Après la pluie, le beau temps/14

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XIV

INSTALLATION DE MADEMOISELLE PRIMEROSE

ÉDUCATION DE GENEVIÈVE


Quand la confusion de Mlle Primerose fut passée, elle examina son appartement.

« À la bonne heure, s’écria-t-elle, voilà un joli appartement, et bien meublé, et tout ce qu’il faut sous la main. Venez donc voir, Azéma… Azéma ! où êtes-vous ? — Serait-elle sortie, par hasard ? Je parie qu’elle est restée dans la cuisine à jacasser avec toutes ces femmes. Je ne comprends pas ces bavardes qui parlent, parlent comme des pies, à propos de rien, qui disent cent paroles pour une. Cette Azéma, elle ne vous laisse pas dire un mot ; il faut toujours que ce soit elle qui ait la parole. Et si du moins elle vous apprenait quelque chose ! mais non ; jamais rien. »

Mlle Primerose continua à parler ainsi toute seule jusqu’à l’arrivée d’Azéma ; ce fut alors un flux de paroles bien autre que ce qu’elle reprochait à la pauvre fille, qui n’eut pas le temps de placer un mot.

Pendant que Mlle Primerose rangeait ses affaires dans la chambre, Geneviève revenait à Plaisance avec Pélagie et Rame, celui-ci outré de l’oubli de Mlle Primerose.

« Moi jamais laisser aller petite maîtresse seule avec cousine, marmottait-il tout bas. Elle parler, parler et penser à rien. Oublier petite Maîtresse ! »

Quand Geneviève fut de retour, que Mlle Primerose l’entendit revenir, elle courut pour la recevoir ; Rame se précipita au-devant de Mlle Primerose et voulut l’empêcher d’avancer en se mettant devant Geneviève.

« Laissez-moi passer, Rame », dit Mlle Primerose.


Rame.

Non, vous pas passer.


Mademoiselle Primerose.

Qu’est-ce qui vous prend donc ?


Rame.

Vous oublier petite Maîtresse.

— Imbécile ! » s’écria Mlle Primerose en lui donnant un léger coup de poing dans l’estomac pour le faire reculer.


Rame.

Rame pas bouger. Rame pas content. »

Geneviève avait ri d’abord en voyant la contestation de Mlle Primerose avec Rame ; mais quand elle vit l’obstination qu’il mettait à barrer le passage, elle lui prit le bras en disant :

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« Imbécile ! » s’écria Mlle Primerose.


« Laisse passer ma cousine, mon bon Rame ; tu vois bien qu’elle est fâchée de m’avoir oubliée. Voyons, Rame, écoute-moi, ne sois pas entêté. Veux-tu me faire de la peine en étant impoli pour ma cousine ? »

Rame abaissa les bras et se rangea, en disant d’un ton radouci :

« Moi faire comme veut petite Maîtresse. »

Geneviève s’approcha de Mlle Primerose qui était rouge de colère ; elle lançait à Rame des regards furieux et ne songeait plus à embrasser Geneviève.


Mademoiselle Primerose.

Je vais vous faire gronder, monsieur Rame ; je dirai à mon cousin que vous êtes un grossier.


Rame.

Et Rame plus raconter d’histoires à Mam’selle Primerose ; pas dire quoi dit Moussu Dormère, pas raconter quoi fait Moussu Georges, Moussu Jacques. Mam’selle Primerose plus rien savoir. Voilà. »

« C’est qu’il le ferait comme il le dit, pensa Mlle Primerose. C’est méchant, ces nègres. »

Elle tendit la main à Rame ; il se mit à rire.


Rame.

Moi savoir quoi vous aimer et moi pas peur. Mais moi pas serrer main qui donne coup dans l’estomac à Rame.

Mlle Primerose rit aussi et s’en retourna avec Geneviève.


Mademoiselle Primerose.

Vois-tu, Geneviève, comme ma chambre est jolie ? Tu viendras prendre des leçons chez moi ; je t’apprendrai l’histoire, la géographie, le dessin, la musique, tout ce que tu ne sais pas.


Geneviève.

Oh ! que je serai contente, ma bonne cousine ! J’ai tant envie d’apprendre et je ne sais rien. »

Mlle Primerose acheva de s’installer et prépara les objets nécessaires pour les leçons que Geneviève demandait à commencer dès le lendemain.

Mlle Primerose passa la première soirée à parler à M. Dormère de son désir de donner quelque instruction à Geneviève, mais il lui fallait, disait-elle, la permission de son cousin, qui la lui donna avec empressement.


Mademoiselle Primerose.

Vous voulez donc bien, mon cousin, que je lui apprenne l’histoire, dont elle ne sait pas le premier mot ?


M. Dormère.

Sans doute, ma cousine ; cela va sans dire.


Mademoiselle Primerose.

Vous comprenez, mon cousin, que l’histoire est une étude nécessaire pour une petite fille. Personne n’en a soufflé mot à cette enfant. Si je n’étais pas là pour la lui apprendre, elle serait ignorante comme une cruche. Il faudra aussi que je lui apprenne le calcul ; elle ne sait seulement pas que deux et deux font quatre, la pauvre enfant. Vous permettez, mon cousin, n’est-ce pas ?


M. Dormère, impatienté.

Oui, oui, trois fois oui, ma cousine ; tout ce que vous voudrez : le chinois si vous voulez.


Mademoiselle Primerose.

Oh ! le chinois ! Je n’en sais pas un mot ; comment voulez-vous que je lui apprenne le chinois ? Quelles idées vous avez en éducation ! À quoi lui servirait le chinois ? C’est absurde, le chinois. C’est fort heureux que vous ne vous soyez pas mêlé de l’éducation de Geneviève. Cette invention de lui apprendre le chinois !


M. Dormère, de même.

Mais, ma chère cousine, c’est une plaisanterie que j’ai faite afin de vous faire voir que j’avais toute confiance en vous pour lui apprendre tout ce que vous voudrez.


Mademoiselle Primerose.

Il ne faut jamais plaisanter sur l’éducation. C’est une chose très sérieuse que l’enseignement. — À propos, je dois vous prévenir que si je ne reste ici que quinze jours, je n’aurai le temps de lui rien apprendre. Dans l’intérêt de Geneviève, il faut que je vous demande de me garder plus longtemps.


M. Dormère.

C’est une bonne pensée dont je vous remercie, ma cousine.


Mademoiselle Primerose.

Combien de temps puis-je passer chez vous ?


M. Dormère.

Tant que vous voudrez ; six mois, un an, dix ans si vous voulez.


Mademoiselle Primerose.

Quelle exagération ! Dix ans ! Comme si je pouvais répondre de rester dix ans chez vous !


M. Dormère.

Enfin, ce sera le temps que vous jugerez nécessaire, ma cousine ; c’est vous qui déciderez la question. »

La conversation continua sur ce ton pendant une heure. Enfin M. Dormère, ennuyé, fatigué, à bout de patience, lui proposa une partie de piquet, qu’elle accepta avec plaisir. Le lendemain et les jours suivants, il eut soin de proposer la partie de piquet ou de trictrac après la première demi-heure de leur tête-à-tête. Il invitait souvent des voisins pour dîner et passer la soirée.

La paix était faite depuis longtemps entre Mlle Primerose et Rame. Quand celui-ci vit Geneviève si contente des leçons que lui donnait Mlle Primerose, Rame perdit le peu de ressentiment qu’il conservait contre la grosse cousine et vint souvent écouter les leçons et admirer les progrès de sa petite maîtresse. Ce qui l’intéressait le plus, c’était le dessin ; Geneviève fit en peu de temps des progrès extraordinaires. Mlle Primerose dessinait et peignait fort bien ; Geneviève aimait beaucoup le dessin, et chaque leçon était un progrès.

Un jour, Mlle Primerose voulut faire le portrait de Geneviève. Rame le vit quand il n’était que commencé, mais la ressemblance y était déjà ; il le reconnut et témoigna sa joie en battant des mains, en sautant et en criant :

« Petite Maîtresse, petite Maîtresse à Rame ! »


Mademoiselle Primerose.

Chut ! taisez-vous, Rame, il ne faut pas le dire avant que ce soit fini. Je veux faire une surprise à M. Dormère qui ne sait pas que nous dessinons.


Rame.

Moussu Dormère pas savoir ; Rame savoir. Rame bien content. Moi dire à Mam’selle Pélagie.


Mademoiselle Primerose.

Non, non, à personne ; M. Dormère le saurait.


Rame.

Quoi ça fait Moussu Dormère saurait ? Moi dire à Moussu : Moussu pas parler ; pas dire à personne : Mam’selle Primerose pas vouloir ? Quoi ça fait ?


Mademoiselle Primerose.

Cela fait qu’il le saurait, et je ne veux pas qu’il le sache.


Rame.

Moi comprends pas.


Mademoiselle Primerose.

C’est égal ; je ne veux pas que vous le disiez.


Rame.

Moi pas comprendre.


Mademoiselle Primerose.

Ne comprenez pas, mon cher, mais taisez-vous. Faites comme si vous ne le saviez pas.


Rame.

Moi savoir pourtant. Moi peux pas pas savoir, puisque moi savoir.


Mademoiselle Primerose.

Dieu ! qu’il est impatientant ! Geneviève, fais-lui comprendre qu’il se taise.


Geneviève.

Mon bon Rame, toi tu sais que ma cousine fait mon portrait, parce que tu es mon ami ; mais les autres ne sont pas mes amis, et nous ne leur dirons pas. Tu sais bien que les amis ne disent pas tout aux autres, parce qu’ils ont des secrets ; eh bien ! c’est un secret, et toi seul tu le sais parce que tu es mon ami. Comprends-tu ?


Rame.

Oui, moi comprendre petite Maîtresse. Moi dire rien à personne.


Mademoiselle Primerose.

C’est très bien ; quand j’aurai fini Geneviève, je ferai votre portrait à vous.


Rame.

À moi ? à Rame ?


Mademoiselle Primerose.

Oui, à vous-même.


Rame.

Comment Mam’selle faire noir ?


Mademoiselle Primerose.

Avec de la couleur ; je peindrai votre portrait.


Rame.

Pourquoi Mam’selle pas faire rose et blanc petite maîtresse ?


Mademoiselle Primerose.

Parce que c’est long à faire ; et à cause de ses leçons, Geneviève n’a pas le temps. »

Rame ne dit plus rien, mais il pensa qu’il regarderait faire Mlle Primerose et qu’il saurait bien peindre comme elle le portrait de Geneviève.

M. Dormère était assez content d’avoir chez lui sa cousine Primerose ; elle l’ennuyait quelquefois par son bavardage, mais toutes ses matinées et ses après-midi étaient prises par les leçons qu’elle donnait à Geneviève et par ses propres occupations, de sorte qu’il ne la voyait guère qu’aux heures des repas et le soir.

Elle égayait le salon par sa gaieté et le sans-gêne qui ne l’abandonnait jamais. Elle riait même en se fâchant ; on la voyait généralement avec plaisir ; et pour elle-même la vie qu’elle menait était fort agréable.


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