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Arcueil

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Vicomte de Borrelli ()
Les Dactyles
Alphonse Lemerre, éditeur (p. 97-103).



ARCUEIL


Des fois, quand il fait beau, je vais au cimetière.
Ainsi qu’Elle y comptait et que je l’ai promis ;
J’y reste, longuement, à regarder la pierre
Où les amours d’antan reposent endormis.

Moyennant deux écus par an, réglés d’avance,
— Les gardiens, homme et femme, étant de braves gens
Et quelqu’un, paraît-il, payant la redevance, —
Cette tombe reçoit les soins les plus urgents.

Ce « quelqu’un », seulement, qui fait si bien les choses
A le culte flagrant des perles et du jais ;
Au lieu, dans la saison, d’apporter là des roses,
Tout de suite il y mit de durables objets.


A la longue, il est vrai, par la rouille abîmées,
Ces laideurs, fil à fil, s’en vont avec le temps ;
Lorsque de pauvretés qu’Elle n’eût point aimées
Rien ne restera plus, nous serons bien contents.

Chaque fois, en partant, aux barreaux de la grille
J’ai posé mon front nu sur le fer ; et ma main
A fleuri le doux nom de l’adorable fille
D’une gerbe achetée ou cueillie en chemin.

Et, chaque fois aussi, je réprimais l’envie
De le crier, ce nom que j’épelais tout bas,
De réveiller la morte aux appels de la Vie :
Mais on eût pu m’entendre ; alors, je n’osais pas.

Il y fallait la nuit, une nuit solitaire
Où le cœur me battrait d’un plus poignant émoi ;
Et qui, mieux que le jour, laisserait, d’outre-terre,
La réponse espérée arriver jusqu’à moi.

Les portes, par malheur, crainte d’embarras pire,
Se ferment, dès la brune, aux venants du dehors :
A moins d’être un voleur ou, — qui sait ? — un vampire,
On n’entre pas, la nuit, dans les jardins des morts.


***


Donc, au dernier avril, en faisant à ma tête,
J’avais, pour mon voyage, attendu jusqu’au soir ;
Dans un chaume, à mi-côte environ de la crête
Qui domine l’enclos, j’étais venu m’asseoir.

Le vallon s’ouvre au nord, de Montrouge à Bicêtre.
Mais un brouillard épais y monte, sur le tard ;
Ce fond où, par endroits, luisait une fenêtre,
C’était Arcueil ; la Bièvre y coulait — quelque part.

Déjà le crépuscule était devenu l’ombre.
Des gouttelettes d’or perlaient au firmament ;
Et, presque transparents, des nuages sans nombre
Profilaient sur le bleu leurs formes d’un moment.

Le plus beau, tramé d’air, étiré sans marbrure,
Mais qu’un rebroussement avait effiloché,
Vous eût fait, malgré vous, songer à la fourrure
D’un grand angora blanc dans les astres lâché.


Et des plumes volaient, molles, de tourterelle !
Et le tout vers la lune au zénith voyageait ;
Et ce qu’il en semblait devoir passer sur elle,
A mesure et de loin, la lune le mangeait.

Le reste prenait peur et s’écartait, livide ;
Et, sans que son front pur y fût jamais voilé,
Phœbé trônait là-haut, pâle reine du vide,
En un cercle idéal d’éther immaculé ;

Et d’énormes pans d’ombre, à sa lueur sereine,
Derrière toute chose au loin se prolongeant,
Endeuillaient la Nature, et cousaient une traîne
De velours d’un noir d’encre à sa robe d’argent.

A mes pieds, recoupé par d’étroites allées,
J’avais le champ des morts, très visible et désert :
Des cyprès y dressaient leurs cimes fuselées ;
La tombe apparaissait, sous un arbuste vert.

Au-dessus, au delà, d’abord vêtu de lierre,
L’aqueduc se levait au penchant du coteau,
Et puis il s’avançait, tout blanc, dans la lumière,
Nu, pareil au coureur qui jette son manteau.


Sur ses piliers géants à superbe envolée
Il allait devant lui, d’un pas égal et sûr,
Enjambant le ruisseau, le bourg et la vallée :
Bâti sur de la brume, il encombrait l’azur !

Et je m’émerveillais que, longtemps à l’avance,
La morte eût, en passant, d’un seul et doux regard,
Choisi pour y dormir, fille de la Provence,
Ce décor si romain, frère du Pont du Gard !

Plus à gauche, plaquant sur la clarté cendrée
Son immense halo, rose rompu de gris,
Une sorte d’aurore, au ciel réverbérée,
Emplissait l’horizon : c’est là qu’était Paris.

Qu’il était loin Paris, et son bruit, et sa fièvre !
Ici, le ver luisant éclairait les sillons ;
Et des coassements répondaient, de la Bièvre,
Au trille continu limé par les grillons.

Cela n’empêchait pas la paix d’être profonde,
Car l’homme n’y mêlait, tout au plus, que le bruit
Exténué, mourant de seconde en seconde,
D’un train, là-bas, là-bas, qui filait dans la nuit...


***


Et moi qui, curieux comme notre mère Eve,
Avais voulu savoir, je me laissais bercer
De rêves, où flottait sur des notes de rêve
Un nom que j’hésitais encore à prononcer.

Décidé fermement à faire une folie,
J’avais l’air d’oublier pour quoi j’étais venu ;
Et je me complaisais dans la mélancolie
De ces moments de halte au bord de l’Inconnu.

N’est-il pas toujours temps de perdre fût-ce un leurre ?
A quoi bon se hâter ? Et je m’étais donné
Jusqu’à l’instant précis où s’égrènerait l’heure
A l’église d’Arcueil : enfin, elle a sonné.

Alors, debout, trois fois, comme un homme qui lance
Des cailloux dans un gouffre où nul n’est descendu,
Trois fois, tout haut, j’ai dit ce nom dans le silence...
— Celle que j’appelais ne m’a pas répondu.


Et je m’en suis allé, me disant que, sans doute,
J’avais tort, et qu’ainsi les choses étaient mieux ;
Mais, triste horriblement, en regagnant la route,
Je me suis retourné pour les derniers adieux.

La lune, en plein, donnait sur la muraille blanche.
J’ai bien revu la pierre. Au vent devenu frais
Oscillaient lentement les têtes des cyprès :
— Aucun chant ne tombait de la plus haute branche.



Revue de Paris, 1er janvier 1896.