Après la pluie, le beau temps/12

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XII

MADEMOISELLE PRIMEROSE CHANGE DE LOGEMENT


Le lendemain de la sortie de Georges et de Jacques, Geneviève, qui avait pensé plusieurs fois à l’invitation qu’avaient acceptée ses amis de Saint-Aimar, demanda à sa bonne pourquoi ils n’étaient pas venus la veille.


La bonne.

Je n’en sais rien ; leur mère n’aura peut-être pas voulu les laisser venir sans elle.


Geneviève.

Peut-être sont-ils malades. Si nous y allions dans l’après-midi, ma bonne ?


La bonne.

Très volontiers ; nous partirons vers deux heures. »

Geneviève se mit au travail ; sa bonne, qui était assez instruite, lui donnait des leçons de lecture, d’écriture, de calcul et de couture. Un peu avant déjeuner, Geneviève descendit chez son oncle ; il fut assez froid avec elle et ne lui parla ni de Georges ni de Jacques.

Ils déjeunèrent en silence ; à peine avaient-ils fait quelques pas devant le château qu’ils virent arriver Mlle Primerose. M. Dormère alla au-devant d’elle.


Mademoiselle Primerose.

Bonjour, mon cousin ; j’espère que j’ai été discrète hier.


M. Dormère.

Pourquoi n’êtes-vous pas venue, ma cousine ? j’aurais été charmé de vous voir.


Mademoiselle Primerose.

Je ne pouvais pas le deviner, du moment que vous ne me faisiez rien dire. Avec un homme comme vous, il faut être prudent et discret.


M. Dormère, souriant.

Un homme comme moi ! Que suis-je donc pour que vous soyez obligée à tant de discrétion ?


Mademoiselle Primerose.

Vous êtes l’homme le plus impérieux que j’aie jamais vu. Avec vous il faut toujours des permissions pour tout.


M. Dormère.

Qui est-ce qui vous a ainsi prévenue contre moi ? Serait-ce ?…


Mademoiselle Primerose.

Bon, voilà que vous allez accuser tout le monde. Comme si je n’avais pas de bons yeux et de bonnes oreilles.


M. Dormère.

Trop bons, ma cousine, puisqu’ils voient et entendent ce qui n’est pas. Pourquoi Louis et Hélène ne sont-ils pas venus voir Georges hier ?


Mademoiselle Primerose.

Parce que j’ai conseillé à leur mère de ne pas les laisser venir.


M. Dormère.

Pourquoi cela ?


Mademoiselle Primerose.

Pourquoi ? pourquoi ? Parce qu’ils auraient pu vous gêner.


M. Dormère.

Me gêner, moi ? Mais c’est Georges qu’ils venaient voir et pas moi.


Mademoiselle Primerose.

C’est égal ; je sais ce que je dis.


M. Dormère, se tournant vers sa nièce.

Geneviève, est-ce que tu n’as pas invité tes amis à venir déjeuner avec Georges ?


Geneviève.

Oui, mon oncle. Ils m’ont dit qu’ils viendraient.


Mademoiselle Primerose, faisant une révérence moqueuse.

Mais moi, monsieur, je n’ai pas été invitée et j’ai…


M. Dormère.

Et vous vous êtes fâchée ? C’est très mal ; vous savez bien que vous venez quand vous voulez. Depuis le nombre d’années que je vous connais, je ne suis pas en cérémonie avec vous. Si vous désiriez accompagner les enfants, pourquoi ne l’avez-vous pas dit à Geneviève ?


Mademoiselle Primerose.

Je l’ai dit, mais elle n’a pas osé m’inviter sans l’autorisation du pacha de Plaisance.


M. Dormère.

C’est bête à Geneviève, elle a voulu faire la victime, comme toujours.


Mademoiselle Primerose.

Mais pas du tout. C’est vous qui allez, comme toujours, tomber sur elle avec votre tyrannie accoutumée.


M. Dormère.

Tyrannie ! Moi tyran ! Mais qu’avez-vous donc aujourd’hui, ma cousine ?


Mademoiselle Primerose.

Je n’ai rien, monsieur, je n’ai rien ; c’est l’esprit de justice que je possède malheureusement plus que vous, qui me fait bouillir devant l’oppression tyrannique, je répète le mot.


M. Dormère.

Mais, ma cousine, je vous demande encore une fois : qu’avez-vous ? Est-ce pour me dire toutes ces belles choses que vous venez me voir aujourd’hui ?


Mademoiselle Primerose.

Pas du tout ; elles me sont échappées malgré moi ; je viens vous faire une visite d’amitié.


M. Dormère, avec ironie.

En effet, vous me témoignez une grande amitié.


Mademoiselle Primerose.

Plus que vous ne le pensez, mon cher. Voyons, causons comme de vieux amis. Voulez-vous me donner Geneviève pour la journée, avec Pélagie et Rame ?


M. Dormère.

Très volontiers ; depuis le départ de mon pauvre Georges, je suis habitué à être seul.


Mademoiselle Primerose.

Seul ! allons donc ! C’est parce que vous le voulez bien que vous êtes seul. C’est votre faute, je ne vous plains pas. Vous avez Geneviève qui est charmante, et Rame qui est très amusant. Et puis moi, qui viendrais chez vous tant que vous voudriez. Je m’ennuie chez Cornélie ; malgré notre amitié d’enfance, elle m’assomme horriblement avec son air froid, ses airs de reine et son caractère impérieux. Tenez, pour parler franchement, je venais vous demander si vous vouliez me garder une quinzaine de jours dans votre pachalik.


M. Dormère.

Tant que vous voudrez, si vous ne vous ennuyez pas du tête-à-tête.


Mademoiselle Primerose.

M’ennuyer ! Il n’y a pas de danger ; je ne m’ennuie jamais quand je peux parler à mon aise. Faites préparer ma chambre, j’emmène Geneviève et nous reviendrons dans deux heures avec ma malle et ma femme de chambre.

« Allons, viens, Geneviève, et ne prends pas ton air effaré : tu vois bien que ton oncle consent. »

Geneviève avait été effrayée de tout ce qu’avait dit Mlle Primerose et de son projet de passer quinze jours à Plaisance ; elle regardait son oncle et ne bougeait pas, attendant sa permission.


M. Dormère.

Va, ma fille, va chercher ton chapeau pour accompagner ta cousine et revenir avec elle. Dis à ta bonne de préparer l’appartement de Mlle Primerose. »

Geneviève monta chez sa bonne.


Geneviève.

Ma bonne, mon oncle te fait dire de préparer un appartement pour ma cousine Primerose.


Pélagie.

Mlle Primerose ! Pourquoi cela ? est-ce qu’elle est malade ?


Geneviève.

Non, ma bonne ; c’est pour passer quinze jours ici avec sa femme de chambre.


Pélagie.

En voilà une idée ! Elle va nous faire des cancans, des histoires à n’en plus finir.


Geneviève.

Veux-tu me donner mon chapeau, ma bonne ? Il faut que j’accompagne Mlle Primerose à Saint-Aimar pour aller chercher sa malle et sa femme de chambre.


Pélagie.

Tiens, ma pauvre Geneviève, voici ton chapeau ; prends garde aux questions de Mlle Primerose ; réponds-y le moins possible ; tu sais comme elle est bavarde, elle fait des affaires d’un rien et répète tout à sa manière.


Geneviève.

Oui, ma bonne, sois tranquille : je ne lui parlerai de rien et surtout pas de Georges. »

Geneviève prit son chapeau, embrassa sa bonne et descendit.


Mademoiselle Primerose.

Partons vite, ma petite cousine, et revenons plus vite encore, pour que ton oncle ne soit pas seul trop longtemps. Au revoir, mon cousin, nous reviendrons bientôt. »

Mlle Primerose partit presque en courant, traînant après elle Geneviève, qui avait peine à la suivre.

M. Dormère, resté seul, se demanda s’il aurait le courage de supporter le bavardage assommant de Mlle Primerose.

« Au total, se dit-il, je pourrai m’en aller quand elle m’ennuiera trop ; le soir je lui ferai faire une partie de piquet ou de trictrac ; dans la journée elle bavardera avec Geneviève, Pélagie, Rame et tous ceux qu’elle pourra ramasser ; elle pourra m’être utile pour Geneviève ; elle est fort instruite, elle lui donnera des leçons d’histoire, de musique, etc.

« Je crois que ce sera mieux pour moi que de vivre seul. Geneviève n’est rien comme société ; je ne puis vaincre mon antipathie contre cet enfant ; elle n’aime pas mon pauvre Georges, qui ne peut plus la souffrir : et c’est tout simple, il est toujours grondé à cause d’elle. — Et j’ai encore dix années au moins à passer avec elle, car je ne puis pas raisonnablement la marier avant dix-huit ou dix-neuf ans. »

Geneviève pendant ce temps répondait à peine aux questions de Mlle Primerose, qui ne cessait de l’interroger sur Georges, sur Jacques, sur ce qu’ils avaient dit, sur ce qu’ils avaient fait. Malgré toutes les précautions de Geneviève, Mlle Primerose s’aperçut bien vite de sa préférence pour Jacques et du silence qu’elle gardait pour Georges ; aussi se promit-elle de faire parler Rame, toujours enchanté de raconter ce qui avait rapport à sa chère petite maîtresse.