Après la pluie, le beau temps/26

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XXVI

LETTRES DE MADEMOISELLE PRIMEROSE


À l’heure du dîner, M. Dormère fit prévenir ces dames par Pélagie qu’on les attendait pour dîner.

« Dîner ! s’écria Mlle Primerose. Voilà qui est impudent, par exemple ! Dîner avec lui et son coquin de fils ! Attendez, je vais répondre à son invitation. »

Elle prit une plume et écrivit :

« Monsieur,

« Votre nièce est très malade et ne dînera pas. Je me trouve aussi insultée que ma pauvre Geneviève. Il n’est pas dans nos usages que les victimes dînent avec leurs bourreaux.

« Cunégonde Primerose. »

Elle cacheta et envoya la lettre. M. Dormère la lut, fronça le sourcil, et la passa à son fils, qui rougit et la rendit sans mot dire.

« Dites à Mlle Primerose que je vais envoyer mon médecin à ma nièce. »

Cinq minutes après, il reçut un second billet, ainsi conçu :

« Monsieur,

« Laissez-nous tranquilles ; je ne veux pas de médecin. Timeo Danaos et dona ferentes[1].

« Cunégonde Primerose. »

Il n’y eut pas d’autre message.

Mlle Primerose disait vrai en écrivant à M. Dormère que Geneviève était malade. Elle refusa effectivement le dîner que lui servit Rame et que Mlle Primerose et Pélagie la pressaient de manger. Mlle Primerose le mangea seule, car l’indignation et le chagrin n’avaient pas diminué son appétit ; les deux billets qu’elle avait envoyés à M. Dormère étaient, disait-elle, un commencement de vengeance.

« Je n’en resterai pas là ; il en verra bien d’autres. »

Elle parlait, mais Geneviève n’apportait aucune attention à ses paroles ; elle souffrait de la tête et obtint non sans difficulté, à la fin de la journée, que Mlle Primerose la laissât seule avec sa bonne. La nuit fut d’une agitation affreuse ; vers le matin, Pélagie appela Rame, qui n’avait pas quitté la porte de sa jeune maîtresse, et lui demanda d’aller chercher le médecin.

« L’agitation ne fait qu’augmenter, dit-elle ; elle a de la fièvre ; il faut absolument qu’on fasse venir le médecin. Louez un cabriolet dans le village, mon pauvre Rame, afin de ne pas déranger les gens et les chevaux de M. Dormère, et ramenez avec vous le médecin ; ce sera plus tôt fait. »

Rame jeta un regard douloureux sur sa jeune maîtresse et sortit avec empressement. Une heure s’était à peine écoulée qu’il rentrait avec le médecin.


M. Bourdon.

Mlle Geneviève est malade ? Qu’a-t-elle donc ?


Pélagie.

Elle est bien malade, monsieur ; toute la nuit elle a été dans une agitation qui m’a fait peur.


M. Bourdon.

A-t-elle eu une frayeur, une impression violente ?


Pélagie.

Oh oui ! monsieur, terrible, affreuse ! Elle a été longtemps sans connaissance, et elle n’a pas retrouvé de calme, depuis. »

M. Bourdon lui tâta le pouls. « Une fièvre terrible. — La tête est brûlante. — Elle a des mouvements nerveux. — Parle-t-elle ? Vous reconnaît-elle ?


Pélagie.

Elle parle beaucoup, mais elle ne dit rien de suivi. Depuis quelque temps elle ne semble pas me reconnaître. »

Pélagie pleurait ; le médecin, qui était un brave homme, parut touché. Il examina encore attentivement la malade ; elle recommença ses paroles entrecoupées. Celles qui revenaient le plus souvent étaient : « Malheureuse ! c’est ton Rame ! » Elles lui causaient toujours un redoublement de sanglots et de gémissements plaintifs. — Puis elle criait :

« Mon oncle !… Rame ! Rame en prison ! Chassez cet infâme !… Chassez-le, c’est un monstre ! Il ne parle pas… Il veut me tuer. »

M. Bourdon, surpris de ces paroles incohérentes mais significatives, questionna encore Pélagie, dont les réponses embarrassées lui prouvèrent qu’il y avait un mystère qu’elle ne voulait pas lui faire connaître. Il restait fort incertain, ne connaissant pas la cause précise du mal et ne sachant quel remède y apporter, lorsque Mlle Primerose vint à son secours. Elle avait entendu le bruit d’une voiture, elle avait reconnu la voix de Rame, et elle craignait que Geneviève ne fût plus mal. Apercevant le médecin, elle questionna Pélagie, qui lui raconta comment s’était passée la nuit et qu’elle avait jugé nécessaire d’avoir l’avis du médecin.


Mademoiselle Primerose.

Pensez-vous qu’il y ait du danger, Monsieur ?


M. Bourdon.

Je ne puis encore rien dire, Madame ; comme j’ignore ce qui a amené la maladie, je ne puis agir qu’avec la plus grande précaution et, comme on dit, en tâtonnant.


Mademoiselle Primerose.

Comment ? Pélagie ne vous a pas raconté ?…


Pélagie.

J’ai dit que Mademoiselle avait eu une grande commotion, je n’ai pas cru devoir en dire davantage.


Mademoiselle Primerose.

Est-il possible de faire des mystères au médecin ! Heureusement que je suis là pour réparer votre discrétion exagérée. »

Mlle Primerose raconta alors à M. Bourdon tout ce qui s’était passé, depuis l’agitation du déjeuner jusqu’à la terrible accusation et la menace qu’avait formulée M. Dormère, dont elle flétrit avec animation l’odieuse conduite ; sans accuser directement Georges, elle parla de lui comme d’un misérable, digne de tout mépris ; elle ajouta que M. Dormère voulait lui faire épouser sa nièce, mais que Geneviève n’y consentirait jamais vu qu’elle le détestait et le méprisait profondément.

M. Bourdon tira du récit de Mlle Primerose une conclusion peu favorable à Georges et à M. Dormère. Peut-être soupçonna-t-il ce que Mlle Primerose avait deviné, mais il n’en laissa rien paraître ; il remercia Mlle Primerose de sa confiance et lui promit la plus grande discrétion.


Mademoiselle Primerose.

Je ne vous demande pas du tout la discrétion que vous me promettez ; parlez, racontez, commentez, ce sera pour le mieux.


M. Bourdon.

Mais, Madame, peut-être que cette histoire ébruitée ferait quelque tort à Mlle Geneviève.


Mademoiselle Primerose.

Tort ! à Geneviève ! Elle est assez connue pour ne pas craindre qu’on l’accuse d’une chose aussi ridicule que favoriser le vol d’un bon et fidèle serviteur comme Rame ; personne ne croira qu’un ange comme elle, qui a quatre-vingt mille livres de rente, qui est charmante, qui a plus d’argent qu’elle n’en a besoin, qui a été élevée par moi, fasse la sottise de laisser voler son oncle, et si bêtement encore. Il faut être imbécile comme M. Dormère pour faire une supposition pareille. Vous comprenez maintenant, docteur, la terrible impression qu’elle a dû ressentir : voyez ce que vous avez à faire.


M. Bourdon.

Je vais lui prescrire une potion calmante, et si ce moyen innocent ne suffit pas, je la saignerai avant dîner et vous lui mettrez des sinapismes aux pieds. »

M. Bourdon écrivit une ordonnance, recommanda qu’on donnât de l’air, qu’on entretînt de l’humidité à la tête au moyen d’eau fraîche, et qu’on lui donnât de l’eau froide pour toute boisson.

Rame ramena le médecin chez lui et alla prendre chez le pharmacien la potion prescrite.

  1. « Je crains les Grecs et leurs présents. » (Virgile, Énéide.)