Après la pluie, le beau temps/19

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Segur - Apres la pluie, le beau temps p213.jpg

XIX

FAIBLESSE PATERNELLE



Mademoiselle Primerose, entrant chez M. Dormère.

Eh bien, mon cousin, votre Georges vient de faire une jolie méchanceté.


M. Dormère, souriant.

À Geneviève sans doute ? Il lui a emmêlé un écheveau de laine ou déchiré une robe ?


Mademoiselle Primerose.

Non ; je ne vous aurai pas dérangé pour si peu de chose ; ce n’est pas à Geneviève qu’il a joué un tour abominable, mais à moi.


M. Dormère.

À vous, ma cousine ? Comment aurait-il osé ? Il y a sans doute quelque erreur.


Mademoiselle Primerose.

Aucune erreur n’est possible, monsieur, et quant à oser, votre méchant Georges ose tout. Pourquoi n’oserait-il pas ? Il sait qu’il n’y a rien à craindre.


M. Dormère.

Mais qu’est-ce donc, ma cousine ? Veuillez m’expliquer…


Mademoiselle Primerose.

Ce sera facile à comprendre. Vous connaissez le portrait que j’ai fait de Rame ?


M. Dormère.

Certainement, et peint avec beaucoup de talent. Est-ce que Georges se serait permis de le blâmer ?


Mademoiselle Primerose.

Ce ne serait pas un grand crime : d’abord il n’y connaît rien et son jugement m’importe peu ; et puis chacun est libre d’avoir son goût.


M. Dormère.

Mais qu’a donc fait Georges ? Je ne devine pas en quoi il a pu vous fâcher à propos de ce portrait.


Mademoiselle Primerose.

Il a imaginé d’abîmer mon travail qui représentait un homme qu’il déteste, qui appartenait à Geneviève qu’il cherche à chagriner de toutes façons, et qui était fait par moi qu’il n’aime pas davantage. M. Georges est monté sur une chaise après avoir pris ma palette, mes couleurs et mes pinceaux ; il a barbouillé la figure de Rame, il lui a peint deux cornes sur la tête, il a couvert de noir son bel habit rouge ; et pendant qu’il était à ce beau travail, il a été surpris par Rame, qui n’était pas sorti avec nous et qui l’a pris sur le fait ; ainsi il ne pourra pas nier cette fois.


M. Dormère, irrité.

Georges a fait cela ? Rame est-il bien sûr que ce soit lui ?


Mademoiselle Primerose.

Puisqu’il l’a vu, de ses deux yeux vu ! Rame a jeté un cri et il a couru dans le parc pour m’avertir ; nous sommes revenues avec lui et nous avons tous vu ce que je viens de vous dire.


M. Dormère, avec colère.

C’est trop fort, en vérité ! Ce n’est pas supportable. Où est-il ?


Mademoiselle Primerose.

Je n’en sais rien : vous pensez bien que, se voyant découvert, il n’est pas resté là à m’attendre. Il se sera sauvé quelque part. »

M. Dormère sortit de son cabinet, suivi de Mlle Primerose, et commença par entrer chez Georges, qu’il trouva, à sa grande surprise, endormi, la tête et les bras appuyés sur son livre.

« Georges ! », s’écria M. Dormère.

Georges s’éveilla en sursaut, se frotta les yeux comme quelqu’un qui a peine à les ouvrir et répondit d’une voix endormie :

« Quoi, papa ? Je dormais ; j’étais fatigué de lire.


M. Dormère.

Pourquoi as-tu abîmé le portrait de Rame peint par ma cousine ?


Georges.

Abîmé ! le portrait de Rame ! Moi ? Comment ? Quand ?


M. Dormère.

Tout à l’heure, monsieur ; et Rame vous a vu barbouillant ce portrait.


Georges.

Rame ! Où donc ? Je n’ai pas vu Rame. Je n’ai pas vu le portrait.


M. Dormère.

Vous étiez chez Mlle Primerose quand Rame y est entré.


Georges.

Je n’ai pas été chez ma cousine ; je ne comprends rien ; je ne sais pas ce que vous voulez dire, papa. »

M. Dormère commençait à douter et à regarder Mlle Primerose avec étonnement. La cousine, qui connaissait la fausseté de Georges, s’étonnait aussi, non pas de l’accusation, dont elle ne doutait pas, mais de l’impudence de Georges et du calme avec lequel il niait.


Mademoiselle Primerose.

Comment, Georges, vous osez nier avec autant d’assurance ce que Rame vous a vu faire et ce que j’ai fait ?


Georges.

Mais qu’est-ce qu’il m’a vu faire ? C’est cela que je vous demande, ma cousine.


Mademoiselle Primerose.

Il vous a vu, monté sur une chaise, barbouillant son portrait de noir et de rouge.


Georges.

Ah ! par exemple ! Il n’osera pas le répéter devant moi.

« C’est ce que nous allons voir », dit Mlle Primerose avec indignation.

Elle sortit précipitamment.


M. Dormère, serrant les deux mains de Georges.

Georges, je t’en supplie, dis-moi la vérité ; à moi seul ; à moi ton père, qui t’aime, qui te croit, qui te pardonnera si tu avoues franchement ta faute, laquelle, au total, est plus une espièglerie qu’une méchanceté. Dis-moi, mon fils, est-ce Rame qui s’est trompé en croyant te reconnaître, ou si c’est toi qui me trompes en niant la vérité ? »

Georges eut un instant d’hésitation, il fut sur le point d’avouer sa faute, de se jeter au cou de son père dont la bonté le touchait.


Georges.

Papa, dit-il, papa, Rame…, Rame s’est trompé ; il a pris un autre pour moi. Je vous jure que je ne l’ai pas vu depuis le déjeuner.

— Je te crois, mon ami, je te crois. J’entends ma cousine ; je la détromperai, car elle est persuadée que c’est toi.


Georges.

Et chassez ce vilain Rame, mon cher papa, qui cherche toujours à me nuire près de vous.


Mademoiselle Primerose.

Voici Rame que je vous amène, mon cousin. Interrogez-le vous-même ; vous jugerez après.


M. Dormère.

Rame, quand avez-vous vu Georges et qu’avez-vous vu ?


Rame.

Moussu Dormère, moi entrer chez Mam’selle Primerose, moi voir Moussu Georges monté sur grande chaise rouge ; lui tenir dans les mains pinceaux, palette à Mam’selle Primerose ; moi voir pauvre Rame avec cornes, avec habit laid, noir ; moi effrayé voir Rame diable, moi pousser grand cri, et moi courir vite chercher Mam’selle Primerose et petite Maîtresse. Voilà quoi voir Rame.


M. Dormère.

Mon cher, Georges n’a pas bougé de sa chambre ; vous vous êtes trompé, ce n’était pas Georges.


Rame.

Moi assure moi avoir vu Moussu Georges ; moi jure c’était Moussu Georges. Lui faire Rame diable.


M. Dormère.

Et moi je vous dis que vous êtes un menteur et que je ne crois pas un mot de ce que vous dites ; et comme je ne veux pas que mon fils soit victime de votre méchanceté, je vous chasse de chez moi et je vous défends d’y jamais rentrer.

— Petite Maîtresse ! petite Maîtresse ! » s’écria douloureusement le pauvre Rame ; et il se jeta aux pieds de Mlle Primerose en implorant sa protection.


Georges, triomphant.

Et puis, papa, si j’avais peint tout cela, comme dit Rame, j’aurais de la couleur aux mains, et voyez les miennes ; elles sont propres et sans couleur. »

Rame restait atterré des paroles de M. Dormère et de l’impudence de Georges. Mlle Primerose n’était pas moins indignée, mais elle n’avait aucune preuve pour justifier le pauvre Rame et démontrer les mensonges de Georges. Se tournant de tous côtés pour trouver quelques traces de couleurs, elle aperçut la cuvette pleine d’eau rouge et noire.


Mademoiselle Primerose.

Qu’est-ce que c’est ? il y a de la couleur dans cette eau sale. »

Georges tressaillit et rougit, mais ne répondit pas. Mlle Primerose s’approcha de lui, saisit ses mains et, les regardant attentivement, elle aperçut sous les manches de la veste celles de la chemise qui étaient tachées de noir et de rouge. Elle retourna promptement les manches de drap : le dedans avait de la couleur rouge et noire toute fraîche, la chemise également.


Mademoiselle Primerose.

Qu’est-ce que c’est, monsieur Dormère ? Est-ce de la couleur ? Qu’en pensez-vous ? »

M. Dormère, éclairé sur la vérité, repoussa rudement Georges, qui tomba dans un fauteuil en cachant son visage avec ses mains.


Mademoiselle Primerose.

Parlez, Monsieur Dormère, parlez. Lequel des deux mérite d’être chassé ? »

M. Dormère ne répondit pas d’abord, mais, sur l’insistance de Mlle Primerose qui tenait à ce que justice fût faite, il se leva ; son visage pâle et altéré répondit par avance à l’interrogation de Mlle Primerose.

« Laissez-moi, de grâce, dit-il, laissez-moi seul avec Georges. — Reste, toi, continua-t-il en s’adressant à Georges qui cherchait à sortir. Mais, avant de laisser partir ta cousine et Rame, demande-leur pardon. — Tout de suite. — Obéis-moi. — À genoux ! » Et, appuyant ses mains sur les épaules de Georges, il le força à se mettre à genoux et à répéter les paroles d’excuses qui lui dictait son père.

« À présent, dit M. Dormère, laissez-moi, ma cousine, et emmenez votre pauvre Rame. »

S’approchant de Mlle Primerose, il lui dit très bas :

« Je vous prie, ma chère cousine, de ne parler de tout cela à personne ; et dites à Rame de ne pas en parler dans la maison. »

Mlle Primerose lui serra la main en signe d’assentiment et sortit avec Rame.

Quand M. Dormère resta seul avec Georges, il lui dit avec tristesse :

« Vois, Georges, ce que tu as amené par ton indigne conduite. Au lieu d’expier ta méchanceté par un aveu complet de ta faute, tu mens, tu laisses accuser un domestique auquel je suis forcé de te faire faire des excuses. Oh ! Georges, quelle honte pour toi et pour moi ! Crois-tu que je n’aie pas partagé ton humiliation ? Pourquoi ne m’as-tu pas tout avoué quand je te l’ai demandé avec une tendresse qui aurait dû t’ôter toute crainte ? Je ne peux plus te mettre en présence de Mlle Primerose et de Rame, ce malheureux Rame que tu voulais me faire chasser. Ce soir je t’emmène à Paris ; nous irons achever les vacances chez un de mes oncles et tu iras continuer tes études à Arcueil, dans le collège des Pères Dominicains. Mais Georges, réfléchis sur ta conduite, et si tu veux que je te pardonne, promets-moi de ne plus me causer des chagrins qui me rendent si malheureux.


Georges.

Oui, papa, je vous le promets ; vous serez content de moi à l’avenir, croyez-le. »

M. Dormère embrassa Georges, qui avait retrouvé son calme depuis qu’il se sentait délivré de la crainte d’une punition plus sévère qu’il savait avoir méritée. — Le reste de l’après-midi fut employé à tout préparer pour le départ. Vers cinq heures, la voiture, chargée de leurs malles, alla les attendre sur la grand-route ; ils prirent le chemin de fer et arrivèrent à Paris deux heures après.

Vers l’heure du dîner, un domestique apporta une lettre pour Mlle Primerose.


Mademoiselle Primerose.

De qui cette lettre, Pierre ?


Pierre.

De Monsieur, qui m’a commandé de la remettre à Mademoiselle à six heures.


Mademoiselle Primerose.

De M. Dormère ! Que peut-il avoir à m’écrire ? »

Mlle Primerose lut la lettre avec la plus grande surprise. Elle lui annonçait le départ, l’absence de Georges, son entrée au collège d’Arcueil et la résolution de M. Dormère de vivre seul à l’avenir. Il la priait instamment de placer Geneviève dans un pensionnat dont il laissait le choix à sa cousine. Il ajoutait que Rame devait chercher à se pourvoir d’une place ou d’une occupation quelconque, car il ne rentrerait lui-même à Plaisance que lorsqu’il serait assuré de n’y plus trouver ceux qui avaient occasionné à son fils et à lui-même une humiliation qu’il ne pourrait jamais oublier.


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