Architecture rurale, second cahier, 1791/Préparation des terres pour faire le pisé

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Préparation des terres pour faire le pisé.

Toutes les opérations de cet art ſont fort ſimples ; en voici encore la preuve. Il ne s’agit que de piocher dans le ſol, caſſer les mottes avec la tête de la pioche ou avec les pelles pour bien diviſer la terre, la relever en tas, ce qui eſt eſſentiel & expédient, par la raiſon que les ouvriers, jetant toujours leurs pelletées au milieu de ce tas, obligent toutes les petites mottes ou grumeaux de terre, même toutes les plus groſſes pierres ou cailloux à rouler au bas de la circonférence du monceau, d’où un autre ouvrier avec un rateau les retire aiſément.

J’obſerverai que l’intervalle des dents du rateau peut ſe porter juſques à 15 lignes, afin qu’elles laiſſent échapper les pierres ou cailloux de la groſſeur d’une noix même un peu plus, et n’entraînent que ceux qui ſont plus volumineux.

Si la terre que l’on fouille n’a pas la qualité requiſe pour le piſé, ce qui eſt bien rare, & qu’on ſoit obligé d’en faire voiturer une petite portion de meilleure, alors un ouvrier pour le mélange jette en faiſant le monceau deux pelletées de celle-ci que l’on a voiturée pendant le tems que les autres en jettent cinq à ſix, ainſi plus ou moins de l’une ou de l’autre terre ſelon qu’on a reconnu la proportion du mélange qu’il faut faire.

L’on ne prépare de terre ainſi amoncelée que ce que les maçons piſeurs peuvent employer dans la journée ou un peu plus, afin qu’ils n’en manquent pas : mais ſi le tems menace de pluie, il faut avoir près de ſoi quelques planches, paillaſſons ou mauvaiſes toiles pour couvrir le monceau, afin que la pluie ne mouille pas la terre, parce qu’auſſitôt qu’elle a cessé, les ouvriers recommencent à piſer ; ſans cette précaution le travail seroit retardé ; car on doit ſe rappeler ici que l’on ne peut ſe ſervir de la terre que lorſqu’elle n’eſt ni sèche ni mouillée ; ainſi ſi la pluie avoit baigné la terre que l’on a préparée pour le piſé, on ſe trouveroit dans la néceſſité d’attendre qu’elle eût repris l’eſpèce de ſéchereſſe qui lui eſt néceſſaire, ce qui porteroit également préjudice au propriétaire & aux ouvriers, qui reſteroient les bras croiſés ou ſans ouvrage. Cela eſt d’autant plus certain, qu’il eſt impoſſible de maſſiver la terre trempée par la pluie ; au lieu de ſe comprimer par le piſoir, elle ſe corroie dans le moule & ſe réduit en boue, la terre n’étant même qu’un peu trop humectée ne peut ſe piſer ; elle ſe gonfle ſous les coups du piſoir, c’eſt-à-dire, qu’un coup frappé dans une place la fait relever à côté ; de manière que les piſeurs ſe trouvent fort embarrassés, lorſque la terre a plus que ſa fraîcheur naturelle ; il vaut mieux alors cesser le travail que de le continuer.

Il n’en eſt pas de même dans les grandes ſéchereſſes, alors on a la reſſource d’humecter la terre au degré que l’on ſouhaite ; à cet effet, on prend un arroſoir de jardinier auquel eſt adaptée ſa grille percée d’une infinité de petits troux, & avec cet outil qui devient ici fort précieux, on n’arroſe pas la terre que l’on veut employer tout de ſuite au piſé & qui ſe trouve trop sèche ; je veux dire, qu’on ne la baigne pas d’eau, mais on l’aſperge ſeulement au moyen de la grille de l’arroſoir, enſuite on la remue fortement ; lorſqu’elle eſt bien mêlée, on la tranſporte au moule où les piſeurs travaillent.

On ſe reſſouviendra que j’ai dit qu’il faut exclure tous les végétaux du piſé ; ainſi ſoit en piochant, ſoit en relevant en tas la terre, il faut choiſir & jeter dehors de la place, où on la prépare, les plus groſſes comme les plus petites racines d’arbres, d’arbriſſeaux & d’herbages, ainſi que tous les brins de paille, de foin, copeaux de bois & généralement tous autres qui peuvent ſe fuſer ou ſe pourrir dans le corps des murs de terre.