’est qu’un amoindrissement continuel… » Et peu s’en faut que son influence sur des âmes lointaines ne prime aujourd’hui celle même de M. Renan. Je vois enfin un symptôme significatif de notre attente dans la curiosité générale, souvent nuancée de sympathie, qui s’attache de préférence aux personnages européens du premier plan chez lesquels on relève de singulières affinités avec le moyen âge : l’empereur d’Allemagne, le tsar de Russie, le pape surtout, ce pape dont le geste large et audacieux, écartant trois siècles de diplomatie de cabinet, va ressaisir aux origines la tradition des grands pontifes rassembleurs de foules, émancipateurs de peuples, législateurs sociaux.

Le moyen âge ! Les ténèbres, la théocratie, les bûchers ! J’entends les protestations indignées, et tout d’abord le cri d’horreur de ceux que l’ordre actuel a pourvus de nouveaux fiefs. On me fera la grâce de croire que je ne réclame pas les Institutions de saint Louis, que je n’attends ni ne souhaite le retour d’un chimérique revenant d’opéra. Mais dans notre impuissance à nommer ce qui n’existe pas encore, nous sommes bien obligés, devant certaines évolutions probables, d’aller en rechercher le type dans les séries historiques qui ont un nom et une figure. On ne me prêtera pas davantage, je l’espère, l’idée ridicule de biffer la Révolution. Avec tous les vices que M. Renan signalait dans ses résultats, elle nous a fait une seconde nature que nous ne pouvons plus dépouiller : in ipsa vivimus, movemur et sumus. Le problème qui s’impose à nos recherches est celui-ci : consolider les acquisitions inaliénables de la Révolution en les fortifiant avec la moelle des siècles antérieurs. Je ne préconise d’ailleurs aucune tendance : j’essaie d’observer le retrait d’une marée, l’approche d’une autre. Les meilleurs témoins sont les bénéficiaires de l’individualisme ; écoutez les objurgations amusantes que leurs journaux adressent sans relâche à la classe ouvrière : « Malheureux ! vous ne voyez donc pas que vous retournez sans le savoir au moyen âge ? » Les ouvriers n’ont cure de ces évocations d’un fantôme historique ; ils suivent leur instinct. Il n’y a de plus amusant que le contentement des anciens conservateurs, des réactionnaires naïfs, quand on leur annonce que les objets de leurs regrets pourraient bien revivre sous d’autres formes. Ils s’imaginent que ce sera pour renflouer leur barque ! Ils ne se doutent pas qu’ils seront les premières, les plus certaines victimes de leur culte restauré. Quand l’esprit d’un temps revient dans un autre, il ne réintègre pas son ancien corps ; il s’en refait un avec des élémens nouveaux, entièrement différens, où l’on aura peine à le reconnaître ; son premier soin sera d’éliminer tous ceux qui croyaient pouvoir se réclamer de lui.

Quelle que soit la forme des réorganisations appelées par le vœu intime de notre société, elles ne pourront aboutir que par le lien commun, — religio, — d’un symbole et d’une discipline morale. Parmi les foyers de force morale que nous connaissons, l’Église apparaît comme le seul assez vaste et assez puissant pour procurer les élémens de cette reconstitution. M. Renan découvrait avec sagacité une des chances de l’Église, lorsqu’il ajoutait, après la page sur notre décomposition que j’ai citée plus haut : « On s’étonne souvent de la force que possèdent en province le clergé, l’épiscopat. Cela est bien simple ; la révolution a tout désagrégé ; elle a brisé tous les corps, excepté l’Église ; le clergé seul est resté organisé en dehors de l’État. Comme les villes, lors de la ruine de l’empire romain, choisirent pour représentant leur évêque, l’évêque sera bientôt, en province, seul debout au milieu d’une société démantelée [15]. » Cela est vrai dans l’ordre social ; dans l’ordre spirituel, l’Église est la pierre d’aimant où tendent fatalement ces aspirations idéalistes, mystiques, morales, qui donnent à l’élite des générations nouvelles une physionomie si attachante et si confuse. Précisément à l’heure où tant de regards se tournent vers elle, cette force au repos se met en mouvement ; elle revient s’alimenter aux sources populaires : l’Église comprend que ces sources montent pour tout submerger. Réussira-t-elle à les capter, à leur donner un lit et une direction ? Toute la question d’avenir pour notre race est là. Sinon, malgré la louable multiplication des écoles, notre peuple glissera de plus en plus dans ce paganisme matérialiste dont M. Taine signalait naguère les progrès ; les bouleversemens inévitables et la victoire certaine des masses populaires seront d’ordre tout matériel ; énervé par des convulsions fréquentes, impuissant à se reconstituer faute d’une base morale, le groupe humain auquel nous appartenons disparaîtra sous la poussée des races plus jeunes et plus saines que l’histoire tient toujours en réserve, pour recueillir la succession des espèces épuisées.

Renonçons à préjuger ce qui sortira de l’incubation présente. Un seul point paraît acquis à nos conclusions : le règne de l’individualisme chancelle, et la philosophie qui en fut l’auxiliaire perd du terrain. Est-ce à dire que tout ce labeur de rares esprits va s’évanouir sans laisser de traces ? Non certes ; l’humanité retiendra les parcelles d’or qu’ils ont trouvées ; et M. Renan en particulier aura mis une marque durable sur les intelligences. Il les ébranla, il les élargit ; elles devront se consolider, elles ne pourront plus se rétrécir. La notion des lois invariables qui gouvernent l’univers, si fortement établie par lui, ne pourra plus être séparée de l’enseignement où l’on professe l’institution divine de ces lois. Le philosophe n’aura pas vaincu les évidences de la conscience par ses argumentations contre l’existence d’un Dieu personnel ; mais il aura continué la tâche de tous les penseurs en reculant un peu plus loin la cause des causes. Ce recul incessant ne détruit rien de l’Être souverain qu’il grandit ; il est la conséquence nécessaire de tout le travail de l’intelligence humaine, depuis le sauvage qui adore un fétiche de bois devant sa porte jusqu’à Pascal et à Leibniz. Chaque découverte qui nous révèle notre monde plus vaste dans l’espace et plus ancien dans le temps éloigne sans l’amoindrir le Créateur de ce monde ; les progrès de la connaissance nous contraignent chaque jour à allonger la chaîne des causes avant d’arriver à la cause première. L’humanité devient presbyte en prenant de l’âge ; elle le sera un peu plus après M. Renan. L’objet regardé ne change ni de dimension, ni de place, parce que l’œil modifié le situe plus loin.

En dehors des thèses controversables pour la foi religieuse, M. Renan a versé sur notre esprit une allusion d’aperçus profonds et limpides. Il n’est plus permis de toucher à une question sans tenir compte de ses jugemens, toujours ingénieux, parfois si solides. Nul n’aura résumé comme lui, avec prudence et clarté, l’état présent de nos connaissances ; par exemple, dans cette belle Lettre à M. Berthelot [16], de 1863, qui est comme le bréviaire des sciences naturelles et historiques au XIXe siècle. Il y faudrait ajouter et retrancher bien peu de mots, suppléer l’affirmation absente au-delà des recherches sur la constitution de la matière, pour qu’elle fût le bréviaire de tout homme instruit et religieux.

Je crains qu’on oublie ces services, dans la réaction qui se prépare contre les erreurs d’une doctrine et les abus d’une méthode. L’expérience que nous avons des reviremens contemporains autorise à prévoir trop de dénigrement ou trop d’oubli après trop d’apothéose. Pour beaucoup d’admirateurs, mes appréciations paraîtront aujourd’hui tièdes, sinon injustes ; si je les réimprime dans quelques années, je gage qu’on les taxera alors de concessions démesurées à un vieil engouement. L’œuvre de M. Renan souffrira peut-être une longue éclipse. Puis, qui sait ? Après des siècles, quand le balancement alternatif de l’esprit humain ramènera une période de rationalisme, on découvrira, on lira cette œuvre avec délices, comme nos savans de la Renaissance découvraient et lisaient les philosophes de la Grèce. Des Budé, des Casaubon, referont une gloire à notre Platon ; ils retrouveront chez lui beaucoup de leur humanité plus développée, un peu de leur christianisme agrandi, et cet orgueil de la raison qui se redresse après les longues soumissions, pour s’abattre de nouveau quand une fois de plus elle a trop présumé d’elle-même. En relisant tant de pages exquises et sagaces, qui dépouilleront avec le temps ce qu’elles ont contenu pour nous de propriétés malignes, on voudrait croire que leur auteur était mauvais prophète lorsqu’il prédisait le naufrage total de la littérature du XIXe siècle.

Aux heures prochaines que ce siècle doit marquer avant de finir, peut-être serons-nous en bien petit nombre, nous qui nous pencherons, pour entendre encore, sur les ruines de la ville abîmée dans l’Océan. L’Océan, père de la vie, furieusement occupé à faire de la vie, va rouler sur elle ses flots indifférens. Sourd aux tintemens enchantés qu’il étouffe, il dérobera aux regards des hommes, uniquement soucieux de la vie, les parties solides de ces belles ruines ; loin des oreilles inattentives, il dispersera les dernières vibrations des cloches de la ville d’Is.


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUE.

  1. Vie de Jésus, p. 454.
  2. Comparez, Dialogues philosophiques, Probabilités, p. 85. — « Qu’on se figure la révolution sociale qui s’accomplira quand la chimie aura trouvé le moyen, en imitant le travail de la feuille des plantes et en captant l’acide carbonique de l’air, de produire des alimens supérieurs à ceux que fournissent les végétaux et les bêtes des champs,.. » — et tout ce qui précède et suit.
  3. Questions contemporaines, préface, p. III.
  4. Questions contemporaines, l’Avenir religieux des sociétés modernes, p. 352.
  5. L’Avenir de la science, préface, p. X.
  6. Ibid., p. XVIII.
  7. Souvenirs d’enfance, préface, p. XX.
  8. L’Avenir de la science, préface, p. XIX.
  9. Souvenirs d’enfance, p. 263.
  10. L’Avenir de la science, préface, p. IX.
  11. Souvenirs d’enfance, préface, p. IX.
  12. Souvenirs d’enfance, p. 156.
  13. Vie de Jésus, p. 11, et Histoire du peuple d’Israël, passim.
  14. Voir les travaux de M. Gardair, déjà signalés par la Revue. La renaissance thomiste dont M. Gardair s’est fait l’apôtre, en pleine Sorbonne, excite une attention croissante parmi les jeunes gens curieux d’idées nouvelles.
  15. Questions contemporaines, préface, p. 4.
  16. Fragment philosophiques, p. 153.