Architecture rurale, second cahier, 1791/Des peintures sur le pisé

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Des peintures sur le pisé.

La peinture la plus belle & la plus économique eſt la peinture à freſque ; c’eſt celle que l’on préfère pour décorer les maiſons de piſé ſur-tout leur frontiſpice. Elle n’eſt guère en uſage dans les pays qui abondent en plâtre, ou qui manquent de bonne qualité de chaux & de ſable. Cette peinture étoit la favorite des plus habiles peintres : Rome fournit encore d’excellens modèles pour nous engager à reprendre ce beau genre de peinture.

Lorſqu’on veut peindre à freſque ſur le piſé, on doit ſe précautionner d’un peintre, & le joindre aux maçons : ceux-ci étendent l’enduit comme je l’ai indiqué, & mettent toute leur attention à le bien dreſſer pour recevoir la peinture ; c’eſt-ici où l’outil appelé épervier eſt grandement utile pour rendre l’enduit auſſi droit qu’une table de marbre.

Dès que les maçons ont fait une partie d’enduit, ils ceſſent l’ouvrage pour donner le tems au peintre de la peindre : car, s’ils travailloient de ſuite, le peintre ne pouvant aller auſſi vîte qu’eux, l’enduit ſécheroit & les couleurs ne pourroient plus s’y incorporer. Il eſt d’une néceſſité abſolue que le travail des maçons ſoit ſubordonné à celui du peintre : j’ai vu auſſi ce dernier peindre pendant le tems que les ouvriers alloient prendre leurs repas, & lorſqu’à ſon tour, il s’abſentoit, il marquoit avant de s’en aller aux maçons les meſures de la place qu’ils devoient enduire, prévoyant la peinture qu’il pouvoit faire dans la journée : toutes ces précautions ſont donc faites pour prévenir la deſſication trop prompte de l’enduit, & pour gagner le tems propice pour appliquer les couleurs ſur ſa fraîcheur.

Je n’indiquerai pas ici le grand art de la peinture à freſque ; mais je peux toujours indiquer aux propriétaires des moyens de faire faire des peintures ordinaires.

Pour faire les fonds de la couleur qu’on veut donner à une maiſon de campagne, il faut délayer dans un tonneau une ſuffiſante quantité de la chaux que l’on aura eu ſoin de faire éteindre long-tems d’avance ; il faut auſſi délayer dans un baquet, ou un grand pot, de l’ocre jaune, rouge, ou autre couleur, le tout avec de l’eau très-claire ; après quoi, on verſera un peu de la couleur dans le tonneau, & on remuera la chaux & la couleur avec un bâton en la tournant & retournant à contre-ſens : on prendra enſuite un pinceau que l’on trempera dans le tonneau, & on eſſaiera la couleur faite ſur une planche ou contre un mur ; ſi elle paroît trop foncée ou trop tendre, on ajoutera ou de la chaux ou de la même couleur du pot : on répétera pluſieurs fois ces eſſais, & par là on arrivera au ton de couleur qu’on voudra donner au fond de la maiſon : voilà la teinte faite, il ne s’agira plus que des angles & des encadremens des portes & fenêtres pour les diſtinguer du fond.

Si le fond eſt d’un jaune ou d’un rouge pâle, on peut mettre les angles & les encadremens en blanc ou en bleu : ſi le fond étoit gris, on peut les peindre en jaune ou en rouge foncé : c’en eſt aſſez ; on trouvera bien ce qui eſt convenable, lorſque les eſſais ſont ſi faciles & ſi peu diſpendieux.

Les maçons ſont aſſez adroits pour peindre des maiſons comme la façade qui eſt deſſinée ſur la planche V, fig. 2, du premier cahier. Mais, lorſque les propriétaires & les entrepreneurs voudront faire peindre une maiſon décorée comme celle qui eſt repréſentée ſur la couverture de ce livre, ils appelleront un peintre qui ſache faire toutes ſortes de deſſins.

Je dois prévenir qu’il eſt poſſible de peindre ſur les bâtimens en piſé de ſuperbes colonnades, des niches avec les ſtatues dedans & toutes ſortes d’ornemens : je dois avertir auſſi que l’on peut faire ſur les murs de clôture en piſé, à l’extrémité des allées de jardin, les plus belles perſpectives, les plus charmans payſages, & y peindre toutes ſortes de figures humaines & d’animaux. J’avois une fois un excellent peintre qui m’avoit peint ſur une maiſon de terre une fauſſe croiſée ; il y avoit placé une figure qui ſembloit lire dans la chambre, & il paroiſſoit que cette figure ſe trouvoit derrière les vitres, tant étoit bien peint cette compoſition.

Ces peintures à freſque, encore une fois, ſont plus vives, plus brillantes que toutes les autres peintures ; parce que la colle, ni l’huile, qui en ſont ſupprimées, n’en altèrent point les couleurs.

On eſt ſurpris de leur effet : on peut ſe procurer cette jouiſſance à bien peu de frais.

Les perſonnes qui habitent la campagne ont bien de quoi ſe récréer ; elles peuvent s’eſſayer de peindre elles-mêmes, & leur premier eſſai leur fera connoître qu’elles ſont peintres ſans le ſavoir : à cet effet, un propriétaire peut faire venir un maçon & lui faire poſer environ une toiſe d’enduit ; après avoir acheté de petits pinceaux & quelques ſols d’ocre, il s’amuſera à peindre, & s’apprendra à filer en tenant de la main gauche une règle mince & pliante d’environ trois pieds de longueur & de l’autre le pinceau qu’il fera ſuivre le long de la règle.

On voit que cela n’eſt point difficile, & que l’on peut commencer à faire quelques panneaux & autres ſujets comme l’on imaginera ou copiera d’après quelques deſſins : ne voilà-t-il pas un vrai objet de récréation que chacun peut ſe procurer dans ſa retraite ? je me propoſe d’en indiquer bien d’autres dans le cours de ce traité, ſi mes ſouſcripteurs engagent les perſonnes éclairées en leurs intérêts à multiplier le nombre des ſouſcriptions.

Eh ! vous, jeunes élèves, voilà le bon moyen d’étudier l’architecture & d’en reſſentir les effets en vous exerçant dans la peinture à freſque ; mais ne croyez pas acquérir toutes les connoiſſances qui vous ſont néceſſaires, ſi vous ne vous adonnez de bonne heure à l’agriculture ; ce premier des arts vous eſt auſſi intéreſſant à connoître que tous les autres que l’on a tant vantés ; ſuivez, ſuivez les cours d’agriculture, répandez-vous dans la campagne pour y voir travailler ; c’eſt la ſeule voie pour devenir architecte utile ; j’en ai fait & fais chaque jour l’expérience en aſſiſtant régulièrement aux ſéances de la ſociété royale d’agriculture.